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VOYAGE
DE
DÉCOUVERTES
AUX TERRES AUSTRALES.
HISTORIQUE.
Se vend À PARIS,
Chez Arthus Bertrand, Libraire, rue Haute-feuille, N.° 23.
La partie
Navigation et Géographie , du même Voyage ,
Se vend
Chez Desray, Libraire, rue Haute - Feuille , N.° 4-
:
Digitized by the Internet Archive
in 2010 with funding from
Boston Public Library
http://www.archive.org/details/voyagededcouve02pr
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H s'est desséché
arbre chargé des plus bennx fruits i
ube à l'excès de sa fécondité .
VOYAGE
DE DÉCOUVERTES
AUX TERRES AUSTRALES,
EX kcUTÈ
SUR LES CORVETTES LE GÉOGRAPHE, LE NATURALISTE.,
ET LA GOÉLETTE LE CASUARINA,
Pendant les années 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804 ;
P U B LIÉ
PAR ORDRE DE SON EXCELLENCE LE MINISTRE SECRÉTAIRE D'ÉTAT DE L'INTÉRIEUR.
HISTORIQUE : TOME SECOND.
RÉDIGÉ EN PARTIE PAR FEU F. PERON ,
ET CONTINUÉ
Par M. Louis FREYCINET, Capitaine de frégate, Chevalier de Saint - Louis et de la
Légion d'honneur, Correspondant de l'Académie royale des Sciences de Paris, de la Société
des Sciences , Belles - Lettres et Arts de Rochefort , de la Société philomatique , &c. ; Com-
mandant du Casuarina pendant l'expédition.
A PARIS,
DE L'IMPRIMERIE ROYALE.
l8l6.
^tût/va
t b w
O/Lf /
PRÉFACE.
1 ÉRON a pu se dispenser de mettre une préface en tête
du I.er volume de cet ouvrage ; mais je me trouve dans la
nécessité de présenter ici au lecteur diverses considérations,
pour justifier PÉRON lui-même des reproches qui lui ont été
adressés, et pour expliquer les motifs de la marche que j'ai
suivie en terminant cette relation.
La mort de cet intéressant voyageur, aussi affligeante pour
les amis des sciences qu'elle le fut pour les siens propres,
vint interrompre , en i 8 i o , ïa publication de X Histoire du
Voyage aux Terres Australes , ouvrage qui avoit coûté beau-
coup de peine à l'auteur, et dont une partie fut écrite sur
son lit de mort, avec un courage dont il y a peu d'exemples.
En mourant, PÉRON légua ses manuscrits à son ami le
plus intime, au fidèle compagnon de ses travaux et de
ses recherches sur l'histoire naturelle, au bon et modeste
M. Lesueur.
Ce dernier et moi nous eûmes toujours, depuis la perte
vj PREFACE.
de notre ami commun , Je désir de voir nommer un conti-
nuateur de son ouvrage, qui mît en ordre et publiât des
matériaux précieux, impatiemment attendus du public; mais
ïes démarches réitérées que nous fîmes à cet égard, demeu-
rèrent long-temps sans succès. J'étois alors occupé, par ordre
du Ministre de la marine, de la rédaction de la partie
Géographique et Nautique de notre voyage.
Lorsque ce travail fut achevé, le Ministre de l'intérieur me
chargea de finir le second volume de la relation, commencé
par PÉRON. Ce n'est point un sentiment d'orgueil qui m'a dé-
cidé à entreprendre cette nouvelle tâche ; ïe talent du premier
rédacteur ne pouvoit que m'interdire un pareil sentiment :
mais j'ai dû sacrifier mon amour -propre à la gloire d'une
expédition qui a produit de brillans résultats ; ii m'a paru
que je devois à la Marine françoise en général, et à mes
compagnons de voyage en particulier, de mettre sous ïes
yeux du public des faits qui les honorent, et qui doivent
être pour eux des titres à la bienveillance du Gouvernement
et à l'estime des savans de l'Europe. J'avois sur-tout ce devoir
à remplir envers ceux de mes respectables collaborateurs
morts victimes de leur zèle pour le progrès des sciences.
II étoit indispensable que j'apportasse quelques modifica-
tions au plan que PÉRON avoit adopté ; et cependant je m'y
suis conformé autant qu'il m'a été possible. L'auteur, qui a
surveillé lui-même l'impression du texte jusqu'à la page 231,
vouloit donner à la fin de son livre un tableau de la
PRÉFACE. vi)
géographie physique de la Nouvelle-Hollande et de la terre
de Diémen : mais il n'a laissé aucune trace des vues qui
dévoient le diriger dans cette partie de son travail ; j'ai
d'ailleurs traité ce sujet assez au long dans le texte Géogra-
phique et Nautique de notre voyage. En évitant ici ce double
emploi, j'ai cru devoir y placer d'autres matériaux qui ne sont
pas sans intérêt, tels que le fragment d'un mémoire de
MM. PÉRON et LESUEUR, sur l'art de conserver les animaux
dans les collections zoologiques ; un mémoire de M. Lesche-
NAULT, sur la végétation de la Nouvelle -Hollande et de la
terre de Diémen ; une notice sur l 'habitation des animaux
marins , par MM. PÉRON et LesueuR; enfin j'ai terminé ce
volume par le touchant Éloge de PÉRON , par M. Deleuze.
Le portrait de notre savant voyageur manquoit au fron-
tispice de cet ouvrage. II paraîtra aujourd'hui d'autant mieux
placé , qu'on aimera à y trouver ses traits rendus avec la
plus exacte fidélité par son généreux ami M. Lesueur.
La disposition des cartes qui dévoient composer la seconde
livraison de l'atlas, exigeoit aussi quelque modification. PÉRON
avoit jugé convenable de faire graver vingt-quatre cartes ou
plans différens sur deux cuivres de format grand colombier
et de format Jésus. Cette disposition étoit peu élégante , et
sur- tout peu commode; j'ai préféré de couper ces grandes
planches de manière à en faire douze d'un format égal à
celui des gravures déjà publiées.
Je sens tout ce que certaines parties de la nomenclature
viij PRÉFACE.
géographique suivie dans cette relation, peuvent avoir de
fâcheux et de pénible pour le lecteur ; mais je ne pouvois em-
ployer d'autres dénominations que celles qui sont usitées dans
le premier volume. PÉRON avoit conçu le projet de tous
ïes noms qui dévoient désigner ïes différens lieux que nous
avions visités, dont nous avions déterminé la position ou
fait la géographie ; ce projet avoit été adopté par l'autorité :
il devoit donc porter l'empreinte de l'époque à laquelle notre
expédition avoit été entreprise et des circonstances où PÉRON
en écrivoit l'histoire.
Avant de publier moi-même la partie nautique du voyage
et de continuer la relation de PÉRON , j'aurois voulu changer
une nomenclature que repousse aujourd'hui la situation
politique et morale de la France et de l'Europe; mais le
premier volume étoit déjà dans le commerce depuis plusieurs
années , le second étoit impatiemment attendu par un grand
nombre de souscripteurs ; et sans doute on a eu raison de penser
qu'il étoit plus important de satisfaire le public, que de sup-
primer la suite d'un ouvrage dont , en dernière analyse , la
nomenclature ne peut nuire à la nature ni à l'importance
des faits. Au reste, tous ceux qui ont partagé ïes fatigues et
les misères de cette expédition , seront les premiers à gémir
de se voir ainsi enlever au moins une partie de la faveur que
ïe public pouvoit accorder aux résultats de leurs dangers et
de leurs travaux.
E>ans la préface de la partie Géographique et Nautique de
notre
PRÉFACE. ix
notre Voyage, j'ai promis11 de répondre, avec plus de détails
que je ne l'ai fait alors, aux réclamations du Capitaine anglois
Flinders, qui, dans la relation de son Voyage aux Terres
Australes b , se plaint que les François ont voulu lui ravir ses
droits à la découverte d'une partie de ïa côte Sud-Ouest de la
Nouvelle-Hollande.
Je vais remplir cette tâche ; mais pour procéder avec
ordre et ne rien laisser à désirer à ce sujet, j'extrairai, en
le traduisant, le paragraphe qui contient l'ensemble des
plaintes du Capitaine Flinders , et je mettrai mes réponses
en marge.
« Le 8 avril 1 802, « dit cet habile na^
vigateur c, « je fus à bord de
33 la corvette françoise ( le Géographe) ,
•>-> qui avoit aussi mis en panne.
3> Comme je n'entendois pas le fran-
33 çois, notre naturaliste M. Brown vint
33 avec moi dans le canot. Nous fûmes
33 reçus par un officier qui nous montra
33 le Commandant , et ce dernier nous
33 conduisit dans sa chambre. Je priai le
3> Capitaine Baudjn de me montrer son
33 passe-port de l'Amirauté ; et quand je
33 l'eus parcouru , je lui offris celui que
33 j'avois du Ministre de la marine fran-
33 çoise : mais il le mit de côte sans
33 l'examiner. II m'apprit alors qu'il avoit
33 passé quelque temps à explorer les
33 parties Méridionale et Orientale de la
1 Pag. ix.
h A Voyage to Terra Australis, prosecuted in the years 1801, 1802 and 1803 , &c. by
Matthew Flinders, Commander of the Investigator j London, 1 8 1 4-
e Voy. Flinders's Voyage, &c. tom, I , pag, 188 — 193.
TOME II. b
x PRÉFACE.
» terre deVanDiéinen, où son Ingénieur-
» géographe, son grand canot et l'équi-
» page qui en composoit l'armement ,
» avoient été abandonnés, et probable—
» ment perdus. Le Capitaine Baudin
» avoit éprouvé, dans le détroit de Bass,
» un violent coup de vent : c'étoit le
>j même dont nous avions ressenti les
33 effets le 2 1 mars , mais à un degré
» plus foible , dans le détroit de l'Inves-
33 tigator a. II fut alors séparé de sa
33 conserve le Naturaliste ; mais ayant
33 eu depuis des vents favorables et
» du beau temps , il avoit exploré la
33 côte depuis le port Western jusqu'au
33 point de notre rencontre , sans trouver
33 aucune rivière , aucune ouverture ou
33 abri propre au mouillage. Je lui de-
>3 mandai s'il avoit eu connaissance d'une
33 île étendue que l'on prétendoit exister
33 à. l'entrée Occidentale du détroit de
33 Bass : il ne I'avoit pas vue, et me parut
33 douter de son existence réelle.
33 Le Capitaine Baudin me fit part de
.-*> ses découvertes à la terre de VanDiémen,
33 et aussi de ses critiques d'une carte an-
33 gloise du détroit de Bass , publiée en
33 1800. II trouvoit que la partie Nord
33 du détroit étoit tracée d'une manière
33 fautive ; mais il Iouoit l'exactitude des
33 parties Méridionales et des îles qui en
33 sont voisines. Lui ayant montré une
33 note écrite sur la carte même , qui indi-
33 quoit que la côte Nord du détroit n'avoit
33 été vue que dans une embarcation non
33 pontée, par M. Bass, lequel n'avoit
33 eu aucun moyen exact de déterminer
■ C'est le détroit Lacepède des cartes françoises. ( Voj. pi. 2, atl. 2," part. )
PRÉFACE.
XJ
» soit la latitude, soit la longitude , il en
55 parut étonné , n'ayant pas encore fait
33 attention à cela. Je lui dis que depuis
» on avoit publié d'autres cartes plus dé-
53 taillées du détroit et de ses environs ;
55 et que s'il vouloit naviguer de conserve
>s avec moi pendant la nuit, je lui en ap-
55 porterais , le lendemain matin , un
>5 exemplaire , en y joignant Je mémoire
35 explicatif. La chose étant convenue ,
55 je retournai avec M. Brown à bord
55 de l'Investigator.
55 Je fus un peu surpris de voir que le
33 Capitaine Baudin n'eût fait aucune
55 tentative pour connoître l'objet de ma
35 présence sur cette côte inconnue ; mais
35 comme il me parut plus disposé à me
55 donner des instructions , je fus heureux
î5 de les recevoir. Le lendemain cepen-
33 dant ses officiers ayant appris de mes
33 canotiers que l'objet de mon voyage
35 étoit aussi de faire des découvertes , il
33 témoigna plus de curiosité. Je lui dis,
33 d'une manière générale ( i j , quelles
55 avoient été nos opérations, particuliè-
j3 rement dans les deux golfes , et ia
35 latitude à laquelle je m'étois élevé dans
35 le plus grand : j'indiquai la situation du
■» port Lincoln a, où Ton trouvoit de l'eau
s» douce ; je lui montrai le cap Jervis h, qui
55 étoit encore en vue ; et comme une
» preuve des rafraîchissemens qu'on pou-
53 voit se procurer sur la grande île c qui
33 est opposée à ce cap , je lui fis voir ies
35 chapeaux de peau de kanguroos que
( i ) Remarquons que Flinders dit
expressément ici n'avoir parlé de ses opé-
rations que d'une manière générale ; et
que s'il ajoute ensuite quelques détails ,
c'est relativement aux golfes et à l'île des
Kanguroos.
3 C'est le port Champagny des cartes françoises. ( Voy. pi. 2, atl. 2.c. part. )
b Cap d'AIembert ( Voy, même planche).
c L'île des Kanguroos, ou île Decrès des cartes françoises. ( Voy, même planche).
XI)
PRÉFACE.
ï> portoient mes canotiers , et lui dis quel
« étoit le nom que j'avois donné à cette
» île en conséquence. Lorsque je partis ,
33 le Capitaine me pria de prendre soin
» de son canot et des hommes qui mon-
33 toient cette embarcation, si, par hasard,
» je venois à la rencontrer, et de dire à sa
« conserve qu'il iroit au port Jackson aus-
33 sitôt que l'hivernage seroit établi. Lui
33 ayant demandé le nom du Capitaine du
33 Naturaliste, il songea alors aussi à s'in-
33 former du mien ; et trouvant que ce nom
33 étoit également celui de Fauteur de la
33 carte dont il avoit fait la critique , il ne
33 parut pas peu surpris ; il eut cependant
33 la politesse de se féliciter de m'avoir
33 rencontré.
33 La position de l'Investîgator , lorsque
33 je mis en panne pour parler au Capi-
33 taine Baudin , étoit par 350 io' de
33 latitude Sud, et 1 3 8° 58' de longitude
33 à l'E. de Greenwich [ i 3 6° 37' 4-î" à
33 1'E.de Paris]. Personne queM.BROWN
33 ne fut présent à notre conversation (2) ,
33 qui eut presque toujours lieu en an-
33 glois, que le Capitaine parloit de 111a-
33 nière à se faire entendre. Il me donna,
33 en outre de ce que j'ai indiqué plus
33 haut , quelques détails sur les hommes
33 qu'il avoit perdus , sur les séparations
33 de sa conserve , sur la saison peu con-
33 venable à laquelle il lui étoit ordonné
33 d'explorer cette côte , enfin une note
33 de quelques rochers qu'il avoit decou-
•3 verts à deux lieues du rivage par 370 1'
33 de latitude , et qu'il regardoit comme
33 très-dangereux.
33 J'ai mis le plus grand soin à détailler
» tout ce qui s'est passé à cette entre-
(2) M. BAUDIN fut donc le seul qui
reçut les communications directes de M.
Flinders : ces communications furent
orales ; mais elles purent être répétées par
le Commandant à ses officiers avec plus
ou moins d'exactitude.
> vue ( 3 ) , à cause d'une circonstance
> qu'il me semble à propos d'exposer et
i de discuter ici.
» La position ci-dessus de 3 50 4°' de
• latitude Sud et 13 8° 58' de longitude
■ E. G. [ 1 360 37' 4j" E. P. ] , forme
la limite Occidentale des découvertes
du Capitaine Baudiw a sur la côte du
■ Sud-Ouest , comme elle est la limite
Orientale des miennes sur l'Investigator.
< Cependant M. PÉRON, Naturaliste de
• l'expédition françoise , a revendiqué
1 pour sa patrie la découverte de toutes
les parties comprises entre le port Wes-
tern , dans le détroit de Bass , et J 'ar-
chipel de Nuyts b ; et cette partie de fa
Nouvelle -Galles du Sud est appelée
terre Napoléon. Mon île des Kanguroos ,
dont ils avoient ouvertement adopté le
nom dans l'expédition, a été convertie
à Paris en île Décris (4) ;
PRÉFACE. xiij
( 3 ) Ceci confirme ce que j'ai remarqué
« le golfe Spencer est nommé golfe Bona-
» parte ; le golfe Saint-Vincent , golfe Jo-
» séphine ( 5 ) ;
( 4 ) Les marins du vaisseau de Flin-
DERS appeloient en effet cette île, île des
Kanguroos , parce qu'ifs y avoient trouvé,
comme nous,' beaucoup de ces animaux;
si PÉRON n'en n'a point fait usage, c'est
qu'if savoit fort bien que fes noms donnés
pendant fe cours d'un voyage de décou-
vertes ne sont pas toujours des noms défi-
nitivement arrêtés : if faffoit donc que fa
publication des travaux de Flinders fît
connoître fes noms véritabfes consacrés
par fe travail du navigateur anglois.
(5) A l'égard des noms de Spencer et
Saint-Vincent , des deux goffès, nous ne
fes connoissions pas , et je crois même
a Ce point est situé au milieu à-peu-près de l'intervalle qui existe entre le cap CafFarelli
et le cap Monge. ( Voy, pi. 2, atl. 2.c part. )
b Ce sont les îles qui gisent à l'extrémité Orientale de la terre de Nuyts.
XIV
PRÉFACE.
que nous ne pouvions les connoître ,
puisque, pendant le voyage, ces golfes
furent nommés great et lïttlt lnht a ;
circonstance qui prouve la justesse de ce
que je viens d'avancer dans la note pré-
cédente , relativement à l'île des Kangu-
roos.
» et ainsi des autres points , le long de la
33 côte jusqu'au cap de Nuyts b , même
33 jusqu'à la plus petite île porte un ca-
33 chet semblable des découvertes fran-
33 çoises (6).
(Flinders ajoute en notec : «Les pas-
33 sages les plus remarquables à ce sujet ,
33 sont les suivans , sous le titre de Terre
33 Napoléon : 33 De ce grand espace ( la côte
Sud du continent Austral), la partie seule
qui du cap Leuwin s'étend aux îles Saint-
Pierre et Saint - François , était connue lors
de notre départ d'Europe, Découverte par les
Hollandais en 1 62J , elle avait été , dans
ces derniers temps , visitée par VANCOUVER
et sur-tout par DentreCASTEAUX ; mais
ce dernier navigateur n ay ant pu lui-même s' a-
vancer au-delà des îles Saint-Pierre et Saint-
François , gui forment la limite Orientale
de la terre de Nuyts, et les Anglais n'ayant
pas porté vers le Sud leurs recherches plus
loin que le port Western, il en résultait que
toute la portion comprise entre ce dernier point
et la terre de Nuyts était encore inconnue au
moment où nous arrivions sur ces rivages
( Pag- 3 *6> 1" vol. ) ; « c'est-à-dire, le
33 30 mars 1802. M. PÉRON auroit dû
33 dire, non pas que la côte du Sud, depuis
33 le port "Western jusqu'à la terre de
33 Nuyts , étoit alors inconnue , mais
33 qu'elle leur étoit inconnue ; car le capi-
33 taine Grant, commandant the Lady
1 Voy. les Annales des Voyages, 6S.e cahier.
b C'est notre cap Soufïïot. ( Voy. pi. 2, atl. z.c part;)
c Ce qui est écrit en italique, hors des guillemets, est extrait de PÉRON par Flinders.
(6) Donner des noms à des terres
nouvellement connues , qui ne sont dé-
crites et nommées dans aucun ouvrage ,
ce n'est point déclarer qu'on en a fait
lapremiere découverte , comme l'insinue
M. Flinders ; c'est avouer qu'on ne
connoissoit pas les noms imposés par les
navigateurs antécédens. Mais changer des
noms connus et consacrés, pour y subs-
tituer une nomenclature nouvelle , n'est
point aussi innocent : je pourrois en four-
nir beaucoup d'exemples , si , au lieu de
ine borner à justifier PÉRON, je voulois
me livrer moi-même à des récriminations
mieux fondées.
XV
(j) Nous ne pouvions en effet alors
avoir connoissance du voyage du Capi-
taine Grant. Au reste , il convient de
faire observer que la carte donnée par
M. Grant est assez défectueuse, pour
qu'il soit difficile de reconnoître les por-
tions de côte auxquelles ce navigateur a
voulu imposer des noms \
PRÉFACE.
» Nelson, avoit découvert en i 800 la por-
» tion des rivages qui s'étend a l'Ouest du
» port Western jusque par fa longitude
«de i4o°^E.G. [1370 54'4)"E.P.],
» avant que les bâtimens eussent fait voile
» d'Europe (7) ; et j'avois exploré la côte
» et les îles comprises entre fa terre de
» Nuyts et le cap Jervis par 1 330 10' de
« longitude à TE. de G. [1 30° 49' 45" E.
» P. ] , et j'étois , fe jour cité , à l'extré-
» mité du golfe Saint-Vincent. «
Dans ce moment , le Capitaine anglais
nous héla , en nous demandant si nous
n'étions -pas un des vaisseaux partis de
France pour faire des découvertes dans
l'hémisphère Austral : sur notre réponse
affirmative , il fit aussitôt mettre une em-
barcation à la mer , et peu d'instans après
nous le reçûmes à bord. Nous apprîmes que
c'étoit le Capitaine Flinders , celui-là
même qui avoit déjà fait la circonnavigation
de la terre de Diémen ; que son navire se
nommoit the Investigator;i^,/7rfr;/ d'Eu-
rope depuis huit mois , dans le dessein de
compléter la reconnaissance de la Nouvelle-
Hollande et des Archipels du grand Océan
équatorial , il se trouvait depuis environ
trois mois à la terre de Nuyts; que, con-
trarié par les vents, il n' avoit pu pénétrer ,
comme il en avoit eu le projet, derrière les
îles Saint-Pierre et Saint-François; que, lors
de son départ d'Angleterre, &c. (pag. 325).
En nous fournissant tous ces détails ,
AI. Flinders se montra d'une grande
réserve sur ses opérations particulières.
Nous apprîmes toutefois , par quelques-uns
1 Voy. the Narrative of a voyage of discovery, performed in tlie years 1800, 1801 and
1802, by James Grant; London , 1803; pag. 68.
XV)
PRÉFACE.
de ses matelots , qu'il avoit eu beaucoup a
souffrir de ces mêmes vents de la -partie
du Sud qui nous avaient été si favorables ;
et ce fut alors sur-tout que nous pûmes
apprécier davantage toute la sagesse de
nos propres instructions. Apres avoir con-
versé plus d'une heure avec nous (« Per-
» sonne , excepté M. Brown , ne fut
« présent à ma conversation avec le
» Capitaine Baudin (8), ainsi que je
x> J'ai déjà dit ») , le Capitaine FLINDERS
repartit pour son bord, promettant de re-
venir le lendemain matin nous apporter une
carte particulière de la rivière Dalrymple ,
qu'il venoit de publier en Angleterre. Il
revint en effet, le y avril , nous la remet-
tre, et bientôt après nous le quittâmes pour
reprendre la suite de nos travaux géogra-
phiques (pag. 325 ).
L'île principale de ce dernier groupe
(«leur archipel Berthier 33 ) .se dessine
sous la forme d'un immense hameçon ( « II
» paroît que ceci doit s'entendre de l'île
« Thistle1 33 ). Indépendamment de toutes
ces îles , il en existe encore plus de vingt
autres disséminées aux environs de la pointe
Occidentale du golfe , et en dehors de son
entrée : chacune d'elles fut désignée par un
de ces noms honorables dont notre patrie
s'enorgueillit à juste titre b (pag. 327),
Fin de la note de FLINDERS ).
« M. PÉRON assure , et cela même
33 d'après mon autorité , qu'il n'avoit pas
33 été possible à V Investi gator de pénétrer
33 derrière les îles Saint-Pierre et Saint-
33 François (a).
(8) M. Péron, comme historien du
voyage , a dû parler en nom collectif re-
lativement aux communications qui furent
faites à notreexpédition par M.Flinders.
Un Capitaine ne dit-il pas souvent, Nous
avons jeté le loch à telle heure , tandis que,
dans l'extrême rigueur , il devrait dire , Le
Chef de timonnerie a jeté le loch, &c. Sans
doute, si M. PÉRON eût pu croire que
l'expression dont il se servoit deviendrait
matière à réclamation, il eût écrit : « Après
33 avoir conversé plus d'une heure avec le
33 Commandant , &c. 33 Faisons donc ce
changement dans le texte de PÉRON , et
demandons ensuite quelle conséquence le
Capitaine Flinders eût pu déduire de
cette tournure de phrase : pour moi , je
n'en vois aucune.
(o) M. PÉRON a eu tort , sans doute ,
a Non pas de l'île Thistle, mais de l'île Wedge de Flinders. L. F.
h Voy. la pi. 2 , atl. 2,c part. L. F.
d'affirmer
PRÉFACE. xvij
d'affirmer ce dont il n'étoit pas rigoureu-
sement sûr , ce que probablement il
n'avoit entendu dire qu'aux canotiers de
Flinders qui avoient parlé avec lui,
ou, plus exactement encore, qui avoient
parlé avec quelques-uns des Officiers du
Géographe , car PÉRON, à cette époque, ne
savoitpas I'anglois. Certainement il auroit
été bien mieux que l'auteur eût distingué
exactement ce qu'avoit dit Flinders de
ce qu'avoient avancé ses matelots ; mais
les uns et les autres discours lui ayant été
rapportés, pouvoit-il faire une telle dis-
tinction î On conviendra qu'ici tout a dû
être pour lui le résultat de la venue de
Flinders à bord du Géographe En
effet , à moins qu'on n'en eût pris note
à mesure , comment savoir précisément
ce qu'avoit dit M. Flinders , ce qu'avoit
dit M. Brown , ce qu'avoit dit tel ou tel
de ses gens! Le Capitaine Flinders étoit
le chef de son expédition : tout ce qu'on
a su par le fait de sa visite a dû paraître
lui appartenir.
Si l'on vouloit , au reste, une exactitude
si minutieuse dans des choses à-peu-près
insignifiantes , on n'a qu'à examiner la
carte n.° iv de l'atlas de Flinders , et
l'on se convaincra que cet habile naviga-
teur ?/'# réellement pas pénétré derrière les
îles Saint-Pierre. Mais à quoi bon de telles
subtilités ! elles ne pourraient conduire
qu'à prouver, tout au plus, que PÉRON
a été un peu plus ou un peu moins bien
instruit de l'ensemble des opérations des
Anglois sur la côte du S. O. de la Nou-
velle-Hollande.
Convenons plutôt que le but de l'his-
torien de notre voyage n'étoit pas, ne
TOME II. c
xvnj
PRÉFACE.
33 et quoiqu'il ne dise pas expressément
33 que je n'ai découvert aucune partie des
?3 côtes précédemmezit inconnues (io),
33 cependant la teneur de son Chapitre XV
3> porte le lecteur à croire que je n'avois
33 rien fait qui pût me permettre de reven-
33 diquer les prétentions antérieures des
pouvoit pas être, ne devoit mêmepasêtre
de tracer l'itinéraire du voyageur anglois.
PÉRON a dit tout ce qui étoit convenable
pour montrer qu'en général Flinders
nous avoit précédés sur une partie de la
côte dont nous faisions l'exploration de
concert ; il a indiqué le point où les deux
expéditions se sont rencontrées : cela seul
suffisoit; et son plus grand tort, à mes
yeux , a été de vouloir donner des détails
obtenus d'une manière beaucoup trop va-
gue, pour avoir un suffisant degré d'exac-
titude , même quand ils n'auroient pas été
communiqués par des matelots. Au reste,
je suis convaincu que PÉRON a écrit ce
qu'il croyoit être la vérité ; je puis assurer
du moins qu'à ce sujet je l'ai toujours
entendu parler dans le sens où il a écrit.
Quoi qu'il en soit , la publication du
voyao-e de FLINDERS , voilà les véritables
pièces du procès : elles sont irrécusables;
elles fixent les droits du navigateur an-
glais, comme la publication de nos travaux
géographiques fixe ceux de notre expédi-
tion, et cela indépendamment de toute
espèce de subterfuge. Ici les allégations
légèrement avancées doivent s'évanouir;
la vérité seule reste et vient se montrer
dans tout son éclat.
( io) D'après ce que M. Flinders
avoue lui-même avoir dit à notre Com-
mandant % et dont je veux bien supposer
un instant qu'un compte fidèle ait été
rendu à PÉRON, comment eût -il été
possible à ce dernier d'indiquer les parties
des côtes inconnues que l'Investigator
avoit explorées l
Voy. les notes (i) et (2).
» François (i:).
» Cependant M. PÉRON fut présent,
» par la suite, quand je montrai au port
» Jackson une de mes cartes de cette
>> côte au Capitaine Baudin (12),
PRÉFACE. xix
(11) Au lieu de chercher des preuves
d'agression, même dans le silence de l'au-
teur, il me semble qu'on ne doit y voir,
au contraire, qu'une preuve de l'ignorance
où étoit PÉRON du détait des opérations
de Flinders sur la côte du Sud-Ouest
de la Nouvelle-Hollande.
» et montrai du doigt les limites de ses
» découvertes ( 1 3] ;
» et depuis ce terme, des titres plus an-
33 ciens établissant mes droits sur l'île des
» Kanguroos et les parties qui en gisent
» à l'Ouest , les officiers du Géographe
« parlèrent toujours de ces découvertes
» comme appartenant à / 'Investi gator[ 1 4).
(12) Je n'étois pas présent à cette en-
trevue, et n'ai jamais eu connaissance de
la carie dont il s'agit. Cependant, d'après
les propres paroles de Flinders, il pa-
roîtroit que cette carte ne coniprenoit pas
toute la côte du Sud -Ouest ( one ofmy
charts ofthis coast , dit-il^, mais seulement
la partie sur laquelle M. Baudjn avoit
eu fa priorité de découverte. Or, pour
en revenir à ce qui a choqué sur - tout
M. Flin.jers, rien sur cette carte ne
pouvoit prouver que son vaisseau eût pé*
nétré ou non derrière les îles Saint-Pierre et
Sa in t- Franco is,
(13) Remarquons encore que M. Flin-
ders ne dit pas avoir montré sur aucune
carte l'étendue des découvertes qui lui
étoient propres.
(i4) PÉRON lui-même n'a rien écrit
qui soit en opposition avec ce fait. Le
Géographe a rencontré l'Investigator en
un certain point désigné : l'un et l'autre
bâtiment étoient chargés de faire l'explo-
ration des côtes inconnues du Sud-Ouest
de la Nouvelle - Hollande ; le Géographe
faisoit route de l'Est à l'Ouest ; l'Inves-
tigator, au contraire, alioit de l'Ouest à
l'Est. M. PÉRON a dit cela ou l'équiva-
lent ; les conséquences sont naturelles :
C 2
XX
PRE F
» Le premier Lieutenant M. Freycinet
» (Henri) , en s'adressant à moi, dans
35 la maison du Gouverneur KlNG , et en
33 présence d'un de ses camarades, je crois
» M. BonNefoi , se servit même de
» cette expression bizarre : Capitaine , si
33 nous ne fussions pas restés si long-temps
33 à ramasser des coquilles et à attraper des
33 papillons à la terre de Van Diémen, vous
33 n'eussie^ pas découvert la côte du Sud
» avant nous (15).
ACE.
la portion de côte inconnue à l'Ouest du
point de rencontre, et qui a été vue par
Flinders , lui appartient comme pre-
mière découverte ; celle à l'Est du même
point appartient à Baudin. Quant aux
détails de ces reconnoissances géogra-
phiques, c'est àN chaque navigateur qu'il
appartenoit de les faire connoître au pu-
blic. Aussi, je le répète, le tort véritable
de Péron , relativement à Flinders,
c'est d'être entré dans quelques détails
de ses opérations , obtenus d'une manière
trop vague pour pouvoir être parfaite-
ment exacts. De ce tort , que PÉRON ,
s'il vivoit , eût avoué lui-même , il est
impossible de conclure cependant qu'on
ait voulu ravir à Flinders le droit de
ses découvertes.
(15) Découvert avant nous ! ceci me
donne occasion de faire une remarque
importante : c'est qu'en effet , lorsque
deux navigateurs font à la même époque
ou à-peu- près, et sans se communiquer
leurs travaux , la reconnoissance d'une
côte inconnue de part et d'autre , ils font
aussi à-Ia-fois la découverte de cette côte :
les difficultés vaincues, les dangers sont
les mêmes. Le vrai mérite des travaux
consiste donc alors entièrement dans le
plus ou moins d'exactitude des résultats.
Cependant, eu égard à l'ordre chronolo-
gique , il y a nécessairement une priorité
de découverte : elle appartient à celui qui
a vu le premier telle ou telle partie. Pour
ce qui regarde nos deux expéditions ri-
vales , le mot découverte ne peut porter
que sur des objets de détail. La Nouvelle-
Hollande , effectivement , étoit connue
dans ses autres parties littorales ; l'exis tence
PRÉFACE.
XX}
» Les officiers anglois et ceux des ha-
33 bitans estimables qui se trouvoient alors
33 au port Jackson , peuvent dire si la
» priorité de découverte [ prior disco-
» very] (16) de ces parties n'étoit pas re-
» connue généralement. II y a plus , je
3> prends à témoin les officiers françois
33 eux-mêmes, ensemble et séparément,
33 pour qu'ifs disent si telle n'est pas la
:» vérité (17).
33 Comment alors M. PÉRON a-t-il pu
33 avancer ce qui étoit aussi contraire à la
33 vérité (18) !
33 Etoit-il un homme sans aucun principe !
33 Ma réponse est que je crois que sa
33 sincérité étoit égale à son savoir re-
33 connu , et que ce qu'il écrivoit lui étoit
33 imposé , contre son gré , par une auto-
33 rite supérieure (19).
33 II ne vécut pas pour finir le second
33 volume.
33 Je ne prétends pas expliquer le motif
33 d'une telle agression (20) :
» peut-être a-t-elle tiré sa source du désir
33 de rivaliser avec la nation Britannique
33 dans l'honneur de compléter la décou-
33 verte du globe (21),
de sa côte Sud- Ouest ne pouvoit être
un problème. II ne s'agissoit donc point
de découvrir si le continent de IaNouvefle-
HoIIande avoit des rivages dans Je Sud-
Ouest , mais seulement d'en connoître
la forme et la géographie de détail.
(16) On voit que M. Flinders fait
ici comme moi une distinction entre la
découverte proprement dite et la priorité
de découverte.
(17) Avec moins de préventions ,
M. Flinders eût pu en appeler au
texte même de M. PÉRON. ( Voye\ la
note (9)).
(18) La lecture de ce qui précède doit
rendre cette apostrophe assez singulière.
Où voit-on, en effet, que M. PÉRON
ait trahi la vérité !
(19) Aucune autorité ne pesa sur
PÉRON dans cette circonstance ; et ceux
qui ont connu le caractère de notre savant
voyageur, savent qu'if ne se fût pas ployé
à faire quelque chose que sa conscience
eût pu fui reprocher.
(20) M. Flinders voit une agres-
sion où PÉRON n'a vu qu'un exposé
fidèle des faits. Si ce dernier n'est pas
entré dans un détail convenable des tra-
vaux du navigateur anglois , c'est , encore
une fois, qu'if étoit mal instruit de ces dé-
tails, ou même qu'if les ignoroit tout-à-fait.
(2 1 ) On ne peut disconvenir que fa
nation Britannique ne soit une des puis-
sances qui se sont le plus utilement oc-
XX IJ
PRÉFACE.
cupées de fa reconnoissance du globe ;
mais ne pourroit-on pas lui reprocher aussi
de s'être trop souvent montrée jalouse des
découvertes géographiques des autres
peuples a î
(22) Première découverte, non. Mais
est-ce bien là ce qui règle le droit de
propriété ! par exemple, ne sonî-ce pas
les François qui ont découvert les premiers
le canal de Dentrecasteaux à la terre de
Diémen , et îes Anglois n'y ont-ils pas
cependant fondé un établissement l
(23) J'oserai porter ce jugement comme
PÉRON l'eût fait lui-même, et comme je
crois que devra le faire tout homme juste
et impartial :
1 ." M. FLINDERS a découvert le premier
la portion de la côte Sud-Ouest de la Nou-
velle - Hollande qui s'étend depuis l'ex-
trémité Orientale de la terre de Nuyts
jusque par la longitude 13 8° 58' E. G.
[.36° 37' 45" z. p.]
2.0 M. Baudin a découvert le premier
la portion de cette même côte du S. O.
comprise entre la longitude susdite de
136" 37' 45" E. P. , et la longitude i4o°
1 5' E. G. [ 1 370 54' 45" E. P.] ; c'est-à-
dire , depuis le cap Monge jusqu'au cap
Lannes, ou cap Buffonc de Flinders,
inclusivement.
3.° M. Grant a découvert le premier la
portion de cette même côte qui s'étend de-
puis le cap Lannes jusqu'au port Western.
4." Le travail du Capitaine Flinders ,
1 Voy. FleurieU, Découvertes des François dans le Sud-Est de la Nouvelle-Guinée;
id. Division et Nomenclature hydrographique ; &c.
b Feu M. de Fleurieu.
c FLINDERS a fait une fausse application de ces noms françois sur sa carte.
» ou se l'est-on proposée comme Favant-
» coureur d'une prétention future à la
« possession de contrées ainsi annoncées
■>■> pour être la première découverte (22)
» des navigateurs françois. Quel que puisse
» être l'objet qu'on ait eu en vue , fa
«question, en tant qu'elle m'intéresse,
" doit être abandonnée au jugement du
» public (23) ;
» et si des écrivains françois peuvent
» à l'avenir examiner et admettre dans
» leurs ouvrages les réclamations des na-
s> vigateurs étrangers avec autant de clarté
» et d'agrément que le fit naguère pour
" ses compatriotes un très-savant homme
» de cette nation b, je ne dois pas craindre
:» d'en déférer même à leur décision.
PRÉFACE. xxiij
depuis la terre de Nuyts jusqu'au cap
Larmes , limite Occidentale de l'explo-
ration du Capitaine Grant, ayant été
fait sans avoir eu connoissance des opé-
rations du Capitaine Baudin, est en
entier un travail de découvertes.
5.0 Le travail du Capitaine Baudin,
depuis le port Western jusqu'à la terre de
Nuyts, ayant été fait sans avoir connois-
sance des rTpérations des Capitaines Flin-
ders et Grant , est en entier un travail
de découvertes.
6° Les noms donnés par le Capitaine
Flinders aux divers points de la côte
du Sud-Ouest, dont il a fait la première
découverte , doivent être conservés de préfé-
rence à tous les autres ; mais les noms que
Baudin a donnés, dans le même espace,
à des parties que Flinders n'avoit pas
nommées , doivent être également con-
servés a.
7.0 Les noms donnés par le Capitaine
Baudin aux divers points de la côte du
Sud-Ouest, dont il a fait la première dé-
couverte , doivent être conservés de préfé-
rence à tous les autres a ; mais les noms
que Flinders a donnés, dans le même
espace , à des parties que Baudin n'avoit
pas nommées, doivent être également con-
servés.
8." Les noms donnés par le Capitaine
Grant aux divers points de la côte du
Sud - Ouest dont il a fait la première
découverte , doivent être conservés de préfé-
rence à tous les autres ; mais les noms que
Baudin a donnés, dans le même espace,
à des parties que le capitaine Grant
n'avoit pas nommées, doivent être égale-
ment conservés.
Sauf toutefois la restriction dont j'ai parlé ci-dessus , pag. viij.
xxiv PRÉFACE.
Telles sont les réponses que j'ai cru devoir faire aux
plaintes articulées par le Capitaine Flinders contre
M. PÉRON; j'ai tâché de me dépouiller de toute prévention
particulière, et de présenter la question dans sa plus grande
simplicité. Heureux si j'ai pu convaincre ïe lecteur que les
deux voyageurs célèbres dont les sciences déplorent si jus-
tement la perte a, sont dignes l'un et l'autre, par la loyauté
de leur caractère comme par leurs utiles travaux, de toute
notre estime et de tous nos regrets.
Paris , août 1 8 1 6.
Louis Freycinet.
* On sait que le Capitaine Matthew Flinders est mort en Angleterre le 19 juillet
1 8 14 j à l'instant même où son voyage venoit d'être mis au jour.
NOMS
XXV
NOMS DES OFFICIERS, ASPIRANS, SAVANS ET ARTISTES
Embarqués pour l'expédition de Découvertes aux Terres Australes.
Nota, On a fait précéder d'un * les noms des personnes qui, par raison de santé
ou par d'autres motifs, ne sont pas allées jusqu'aux Terres Australes, et sont restées
à l'Ile-de-France dès le commencement de la campagne.
i i i j j. r 7 /-* - 7 ( Partie Ju Havre le in octobre 1800
i. Abord de la corvette le Géographe J _ , , , ,
° J l Rentrée a Lorient le 2j mars 1804.
Nicolas Baudin Capitaine de vaisseau, Commandant de
l'expédition ; mort à l'Ile- de-France
le 16 septembre i 803.
Le Bas de Sainte -Croix. . . . Capitaine de frégate ; débarqué malade
sur l'île Timor le 2 novembre 1 80 t .
*Pierre-Guillaume GlCQUEL. . Lieutenant de vaisseau; laissé malade à
l'Ile-de-France le 2 5 avril 1 8 o 1 .
*Franç0IS-AndrÉ BAUDIN. . . . . Lieutenant de vaisseau; laissé malade à
l'Ile-de-France le 25 avril 1801.
Henri Desaulses de Freycinet. Enseigne de vaisseau; fait Lieutenant
de vaisseau provisoire à Timor le 20
octobre 1 80 ï ; confirmé dans ce grade
le 5 mars 1 803.
*Jean-Antoine Capmartin. . . . Enseigne de vaisseau; laissé malade à
l'Ile-de-France le 2j avril 1801.
François-Michel Ronsard... Ingénieur-constructeur de la marine ; a
rempli les fonctions d'Enseigne de
vaisseau depuis le 20 septembre 1 8 o 1 ,
et celles de Lieutenant depuis le 20
octobre 1 80 t.
TOME II. d
xxvj NOMS DES OFFICIERS, &c.
LhARIDON DE CrÉMÉnec Chirurgien - major.
•§ / Hubert-Jules Taillefer Second chirurgien ; passé à bord du
Naturaliste , au port Jackson , le 3
O I novembre 1 802.
BONNEFOl DE Montbazin . ... Aspirant de i.IC classe; fait Enseigne de
vaisseau provisoire Timor , le 20
octobre 1 80 1 ; confirmé dans ce grade
le 24 avril 1 802.
* Peureux de MÉlay Aspirant de 1." classe; laissé malade à
l'Ile-de-France , le 2. 5 avril 1801.
'Pierre-Antoine Morin Aspirant de 1." classe ; laissé malade à
l'Ile-de-France , le 25 avril 1801.
DÉSIRÉ Breton Aspirant de 1." classe; passé à bord du
Naturaliste , -à Timor , le 29 octobre
i8oi.
•M
4
HYACINTHE DE BûUGAINVILLE. Aspirant de 2/ classe ; fait Aspirant de
I." classe provisoire à Timor , le 20
octobre 1 801 ; passé à bord du Natu-
raliste, au port Jackson, le 3 novem-
bre 1802.
Charles Baudin (des Ardennes). Aspirant de 2.' classe.
* Jacques-Philippe Montgery. Aspirant de 2.c classe ; laissé malade à
l'Ile-de-France, le 25 avril 1801.
Jean-Marie MAUROUARD Aide - timonnier ; fait Aspirant de i.re
classe provisoire à Timor, le 20 oc-
tobre 1 80 1 ; passé à bord du Natura-
liste, au port Jackson , le 3 novembre
1802.
/
NOMS DES OFFICIERS, &c. xxvij
/ * Frédéric Bissy Astronome ; laissé malade à l'Ile-de-
France , le 2 5 avril i 8 o i .
Charles-Pierre BoullANGER . Ingénieur hydrographe ; est passé à deux
reprises sur la goélette le Casuarina ;
savoir : i .° du 7 au 2 7 décembre 1802;
2.0 du 10 janvier au 1 8 février 1803.
LeSCHENAULT DE LA TOUR. .. Botaniste; passé sur le Naturaliste, à
Timor, le 7 octobre 1 80 1 ; rembarqué
sur le Géographe , au port Jackson , le
3 novembre 1802; laissé malade à
Timor , ie 2 juin 1803.
René Mauge Zoologiste ; mort à l'île Maria , le 2 1 fé-
vrier 1S02.
François Péron Zoologiste.
Stanislas Levillain Zoologiste ; passé à bord du Naturaliste,
à l'Ile-de-France , le 22 avril 1801 ;
mort en mer le 20 décembre 1801.
Louis Depuch Minéralogiste; passé sur le Naturaliste ,
au port Jackson, le 3 novembre 1 802 ;
Je 3 février 1803, débarqué malade à
l'Ile-de-France , où il est mort peu de
jours après.
Charles-Alexandre Lesueur. Peintre d'histoire naturelle.
Nicolas-Martin Petit Peintre de genre.
* Jacques Milbert Peintre de paysage; laissé malade à l'Ile'
de-France , le 2 j avril 1 8 o 1 .
*Louis Lebrun Dessinateur-architecte; laissé malade à
l'Ile-de-France , le 25 avril 1 801.
Anselme RiedlÉ Jardinier en chef; mort à Timor le 2 1
octobre 1 801.
Antoine Sautier Garçon jardinier; mort en mer, le 1 $
novembre 1 8 o 1 .
Antoine Guichenot^ Garçon jardinier.
1 C'est par erreur que ce nom se trouve autrement orthographié dans quelques parties du texte et sur nos
cartes.
d 2
xxviij NOMS DES OFFICIERS, &c
„o*i jj-t / Tir „ t * ( Partie du Havre le 10 octobre 1800.
2. A bord de la corvette le Naturaliste . {„ , , , « . . i,
( Rentrée dans le même port le 7 juin 1003.
Emmanuel Hamelin Capitaine de frégate; commandant fa
corvette.
Bertrand Bonie Lieutenant de vaisseau ; laissé malade à
l'Ile- de-France, le 25 avril 1801.
Pierre Millius Lieutenant de vaisseau ; fait Capitaine de
' frégate provisoire à Timor, le 20 oc-
tobre 1801 ; laissé malade au port
Jackson, le 18 mai 1802. Après la
mort du commandant Baudin , à
FIIe-de-France , embarqué sur le Géo-
graphe pour en prendre le commande-
ment, le 28 septembre 1803.
Louis DesAULSES DE Freycinet. Enseigne de vaisseau ; fait Lieutenant de
vaisseau provisoire à Timor, le 20
octobre 1 80 1 ; confirmé dans ce grade
i-'\ le 5 mars 1 803 ; nommé au comman-
^ dément de la goélette le Casuarina,
au port Jackson , fe 23 septembre
1 802. Lors du désarmement de ce bâ-
timent, à riIe-de-France , passé sur
le Géographe le 25 août 1803.
JACQUES de Saint-Cricq Enseigne de vaisseau; fait Lieutenant de
vaisseau provisoire à Timor, le 20
octobre 1801.
François Heirisson Enseigne de vaisseau.
FuRCY PlCQUET Enseigne de vaisseau; passé à bord du
Géographe , à l'Ile-de-France , le 22
avril 1 80 1 ; débarqué sur l'île Timor,
le 26 août 1801.
I.
NOMS DES OFFICIERS, &c. xxix
JÉRÔME Bellefin ....... Chirurgien-major.
~« / François Collas Pharmacien; passé sur le Géographe, au
fe I port Jackson, le 3 novembre 1 802.
©" I
JOSEPH B.ANSONNET Aspirant de i.re classe; fait Enseigne de
vaisseau provisoire, à Timor, le 20
octobre 1 8 o 1 ; confirmé dans ce grade
le 26 octobre 1 803 ; passé à bord du
Géographe, à Timor, ïe 20 octobre
1 80 1 ; passé à, bord du Casuarina, à
Timor, le 10 mai 1 803 ; et rembar-
qué sur le Géographe, à l'Ile-de-
France, le 29 août 1 803.
CHARLES MOREAU 7 . Aspirant de 1 .rc classe ; fait Enseigne de
vaisseau provisoire à Timor, le 20
octobre 1801.
*
^
* Julien Billard Aspirant de i.TC classe; laissé malade à
rile-de- France , le 2 j avril 1 8 o 1 .
Etienne Giraud Aspirant de 1 ." classe.
Victor Couture Aspirant de i.r: classe.
Mangin Duvaldailly Aspirant de 2.c classe.
* André Bottard Aspirant de 2.e classe; laissé malade à
l'Ile-de-France , le 25 avril 1801.
* Etienne Isabelle Aspirant de z.c classe; laissé malade à
l'IIe-de- France , le 25 avril 1801.
JOSEPH BrUE Aspirant de 1 ." classe ; embarqué à l'Ile-
de-France, le 21 avril 1S01 ; passé
sur le Géographe, à Timor, le 29 oc-
tobre 1 80 1 , rembarqué sur le Natura-
liste, au port Jackson, le 3 novembre
NOMS DES OFFICIERS, &c
BrÉVEDENT du Bocage Aide - timonnier ; fait Aspirant de 2.e
classe provisoire à Timor , le 20 oc-
tobre 1 80 1 , et Enseigne de vaisseau,
le 26 octobre 1803; embarqué sur
le Casuarlna , au port Jackson, le 23
septembre 1 802; passé sur le Géogra-
phe , à Timor, le 10 mai 1803.
Amand de Gouhier Pilotin ; fait Aspirant de 2/ classe pro-
visoire à Timor , le 20 octobre 1801 ;
mort en mer le 26 mai 1803.
I Pierre-François Bernier. . . . Astronome; passé sur le Géographe , à
f Ile-de-France , le 22 avril 1801 ;
mort en mer le 6 juin 1803.
Pierre Faure Ingénieur-géographe; passé sur le Géo-
graphe, au port Jackson , le 3 no-
vembre 1802; débarqué à l'Ile-de-
France, le 15 décembre 1803.
* André Michaux Botaniste; débarqué à l'Ile-de-France,
le 20 avril 1801.
* Jacques Delisse Botaniste; laissé malade à l'Ile-de-France,
.ï2 le 25 avril 1 801.
"^ / *Bory de Saint- Vincent Zoologiste; laissé malade à l'Ile - de-
France, le 2 j avril 180 1.
Désiré Dumont Zoologiste ; laissé malade a l'Ile-de-
France, le 25 avril 1801.
Charles Bailly Minéralogiste; passé à bord du Géogra-
phe, au port Jackson, le 3 novembre
1802.
*Michel Garnier Peintre de genre; laissé malade à l'Ile-
de-France, le 25 avril 1801.
François Caguet Garçon jardinier; débarqué à l'Ile-de-
France, le 20 avril 1801.
1 MerlOt Garçon jardinier , débarqué à l'Ile-de-
France, le 20 avril 1 80 1 .
NOMS DES OFFICIERS, &c. xxxj
„ , , t t i -i i s^ ■ f Armée au port Jackson le 25 septembre 1802.
z. A bord de la poeiette te Casuanna . „, , f\„. , „ ï ■» o
■* ° ( Désarmée a i lle-de-rrance le 20 août 1003.
Louis Desaulses de Freycinet. Lieutenant de vaisseau ; commandant la
goélette.
BrÉVEDENT DU BOCAGE Aspirant de 2. e classe, faisant fonctions
d'Enseigne de vaisseau ; passé à bord
du Géographe, à Timor, fe 10 mai
1803.
J
JOSEPH RANSOKNET Enseigne de vaisseau; embarqué a
Timor, en remplacement de M. BrÉ-
VEDENT, le 10 mai 1 803.
VOYAGE
VOYAGE
DE
DÉCOUVERTES
AUX TERRES AUSTRALES.
LIVRE IV.
DU PORT JACKSON A LA TERRE d'ARNHEIM,
INCLUSIVEMENT : RETOUR EN EUROPE.
CHAPITRE XXII.
Ile Kirtg : Iles Hunter : Partie N. O. de la terre de Diémen.
[Du 18 Novembre au 27 Décembre iSqz. j
A peine nous étions sortis du port Jackson , que nous essuyâmes
un de ces violens orages que j'ai décrits dans le chapitre xix : toute
la côte étoit comme embrasée par les éclairs , et la foudre nous
parut tomber sur divers points.
Dans la matinée du 20, nous rencontrâmes une goélette Angloise
qui cherchoit à nous rallier, et que nous joignîmes sur les dix heures.
Quelle ne fut pas notre surprise , en reconnoissant à bord de ce
navire un armateur François, M. Coxwell, que nous avions vu
au port Jackson, et dont les malheurs doivent être ici présentés
tome 11. *A
2 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
avec d'autant plus de détails, qu'ils se rattachent plus essentielle-
ment à l'histoire des colonies Angloies aux Terres Australes !
Malgré son immense étendue, la Nouvelle -Hollande n'avoit
pas encore fixé l'attention de l'Europe, lorsque, en 1788, l'Angle-
terre prit possession de ce continent, et fît partir une flotte pour
y fonder une colonie. Cette entreprise extraordinaire fut à peine
remarquée par les politiques, et n'excita guère d'autre intérêt que
celui d'une curiosité stérile.
Enhardi , pour ainsi dire , par le silence des autres Gouver-
nemens Européens, le cabinet Britannique ne craignit point de
rendre publiques les instructions singulières qu'il avoit remises au
Commodore Phillip, et dont nous allons rappeler ici quelques
dispositions. « La commission royale fut lue par M. D. Col-
« lins, Juge-Avocat. Cet acte établissoit et nommoit Arthur
» Phillip Capitaine général et Gouverneur en chef de tout le
pi. ,. » territoire appelé la Nouvelle- Galles du Sud, s'étendant depuis
» le cap Yorck ou extrémité Septentrionale de la côte, dans la
» latitude de io° 37' Sud, jusqu'au cap Sud ou extrémité Méri-
» dionale de la même côte, dans la latitude de 43° 39' Sud, et de
» tout le pays intérieur à l'Ouest, jusqu'au 105/ degré de longi-
» tude Orientale , en comptant du méridien de Greenwich , y
» compris toutes les îles adjacentes dans l'océan Pacifique, par les
» latitudes susdites de io° 37' Sud, et de 43° 39' Sud, et de toutes
» les villes, garnisons, citadelles, forts ou autres fortifications et
» ouvrages militaires qui pourroient être construits par la suite sur
» ledit continent ou dans quelques-unes desdites îles a. »
De ces instructions remarquables, il résulte, i.° que toute la
Nouvelle -Hollande, toutes les îles du détroit de Bass et la terre
de Diémen se trouvent réunies dans l'acte de prise de possession
de l'Angleterre; 2.0 que pour légitimer, autant qu'il étoit possible,
cet envahissement prodigieux, Je cabinet de Saint- James a voulu
1 Voyage du Gouverneur Phillip à Botany-Bny, pàg. -6 de la traduction françoise.
AUX TERRES AUSTRALES. 3
détruire jusqu'au nom de Nouvelle-Hollande , qui rappeiort trop ies
travaux et les droits d'un autre peuple : dans les instructions que
je viens de citer, les limites de la prétendue Nouvelle-Galles sont
en effet les mêmes que celles du continent dont cette terre ne
forme qu'une partie. De ce même acte, il résulte enfin que la
Nouvelle - Zélande et les nombreux archipels du grand océan
équatorial se rattachent à ce nouvel Empire, sans aucune autre
détermination de longitude à l'Est que les rivages du Pérou et du
Chili.
En s'arrogeant la possession de cet immense espace de terre
et de mer, il semble que le principal but de l'Angleterre ait été
de se ménager un prétexte plausible pour écarter les autres peuples
du théâtre si important de ses pêches , et s'adjuger ainsi à elle-
même les avantages immenses que le commerce et les productions
de ces climats lointains pourroient offrir. Fidèles à ce système
d'exclusion et de monopole, les Gouverneurs du port Jackson
ne négligent aucun des moyens qui sont à leur disposition pour
assurer les intérêts et les prétendus droits de leur pays : les craintes
que notre expédition fit naître à M. King, et dont nous parle-
rons bientôt, feront connoître jusqu'où vont leur jalousie et leur
prévoyance à cet égard. Mais revenons d'abord au malheureux
M. Coxwell.
Instruit des avantages que procurent dans les régions Australes
la pêche des phoques et le commerce de leurs fourrures , M. Cox-
well s'étoit associé, à l'Ile-de-France, avec le capitaine Lecorre,
expérimenté dans les affaires de ce genre ; ils avoient armé le navire
l' Entreprise , de Bordeaux, pour aller pêcher dans le détroit de
Bass. La paix, à cette époque, venoit d'être rétablie entre la France
et l'Angleterre; et la meilleure intelligence paroissant régner entre
les deux Gouvernemens, il étoit impossible, sous ce rapport, de se
trouver dans des circonstances plus favorables. Malheureusement
pour nos compatriotes, ils éprouvèrent en route une si violente
*A 2
4 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
tempête, qu'après avoir perdu une partie de leurs voiles et pres-
que tous leurs bastingages, ils furent contraints de venir se réparer
au port Jackson.
On les y accueillit d'abord avec bienveillance ; mais aussitôt que
le Gouverneur anglois fut instruit de l'objet de leur armement, ii
fit appeler Je capitaine Lecorre , et lui signifia l'ordre de s'éloi-
gner des rivages de la Nouvelle - Galles , sous peine d'être arrêté
avec son navire et son équipage. Vainement ce malheureux capi-
taine supplia le Gouverneur, de ne pas consommer sa ruine et
celle de sa famille , en faisant manquer ainsi l'objet d'un armement
dispendieux : tout fut inutile ; et déjà l'Entreprise étoit sur le point
de retourner à l'Ile-derFrance , lorsque notre Commandant parvint
à fléchir M. King, et en obtint une permission de pêche aux
conditions suivantes : i.° que le capitaine Lecorre ne pourroit
pas entrer dans le détroit de Bass ; qu'il se contenteroit , en con-
PL '■■ séquence, de pêcher sur les Deux-Sœurs , petits îlots escarpés qui
se trouvent dans le Nord des îles Furneaux, et qui ne présentent
aucune espèce d'abri pour les bâtimens : z.° que , dans aucun autre
cas de ce genre, on ne pourroit jamais se prévaloir de la permis-
sion particulière accordée au navire l' Entreprise , et que le Com-
mandant se chargerait de prévenir l'administration et les armateurs
de l'Ile -de -France, de l'intention où étoit le Gouvernement de
la Nouvelle - Galles de repousser de ces parages tous les navires
François qui voudroient y faire la pêche des phoques.
Quelque dure que pût être la condition imposée par le Gou-
verneur anglois à MM. Coxwell et Lecorre, ils partirent ce-
pendant pour aller s'établir sur les Deux-Sceurs ; mais à peine ils
s'y trouvoient depuis huit jours , qu'une violente tempête s'étant
élevée, le navire fut entraîné contre les brisans et mis en pièces.
Dans ce cruel naufrage, le capitaine Lecorre périt avec son frère
et les deux tiers de son équipage Tel fut le triste sort du pre-
mier navire François qui parut dans ces mers ; et les dispositions
AUX TERRES AUSTRALES. j
du Gouvernement anglois envers les étrangers sont si rigoureuses,
qu'on peut d'avance prédire de semblables désastres aux armateurs
Européens qui, dans l'état actuel des choses, voudroient porter
leurs spéculations dans ces contrées lointaines.
Après avoir offert à notre infortuné compatriote toutes les
consolations qu'il étoit en notre pouvoir de lui donner alors ,
nous poursuivîmes notre route vers le détroit de Bass , que nous
devions traverser pour aller reconnoître les îles qui se trouvent
à son ouverture Occidentale ; mais l'orage qui nous avoit assaillis
le jour même de notre départ du port Jackson, fut suivi bientôt
d'une tempête, qui dura, presque sans interruption, jusqu'au i.ér
décembre.
Pendant cet intervalle, nous fûmes séparés du Casuarina, qui
marchoit très-mal, ainsi que du navire Américain the Famiy , qui
desiroit passer le détroit avec nous. Nous parvînmes pourtant,
dans la matinée du 3, à doubler le promontoire de Wilson, et le p, Ietinfi 4<
6 au soir nous laissâmes tomber l'ancre dans la baie des Eléphans-
marins, à l'île Kinga.
Bientôt après , le Casuarina vint nous rejoindre au mouillage :
il avoit beaucoup souffert pendant notre séparation; ses coutures,
entrouvertes par l'effort des vagues , avoient besoin d'être réparées ;
tous les calfats du Géographe furent employés à cet ouvrage ; et dès
le lendemain , le bâtiment appareilla pour aller faire la reconnois-
sance des îles Hunter situées à l'extrémité Nord-Ouest de la terre
de Diémen. En même temps l'ingénieur -géographe M. Faure
partit dans le grand canot pour lever le plan de l'île King : cette île
n'avoit été jusqu'alors fréquentée que par des pêcheurs, et la carte
n'en avoit pas été faite.
A peine ces dispositions étoient exécutées, que nous vîmes
paroître la petite goélette the Cumberland , de la colonie du port
a Cette île a été découverte par le capitaine REED, commandant la goélette angloise ihe
Martha,
Pi. XXXII.
6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Jackson. Ce navire portoit M. Grimes, ingénieur en chef de
l'établissement Anglois , qui venoit , par ordre du Gouverneur ,
nous faire une déclaration aussi singulière dans sa forme , que
remarquable par son objet. « Le bruit s'étant répandu » , écrivoit
M. King à notre Commandant, « que votre projet est de laisser
» quelques hommes , soit à la terre de Diémen , soit à la côte
» Occidentale de la Nouvelle-Galles , pour y jeter les fondemens
» d'une colonie Françoise, je crois devoir vous déclarer, M. le
» Commandant, qu'en vertu de l'acte de prise de possession de
» 1788, solennellement proclamé par l'Angleterre, toutes ces
» contrées font partie intégrante de l'Empire Britannique, et que
» vous ne sauriez en occuper aucun point sans briser ies liens
» de l'amitié qui vient si récemment d'être rétablie entre les
» deux nations ; je ne chercherai pas même à vous dissimuler que
» telle est la nature de mes instructions particulières à cet égard,
» que je dois m'opposer, par tous les moyens qui sont en mon
» pouvoir, à l'exécution du projet qu'on vous suppose : en con-
» séquence , le navire de Sa Majesté the Cumberland a reçu l'ordre
» de ne vous quitter qu'au moment où l'officier qui le commande,
» aura la certitude que vos opérations sont étrangères à toute
» espèce d'envahissement du territoire Britannique dans ces pa-
y> rages. . . .»
Après avoir remis leurs dépêches à notre chef, le capitaine An-
glois et M. Grimes descendirent à terre, et là, en notre présence,
ils firent arborer un pavillon Anglois sur un grand arbre, au pied
duquel ils placèrent quelques factionnaires; faisant ensuite plusieurs
décharges de mousqueterie, accompagnées de trois lmzza, ils re-
nouvelèrent la déclaration de prise de possession de 1788.
Sans doute cette cérémonie pourra paroître frivole aux yeux des
personnes qui connoissent peu la politique Angloise ; mais pour
l'homme d'état, de telles formalités prennent un caractère beau-
coup plus important et plus sérieux. A la faveur de ces déclarations
AUX TERRES AUSTRALES. 7
publiques et répétées , l'Angleterre semble chaque jour fortifier ses
prétentions, établir ses droits d'une manière plus positive, et se
ménage ainsi des prétextes pour repousser, même par la force des
armes, tous les peuples qui voudroient former quelques établis-
semens dans ces contrées. . . Mais écartons les réflexions pénibles
qu'un tel sujet inspire , pour reprendre notre narration au point
où nous l'avons laissée.
Le 8 décembre vit s'opérer enfin la séparation des deux premiers
vaisseaux de l'expédition : notre conserve, le Natwaliste , appareilla
dans la soirée pour retourner en France. Tous les yeux la suivirent
long-temps , et lorsqu'elle disparut à l'horizon, un sentiment de tris-
tesse se peignit sur chaque visage. Si loin de sa patrie, et dans la
situation malheureuse où nous étions, on éprouve plus vivement
le besoin de la revoir ; et lorsque cette douce perspective sembloit
fuir devant nous, étoit-il possible de ne pas envier le sort de ceux
de nos compagnons et de nos amis qui déjà se livroient à l'espoir
d'être bientôt rendus à leurs familles, à leurs affections les plus
douces et les plus chères î . . .
Le 10, les naturalistes obtinrent les moyens d'aller s'établir à
terre : nous partîmes en conséquence, MM. Leschenault, Bailly
Lesueur et moi, avec le jardinier Guichenault, pour nous rendre
dans le fond de la baie des Eléphans-marins ; mais avant de pré-
senter les détails de nos travaux sur ce point, il me semble indis-
pensable de décrire rapidement l'île King elle-même, et les îlots
qui en dépendent.
Au milieu de l'ouverture Occidentale du détroit de Bass, à une
distance presque égale de la terre de Diémen et de la Nouvelle-
Hollande, par 390 4</ 30" de latitude Sud, et par \/^° y' 2" de
longitude à l'Est du méridien de Paris a, se trouve l'île King, dont la
longueur, du Nord au Sud, est d'environ quarante milles, tandis que
sa largeur de l'Est à l'Ouest n'est que de vingt-cinq; sa circonférence
1 C'est la position de notre observatoire sur le rocher des Eléphans.
8 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
totale est de cent onze. Toute la partie Occidentale de cette île,
étant sans abri contre les flots de l'immense océan Austral , se
trouve hérissée de brisans dangereux ; il en existe aussi beaucoup
vers le cap Nord, que nous avons désigné sous le nom de Cap
d'Anville : le brassiage est en général assez considérable autour
de l'île, et même, à une petite distance de la terre, on ne trouve
guère moins de 6 à 10 brasses; le fond, presque par-tout, est d'un
sable vaseux et noir, très-prdpre au mouillage ; mais malheureuse-
ment la couche en est si peu profonde, elle recouvre des roches
tellement tranchantes, qu'il n'est peut-être pas d'endroits plus à
craindre pour les navigateurs. Outre ce premier inconvénient, l'île
King présente encore celui d'être exposée aux vents du S. O. , les
plus impétueux et les plus redoutables de ces parages ; et sa situation
à l'ouverture du détroit la soumet à la funeste influence de ces
courans terribles dont nous avons parlé dans le chapitre xiv.
Enfin , sur toute la circonférence de l'île, on ne trouve aucun port,
ni même aucune baie profonde. De ces diverses circonstances
réunies, il doit résulter que le mouillage de cette île est extrême-
ment dangereux pour les navires, et nous verrons bientôt combien
il l'est en effet.
Par sa position entre les hautes montagnes du promontoire,
des îles Furneaux et de la terre de Diémen , par son isolement et
son exposition aux vents du S. O. , par l'épaisseur des forêts qui la
couvrent, et la nature des roches qui composent son sol, l'île King
paroît avoir habituellement une température humide et froide : en
effet, bien que nous nous y trouvassions à une époque correspon-
dante au mois de juin de l'hémisphère Boréal, la constitution de
l'atmosphère fut toujours celle d'un automne pluvieux et avancé
de nos climats. Le thermomètre s'éleva rarement au-dessus de
15 degrés, et le terme moyen de ses variations journalières fut
à peine de 1 4 degrés pour midi. Les brumes et la rosée y furent
toujours très-abondantes ; la pluie ne cessa pour ainsi dire pas de
tomber
AUX TERRES AUSTRALES. 9
tomber pendant les quinze jours que nous passâmes à terre ;
et nous apprîmes des pécheurs Anglois qui s'y trouvoient fixés
depuis treize mois , qu'il en étoit ainsi la plus grande partie de
l'année. Ces pluies sont extrêmement froides et pesantes ; elles
durent ordinairement deux ou trois heures, et ne cessent quelques
instans que pour recommencer ensuite avec la même violence.
De cet état de l'atmosphère, il résulte que l'hygromètre est
rarement au-dessous du point de saturation ; le terme moyen
de l'humidité s'y est élevé jusqu'à 95°>33- Le baromètre est des-
cendu plusieurs fois de 28 pouces 4 lignes à 27 pouces 6 lignes,
ce qu'il faut attribuer sans doute à la violence des orages que nous
avons éprouvés : mais, en général, la hauteur du mercure paroît
être moins considérable qu'elle ne devroit l'être, d'après la position
en latitude de cette île; circonstance qui dépend peut-être de
l'humidité continuelle de l'air. [Voyez le chap. ni, tom. I.er ,
pag. J*-/.) Les vents de la partie de l'Ouest ont été tellement domi-
nans , que sur quarante-trois observations répétées de huit heures
en huit heures pendant notre séjour à l'île King , ils ont seuls
soufflé trente- deux fois, et nous ont procuré constamment des
brumes ou des averses : le peu de beau temps dont nous avons
joui nous a été donné par les vents du S. E. , et plus particulière-
ment par ceux de l'E. S. E., qui paroissent être les plus tempérés
et les plus salubres de ces climats.
C'est à la combinaison de toutes les circonstances physiques
que je viens de rapporter , que l'île King doit l'avantage , si pré-
cieux dans ces contrées , d'être abondamment pourvue d'eau douce.
Par-tout où la disposition du sol peut se prêter à l'écoulement des
eaux et à leur réunion, on trouve des sources nombreuses : c'est
ainsi, par exemple, que vers le fond de la baie des Eléphans, la
direction des collines étant perpendiculaire au rivage, et tout le
sol sur ce point étant granitique , il existe jusqu'à six ruisseaux
dans l'espace de _j ou 6 milles seulement; il en est de même
tome ir. B
io VOYAGE DE DÉCOUVERTES
dans la baie des Phoques, opposée aux îles du Nouvel -An, où
l'on trouve aussi plusieurs sources. Mais à la côte du N. E. , à
celles de l'O. et du S. O., où le sol se compose particulièrement
de dunes sablonneuses, incapables de retenir l'eau des pluies, nous
n'avons pu découvrir aucune trace de ruisseaux ; et comme ces
dunes présentent vers la mer une barrière non interrompue , il est
possible de présumer que les eaux sont contraintes à rerîuer vers
l'intérieur du pays. Cette présomption se trouve en quelque sorte
confirmée par le rapport des pêcheurs Anglois : ils assurent qu'il
existe au centre de l'île une espèce de grand lac, dont les eaux
sont très -profondes, et du milieu desquelles s'élève une petite île
que jusqu'à ce jour ils ont négligé de visiter.
Les produits minéraux de l'île King sont très-variés, et presque
tous appartiennent aux roches primitives. Parmi ces dernières , on
distinguoit un très-beau porphyre, qui contient des cristaux de
fer sulfuré ; plusieurs espèces de roches serpentineuses et argi-
leuses, dont quelques-unes ofFroient dans leurs fissures comme de
petits filons d'asbeste. Sur divers points du rivage on rencontroit
des cristaux assez volumineux de quartz hyalin, des fragmens de
jaspe, et sur-tout de très -gros blocs d'une brèche rougeâtre et
très-dure, composée de cailloux de toute grosseur, et qui pourroit
offrir, par la richesse de ses couleurs et par leur variété, d'assez
grands avantages au sculpteur et au marbrier. Indépendamment
de ces produits d'origine primitive, on voit encore çà et là quel-
ques roches schisteuses, qui reposent sur des parties granitiques;
et vers la pointe Nord de la baie des Éléphans, il existe un rocher
qui , du bord de la mer , s'avance jusque dans l'intérieur d'une
vallée voisine, et qui se compose entièrement d'un grès coquillier
très-dur et très-compacte.
Toutes les eaux de l'île sont chargées d'une si forte pro-
portion d'oxide de fer, qu'il paroît probable que le métal qui sert
de base à cet oxide entre pour beaucoup dans la composition de
AUX TERRES AUSTRALES. n
certaines roches : peut-être même forme-t-il des mines particulières ;
nous n'avons rien vu cependant qui pût confirmer cette conjecture.
Aucune espèce de substance saline ne s'est offerte à notre obser-
vation , il est vrai ; mais les pêcheurs prétendent qu'il y a dans
l'intérieur du pays une colline entièrement composée de sel gemme
[muriate de soude cristallisé natif]. J'indique ce fait important,
sans vouloir en garantir ni en contester l'exactitude.
De toutes les roches particulières à l'île King , il n'en est point
de plus remarquable que celle dont il me reste à parler; c'est une
espèce de granit d'un bleu noirâtre, à grain très-fin, mêlé de petits
cristaux d'amphibole très-noirs , ce qui lui donne l'apparence d'une
roche de corne. Cette substance affecte dans ses masses une sorte
de cristallisation régulière et rhomboïdale, telle que chacune de
ces masses présente une pyramide trièdre, dont le sommet est
tourné en haut , et dont les arêtes sont vives et tranchantes. En
brisant un de ces cristaux , on observe qu'il se résout en petites
pyramides d'une forme analogue à celle de la masse principale.
C'est à cette constitution singulière que le granit dont il s'agit
doit le triste avantage d'être la terreur des marins sur ces côtes.
Comme il forme la plus grande partie des rivages de l'île King
et de celles du Nouvel -An ; comme il se retrouve avec une dis-
position semblable au fond de la mer, revêtu seulement d'une
légère couche de sable vaseux, il en résulte que les câbles les plus
forts sont bientôt coupés par les angles tranchans de ce granit. Nous
rapporterons plusieurs exemples de cette funeste propriété.
Toute la partie de l'île que nous avons pu reconnoître , pré- pi. Xxxn.
sente le tableau d'une végétation forte et vigoureuse : en divers
endroits , les arbres et les arbrisseaux se trouvent tellement pressés
à la surface du sol, et leurs débris sont par -tout si multipliés,
qu'il est presque impossible de pénétrer au milieu des forêts ;
mais , en général , les végétaux qui les composent n'offrent pas ces
proportions gigantesques que nous avions admirées dans ceux de
B 2
il VOYAGE DE DÉCOUVERTES
la terre de Diémen ; du reste, ils appartiennent aux mêmes genres
que ces derniers : comme eux ils demeurent toujours verts ; comme
eux encore ils sont dépourvus de toute espèce de fruits mangeables,
et sont inutiles , sous ce rapport , aux besoins de l'homme et des
animaux frugivores. Nous reviendrons ailleurs avec d'autant plus
d'intérêt sur ces végétaux de l'île King , que nous aurons à pré-
senter à leur égard les résultats précieux des observations de notre
botaniste M. Leschenault : j'ajouterai seulement ici que la
famille des Fougères, celles des Mousses et des Fungus, présen-
toient un grand nombre d'espèces aussi belles que vigoureuses ;
ce qui m'a paru dépendre de l'humidité habituelle de l'atmos-
phère et du sol. Tous les rivages étoient couverts d'une grande
quantité de Fucus , qui, pour la plupart, constituoient des espèces
nouvelles ; j'en décrivis plusieurs sous les noms de F. Phyllotrichos ,
de F. Caiditorms , de F. Panacrochordus , &c. : cette dernière paroît
comme entièrement composée de petites verrues.- Je retrouvai
pareillement sur ces bords le Fucus singulier de la terre Napoléon,
que j'avois précédemment décrit sous le nom de Phyllophorus , et
le F. Gigantinus présentoit lui-même çà et là de puissans débris.
L'abondance et la variété de ces plantes marines s'expliquent suffi-
samment par ce que nous avons dit de la nature des rivages de
cette île. C'est effectivement au milieu des rochers granitiques et
sur les plages orageuses que se complaisent les productions de
ce genre ; c'est , pour ainsi dire , sous le choc des vagues qu'elles
s'élèvent et prospèrent.
Sur toute l'étendue de l'île King on n'aperçoit aucune trace de
l'espèce humaine , et tout annonce que cette île est également
étrangère aux peuplades farouches de la terre de Diémen et de la
Nouvelle-Hollande.
En revanche, il est peu d'endroits, dans les régions Australes,
qui nourrissent autant d'animaux utiles. Nous y avons recueilli,
M. Les u eur et moi, une foule d'espèces inconnues à l'Europe,
AUX TERRES AUSTRALES. 13
parmi lesquelles se trouvent deux Dasyures élégans , deux Kangu- pi. xxxm.
roos, le singulier animal que les habitans de la Nouvelle-Hollande
connoissent sous le nom de Wombat , et le quadrupède bien plus pi. xxvm.
extraordinaire encore que j'ai décrit sous le nom à'Echidné soyeux.
Dans la description générale de la terre de Diémen, j'indiquerai
ies principaux caractères de ces animaux , et je donnerai quelques
détails sur leurs mœurs.
Tous les rivages de l'île sont couverts d'un nombre prodi-
gieux d'amphibies, dont quelques-uns n'ont pas moins de 8 à
10 mètres de longueur [25 à 30 pieds], et qui sont devenus pi. xxxn.
pour les Anglois la source d'un commerce intéressant. Le chapitre
suivant offrira l'histoire de ces monstres marins et celle des pêches
dont ils sont l'objet.
L'intérieur des forêts recèle une grande quantité de Casoars ; pi. xxxvi « xli.
- le rocher des Eléphans nourrit un nombre prodigieux de Pétrels,
de Mauves et de Manchots , dont plusieurs espèces étoient nou-
velles pour les naturalistes ; enfin , la plupart des oiseaux de la
terre de Diémen se retrouvoient sur ces rivages brumeux.
La famille des reptiles ne m'a fourni que deux espèces de Lézards
et deux Serpens : ces derniers , voisins du genre Boa sous le rap-
port des écailles, étoient armés l'un et l'autre de crochets veni-
meux. Je me suis encore procuré une nouvelle espèce de Crapaud,
la seule que j'aie pu trouver soit à la terre de Diémen , soit
dans le détroit de Bass.
C'est sur- tout en mollusques, en vers et en zoophytes, que l'île pi. xxix,xxx
King présente à l'observateur des trésors pour ainsi dire inépui-
sables : en effet , malgré les tempêtes violentes qui régnèrent dans
ces parages pendant le séjour que nous y fîmes , je parvins à m'y
procurer plus de cent quatre-vingts espèces inconnues de ces trois
classes du règne animal. Je décrivis ces objets avec soin, et
M. Lesueur en fit un grand nombre de dessins et de peintures.
Dans cette foule d'animaux, on distinguoit beaucoup de précieux
et xxxi.
PI. xxym.
PI. XXXII
PI. xxxvi.
14 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
coquillages , trente ou quarante espèces d'Épongés, d'Antipathies ,
de Gorgones, de Cellepores, de Rétepores, &c. ; plusieurs' Acti-
nies, des Ascidies singulières, dix ou douze Holothuries, de belles
Doris, d'élégantes Amphitrites, plusieurs Aphrodites, des Néréides,
des Planaires , &c. &c. L'abondance extraordinaire de ces animaux
se rattache à celle des Fucus et des plantes marines , au milieu
desquels ces tribus gélatineuses viennent chercher leur nourriture
et leur asile.
Considérées sous le rapport de la subsistance de l'homme , les
productions zoologiques dont nous venons de parler présentent
de nombreux et importans avantages. Les Kanguroos de l'île
King ont une chair plus tendre et plus savoureuse que celle des
animaux du même genre répandus sur le continent voisin. Déjà
le Wombat , réduit à l'état domestique par les pêcheurs Anglois ,
va chercher pendant le jour, au milieu des forêts, fa nourriture
, dont il a besoin , et rentre le soir dans la cabane qui lui sert de
retraite. Animal doux et stupide , il est précieux par la délicatesse
de sa chair, qui nous a paru préférable à celle de tous les autres
animaux de ces régions. La langue des Phoques monstrueux dont
nous parlerons dans le chapitre suivant, est regardée par les pêcheurs
comme un bon manger. Le puissant Casoar, haut de 16 à 22 déci-
mètres [5^7 pieds], donne des œufs de la grosseur de ceux de l'au-
truche , et plus délicats que ces derniers : la viande de cet oiseau
antarctique, intermédiaire, pour ainsi dire, entre celle du coq d'Inde
et du jeune cochon , est véritablement exquise. Les innombrables
troupes de Cormorans, de Pétrels, de Mauves et de Manchots,
établies sur le rocher des Eléphans marins et sur l'île dont il dépend,
fournissent, pendant une partie de l'année , des milliers d'ceufs
presque aussi bons que ceux de nos poules domestiques. Enfin,
les crustacés divers et les coquillages qui pullulent dans ces mers,
complètent le riche ensemble des ressources que la nature ici pré-
sente à l'homme.
AUX TERRES AUSTRALES. \$
Je viens d'esquisser rapidement le tableau général de l'île King;
c'est aux détails de nos travaux et de nos périls qu'il faut nous
attacher maintenant. J'ai déjà rapporté que, le 10 au soir, les
naturalistes étoient partis pour aller s'établir dans le fond de la
baie des Éléphans. Située à la côte orientale de l'île, cette baie
n'a pas plus de deux lieues d'ouverture, et se termine au Sud par
la pointe Plumier, au Nord par la pointe Cowper. Beaucoup moins pi. i lis, n.° 14.
profonde que la baie des Phoques qui lui est opposée, celle dont
nous parlons a le précieux avantage d'être plus à l'abri des vents
d'Ouest ; mais elle n'est guère moins dangereuse : ce que nous
dirons dans un instant suffira pour le prouver. Tout le fond de
cette baie, lorsque nous y abordâmes, étoit couvert d'Eléphans
marins qui , par leur couleur brune , se détachoient fortement de
dessus la grève blanchâtre, et paroissoient de loin comme autant de
grosses roches noires. A notre aspect, quelques-uns de ces animaux
s'enfuirent en poussant d'affreux mugissemens ; d'autres , au con-
traire, restèrent immobiles sur le sable, et nous regardoient d'un
air indifférent et calme.
A peine nous commencions à dresser nos tentes , que nous
vîmes paroître six pécheurs Anglois qui venoient nous faire les
offres de service les plus obligeantes : de ce nombre étoient
deux Irlandois déportés pour opinions politiques , et condamnés
à la plus misérable condition. Le chef de ces pêcheurs , nommé
Cowper, nous apprit que, depuis treize mois, il étoit établi
sur l'île avec dix hommes pour faire la pêche des animaux marins ,
et préparer , avec leur huile et leur fourrure , la cargaison de
quelques navires destinés pour la Chine ; qu'il attendoit avec
d'autant plus d'impatience ces bâtimens , que tous les tonneaux
qui lui avoient été remis étoient pleins depuis long-temps, et qu'il
se trouvoit réduit a l'inactivité la plus contraire à ses intérêts.
Le 1 2 décembre , sur les trois heures du soir, à la suite d'un vent
impétueux du S. O. , nous vîmes le Géographe mettre sous voiles,
î6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
et s'éloigner précipitamment du mouillage qu'il occupoit ; ce
bâtiment venoit de perdre une de ses grosses ancres, dont le câbJe
avoit été coupé par les roches.
Dans la matinée du i 3 , l'ingénieur Anglois M. Grimes , et le
capitaine du Cumberland , M. Robins, vinrent nous rendre visite
sous nos tentes , et consentirent obligeamment à partager notre
frugal dîner. Ces messieurs nous apprirent, sur l'expédition du capi-
taine Flinders , les détails suivans. Peu de jours après notre arrivée
au port Jackson, cet officier étoit parti avec ses deux navires,
the Investigator et the Lady Nelson , pour aller terminer la reconnois-
sance de la côte orientale de la Nouvelle-Hollande ; il ne tarda pas,
sur ces bords dangereux, à se trouver dans la situation la plus cri-
tique. Après avoir perdu une partie de ses ancres, M. Flinders
avoit été contraint de renvoyer sa conserve the Lady Nelson, à
qui il n'en restoit pas une seule, et qui par conséquent se trouvoit
hors d'état de continuer le voyage. Ce dernier navire étoit rentré
au port Jackson la veille du départ du Cumberland. Dans la recon-
noissance périlleuse qu'il venoit d'exécuter , l'intrépide capitaine
Flinders avoit fait quelques découvertes importantes, et notam-
ment celle d'un très-beau port, voisin du cap Capricorne.
Tandis que nous nous entretenions encore avec les officiers
Anglois , nous vîmes reparoître le Géographe , qui ne tarda pas
à jeter l'ancre , mais dans un lieu différent de celui qu'il avoit
occupé d'abord. Nos vivres se trouvoient épuisés ; nous en atten-
dions d'autres avec une grande impatience, lorsque nous aperçûmes
une embarcation qui partoit du navire et se dirigeoit sur nos tentes.
Nous pensâmes tous qu'elle nous apportoit les secours dont
on n'ignoroit pas à bord du Géographe que nous avions le plus
pressant besoin : nous nous trompions. ... Le Commandant , qui
venoit se promener à terre, n'avoit pas voulu laisser embarquer
dans son canot les vivres mie le chef de notre table, M. Lharidon,
avoit destinés pour nous : une telle indifférence nous affligea
d'autant
AUX TERRES AUSTRALES. ij
d'autant plus , que l'état du ciel annonçoit une tempête violente
et prochaine ; elle éclata dans la nuit ; et le Géographe , après avoir
encore perdu ses ancres , fut obligé d'appareiller de nouveau pour
s'enfuir, au milieu des ténèbres, vers le détroit de Bass. Dans cet
appareillage, nous eûmes le malheur de perdre notre chaloupe,
qui se trouvoit à la remorque au moment où le câble fut coupé,
et qui fut mise en pièces et submergée avant qu'il eût été possible
de la rembarquer. Au même instant , le crapaud et les galoches
du gouvernail de la corvette furent cassés par l'effort des vagues.
Le ciel étoit noir, chargé de gros nuages ; la pluie tomboit par
torrens; et les rafales de l'0?d. O. étoient si violentes, qu'il fallut
amener toutes les voiles, et mettre à la cape sous le petit foc , la
pouillouse et le foc d'artimon seulement. Dans ce dernier ouragan,
la goélette Angloise ne fut pas plus heureuse que le Géographe ;
après avoir perdu ses ancres , elle se trouva pareillement forcée à
prendre la fuite.
Tandis que notre navire, ainsi battu par la tempête, erroit au
milieu des récifs et des îlots du détroit, notre propre situation
devenoit à chaque instant plus critique. La tente où nous logions
MM. Leschenault , Lesueur et moi , mise en lambeaux et ren-
versée par les rafales, ne suffisoit plus pour nous garantir des ondées
qui nous accabloient jour et nuit ; mais ce désagrément n'étoit rien
en comparaison de la faim qui nous pressoit. Les vagues défer-
aient avec tant de violence le long de la grève , qu'il eût été
impossible d'aller y chercher les coquillages dont nous aurions pu
nous nourrir. Tous les animaux s'étoient retirés dans leurs gîtes, afin
de se soustraire aux torrens de pluie qui tomboient du ciel, et nous
manquions des moyens nécessaires pour les y poursuivre. Il ne nous
restoit aucune espèce de provisions ; et pour comble de peines,
l'eau du ruisseau près duquel nos tentes étoient dressées , conte-
nant une très-forte proportion d'oxide de fer, nous donnoit à
tous un redoublement d'appétit désespérant. . . . Nous dûmes alors
TOME II. C
i'8 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
notre salut aux pêcheurs Angiois ; et sans les secours généreux
qu'ils nous prêtèrent, nous eussions infailliblement été victimes
de l'imprévoyance de notre chef ou de son indifférence.
pi. xxMi. Ces pêcheurs avoient établi leur habitation au sommet d'une
colline, sur la pointe Nord de la baie des Eléplians, à six milles
environ de notre nivouac : elle consistoit en quatre loges ou
cabanes, construites avec des pièces de bois fichées en terre, et
réunies en angle vers le haut ; quelques écorces grossières fer-
moient les intervalles que les pièces de bois laissoient entre elles.
Le chef de ces pêcheurs, le bon Cowper, occupoit un de ces
tristes réduits , avec une femme des îles Sandwich , qu'il avoit
amenée*de Mowée, et qui lui tenoit lieu d'épouse et de principale
ménagère : dans cette même cabane se trouvoient réunies les pro-
visions communes les plus précieuses , particulièrement celle
des liqueurs fortes. Dans les autres cases logeoit le reste des
pêcheurs. Un large brasier, entretenu jour et nuit avec de gros
troncs d'arbres , servoit en même temps à chauffer les hommes
et à cuire leurs alimens. Un vaste hangar voisin contenoit une
énorme quantité de grosses barriques remplies d'huile , ainsi que
plusieurs milliers de peaux de Phoques desséchées et prêtes à
partir pour la Chine. On voyoit à côté une espèce de crochet
de boucherie, auquel étoient suspendus cinq ou six Casoars,
autant de Kanguroos, avec deux gros Wombats. Une grande chau-
dière remplie de viandes de la même espèce venoit d'être retirée
du feu , et répandoit une odeur agréable.
A peine nous parûmes au milieu des pêcheurs, que ces bonnes
gens nous accablèrent de témoignages d'intérêt et de bienveillance :-
leur chef nous introduisit dans son manoir enfumé; et là, sur une
espèce de tréteau, il nous fît servir un dîner que nous jugeâmes
excellent. Ces masses de viandes diverses , essentiellement déli-
cates, bien cuites dans leur jus, offroient une nourriture savoureuse,
quoique d'ailleurs il fallût les manger sans pain, sans biscuit et
AUX TERRES AUSTRALES. 19
sans aucune autre substance analogue. Un tel genre de vie, quelque
singulier qu'il puisse paroître d'abord, n'en est pas moins salubre
sans doute ; car tous les pêcheurs jouissoient de la santé la plus
vigoureuse , malgré les fatigues auxquelles ils étoient contraints
de se livrer, malgré la température humide et froide de l'île qu'ils
habitoient, et l'air infect qu'ils respiroient dans leurs cabanes.
Pour se procurer l'énorme quantité de viande qu'ils consomment,
les pêcheurs emploient un moyen aussi simple que peu dispen-
dieux. Sur les îles désertes dont nous parlons, les produits de la
multiplication des diverses espèces d'animaux qu'y plaça la nature,
ont pu, pendant des siècles, s'accumuler sans trouble; aussi chacune
de ces espèces y compte -t -elle de nombreuses tribus : les plus
importantes sont, à l'île King, les Kanguroos et les Casoars, éga-
lement agiles à la course, et les Wombats, qui ne savent ni fuir
ni se défendre. Tous les moyens de chasse sont suffisans pour se
procurer ces derniers : quant aux Casoars et aux Kanguroos , les
pêcheurs, afin de les atteindre, ont dressé des chiens qui vont
seuls battre les bois, et qui manquent rarement d'étrangler chaque
jour plusieurs de ces animaux : l'expédition terminée, les chiens
abandonnent leur proie, accourent vers leurs maîtres, et, par
des signes non équivoques , annoncent les succès qu'ils ont obte-
nus. Quelques hommes se détachent alors, suivent ces intelligens
pourvoyeurs, qui, sans se tromper, les conduisent aux lieux où
gisent leurs victimes. Ce n'est pas seulement pour les avoir appris
des pêcheurs que je rapporte ces détails; nous pûmes nous-mêmes,
ainsi qu'on le verra par la suite, en apprécier toute l'exactitude,
pendant le séjour que nous fîmes sur l'île Decrès. Avec un seul
de ces chiens chasseurs, nous prîmes en quelques jours un si grand
nombre de gros Kanguroos, qu'il nous parut probable qu'un petit
nombre de tels chiens, abandonné sur l'île, auroit suffi pour dé-
truire la race de ces animaux innocens.
Cette facilité qu'ont les pêcheurs Anglois de se procurer la
C 2
20 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
nourriture nécessaire, ajoute beaucoup à l'importance du com-
merce dont ils s'occupent. Avec quelques foibles provisions de
viande salée, de farine ou de biscuit, pour parer aux accidens
imprévus, ces hommes peuvent subsister des années entières sans
coûter rien à leurs armateurs. La plupart d'entre eux ne dépensent
pas beaucoup non plus pour se vêtir; car en faisant subir quelques
préparations grossières aux peaux de Phoques et de Kanguroos ,
ils trouvent moyen d'en obtenir des habits. Tous ces détails ,
quelque minutieux qu'ils puissent paroître, se rattachent pourtant
d'une manière essentielle à l'histoire des pêches Angloises ' dans
les régions Australes; de telles économies, en effet, ne sauroient
être étrangères à ces bénéfices énormes que les armateurs Britan-
niques retirent de leurs expéditions sur ces rivages lointains.
Cependant le Géographe ne reparoissoit pas, quoique la tempête
eût cessé depuis deux jours; et notre inquiétude sur le sort de
ce bâtiment devenoit d'autant plus vive , que nous connoissions
mieux tous les dangers du détroit de Bass. D'ailleurs, les Anglois
qui , jusqu'à ce jour, avoient pourvu si généreusement à notre
subsistance , venoient de perdre un de leurs chiens qui s'étoit
égaré dans les bois ; et comme peu de jours avant notre arrivée
à l'île King un autre chien de cette espèce avoit péri en cinq
minutes de la morsure du serpent triangulaire dont j'ai parlé
précédemment , il n'en restoit plus qu'un seul pour fournir à l'ap-
provisionnement commun. Le bon Cowper, en nous annonçant
cette triste nouvelle, nous promit obligeamment de réserver pour
nous tout ce qu'il lui seroit possible de retrancher sur sa propre
portion et sur celle de ses gens ; mais il ne nous dissimula pas ses
alarmes sur notre sort futur, dans le cas où notre navire vien-
droit à ne point reparoître Ce fut alors sur-tout que nous
sentîmes plus cruellement que jamais tous les inconvéniens de
cette misérable obstination de notre chef à refuser des armes
et des munitions aux hommes qu'il envoyoit s'établir à terre.
AUX TERRES AUSTRALES. il
Heureusement la fortune, qui tant de fois nous a servis durant le
voyage , ne nous abandonna pas dans cette dernière extrémité ; le
Géographe reparut le 23 au soir; et le lendemain matin, un canot
expédié pour nous reprendre mit fin à notre détresse et à nos
anxiétés.
Nous apprîmes, à notre retour à bord, que le Géographe, après
avoir perdu ses ancres et sa chaloupe , avoit été poussé par la
tempête jusqu'au-delà du promontoire de Wilson , et que plusieurs
fois il avoit été sur le point de se perdre au milieu des îlots et
des rochers qui bordent le promontoire , ou qui , répandus dans
l'intérieur même du détroit, n'étoient pas indiqués sur la carte de
M. Flinders.
Ce fut alors aussi que nous connûmes les détails suivans des
opérations de M. Faure, chargé, comme nous l'avons dit ailleurs,
de faire le tour de l'île King, et d'en dresser la carte. Après
avoir quitté le Géographe dans la matinée du 7 décembre, notre
compagnon traversa le canal qui sépare l'îlot des Eléphans d'avec Pi.iM, n.°i4-
la pointe Cowper; il y trouva <; brasses d'eau. Plus loin, se pré-
sente une baie de 10 milles d'ouverture environ, peu profonde,
bordée dans son pourtour de dunes sablonneuses, et n'ayant pas
moins de 5 à 10 brasses d'eau. Le cap Chardin, qui la termine
au Nord, est défendu par deux chaînes de brisans, entre lesquelles
M. Faure ne craignit pas de naviguer ; la sonde y rapporta
6 brasses fond de sable.
Du cap Chardin jusqu'à celui de d'Anville au Nord, la terre
court N. O. et S. E. En cet endroit, les récifs se multiplient; le
cap d'Anville en est cerné dé toute part, et l'on en voit de longues
traînées à 5 ou 6 milles au large de ce dernier cap. Après avoir
passé la nuit au-dessous et à l'abri de tous ces brisans, notre ingé-
nieur traversa , le 8 au matin , la passe principale qu'ils laissent
entre eux et l'extrémité Nord de l'île. Le brassiage y varia de 2 à
1 o et 12 brasses.
21 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Toute la portion du rivage comprise entre le cap Chanlaire et
le cap d'Anville est exclusivement composée de roches granitiques ;
mais au-delà de ce dernier point, la terre, qui se dirige brusque-
ment vers le Sud, forme une grande haie, dont les côtes sont
sablonneuses, et qui se trouve protégée vers le S. O. par deux
petites îles de 3 milles de longueur environ, essentiellement for-
mées, comme l'île King, de substances granitiques et de porphyres.
pi. iih, n.° 14. Elles sont connues sous le nom de New-Year-Day's islands [îles
du Nouvel-An], du jour où des pêcheurs Anglois en ont fait
la découverte. Ces deux îles, les îlots qui en dépendent, et la
grande baie qui leur est opposée , sont couverts d'innombrables
légions de Phocacés divers, à la chasse desquels un parti de douze
Anglois se trouvoit alors employé. Ces chasseurs étoient entre-
tenus par le Commissaire général de la Nouvelle-Galles M. Pal-
mer, et, comme Cowper, ils attendoient avec impatience le
navire qui devoit porter en Chine la riche cargaison d huile et de
fourrures qu'ils avoient préparée.
Cependant , les violentes rafales qui avoient contraint le Géo-
graphe d'appareiller la première fois, se faisoient sentir bien plus
vivement encore à la côte occidentale de l'île, qui y est exposée
sans défense. M. Faure , après avoir tenté vainement de lutter
contre ces terribles vents du S. O. , vint chercher un refuge der-
rière les îles du Nouvel -An. Il y fut accueilli par les pêcheurs
Anglois avec la plus affectueuse bienveillance; et pendant les trois
jours que la tempête le contraignit à passer dans leur asile, l'atten-
tion de ces hommes ne se démentit pas un instant, soit envers lui,
soit envers les matelots de son équipage; ils le forcèrent même,
à son départ, d'accepter quelques-unes de leurs plus belles four-
rures. . . . Pourquoi faut-il que cette hospitalité touchante dont
les voyages offrent tant d'exemples, soit toujours presque exclu-
sivement exercée par des hommes à qui la grossièreté de leur
caractère et leur condition misérable semblent le moins en
AUX TERRES AUSTRALES. 2}
imposer l'obligation! .... Le malheur, plus que notre éducation
brillante et notre philosophie, seroit-il donc propre à développer
en nous cette vertu noble et désintéressée qui nous fait compatir
aux peines d'autrui !
Au-delà des îles du Nouvel-An, on trouve la baie des Récifs , la
plus considérable de toutes celles de l'île King. Elle n'a pas moins de
16 à 17 milles d'ouverture, sur une profondeur de 2 lieues envi-
ron; mais tout ce grand espace est tellement obstrué par les
brisans, qu'il ne sauroit offrir un asile à la plus foible embarcation.
La côte dans cette partie est bien boisée : le rivage du fond de la
baie sembleroit être formé par des dunes de sable; mais les récifs,
ainsi que les deux pointes de la baie, sont essentiellement grani-
tiques. De ces deux pointes, l'une (celle du Nord) reçut le nom
de Cap Palmer, et l'autre fut appelée Cap Olivier, en l'honneur
du célèbre naturaliste et voyageur François de ce nom. Un récif
assez étendu gît par le travers , et à quelques milles au large du
cap Olivier. Le reste de la côte, jusqu'au cap Bonpland, qui forme
l'extrémité Sud de l'île, se découpe en un grand nombre de petites
criques peu profondes et semées de roches, dans l'une desquelles
M. Faurh passa la nuit du 13 au 1 4- Ce dernier jour, il doubla
le cap Bonpland, rangea de très -près la côte S. E. , reconnut dix
ou douze petits îlots qui se trouvent disséminés le long de cette
côte, et rejoignit le Géographe dans la soirée, après avoir ainsi, le
premier des Européens, exécuté la circonnavigation de l'île King,
et en avoir reconnu les détails géographiques.
Toutes nos opérations particulières se trouvant ainsi terminées ,
notre sollicitude dut se reporter sur le Casuarina. Déjà le temps qui
lui avoit été fixé pour la reconnoissance des îles Hunter étoit expiré ,
et ce bâtiment n'avoit pas paru. Nous résolûmes donc d'appareiller
nous-mêmes pour aller à sa recherche. Dans la soirée du 24 décembre,
nous fîmes route pour cet objet, et dès le lendemain nous, eûmes
la vue des îles Hunter. Le 26, nous continuâmes à louvoyer en pi. i/«, n.
24 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
face de ces îles, sans avoir connoissance du Casuarina ; ce qui
nous força de revenir à l'île King, où nous arrivâmes le 27 au
matin. M. Freycinet n'y étoit de retour que depuis la veille,
et déjà, cependant il avoit perdu l'une de ses ancres, dont le
câble avoit été coupé comme les nôtres et ceux de la goélette
Angloise , par les redoutables roches qui tapissent le fond de la
baie. La réunion des deux bâtimens étant faite , M. Boullanger
repassa de suite à bord du Géographe , et nous apprîmes alors les
résultats précieux des opérations du Casuarina pendant son séjour
aux îles Hunter,
pi. l A l'ouverture occidentale du grand détroit qui sépare la Nou-
velle-Hollande de la terre de Diémen, non loin de la pointe N. O.
de cette dernière terre, par 4o° 2.5' 38" de latitude Australe, et
par 1^.1° 38' 7" de longitude à l'Est du méridien de Paris (position
du cap Kéraudren ) , sont situées les îles dont nous parlons main-
tenant. Le capitaine Flinders les découvrit le premier en 1798,
et les appela du nom qu'elles portent, en l'honneur de l'un des
plus estimables Gouverneurs de la Nouvelle -Galles. Contrarié
par les vents , ou pressé peut-être par l'objet essentiel de sa
mission, la circonnavigation de la terre de Diémen, ie capitaine
Anglois , après avoir doublé le Cap Rond [ Circular Head ] , se
porta de suite au Nord des îles, et vint mouiller sur la côte
orientale de celle à laquelle il imposa le nom de T/iree Hummock
island[l\e aux Trois Mondrains ] , à cause de trois pitons remar-
quables que cette île présente vers l'intérieur du détroit. Du
mouillage qu'il avoit occupé, M. Flinders fit route directement
à l'Ouest, en prolongeant la côte Nord des îles Hunter jusqu'au--
delà d'un gros îlot qui fut appelé lie des Albatrosses [ Albatros s' s
islandj. De ce dernier point, il relevoit à l'Ouest et dans le lointain
un rocher noir, qu'il nomma Black Rock; se rabattant alors vers
le Sud , il rangea d'assez près une partie des îlots et des récifs qui
obstruent la grande passe du Sud.
De
AUX TERRES AUSTRALES. 25
De cet exposé rapide des opérations de M. Flinders aux îles
Hunter, il résulte que cet habile navigateur n'avoit pu déterminer
exactement ni le nombre de ces îies, ni leur position relative, ni
leur configuration particulière : il en étoit de même des canaux
qui existent entre elles , et du détroit plus important encore qui
les sépare de la terre de Diémen. Par la même raison, toute la
partie de côte de cette dernière terre comprise entre le cap Rond
et la pointe du N. O. , restoit ignorée des géographes ; enfin ,
rien n'avoit été fait par le navigateur Anglois pour la connoissance
de la constitution physique et des productions des îles dont je
parle. Telles étoient Jes lacunes que laissoit à remplir la carte
Angloise : on va voir maintenant par les détails de nos propres
travaux, qu'il reste bien peu de chose à désirer sur cette impor-
tante partie du détroit de Bass.
Après avoir pris à son bord l'ingénieur-hydrographe M. Boul-
langer, chargé de faire avec lui le plan des îles Hunter,
M. Freycinet appareilla dans la matinée du 7 décembre ; et sur
les six heures du soir il reconnut les pitons de l'île aux Trois- pi. i^,n.°i3.
Mondrains , qui se dessinoient foiblement à l'horizon. Contrarié
par les calmes , il ne put approcher de la terre que dans la journée
du o. A trois heures , il se trouvoit au Nord et à une très-petite
distance de l'île des Albatrosses : c'est un énorme rocher grani-
tique, dont la surface est aride et déchirée ; ses flancs sont écores
et d'une hauteur médiocre ; il peut être rangé de très-près sans
aucun danger.
Le 10, MM. Freycinet et Boullanger prirent connoissance
de la côte N. O. de la plus occidentale des îles Hunter, qu'ils
nommèrent lie Fleurieu ; après avoir passé la nuit au large, ils
vinrent chercher un asile dans le canal qui sépare cette première
île d'avec celle aux Trois -Mondrains : ils y mouillèrent par 20
brasses fond de sable fin, et n'en partirent le lendemain qu'après
avoir déterminé, par leurs observations astronomiques, la position
TOME II. D
i6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
du cap le plus Nord de l'île Fleurieu, qu'ils appelèrent Cap Kérau-
dren, en l'honneur du premier médecin de la marine. Ce cap gît
par 4o° l'y' 38" de latitude Australe et par 1420 38' y" de longi-
tude à l'Est du méridien de Paris. M. Flinders avoit placé le même
point par 4o° 2.}' 20" de latitude et par 1420 53' de longitude,
également à l'Est du méridien de Paris ; différence qui paroîtra
très-petite, si l'on fait attention à l'incertitude toujours inséparable
des observations de longitude.
Nos géographes, après avoir ainsi terminé leurs travaux dans le
canal qu'ils venoient de visiter, et qui fut nommé Canal Pérou,
doublèrent de nouveau le cap Kéraudren , pour tourner l'île
Fleurieu par l'Ouest , et se porter au Sud ; mais tous leurs efforts
ayant échoué contre la violence des vents et des courans con-
traires , ils furent réduits à regagner le canal , et à se réfugier dans
une très-grande baie qui occupe la côte N. O. de l'île aux Trois-
Mondrains, et qu'ils désignèrent sous le nom de Baie Coulomb.
En débarquant sur ce point, ils recueillirent plusieurs échantillons
d'un granit gris et micacé, qui constitue essentiellement le sol des
îles Hunter et des îlots qui s'y rattachent. Le terrain leur parut
en général assez bien boisé ; mais les vents impétueux qui régnent
dans ces parages , renversent une grande quantité d'arbres , et
ne permettent pas que les végétaux acquièrent ici les dimensions
colossales et majestueuses qui caractérisent ceux dont se composent
les forets du canal Dentrecasteaux.
Le 12, à quatre heures du matin, M. Freycinet appareilla
pour se reporter à la côte occidentale de l'île Fleurieu : bientôt après
il découvrit dans l'Ouest et à quelques milles du cap Kéraudren ,
une chaîne de brisans très-étendue : entre la terre et ces brisans
est un canal que nos compagnons traversèrent ; puis ils recon-
nurent le fond d'une très-grande baie qui occupe toute la partie
N. O. de l'île Fleurieu , et qui , de l'un des hommes les plus
illustres de notre patrie, reçut la dénomination de Baie Cuvier,
AUX TERRES AUSTRALES. 27
Le cap Lenoir, hérissé de brisans dangereux, la termine au S. O.
En s'avançant ainsi vers le Sud, le projet de nos compagnons
étoit de reconnoître et de traverser le détroit qui sépare les îles
Hunter d'avec la terre de Diémen ; ils le trouvèrent obstrué par un
très -grand nombre d'îlots et de récifs. «Les vagues qui venoient
» briser sur cet amas de roches», dit M. Freycinet, « offroient
» un spectacle effrayant; quelques-uns de ces récifs, absolument
» à fleur d'eau , ne présentoient à l'œil qu'une nappe d'écume
» blanchâtre ; d'autres , plus élevés , mais d'une couleur noire ,
» formoient avec les premiers un contraste imposant et terrible. »
La passe qui se trouve entre ces nombreux îlots et l'île Fleurieu
paroissoit praticable ; M. Freycinet s'y engagea, en rangeant
de très-près la pointe S. O. de l'île Fleurieu, qu'il appela Pointe
Cassard ; et peu d'instans après il se trouva à l'entrée d'une baie
très -vaste, appartenant à la côte Nord de la terre de Diémen, et
qui reçut le nom de Baie Boullanger. Déjà nos compagnons s'applau-
dissoient de cette découverte importante, lorsqu'aux approches du
cap Berthoud, qui forme la pointe occidentale de la baie, le bras-
siage tomba tout-à-coup de 1 o à 3 brasses , et les força de virer
de bord pour s'échapper par le canal dangereux qu'ils venoient de
parcourir.
A cette époque, les vents soufïïoient avec tant de violence, que
M. Freycinet, pour soulager son navire, qui fatiguoit beaucoup
et qui faisoit jusqu'à 10 pouces d'eau à l'heure, fut obligé de
mettre à la cape. «Durant tout le reste du jour » , dit cet officier,
« le temps fut très - mauvais ; les rafales étoient pesantes , et
*> se succédoient rapidement. L'orage continua toute la nuit , et
» nous donna des grains très-forts ; le tonnerre ne cessoit de faire
» entendre d'affreux roulemens, et la pluie tomboit avec une abon-
» dance extrême. » Je dois observer, à cet égard, que, pendant
notre séjour à l'île King , nous fumes nous-mêmes d'autant
plus étonnés de la fréquence et de la force du tonnerre dans ces
D 2
^8 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
régions, que l'atmosphère ne cessa presque jamais d'être surchargée
de brumes très-froides et de brouillards épais. J'ai parlé déjà plu-
sieurs fois de ce phénomène singulier de la météorologie des
contrées Australes, sans pouvoir en accorder l'existence avec la
position des lieux, leur température et leur constitution hygro-
métrique.
La journée du 13 fut employée à prolonger une partie de la
côte N. O. de la terre de Diémen, et à se rapprocher des points
dont le mauvais temps de la veille avoit forcé nos ingénieurs de
s'éloigner. Le Casuarina , durant la nuit , faillit se perdre sur une
nouvelle traînée de récifs, qu'il ne parvint à doubler qu'après les
plus grands efforts.
Le \!\ , tous les signes d'un coup de vent impétueux et prochain
se multipliant de plus en plus, M. Freycinet, pour le recevoir,
abandonna ces côtes sauvages. Le 1 5, l'orage éclata par des rafales
de l'O. N. O. variables à l'O. S. O. ; le ciel, chargé de gros
nuages , versoit à flots une pluie continue ; la mer étoit énorme.
Qu'on juge de toute la peine qù'avoient à supporter nos deux
géographes dans un foible esquif, entrouvert de toute part, et
faisant jusqu'à 1 1 pouces d'eau à l'heure : pour épuiser ces torrens,
l'équipage , accablé de veilles et de fatigues , ne pouvoit plus
suffire , et les officiers , dans cette circonstance difficile , furent
réduits à travailler eux-mêmes à la pompe.
Le 16, le 17 et le 1 8 décembre, l'ouragan continuant toujours
avec la même violence, et le navire se trouvant de plus en plus
maltraité par les vagues, M. Freycinet résolut de se réfugier der-
rière les îles Hunter. îl y parvint le 18 au soir, et laissa tomber
l'ancre par 1 3 brasses fond de sable , à quelques milles et dans le
S. O. de l'île aux Trois-Mondrains.
Le 19 , le 20 et le 2 1 décembre, les vents se soutinrent avec
tant de violence, le navire paroissoit tellement fatigué par la tem-
pête, qu'on pouvoit craindre les plus funestes açcidens en se livrant
AUX TERRES AUSTRALES. 29
de nouveau à la fureur d'une mer en courroux. Pressé néanmoins de
se conformer aux instructions de son chef, qui ne lui avoit donné
que quinze jours pour terminer cette dangereuse mission, M. Frey-
cinet fit plusieurs tentatives pour reprendre le large; mais tout
son dévouement fut inutile , et chaque jour il se vit contraint de
revenir au lieu même qu'il s'efforçoit de quitter.
Enfin, le 22 décembre ayant ramené le beau temps, nos géo-
graphes en profitèrent pour aller reconnoître la grande baie qu'ils
n'avoient pu qu'entrevoir dans la journée du 12. A quatre heures
du matin, ils étoient sous voiles ; mais bientôt après avoir dépassé
l'extrémité Sud de l'île Fleurieu , qui reçut la dénomination de Cap
Lis/et , le brassiage diminua si rapidement , qu'on perdit tout espoir
d'arriver jusqu'au fond de la baie. Cependant, comme il nes'agissoit
de rien moins que de décider si les terres détachées dans la carte de
M. Flinders étoient effectivement des îles , ainsi qu'il étoit possible
de le «croire, et que d'ailleurs le fond de la baie étoit par-tout sablon-
neux, ils résolurent, au risque d'un échouement, de poursuivre leur
route vers l'intérieur de la baie. Déjà ils n'avoient plus qu'une brasse
et demie d'eau lorsqu'ils voulurent virer de bord ; mais il n'étoit
plus temps , et le navire échoua par y pieds d'eau. Heureusement
M. Freycinet avoit compté sur la marée montante pour être
remis à flot, et son calcul ne fut pas trompé. Dans cette recon-
noissance hardie, nos géographes parvinrent à s'assurer que la por-
tion de côte représentée comme une île dans la carte Angloise,
appartient à la grande terre , et forme la côte orientale de la
grande baie BouJJanger ; mais ils se convainquirent en même
temps que cette baie, obstruée sur tous les points par d'énormes
bancs de sable, est absolument inutile aux besoins des navigateurs.
Cependant M. Freycinet et son compagnon avoient complété
la reconnoissance de l'île Fleurieu , du canal qui la sépare d'avec
celle aux Trois Mondrains , et d'une partie de cette dernière île
elle-même. Dans une navigation habile et périlleuse, ils avoient
30 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
embrassé les îlots nombreux du détroit qui existe entre la terre
de Diémen et les îles Hunter, reconnu la baie Boullanger, et fixé
la position du cap le plus Nord de la terre de Diémen , auquel
nous avons imposé le nom de Cap Buache. Le temps prescrit pour
leur retour à l'île King , étoit expiré ; mais, abandonner ces rivages
sans compléter leurs travaux, sans examiner la portion de côte
qui , du cap Buache, se porte dans l'Est jusqu'au cap Rond, c'eut
été perdre , pour ainsi dire , le fruit de tant de peines et de périls ;
en conséquence, ils résolurent de prolonger leur séjour aux îles
Hunter, et de redoubler de zèle dans leurs opérations.
pi. i&,n.°i3, Le 23 décembre , après avoir exploré la côte orientale de l'île
aux Trois-Mondrains, ils doublèrent le cap Buache et fixèrent la
position de cinq petits îlots qui l'entourent ; ensuite ils décou-
vrirent une nouvelle baie , peu profonde , mais très-alongée , qu'ils
nommèrent Baie Ransonnet : elle leur parut susceptible de fournir
un assez bon abri contre les vents d'Ouest et de S. E. en passant
par le Sud. Un isthme d'une nature sablonneuse, large à peine d'un
mille ou deux , sépare cette dernière baie de celle de l'Ouest ; le
cap Guyton, formé de roches granitiques, la termine au S. S. E.
Le 24» après avoir doublé le cap E/ie _, on se trouva par le
travers d'une ouverture très-profonde , qui présentoit l'apparence
d'une rivière. «Son intérieur « , dit M. Freycinet, « se trouve
» rempli d'une multitude de bancs , dont la plupart assèchent à
» mer basse : quelques-uns sont absolument cachés sous l'eau ;
» l'un d'entre eux, sur lequel la mer vient briser, se termine au
s3 Nord par un petit îlot. » La disposition de ces bancs n'ayant pas
permis à M. Freycinet de pénétrer par le Sud dans l'enfoncement
qu'il venoit de découvrir, et qui reçut le nom & Entrée du Casuanna,
cet officier s'y engagea par le Nord , en suivant un petit chenal
compris entre l'îlot dont je viens de parler et le cap Elie ; mais
bientôt les sondes devinrent tellement irréguiières, qu'il hésita plu-
sieurs fois à s'avancer. Cependant, comme il étoit d'un grand intérêt
AUX TERRES AUSTRALES. 31
de constater l'existence d'une rivière sur ce point, il poursuivit sa
route ; mais la sonde ayant sauté tout-à-coup de 3 brasses à 7 pieds,
il se trouva échoué de nouveau sur un banc de sable , avant d'avoir
pu atteindre l'extrémité de l'enfoncement, dont toutefois il aper-
cevoit vaguement les terres basses et coupées. Ainsi qu'il étoit
arrivé déjà dans la baie Boullanger, la marée suffit pour remettre
le navire à flot ; et dans le même temps , une légère brise s'étant
élevée du S. S. O. , M. Freycinet en profita pour opérer sa
retraite.
Le 25 au matin , après avoir fait les relèvemens nécessaires
pour lier ses opérations des jours précédens avec la position du
cap Rond , il s'empressa de regagner l'île King. En côtoyant la
partie Sud de l'île aux Trois-Mondrains pour venir gagner le canal
Péron, il aperçut à peu de distance de la terre un petit îlot qui
se trouvoit entièrement couvert de Phoques.
Le rapport de MM. Freycinet et Boullanger fut reçu par
tout le monde avec un plaisir d'autant plus vif, qu'en réunissant
ces derniers travaux à ceux que nous avions exécutés déjà, soit à
l'extrémité Sud, soit à la côte orientale et dans le Nord de la
terre de Diémen, il en résultoit que la géographie de cette grande
île Australe se trouvoit entièrement terminée par nos soins.
A peine la jonction des deux navires étoit faite, que nous nous
mîmes en route pour la terre Napoléon ; mais avant d'aborder à ces
nouveaux rivages, il convient de présenter l'histoire du plus grand
Phoque des mers du Sud ; et des pêches lucratives dont il est
devenu l'objet.
32 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
CHAPITRE XXIIL
Histoire de V Eléphant marin , ou Phoque a trompe [ Phoca
proboscidea, N.J : Pèches des Anglois aux Terres Australes.
En faisant un besoin aux Phoques de venir se reposer au milieu
des terres , et d'y déposer leurs petits , la nature semble avoir
voulu les dévouer à la mort et à la destruction. En effet , sans
aucun moyen de défense , pouvant à peine se traîner sur le sol ,
les Phoques par-tout doivent tomber victimes des grands animaux,
et sur-tout de l'homme. Aussi, fuyant également ces deux genres
d'ennemis , leurs troupeaux timides ne se produisent-ils en grand
nombre que sur ces îles éloignées , que sur ces rochers solitaires ,
qu'au milieu de ces glaces éternelles où les bêtes féroces n'existent
pas, où l'homme, plus redoutable encore, n'a pas fixé son séjour
habituel.
La plupart des îles des régions Australes dévoient, à ce double
titre , devenir plus particulièrement la retraite de ces nombreuses
légions d'amphibies : on n'y a pu trouver encore aucun animal
féroce plus gros que le chat domestique ; et l'espèce humaine ,
déjà si rare sur les plus grandes terres , n'habite pas les îles sans
nombre qui les avoisinent. C'est là que les Phoques ont établi
leur empire ; c'est là qu'ils ont pu , multipliant leurs paisibles
invasions , occuper successivement les Malouines , où M. de
Bougainville et Pernetty en observèrent plusieurs tribus
remarquables; Tristan-d'Acuna, où du Petit-Thouars , avant
Macartney, en découvrit une très-grande espèce; la terre
de Sandwich , où les Anglois ont établi des chasses régulières
contre ces animaux; celle de Kerguelen, où Pages en trouva de
grandes troupes. Les îles S. £ -Pierre et S.— Paul d'Amsterdam en
ont offert d'innombrables légions à Cox, à Mortimer, au
lord
AUX TERRES AUSTRALES. 33
lord Macartney ; Hawkins , Schouten , le Maire , Beau-
chène , roggers , marion , spilberg , candish , nassau ,
Olivier de Noort , Quirogoa , Dampier , Surville , Fur-
neaux, Byron, de Gennes , Battell , Dracke, Houttmann,
Hagenaar, Narbrough, Labbe, Guyot, Frézier , Wallis ,
Barrow , de Grandpré , White , Stavorinus , &c. &c. , en
observèrent en mille endroits de ces contrées méridionales ; Anson
a décrit ceux de l'île Juan-Fernandez ; Cooic, Forster, Spar-
mann, ont reconnu les troupeaux de la Nouvelle -Zéelande, de
l'île Georgia , et des îles du Nouvel-An à la terre des Etats ; Labil-
lardière, Mainziez et Vancouver en ont rencontré plusieurs
espèces à la terre de Diémen, à la Nouvelle-Hollande : les archipels
dangereux de la côte orientale de ce dernier continent en sont
abondamment fournis ; nous en avons trouvé nous-mêmes à la
baie de l'Aventure , sur l'île Bruny, à l'île Maria et dans la baie
Fleurieu ; toutes les îles Furneaux , l'île Swan , Waterhouse , l'île
Clarck, l'île de la Préservation, les Deux-Sœurs, l'île King, les îlots
du Nouvel-An, les îles Hunter, en nourrissent d'innombrables
tribus. De nouvelles troupes de ces singuliers animaux se sont
offertes à notre observation sur les rivages de l'île Decrès, sur
ceux des îles Joséphine et de l'archipel S. '-Pierre et S.£-François,
dans le port du Roi-Georges, derrière le mont Gardner à la terre
de Nuyts et dans la baie du Géographe à la terre de Leuwin ; l'île
Rottnest, l'île Buache, l'île Berthollet, à la terre d'Edels, en étoient
pareillement couvertes; enfin, nous avons retrouvé de ces amphi-
bies à la terre d'Endracht, dans la baie des Chiens-marins , sur l'île
Depuch, à la terre de Witt, et jusqu'au milieu des régions équa-
toriales Australes. Ainsi donc, il n'est pour ainsi dire aucun point de
ces immenses contrées qui ne nourrisse des espèces plus ou moins
grandes, des troupeaux plus ou moins nombreux de cette famille
de Phoques, si peu connue jusqu'à présent, et qui ne sauroit man-
quer un jour de former une des principales coupes du règne animal.
tome 11. E
34 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Pi. xxxu. A la tête de ces mammifères marins de l'hémisphère antarctique,
il faut placer, sans doute, le Phoque à trompe [ Phoca probosci-
dea , N.Jj le plus grand et l'un des plus remarquables de tous ceux
qui sont connus. Cette espèce, à la vérité, n'est pas absolument
nouvelle ; mais elle a été jusqu'à ce jour décrite d'une manière
tellement imparfaite , elle a deux fois été si grossièrement dessinée ,
que le travail de M. Lesueur et le mien doivent recevoir un intérêt
particulier de celui-là même qu'on a fait avant nous.
Les Hollandois , dans la relation du voyage de la célèbre flotte
de Maurice de Nassau, en 1623, parlèrent les premiers du
Lion marin de l'île Juan-Fernandez. ( Recueil des Voyages de la
compagnie , tom. m, pag. 710. )
Après eux, en 1708, Roggers publia sur ce grand Phoque des
détails qu'il avoit appris d'un malheureux Ecossois nommé Selkirk,
abandonné pendant plus de quatre ans sur les rivages de l'île
Juan-Fernandez , et que l'amiral Anglois recueillit à bord de son
navire.
Ans on passe cependant pour avoir le premier fait connoître
le puissant amphibie dont nous parlons ; mais la date de son
voyage ne remontant pas au-delà de 17^2., il en résulte que plus
d'un siècle auparavant, l'existence du Phoque à trompe étoit connue
de l'Europe. Si la plupart des observations du lord Anglois sont
exactes , il n'en est pas ainsi de la figure qui les accompagne ; elle
se ressent trop de cette époque encore peu éloignée , où l'amour
du merveilleux entraînoit les meilleurs esprits. Une attitude que
ne sauroit jamais affecter cet animal ; une expression de physio-
nomie qu'il n'a pas ; des mains à cinq doigts distincts , articulés ,
munis chacun d'un ongle bien arrondi ; une queue bien élégam-
ment retroussée , bien régulièrement découpée en feuilles d'acanthe ;
tout dans cette figure semble avoir eu pour objet de reproduire les
anciens Tritons de la mythologie Grecque , ou les hommes marins
des traditions populaires.
AUX TERRES AUSTRALES. 35
Pernetty en donna lui-même une seconde figure non moins
incorrecte, ou, pour mieux dire, non moins fausse.
Cooic, Forster et Bougainville ont parlé de ce Phoque,
observé par les navigateurs Anglois sur l'île Georgia , et par
M. de Bougainville aux Malouines , où Bernard Penrose
l'avoit précédemment rencontré. Enfin , nous devons à Dampier
et à Byron quelques détails sur le même animal.
Tous les navigateurs que je viens de citer s'accordent à lui
donner le nom de Lion marin , nom beaucoup plus convenable au
Pkoca jubata du Nord, à qui sa longue crinière l'avoit fait conférer
déjà depuis long-temps. D'ailleurs, plusieurs autres grandes espèces
de Phocacés, et tout récemment encore celle des îles S. '-Pierre
et S.£-Paul d'Amsterdam, ayant obtenu ce même nom, il devient
de plus en plus une source de confusion et d'erreur ; il doit donc
être rejeté pour l'animal que nous décrivons.
En l'indiquant sous le titre spécifique de Leoîiina , Linn^EUS lui
donne un caractère qu'il n'eut jamais , celui d'une crête sur le
front , fronte cristata : ce célèbre naturaliste fut évidemment abusé
par les figures inexactes d'ANSON et de Pernetty. Tous les natu-
ralistes postérieurs à Linn^us ont consacré la même erreur.
Les sauvages de la Nouvelle -Hollande connoissent le Phoque
dont il s'agit , sous le nom de Miourong.
Enfin, les pêcheurs Anglois de ces rivages l'appellent Eléphant
marin [ Sea-Elephant] ; et c'est de là que la baie de l'île King, où ces
mammifères se réunissent en plus grand nombre , a reçu le nom
de Baie des Eléphans. Cette dernière désignation, manifestement
déduite des proportions gigantesques de l'animal , de la grossièreté
de ses formes, et sur -tout de l'espèce de trompe qu'il porte au
bout du museau; cette désignation, dis-je, seroit assez conve-
nable , si elle n'eût été déjà consacrée pour le Morse , qui l'em-
prunta lui-même des deux singulières défenses analogues à celles
de l'Eléphant, qu'il porte à la mâchoire supérieure.
E 2
36 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Aucune de ces différentes dénominations ne pouvant donc être
rigoureusement employée comme spécifique , nous avons cru
devoir adopter celle de Phoque à trompe [ Phoca probosàdea ] ,
qui rappelle d'abord le caractère singulier par lequel cette espèce
se distingue de toutes celles que l'on a connues jusqu'à ce jour.
pi. xxxii. Des proportions énormes de 20 , 25 ou même 30 pieds de
longueur, et de 15 à 18 pieds de circonférence ; une couleur
tantôt grisâtre, tantôt d'un gris-bleuâtre , plus rarement d'un brun-
noirâtre; l'absence des auricules, deux lanières inférieures longues,
fortes, arquées et saillantes ; des moustaches formées de poils durs,
rudes , très -longs et tordus comme une espèce de vis; d'autres
poils semblables, placés au-dessus de chaque œil, et tenant lieu
de sourcils; des yeux extrêmement volumineux et proéminens;
des nageoires antérieures fortes et vigoureuses, présentant à leur
extrémité, tout près du bord postérieur, cinq petits ongles noi-
râtres; une queue très-courte, cachée, pour ainsi dire, entre deux
nageoires horizontalement aplaties, et plus larges vers leur partie
postérieure : tels sont les traits qui distinguent en général le
Phoque à trompe. Mais un caractère plus particulier se présente
dans cette espèce de prolongement du museau, ou plutôt des
narines , qui a fait imposer à cet amphibie le nom d'Eléphant
marin. Lorsque l'animal est en repos, ces narines, affaissées et pen-
dantes, lui donnent une face plus large; mais toutes les fois qu'il se
relève, qu'il respire fortement, qu'il veut attaquer ou se défendre,
elles s'alongent et prennent la forme d'un tube de 32 centimètres
[ 1 pied ] de longueur environ : non-seulement alors la partie anté-
rieure de la tête présente une figure toute différente, ainsi qu'on
peut l'observer dans le dessin de M. Lesueur; mais la nature
de la voix en est également beaucoup modifiée. Les femelles sont
étrangères à cette organisation ; elles ont même la lèvre supérieure
légèrement échancrée vers le bord.
Les individus de l'un et de l'autre sexe ont le poil extrêmement
AUX TERRES AUSTRALES. 37
ras; dans tous il est d'une qualité trop inférieure, pour que leur
fourrure puisse rivaliser avec celle de la plupart des autres espèces
de Phocacés a Antarctiques.
Habitant exclusif des régions Australes , le Phoque à trompe se
complaît particulièrement sur les îles désertes ; de manière toutefois
qu'il semble en affectionner quelques-unes exclusivement aux autres.
Ainsi, dans ce même détroit de Bass qui réunit les îles Furneaux,
l'île Clarck, la Préservation, les Deux-Sœurs, Waterhouse , l'île
Swan , le groupe de Kent, les îlots du Promontoire, l'île King,
les îles du Nouvel-An, l'île aux Trois-Mondrains , l'île Fleurieu
et les nombreuses petites îles qui se rattachent à ce dernier système ,
le Phoque à trompe n'habite en grandes troupes que sur les îles
Hunter, l'île King et celles du Nouvel-An; à peine en trouve-t-on
quelques individus sur les Deux -Sœurs : ils paroissent être com-
plètement étrangers à l'île Maria ; sur l'île Decrès , je n'ai pu voir
qu'une seule défense de Phoque à trompe; enfin cet amphibie
n'existe pas sur le continent de la Nouvelle-Hollande, non plus que
sur la terre de Diémen. Les habitans de ces deux dernières régions
ne le connoissent que par quelques individus que les courans ou les
tempêtes repoussent sur leurs rivages. On en observe de nombreux
troupeaux à la terre de Kerguelen , sur l'île Georgia et à la terre
* J' appelle Phocacés [MammaliaPhocacca] , proposées. Je démontrerai aussi que tous
tous les animaux réunis par les naturalistes les ouvrages systématiques sur les Phoques
sous le nom de Phoques. La famille nouvelle sont remplis des erreurs les plus graves; que
que je propose se divise en deux genres, dis- sous un même nom, les espèces les plus dis-
tingués par la présence des auricules ou leur parâtes se trouvent confondues dans certains
absence; les Phocacés à auricules [Phocacea cas, tandis que, dans d'autres circonstances,
auriculata] , sont réunis dans un genre par- on a, pour ainsi dire, formé de pièces de
ticulier sous le nom d'Otarie [Otaria, IV. J rapport des êtres qui restent sans type dans la
Les Phocacés dépourvus d'auricules [Phocacea nature. Je m'efforcerai sur-tout de constater
inauriculala] , constituent le genre des Phoques le principe important, que toutes les espèces
proprement dits [Phoca, JVJ. Dans un travail connues des Phocacés Antarctiques sont diffé-
très-étendu que je prépare sur la famille des rentes de celles du Nord , et qu'il n'en est
animaux marins dont je parle, j'insisterai prin- aucune, dans l'un ou dans l'autre hémisphère,
eipalement sur la nécessité des distinctions qui soit véritablement cosmopolite,
que j'adopte ici, et que Buffon avoit déjà
38 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
des Etats, où les Anglois font habituellement la pêche de ces ani-
maux. Nous avons vu qu'ils existent en grand nombre sur l'île Juan-
Fernandez , ef qu'on en trouve aux îles Malouines ; mais ils sont
plus rares sur ce dernier point. Quelle que puisse être la raison
de cette préférence , qui dépend peut-être de la présence ou de
l'absence des petites mares d'eau douce dans lesquelles les Phoques
à trompe aiment à se vautrer, il résulte de toutes les observations
faites jusqu'à ce jour sur cet objet, que ces puissans animaux sont
confinés entre les 35/ et 55.* degrés de latitude Sud, et qu'ils
existent dans l'océan Atlantique et le grand océan Austral.
Non-seulement le Phoque à trompe n'habite pas indifféremment
toutes les îles , mais encore il ne réside pas toujours sur celles qu'il
a choisies de préférence. Egalement ennemi d'une chaleur trop
active ou d'un froid trop vif, il s'avance, avec l'hiver de ces parages,
du Sud vers le Nord , et retourne , avec J'été , du Nord vers le
Sud. C'est à la mi-juin qu'il exécute sa première migration : il
aborde alors en grandes troupes sur les rivages de l'île King ; ces
rivages en sont quelquefois couverts , disent les pêcheurs Anglois.
Cette marche régulière avoit été déjà décrite par le capitaine
Roggers ; il paroît même que plusieurs Phocacés du Nord ont
des mœurs analogues , ainsi qu'on peut s'en convaincre par le
passage suivant de Steller , qui , ayant fait naufrage sur l'île de
Bering , eut occasion d'observer plus particulièrement ces ani-
maux ; Léo et Ursus marini , animalia migrantia , eâdem ratione ut
Anseres, Cygni, ifc. , recessus maris et incubas insidas tpiœrunt , qub
jbi à pingued'me se liber are , veneri indidgere , et partum edere possint ;
qnibus peractis , avium more domum répétant. (Steller, de Bestiis
piarinis , pag. 291. ) On va voir que tous les détails de cette
observation conviennent parfaitement au Phoque à trompe.
Un mois après leur arrivée , les femelles commencent à mettre
bas ; réunies toutes ensemble sur un point du rivage , elles sont
environnées par les mâles , qui ne les laissent plus retourner à la mer,
AUX TERRES AUSTRALES. 39
et qui n'y retournent plus eux-mêmes, non -seulement jusqu'à ce
qu'elles se soient délivrées de leur fruit, mais encore pendant toute
la durée de l'allaitement. Lorsque les mères cherchent à s'éloigner
de leurs petits, les mâles les repoussent en les mordant. Ces détails
singuliers sont rapportés déjà par Roggers; ils n'avoient pas
échappé non plus au rigoureux observateur dont nous avons tant
de fois confirmé le jugement et l'exactitude. « Cet animal » , dit
Dampier en parlant de son Lion marin, « demeure quelquefois
» des semaines entières à terre , s'il n'en est pas chassé. »
Le travail du part ne dure pas plus de cinq ou six minutes,
pendant lesquelles les femelles paroissent beaucoup souffrir : dans
certains momens , elles poussent de longs cris de douleur ; elles
perdent peu de sang. Durant cette pénible opération, les mâles,
étendus autour d'elles , les regardent avec indifférence.
Les femelles ne font jamais qu'un petit ; et dans l'espace de cinq
ou six ans que les pêcheurs ont observé ces Phoques sur divers points
des régions Australes , ils n'ont vu qu'un seul exemple de portée
double. Ainsi donc, dans cette espèce, on trouve une nouvelle
preuve en faveur d'un principe généralement vrai : Le nombre des
fétus est d'autant moindre que les animaux sont plus grands.
L'Éléphant marin , en naissant , a 4 ou 5 pieds de longueur ; il
pèse environ 34 kilogrammes [70 livres] ; les mâles sont déjà plus
gros que les femelles a : du reste , les proportions relatives des uns
et des autres n'offrent pas de différence sensible d'avec celles qu'ils
doivent avoir un jour.
Pour donner à teter à son nourrisson , la mère se tourne sur
le côté , en lui présentant ses mamelles. L'allaitement dure sept
ou huit semaines , pendant lesquelles aucun membre de la famille ne
mange ni ne descend à la mer. Ce phénomène d'une si longue
abstinence n'avoit pas échappé non plus à l'Écossois dont nous
1 Une disproportion semblable a Heu pour Mares partu multùm majores eduntur. (Stel-
le P/ioca ursina, LlN. [Otaria ursina, N.]: LER, de Bestiis marinis, pag. 349. )
4o VOYAGE DE DÉCOUVERTES
avons précédemment parlé. « Vers la fin du mois de juin » , dit
Roggers d'après Selkirk , « ces animaux vont sur l'île Fernandez ,
*> pour y poser leurs petits à un coup de mousquet du bord de la
55 mer, et ils s'y arrêtent jusqu'à la fin de septembre sans bouger
55 de place , et sans prendre aucune sorte de nourriture appa-
,» rente. » (Roggers, tom. i , pag. 20/. ) Forster avoit fait la
même observation à la terre des Etats : « Us viennent au rivage
» pour engendrer sur ces cantons paisibles : il ne prennent pas de
55 nourriture pendant leur séjour sur la côte , qui est quelquefois
55 de plusieurs semaines ; mais ils deviennent maigres , et ils avalent
55 une quantité considérable de pierres pour tenir leur estomac
55 tendu. 55 (Forster, z.e Voy. de Cook, tom. vm, pag. /&,)
L'auteur parle ici de {'Otaria Leonïna, N. a
L'accroissement des nourrissons est si prompt, que, dans les
premiers huit jours qui suivent la naissance, ils gagnent 4 pieds
de longueur et 100 livres de poids environ.
Un développement si considérable ne peut avoir lieu qu'aux
dépens de la mère , puisqu'elle ne compense par aucune espèce
d'alimens, la déperdition de substance nourricière qui le produit;
aussi maigrit-elle à vue d'ceil : on en a même vu périr pendant
cet allaitement pénible ; mais il seroit difficile de décider si elles
avoient succombé d'épuisement, ou si quelque maladie particulière
avoit causé leur mort.
Au bout de quinze jours, les premières dents paroissent ; en
quatre mois elles sont toutes dehors. Les progressions de l'accrois-
sement sont si rapides, qu'à la fin de la troisième année les jeunes
Phoques ont atteint à la longueur de 60 à 80 décimètres [ 1 8 à
25 pieds], qui est le terme le plus ordinaire de leur grandeur ; -dès
ce moment ils ne croissent plus qu'en grosseur,
a Quelque singulier que puisse être le phé- d'analogue sur le Lion marin du Nord [Otaria
nomène dont il s'agit, il n'est pas cependant jubata, JV.J: Senes auteinjunio et julio panun
particulier aux grands Phocacés des régions vel etiam n'ihil oinnino comedunt, ac interea
Australes; Steller a observé quelque chose temporis va/de macikntx evadunt.
Lorsque
AUX TERRES AUSTRALES. 41
Lorsque les nourrissons se trouvent âgés de six à sept semaines ,
on les conduit à la mer : les rivages sont abandonnés pour quelque
temps ; toute la troupe vogue de concert , si l'on peut s'exprimer
ainsi. La manière de nager de ces mammifères est assez lente ; ils
sont forcés, à des intervalles très-courts, de reparoître à la surface
de l'eau pour respirer l'air dont ils ont besoin. On observe que
les petits, lorsqu'ils s'écartent un peu de la bande, sont poursuivis
aussitôt par quelques-uns des plus vieux, qui les obligent, par leurs
morsures , à regagner le gros de la famille.
Après être demeurés trois semaines ou même un mois à la mer,
soit pour familiariser leurs petits avec cet élément, soit pour réparer
leurs forces épuisées par une longue abstinence, les Eléphans marins
reviennent une seconde fois au rivage ; ils y sont ramenés par un
besoin pressant, celui de la reproduction.
Je viens de dire qu'à l'âge de trois ans ces animaux ont pris tout
leur accroissement : alors aussi se développe cette trompe remar-
quable du mâle , dont nous avons précédemment parlé. Jusqu'à ce
moment, il étoit confondu, pour ainsi dire, avec la femelle : on
peut donc regarder cet organe comme un indice de la puissance
qu'il a acquise de multiplier.
A la voix impérieuse de l'amour, l'union commune disparoît
pour tout le temps que doit durer l'ivresse qu'il inspire. Animés
par les mêmes désirs, les mâles viennent se heurter entre eux; ils
se battent avec acharnement, mais toujours individu contre indi-
vidu : ce caractère de générosité n'est point particulier aux animaux
dont nous parlons; on le retrouve aussi dans l'Ours marin du Nord
[ Otarïa ursina } N.J*. La manière de combattre des Phoques à
trompe est assez singulière. Les deux colosses rivaux se trament
pesamment ; ils se joignent; et se mettant, pour ainsi dire, museau
contre museau , ils soulèvent toute la partie antérieure de leur
x Si duo adversùs unum pugnant}a1ii oppressi tamuris. (StelLER, de Bestiis marinis ,
Veniunt in auxilium , indignati imparis cer- pag. 3JI. )
TOME IL F
42 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
corps sur leurs nageoires ; ils ouvrent une large gueule ; leurs yeux
paraissent enflammés de désirs et de fureur : puis, s'entre-choquant
de toute leur masse, ils retombent l'un sur l'autre, dents contre
dents, mâchoire contre mâchoire : ils se font réciproquement de
larges blessures3; quelquefois ils ont les yeux crevés dans cette lutte;
plus souvent encore ils y perdent leurs défenses : le sang coule abon-
damment ; mais ces opiniâtres adversaires , sans paroître s'en aper-
cevoir, poursuivent le combat jusqu'à l'entier épuisement de leurs
forces. Toutefois il est rare d'en voir quelques-uns rester sur le
champ de bataille, et les blessures qu'ils se font, quelque profondes
qu'elles soient , se cicatrisent avec une promptitude inconcevable.
Une telle guérison dépend bien moins peut-être de la qualité de leur
graisse, comme le pensent les pêcheurs Anglois, que de l'épaisseur
même de la couche qu'elle forme autour de l'animal, et dont l'effet
nécessaire est de mettre les parties blessées à l'abri du contact de
l'air, en même temps qu'elle s'oppose aux hémorragies.
Pendant ces combats meurtriers, les femelles, indifférentes en
apparence aux fureurs qu'elles allument, attendent du sort le maître
qu'il doit leur donner. Fier de la victoire qu'il vient d'obtenir, il
s'avance au milieu du troupeau timide, s'approche de la compagne
qui paroît lui convenir le plus : celle-ci se renverse sur le côté ;
le mâle la saisit fortement avec ses nageoires antérieures , et s'ap-
plique contre son ventre. ... Ils s'accouplent. . . . Dans cet état,
qui dure à-peu-près douze ou quinze minutes, rien ne sauroit les
distraire ; la douleur même la plus vive ne les arracheroit point à
leur union ; ils ne font entendre aucun cri ; toutes leurs facultés
semblent anéanties par le plaisir.
Cette première jouissance ne suffit pas pour calmer les appétits
luxurieux du vainqueur; tant qu'ils durent, il est impossible aux
autres individus d'approcher d'aucune femelle. L'amiral Anson
3 Vulnera dent'ibus inferunt adeb grandia et LER, de Bestiis marinis, pag. 353.) L'auteur
trudelia, ut acinace inflkta videantur. ( Stel- parle de l'Otaria ursina, IV. [Phoca ursina, L.J
AUX TERRES AUSTRALES. 43
avoit eu déjà occasion de faire cette remarque importante au
milieu des tribus de la même espèce qui peuploient l'île Juan-
Fernandez. II rapporte que ses matelots , comparant ce Phoque
jaloux et despote au maître d'un harem Turc, i'avoient surnommé
le Bâcha. Steller, de son côté, avoit observé la même particu-
larité dans les Ours marins du Nord \
Chez les grands animaux qui nous occupent, les désirs, comme
chez l'homme , ne tardent pas à s emousser par la jouissance ; alors
le sultan jaloux abandonne le sérail à ses anciens rivaux , qui s'em-
parent des femelles à leur tour, et s'accouplent indifféremment
avec les unes ou les autres.
La durée de la gestation paroît être d'un peu plus de neuf mois ;
de sorte que les femelles fécondées vers la fin de septembre , com-
mencent à mettre bas, ainsi que nous venons de le dire, vers la
mi-juillet.
Cependant , à mesure que le soleil se rapproche de l'hémisphère
Antarctique , la chaleur devient plus forte : elle l'est bientôt trop
pour des animaux originaires de régions plus froides ; rien ne les
retient plus sur ces rivages. A la faveur de la douce température
du printemps, les femelles ont mis bas leurs petits : ceux-ci ont
été familiarisés par les mâles avec l'élément pour lequel ils sont
faits; le grand œuvre de la reproduction est consommé. . . . Toute
la troupe reprend la route du Sud, pour y demeurer jusqu'à l'époque
où le retour des frimas doit la ramener sur les rivages alors plus
tempérés de l'île King.
Ces émigrations périodiques ont été constatées aussi par
Selkirk, Roggers et l'amiral Anson, pour les Phoques de
l'île Juan-Fernandez ; il faut observer cependant qu'il en demeure
toujours un assez grand nombre sur l'île King et sur celles du
1 Mares poly garni su nt ; mas sœpe S , ij ad in furorem agitur. (Steller, de Bestiis
jo fœmAlas habet, quas anxii œmul butidus mariais, pag. 349. )
custodit, et vel alio tandllùm appropinquanle ,
F 2
44 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Nouvel-An, sans qu'il soit possible de décider avec certitude s'ils
y sont retenus par quelque infirmité , par le manque des forces
indispensables pour une longue navigation , ou par toute autre dis-
position qui leur rende une forte chaleur plus nécessaire qu'au
reste de la troupe.
L'habitude de ces grandes migrations de l'Eléphant marin,
quelque remarquable qu'elle puisse être , n'est pas uniquement
propre à cette espèce ; il est probable même qu'elle appartient à
toutes les tribus de la famille des Phoques. Déterminés par les
mêmes besoins, ces voyages ont lieu dans l'un et l'autre hémis-
phère à des époques analogues ; et telle est , à cet égard , la con-
formité de mœurs qui existe entre les Phoques du Nord observés
par Steller, et ceux que je décris, qu'on peut croire que ces
mœurs sont communes à la généralité de ces animaux amphi-
bies a.
Nous venons de voir tout ce qui concerne les Eléphans marins
sous le rapport de leur association générale ; il me reste à pré-
senter plusieurs traits non moins curieux de leurs habitudes.
La plupart des Phocacés connus préfèrent les rochers pour leur
habitation; le Phoque à trompe, au contraire, se trouve exclu-
sivement sur les plages sablonneuses ; il recherche le voisinage de
l'eau douce , dont il peut se passer, il est vrai , mais dans laquelle
les animaux de cette espèce aiment à se plonger, et qu'ils paroissent
humer avec plaisir. Ils dorment indifféremment étendus sur le sable,
ou flottans à la surface des mers. Lorsqu'ils sont réunis à terre en
grandes troupes pour dormir, un ou plusieurs individus veillent
constamment : en cas de danger, ceux-ci donnent l'alarme au reste
de la bande ; alors tous ensemble s'efforcent de regagner le rivage
3 Propter securum veneris otium , ab Ursis ibidem pariant , ac post partum dulci otio vires
marinis [Otariis Ursinis , N.J eliguntur sep- reparent , partus autem ibi nutriatur, adolescat
tentrionalia et incultes hee insulœ inter Ame- tantùin intra très menses, m parentes domum
ricam et Asiam , magno numéro à gradu lati- autumno revertentes , sequi valent, (StéLLER,
titdinis jo ad $6 silœ , et ut maires junio merise cp, cit. pag. 348.)
AUX TERRES AUSTRALES. 45
pour se jeter au milieu des flots protecteurs. Rien n'est plus sin-
gulier, que leur allure; c'est une espèce de rampement, dont ies
nageoires antérieures sont les seuls mobiles; et leur corps, dans
tous ses mouvemens, paroît trembloter comme une énorme vessie
pleine de gelée, tant est épaisse la couche de lard huileux qui les
enveloppe,- et dont j'aurai bientôt à parler. Non-seulement leur
allure est lente et pénible , mais encore tous les quinze ou vingt
pas ils sont forcés de suspendre leur marche, haletant de fatigue
et succombant sous leur propre poids ; si, dans le moment de leur
fuite, quelqu'un se porte au-devant d'eux, ils s'arrêtent aussitôt;
et si, par des coups répétés, on les force à se mouvoir, ils paroissent
souffrir beaucoup ; ce qu'il y a de plus remarquable dans cette cir-
constance, c'est que la pupille de leurs yeux, qui, dans l'état ordi-
naire, est d'un vert légèrement bleuâtre, devient alors d'une couleur
de sang très -foncée. Malgré cette lenteur et cette difficulté de
leur mouvement progressif, les Phoques à trompe parviennent ,
sur l'île King , à franchir des dunes de sable de 5 k 6 mètres
[15 à 20 pieds] d'élévation, au-delà desquelles se trouvent de
petites mares d'eau douce. Ces animaux savent suppléer, par la
patience et l'obstination, à tout ce qui leur manque d'adresse et
d'agilité.
Le cri des femelles et des jeunes mâles ressemble assez bien au
mugissement d'un bœuf vigoureux ; mais dans les mâles adultes, le
prolongement tubuleux des narines donne à leur voix une telle
inflexion, que le cri de ces derniers a beaucoup de rapport, quant
à sa nature , avec le bruit que fait un homme en se gargarisant.
Ce cri rauque et singulier se fait entendre au loin ; il porte avec
lui quelque chose de sauvage et d'effrayant : et lorsqu'au milieu
des nuits orageuses dont j'ai parlé dans le précédent chapitre ,
nous nous trouvions éveillés en sursaut par les hurlemens confus
des nombreux colosses qui couvroient les plages voisines, de nos
tentes, nous avions peine à nous défendre d'un sentiment de
46 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
trouble, que la certitude seule de la foiblesse réelle de ces animaux
pouvoit dissiper.
Si les émigrations périodiques du Phoque à trompe prouvent
évidemment qu'il répugne aux chaleurs trop fortes , il est une autre
particularité de ses habitudes qui l'annonce également. Lorsqu'un
de ces animaux repose étendu sur la plage , et que la force des
rayons du soleil l'incommode , on le voit soulever à diverses
reprises, avec ses larges nageoires antérieures, de grandes quantités
de sable humecté par l'eau de la mer, et le jeter sur son dos
jusqu'à ce qu'il en soit entièrement couvert. C'est alors sur-tout
qu'on seroit tenté, avec Forster, de prendre les Eléphans marins
pour autant de grosses roches.
La plupart des sens extérieurs paroissent être peu subtils dans ces
amphibies. L'aplatissement de l'œil, la densité très-remarquable de
l'humeur vitrée , observée déjà par M. de Labill ardiÈre , la densité
non moins extraordinaire du cristallin, tout annonce que l'organe
de la vision, parfaitement approprié à la nature du fluide dans
lequel ces animaux sont sur-tout destinés à vivre, est, par cela
même , peu propre à bien les guider dans un autre élément : aussi
ne peuvent-ils, sur-tout en sortant de la mer, distinguer les objets
qu'à de très-petites distances. D'un autre côté, le défaut d'auricules
contribue peut-être à l'imperfection de leur ouïe , qui paroît être
assez mauvaise.
Les Eléphans marins sont d'un naturel extrêmement doux et
facile ; on peut errer sans crainte parmi ces animaux ; on n'en vit
jamais chercher à s'élancer sur l'homme , à moins qu'ils ne fussent
attaqués ou provoqués de la manière la plus violente. Ce n'est pas
seulement sur le rivage qu'ils se présentent avec ce caractère de
douceur et d'innocence ; souvent, m'ont dit les pêcheurs, de jeunes
Phoques d'une espèce infiniment plus petite que la leur, viennent
nager au milieu de ces monstrueux amphibies , sans que ceux-ci
fassent le moindre mal à ces débiles étrangers. Les homme.s
AUX TERRES AUSTRALES. 47
eux-mêmes peuvent impunément se baigner Jans les eaux où les
Eléphans se trouvent réunis, sans en avoir rien à redouter, et les
pêcheurs sont accoutumés à le faire. Il paroît aussi que ces animaux
sont susceptibles d'un véritable attachement et d'une sorte d'édu-
cation particulière. Dans les premiers temps de leur arrivée sur
l'île , un des pêcheurs Anglois ayant pris en affection un de ces
mammifères, obtint de ses camarades qu'on ne feroit aucun mal
à son protégé. Long-temps, au milieu du carnage, ce Phoque vécut
paisible et respecté. Tous les jours le pêcheur s'approchoit de lui
pour le caresser, et dans peu de mois il étoit si bien parvenu à
lapprivoiser, quil pouvoit impunément lui monter sur le dos, lui
enfoncer le bras dans la gueule, le faire venir en l'appelant; en un
mot , cet animal docile et bon faisoit tout pour son protecteur,
et sourfroit tout de sa part sans jamais s'offenser de rien. Malheu-
reusement ce pêcheur ayant eu quelque légère altercation avec un
de ses camarades, celui-ci, par une lâche et féroce vengeance, tua
le Phoque adoptif de son adversaire. Ce n'est pas seulement l'Elé-
phant marin qui se distingue par ce caractère d'intelligence et de
douceur; la plupart des autres espèces de la même famille le par-
tagent avec lui , et les auteurs nous ont conservé plusieurs traits-
pareils à celui que je viens de rapporter3. Quelque bons et quelque
a Phocœ accipiunt disciplinam , voceque un Phoque de plus de 20 décimètres [6 pieds]
pariter et visu populum (in spectaculis exhi- de longueur, à l'égard duquel M. Sabarot
bhœ) salutant incondito fremitu;nomine vocatœ DE LA VerNIÈRE, médecin de cette ville,
respondmt. (VARIN US; vid. RoN DELET, s'empressa d'adresser à M. DE Buffon les
pag. 833.) détails suivans : « Docile à la voix de son
Vidi ego in hac urbe (Bononiâ) Vitulum »maître, il prenoit telle position qu'il lui
marinum sic à circumforaneo , à quo per totam » ordonnoit ; il s'élevoit hors de l'eau pour le
Europam trahebatur , institutum , ut ad nomen *> caresser et le lécher ; il éteignoit une chan-
cujusvis Principis christiani , ceu gaudio j> délie du souffle de ses narines; son conduc-
affectus , nescio quidvoce obstreperet; et contra, » teur se couchoit auprès de lui lorsqu'il étoit
nominato vel Turcâ ,vel heretico aliquo , plané "à sec, &c. » ( BuFFON, Supplément,
cbmutesceret. Quomodo canes terrestres eliani tom. VI , pag. Jip.)
soient insiitui. (ULYSSES AldrovANDUS, Enfin, BuFFON lui-même a fait des obser-
de Cetis, pag. 72J.) vations analogues sur le fameux Phoque à
De nos jours (en 1777), il parut à Nîmes ventre blanc fPfioea LeucogaHcr , JVJ, qui fit
48 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
paisibles que soient les Phoques à trompe, on peut douter cepen-
dant qu'ils le soient assez pour souffrir le traitement que Penrose
assure leur avoir été fait par ses matelots. « Ils montoient , dit-il ,
» sur ces animaux comme sur des chevaux ; et quand ils n'alloient
» pas assez vite, ils leur faisoient doubler le pas, en les piquant à
y> coups de stilet ou de couteau, et leur faisant même des incisions
» dans la peau. »
Pour ce qui concerne la durée de la vie du Phoque à trompe, les
Anglois n'ont pu me donner, à la vérité, des notions bien précises
à cet égard ; mais ils sont portés à croire, d'après le grand nombre
d'individus qu'ils voient mourir naturellement sur les rivages , que
le terme moyen de leur existence ne va guère au-delà de vingt-cinq
ou trente ans. Nous retrouvons donc encore ici une nouvelle preuve
de cette règle généralement admise : La durée de l'existence est pro-
portionnelle au temps du développement ; elle est d'autant moindre qu'il
est plus rapide.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans la période qui termine la
carrière des animaux dont nous parlons , c'est qu'aussitôt qu'ils se
sentent malades, ils quittent les flots, s'avancent dans l'intérieur
de l'île plus loin qu'à l'ordinaire, se couchent au pied de quelque
Fétonnement de tout Paris. « Le regard de cet « son maître l'appeloit , il lui répondoit ,
?> animal», dit M. DE BuFFON, « estdoux, et « quelque éloigné qu'il fût: il sembloit le
« son naturel n'est point farouche ; ses yeux » chercher des yeux lorsqu'il ne le voyoit pas;
«sont attentifs et semblent annoncer de I'intel- » et dès qu'il l'apercevoit après quelques mo-
v ligence; ils expriment du moins ses sentimens « mens d'absence, il ne manquent pas de lui
» d'affection et d'attachement pour son maître, » témoigner sa joie par une espèce de gros
« auquelilobéitavectoutecompIaisance.Nous » murmure. » (BUFFON, Suppl. tom. VI,
■y l'avons vu s'incliner à sa voix , se rouler, se pag. jio. )
«tourner, lui tendre une de ses nageoires En général, tous ces animaux ont une phy-
» antérieures, se dresser en élevant son buste; sionomie si douce et si bonne, que je ne doute
j> il répondoit à sa voix ou à ses signes par guère qu'il ne fût possible, en les apprivoisant,
« un son rauque, qui sembloit partir du fond de renouveler quelques-uns des prodiges que
«de la gorge. On pouvoit impunément lui l'antiquité nous a transmis au sujet des Dau-
» mettre la main dans la gueule , et même se phins, prodiges qui me paroissent, pourlaplu-
« reposer sans crainte auprès de lui, et appuyer part, ne pouvoir convenir qu'à des Phoques,
i> le bras ou la tête contre la sienne. Lorsque
arbrisseau ,
AUX TERRES AUSTRALES. 49
arbrisseau, et y restent jusqu'à leur mort, sans retourner à la mer,
comme s'ils vouloient quitter la vie dans les mêmes lieux où ils la
reçurent. Ce qui fait présumer aux pêcheurs que la fin de ces
animaux est naturelle en ce cas, c'est que, sans aucune trace de
blessure ou de contusion , ils paroissent beaucoup souffrir, et
meurent effectivement au bout de quelques jours. Steller avoit
fait de semblables observations sur la mort des Ours marins du
Nord \
Au milieu des mers orageuses qu'ils habitent , les Phoques à
trompe ont d'autres chances à redouter que celles des maladies ou
de la vieillesse. Quelquefois, surpris par la tempête, entraînés par
les courans et par les vagues, ils se trouvent précipités contre les
rochers , et mis en pièces. J'ai vu moi-même , dans cette nuit ter-
rible où notre vaisseau perdit ses ancres, sa chaloupe, et courut
tes plus grands dangers; j'ai vu, dis-je, deux de ces animaux brisés
sur les masses de granit qui forment la pointe Plumier dans la baie
des Eléphans.
D'autres périls les attendent au fond des eaux. Dans certains
cas , disent les pêcheurs , on les voit inopinément sortir tout épou-
vantés du sein de l'océan : plusieurs sont couverts d'énormes
blessures ; ils perdent des flots de sang ; leur effroi concourt, avec
ces plaies , à prouver qu'ils ont été poursuivis par un ou plusieurs
ennemis redoutables. Quels peuvent être ces terribles adversaires !
Les pêcheurs conviennent unanimement qu'aucun, animal connu
ne pourroit faire des blessures si larges, si profondes : ils présument
seulement que ces monstres habitent loin des côtes et dans les
abîmes de la mer, attendu qu'ils n'en ont jamais pu découvrir la
moindre trace ; ils ajoutent que c'est sans doute pour en préserver
leurs petits, que les Phoques à trompe les empêchent, avec tant de
. * Qitot annis permulti Ursi marim [Otariœ obeunt, ut in aliquibus locistotum litttis ossibus
ursinœ , N, ] suâ sponte senio confecti in hac et calvariis cooperiatur, veluti ingentia prœlia
insula ( Beringii scilicet ) pereunt , ita et tôt ibi commissa fuerint. (STELLER, op. cit.
in pugna cadunt , et ab infiictis vulneribus Pag-358. )
TOME II. G
50 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
soin, de trop s'avancer au large, et de plonger trop profondément,
ainsi que nous l'avons déjà observé.
Un ennemi bien plus redoutable attend ces animaux sur la terre. . . .
C'est l'homme Nous avons eu occasion de rapporter que
quelques individus étoient entraînés par les cOurans et les tempêtes
sur le continent de la Nouvelle-Hollande ou sur la terre de Diémen.
Aussitôt que les sauvages de ces régions viennent à en découvrir
un , ils l'enveloppent : vainement celui - ci tente de regagner le
rivage ; toute retraite lui est interdite : armés de longs morceaux
de bois enflammés par un bout, les sauvages assiègent le malheureux
naufragé ; à peine il a entrouvert la gueule pour présenter les
seules armes qu'il reçut de la nature, qu'on lui enfonce à-la-fois
dans la gorge plusieurs de ces torches ardentes. Le géant amphibie
pousse de longs mugissemens , agite avec violence son énorme
masse , et meurt bientôt suffoqué par le défaut de respiration et
par la douleur. Alors des cris de joie s'élèvent de toute part ; on
ne pense plus qu'à la curée : les féroces vainqueurs se groupent
autour de leur victime ; on la déchire de tous les côtés à-la-fois ;
chacun mange, dort, se réveille, mange et dort encore. L'abon-
dance avoit réuni les tribus les plus ennemies entre elles ; les haines
paroissoient éteintes ; mais dès que les derniers lambeaux corrompus
de leur proie ont été dévorés, les ressentimens se réveillent, et
des combats meurtriers terminent ordinairement ces dégoûtantes
orgies. Il y a quelques années que , dans les environs du port
Jackson, une double scène de cette nature eut lieu parmi les sau-
vages du comté de Cumberland , à l'occasion d'une Baleine énorme
qui y avoit échoué , et sur les ossemens de laquelle ils s'en-
tr'égorgèrent.
Les animaux dont nous parlons, guidés par un sage instinct,
avoient su jusqu'à ce jour se dérober à la fureur de l'espèce humaine.
Loin des lieux qu'elle habite , retirés sur des îles sauvages et soli-
taires, ces grands Phoques pouvoient, sans ennemis, sans alarmes,
AUX TERRES AUSTRALES. 51
y multiplier et y croître à l'envi. .... Tout est changé désormais
pour eux ; et s'il leur fut possible de trouver un abri contre la
voracité des habitans de ces climats , ils n'échapperont point à
l'avidité mercantile, qui paroû avoir juré l'anéantissement de leur
race En effet , les Anglois ont envahi ces retraites si long-
temps protectrices; ils y ont organisé par -tout des massacres,
gui ne sauroient manquer de faire éprouver bientôt un affoiblis-
sement sensible et irréparable à la population de ces animaux.
Les pêcheurs Anglois se servent, pour les tuer, d'une lance de
4o à 50 décimètres [1 2 à 1 5 pieds] de longueur, dont le fer, extrê-
mement acéré, n'a pas moins de 6 à 10 décimètres [24 à 30 pouces] :
ils saisissent avec adresse l'instant où l'animal , pour se porter en
avant, soulève sa nageoire antérieure gauche ; c'est sous cette partie
que la lance est plongée de manière à percer le cœur ; et les
hommes chargés de cette opération cruelle y sont tellement exercés,
qu'il leur arrive rarement de manquer leur coup. Le malheureux
amphibie tombe aussitôt, en perdant des flots de sang.
Quelque doux et quelque paisibles que soient habituellement
ces animaux, il est nécessaire toutefois d'épier avec la plus grande
attention leurs mouvemens lorsqu'on veut les frapper ; comme
s'ils pressentoient la fin qu'on leur prépare, ils réunissent toute leur
vigueur pour s'élancer contre leurs meurtriers. L'amiral Anson
perdit un de ses matelots , qui mourut peu de jours après avoir eu le
crâne fracassé par un Phoque en furie. Mais, en général, la défense
que ces amphibies peuvent opposer est bien foible : leur masse
énorme ne sert qu'à les embarrasser, et leurs dents n'ont de redou-
table que l'apparence. Vainement ils entrouvrent , comme par
instinct, une gueule monstrueuse, hérissée de crochets menaçans ;
ces armes , si terribles par elles-mêmes , sont mises en mouvement
par des leviers si lourds et si grossiers , que l'animal ne sauroit en
retirer à terre d'autre avantage que celui de l'effroi que leur pre-
mière vue peut inspirer.
G 2
j2 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Rarement les femelles des Phoques opposent la violence ; elles
ont reçu d'autres armes , mais plus impuissantes encore que celles
des mâles. A peine elles se voient attaquées , qu'elles cherchent à
fuir ; si la retraite leur est interdite , elles s'agitent avec violence ;
leur regard porte l'expression du désespoir ; elles fondent en larmes.
J'ai vu moi-même une de ces jeunes femelles en verser abondam-
ment , tandis qu'un de nos matelots , homme méchant et cruel ,
s'arnusoit, toutes les fois qu'elle vouloit entrouvrir la gueule, à
lui casser les dents avec le gros bout d'un des avirons de notre cha-
loupe : ce pauvre animal inspiroit la pitié ; toute sa gueule étoit
en sang, et les larmes lui ruisseloient des yeux. Steller, cet
habile observateur des Phoques de l'hémisphère Boréal , a fourni
des détails curieux sur les mêmes signes de douleur, que donnent
aussi les Ours marins [Oraria Ursina , N.J. Une femelle venoit
d'être battue par un mâle : « cette malheureuse » , dit Steller,
y> rampoit devant lui comme un ver; elle le baisoit [exosculabatur] ,
» et répandoit des larmes tellement abondantes , qu'elles couloient
3j comme d'un alambic sur sa poitrine , et l'inondoient. » (De Bestiis
mar'inïs , pag. 353^ *•
II est, dans les massacres dont nous venons de parler, une cir-
constance qui dément ce caractère de générosité par lequel les
Phoques à trompe se distinguent, et qui paroît sur-tout en oppo-
sition avec le principe qui tient ces animaux réunis en famille : c'est
la froide indifférence qu'ils affectent alors les uns pour les autres;
non-seulement , en effet, ils ne cherchent point à se défendre réci-
proquement , mais encore ceux qui survivent n'ont pas même l'air
de s'apercevoir de ce qui se passe autour d'eux.
Quand ils ne tombent pas immédiatement sous le coup qu'on
leur porte, mais qu'ils se sentent grièvement blessés; au. lieu de
0 Ailleurs, en parlant d'un mâle, Steller vulnera conlingit , vel post gravem illalam
ajoute: Simili more ut fœmellci , adeo largiter injuriam quant ulcisci nequit. Observavi Phocas
lacrymabat , ut lotum pectus ad pedes usque captas simili ratione lacryman. (STELLER,
lacrymis inundaret , quod et post gravia infikta op. cit. pag. 353.)
AUX TERRES AUSTRALES. 53
retourner à la mer, ils se traînent dans l'intérieur des terres, aussi
loin que leurs forces peuvent le leur permettre ; ils se couchent au
pied d'un arbre , et y restent jusqu'à la mort. Cette habitude sin-
gulière, que nous avons indiquée déjà en parlant des maladies du
Phoque à trompe , se reproduit dans le Lion marin du Nord
[Plioca jubata , Lin.J . Alors même qu'il vient d'être blessé mor-
tellement dans les flots, il en sort pour venir mourir sur le conti-
nent. (Steller, op. cit., pag. ffo.) Kracheninnikow a fait la
même observation sur les Phocacés du Kamschatka. (Voye^ son
Histoire du Kamschatka, tom. i.er , pag. 287-)
Quelque facile et quelque prompte que puisse paroître la manière
dont les pêcheurs Anglois tuent les Eléphans marins, elle n'est cepen-
dant pas la plus expéditive ni la plus simple ; les pêcheurs même
ne l'emploient que pour déterminer une effusion de sang qui doit
contribuer à rendre meilleure l'huile qu'ils préparent. En effet ,
ce qu'on auroit peine à croire, si les navigateurs n'en avoient répété
l'observation sur presque toutes les espèces de Phoques , sans en
excepter celle dont nous parlons , c'est qu'il suffit de quelques
coups , et parfois d'un seul coup de bâton appliqué fortement sur
le bout du museau de ces amphibies, pour les tuer à l'instant. Les
anciens connoissoient déjà cette fragilité de l'existence des Phoques.
Non hami pénétrant Phocas, saevique tridentes
In caput incutiunt , et circùm tempora puisant. ....
Nam subitâ pereunt capitis per vulnera morte.
O ppian us.
« La pêche de ces animaux », dit Frézier, « est très-facile;
» on en approche sans peine sur terre, et on les tue d'un seul
» coup sur le nez. » (Frézier, Voyage à la mer du Sud, fn-4.0 )
Pag-7fel7J-)
En voyant un matelot féroce, armé d'un lourd bâton, courir
quelquefois pour s'amuser au milieu de ces troupeaux marins ,
assommant autant de Phoques qu'il en frappe, et s'entourer en
54 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
peu de temps de leurs cadavres, on ne peut s'empêcher de gémir
sur l'espèce d'imprévoyance ou de cruauté de la nature, qui ne
semble avoir créé des êtres si puissans, si doux et si malheureux,
que pour les livrer en marâtre à tous les coups de leurs ennemis
C'est d'ailleurs un des phénomènes les plus singuliers de la physio-
logie animale, que cette espèce de foudroiement des Phoques par
un seul coup de bâton sur le museau.
En ouvrant l'estomac de ceux qu'on vient de tuer, on y trouve
ordinairement un grand nombre de becs de seiche, beaucoup de
fucus, de pierres ou de gravier; jamais on n'y aperçoit des débris de
poisson ou de tout autre animal osseux. Je dois observer ici que,
malgré l'assertion de quelques anciens voyageurs , il n'est pas vrai
que ces animaux paissent l'herbe du rivage , ou même broutent le
feuillage de certains arbres ; les pêcheurs Anglois m'ont assuré que
le fait étoit absolument controuvé, et nous n'avons nous-mêmes
jamais rien vu de pareil. Au surplus , les expériences directes de
Pages à ce sujet sont plus que suffisantes pour montrer toute l'invrai-
semblance de cette assertion. (Pages, Mémoire sur les Phoques.)
A l'égard des pierres qu'on a coutume de rencontrer dans l'es-
tomac du Phoque à trompe, cet animal a cela de commun avec
la plupart des Phocacés connus. Quelquefois même ces pierres
sont si nombreuses et si grosses, qu'on a peine à concevoir com-
ment les parois de l'estomac qui les contient ne sont pas déchirées
par leur pesanteur. UOtaria Cinerea , N. de l'île Decrès m'a offert
en ce genre une particularité remarquable ; trente-trois pierres de
diverses grosseurs étoient accumulées dans l'estomac d'une seule
Otarie. Forster avoit fait une observation non moins singulière ;
«Nous reconnûmes, dit- il, avec surprise, que les estomacs de
» plusieurs de ces animaux étoient remplis de dix ou douze pierres
>? rondes et pesantes , chacune de la grosseur des deux poings. »
( Forster, z.e Voyage de Cook, tom. vin, pag. j&. )
La faculté extraordinaire qu'ont les Phocacés de vivre presque
AUX TERRES AUSTRALES. 55
indifféremment au milieu de l'atmosphère ou dans le sein des eaux,
a fixé depuis long-temps l'attention des physiciens et des natura-
listes. Buffon avoit cru pouvoir en assigner la cause dans l'ou-
verture du trou de Botal, qui, suivant ce grand homme, persistoit
dans les animaux de cette famille, tandis qu'elle s'oblitère dans
les autres mammifères, aussitôt que la circulation pulmonaire a
remplacé celle du cordon ombilical. Tout le monde connoît cette
ingénieuse théorie de Buffon, et les expériences curieuses qu'il
fit sur divers fœtus pour l'appuyer ou pour la défendre. Malheu-
reusement le fait principal , s'il existe dans quelque espèce , est
bien loin d'être général ; et dès-lors la supposition du célèbre
naturaliste François devient insuffisante. En effet, M. de Labil-
lardière , Steller et plusieurs autres observateurs avoient déjà
constaté l'occlusion du trou de Botal dans diverses espèces de
Phoques, et je l'ai reconnue moi-même dans cinq espèces nou-
velles des mers du Sud.
Ce n'est pas sous le rapport de la qualité de leur chair, que
des chasses régulières ont été dirigées contre les Eléphans marins ;
elle est non-seulement fade, huileuse, indigeste et noire, mais
encore il est presque impossible de la retirer du milieu des
couches de graisse qui l'enveloppent. La langue seule fournit un
aliment assez bon : les pécheurs salent ces langues avec soin , et
les vendent au prix des meilleures salaisons. Nos matelots man-
geoient aussi le cœur; mais la chair m'en a paru très-serrée, très-
dure et très -indigeste. A l'égard du foie, qu'on recherche dans
plusieurs espèces de Phocacés, il paroît avoir, dans l'Éléphant marin,
quelque qualité nuisible ; car les pécheurs Anglois ayant voulu essayer
de s'en nourrir, ils éprouvèrent un assoupissement invincible , qui
dura plusieurs heures, et qui s'est renouvelé toutes les fois qu'ils ont
voulu goûter à ce perfide aliment.
La graisse fraîche du Phoque à trompe jouit aussi , parmi les
pécheurs , d'une grande réputation pour la guérison des plaies :
56 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
c'est à cette substance qu'ils attribuent la cicatrisation rapide des
blessures profondes que ces animaux se font entre eux, ou qu'ils
reçoivent de leurs ennemis. Les Anglois eux-mêmes n'emploient
pas d'autre moyen contre les coupures journalières et souvent
très-grandes qu'ils se font en dépouillant ces animaux, en dépeçant -
leur graisse, &c; et rien n'est comparable, disent-ils, à la promp-
titude avec laquelle ces coupures guérissent.
La peau du Phoque à trompe présente de plus grands avan-
tages que toutes les parties dont je viens de parler. Si , par la
nature de son poil, très-court et très-rude, elle se trouve exclue
de la classe des fourrures proprement dites , son épaisseur et
sa force la rendent très-recommandable pour d'autres ouvrages
domestiques : on l'emploie à couvrir de grandes et fortes malles ;
on l'estime sur-tout convenable pour les harnois des chevaux et
des voitures. Malheureusement celles des vieux individus, et dès-
lors les plus précieuses par leurs dimensions et par leur force, sont
les plus mauvaises , à cause des nombreuses et larges cicatrices dont
elles se trouvent couvertes.
Les petits avantages dont je viens de parler, entrent pour peu de
chose dans le but essentiel des établissemens Anglois sur ces rivages.
C'est à la graisse seule des Eléphans marins que les armateurs Bri-
tanniques en veulent ; elle est seule l'objet immédiat de leurs
entreprises et de leurs expéditions lointaines : elle le mérite bien
à tous égards , soit par son abondance , soit par la facilité de
sa préparation, soit enfin par la qualité de l'huile qu'elle fournit.
En effet , égal pour les dimensions à plusieurs grands cétacés , le
Phoque à trompe ne le leur cède nullement pour l'épaisseur de
la couche du lard qui l'enveloppe. Ans on n'a point exagéré ,
lorsqu'il a dit qu'elle étoit de plus d'un pied. Aussi la quantité
d'huile qu'un seul de ces animaux peut fournir, est -elle prodi-
gieuse. Les pêcheurs l'estiment, pour les plus gros individus, de
70Q à 750 kilogrammes, [ 14 à 1500 livres].
Aussitôt
AUX TERRES AUSTRALES. $J
Aussitôt que l'animal est tué , on le dépouille ; puis , avec de
larges tranchoirs bien acérés , on enlève la graisse par longues
bandes, à-peu-près comme cela se pratique pour le dépècement
de la Baleine : on coupe ensuite cette graisse en petits cubes, et on
la fait fondre à petit feu dans d'immenses chaudières dressées à cet
effet sur le rivage : lorsqu'elle a reçu le degré de cuisson jugé
nécessaire, on la coule dans des tonneaux. Toute cette opération
est si facile et si prompte, que les dix hommes établis sur l'île
King pouvoient aisément, par jour, faire 3000 livres d'huile, y
compris le temps de la chasse, du dépouillement, du dépècement
et du transport. Aussi toutes les futailles qu'on avoit remises à ces
hommes, étoient-elles pleines depuis long-temps lorsque nous
arrivâmes à l'île King, et le chef de cet établissement se plaignoit
de ce que ses armateurs ne lui fournissoient pas la vingtième partie
de celles qu'il auroit pu remplir.
La quantité de substance oléagineuse qu'on retire de chaque
Eléphant marin, est assez constamment proportionnée au volume
de l'animal , quels que soient d'ailleurs son sexe et son âge ; mais
elle est infiniment moindre dans tous les individus, à cette époque
singulière de la mise -bas et de la lactation, où. les mâles et les
femelles restent plusieurs semaines de suite sans prendre aucune
nourriture. Quant à la qualité, on n'observe aucune différence bien
sensible entre l'huile fournie par les jeunes ou par les vieux, par les
mâles ou par les femelles : chez tous elle est également bonne.
ROGGERS, ANSON, PERNETTY , FoRSTER , CoRÉAL, &C. ,
s'accordent à la vanter, et véritablement elle est encore au-dessus
des éloges qu'ils en ont faits. Préparée par les pêcheurs Anglois,
l'huile du Phoque à trompe est limpide, inodore, et ne contracte
point ce goût rance dont on ne sauroit jamais dépouiller l'huile
de baleine ou de poisson. Employée pour les alimens de quelque
nature qu'ils soient, elle ne leur communique aucune saveur désa-
gréable; elle fournit à la lampe une flamme extrêmement vive et
TOME 11. H
58 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
pure, sans faire de fumée, sans exhaler l'odeur infecte de la plupart
des huiles animales; enfin, elle dure plus que les autres produits
de même nature ; car la seizième partie d'une pinte suffit pour
entretenir une mèche ordinaire pendant douze heures. Ces détails
m'avoient été communiqués par les pêcheurs Anglois , et nous
avons pu nous-mêmes en reconnoître l'exactitude sur celle que leur
chef, le brave Cowper, nous força d'accepter à notre départ 3.
Toute cette huile est destinée pour l'Angleterre , où on l'emploie
à divers usages économiques, mais particulièrement dans les manu-
factures de drap , pour adoucir les laines ; elle s'y vend , nous
ont dit les pêcheurs, 6 shillings 6 pences [7 livres 16 sous] le
gallon \ Il paroît certain, d'après les observations de Mortimer,
que l'importation en Chine de cette substance scroit très-avan-
tageuse; et je ne doute nullement qu'elle ne devienne bientôt pour
les Anglois un nouvel et précieux objet d'échange.
Quoi qu'il en puisse être de ce dernier aperçu, la pêche des
Eléphans marins offre tant de facilité, elle exige si peu de capitaux,
elle assure des bénéfices si considérables, que tout a concouru,
depuis quelques années , à lui donner un développement rapide
dans les régions Australes. Déjà , sur l'île King et sur celles du
Nouvel-An, deux pêcheries sont en pleine activité; une troisième
existe à la terre de Kerguelen ; un quatrième établissement de ce
genre se trouve, m'a-t-on dit, sur la terre de Sandwich; d'autres
a « Nous gardâmes pour la friture l'huile quadrupedum adipi longe anteponenda, Prœter-
35 qu'on retire de ces animaux jeunes ( il quam en'nn qubd diutissime , etiam calidissimis
«parie des Eléphans marins ), et nous la diebus , conservari potest , nec rancoran aut
» trouvâmes aussi bonne que l'huile d'olive. » fœiorem ullum contraint. Excocta ita dulcis est
(Voy. de CorÉAL, tom. 1." , pag. 1S0.) etsapida, ut omne butyri desiderium excusserit ,
On peut appliquer à cette huile tout ce que sapore ferme ad oleum amygdalarum didchnn
Steller dit de celle de la Vache marine, accedit , iisdemque usibus omnibus quibus buty-
ou Mainate du Nord. Pinguedo crassa , gïan- rum , destinari potest. In lampade clarè absque
dulosa , consistens , candida : soli veto exposita fumo ac fcttore ardet. .( SThLLER, op. cit.
butyri mdiaiis instar flavescens : ut gratissimi pag. 328.)
odoris, ita et saporis est , adeo ut cum nulla b Cette mesure équivaut à-peu-près à quatre
mannonnn animalium conjundenda ; quin imo pintes, mesure de Paris.
AUX TERRES AUSTRALES. 59
viennent de se former à la terre des Etats *. Les Malouines ne
sont plus étrangères aux pêcheurs Angiois ; et de nouvelles
troupes de ces hommes actifs ne sauroient manquer de se fixer
bientôt sur l'île Juan-Fernandez , s'ils n'y sont pas prévenus par
les Espagnols.
Ainsi donc cette grande espèce de Phoques va se trouver attaquée
sur tous les points à -la -fois; elle va subir par- tout des pertes
effrayantes , et qui deviendront de plus en plus irréparables. Il ne
lui restera pas même la ressource qu'ont les Baleines, celle de
pouvoir, en se réfugiant au milieu des glaces des pôles, s'entourer,
contre l'homme, des horreurs de la nature. En effet, une douce
température est absolument nécessaire aux Phoques : la terre est
leur séjour habituel ; après avoir été le berceau de leur existence ,
elle devient le théâtre de leurs amours , elle reçoit leurs derniers
soupirs Avec de pareils besoins , comment pourroient-ils se sous-
traire à la poursuite de leur principal ennemi ! . . . Pour eux, plutôt
encore que pour les Baleines, doit se réaliser, sans doute, cette
éloquente prédiction de l'un de mes premiers et de mes plus
chers professeurs : « Cette grande espèce s'éteindra comme tant
33 d'autres; découverte dans ses retraites les plus cachées, atteinte
33 dans ses asiles les plus reculés, vaincue par la force irrésistible
33 de l'intelligence humaine , elle disparoîtra de dessus le globe : on
» ne verra plus que quelques restes de cette espèce gigantesque ;
33 ses débris deviendront une poussière que les vents disperseront
» Elle ne subsistera plus que dans le souvenir des hommes et dans
33 les tableaux du génie. 33 (Lacepède, Histoire naturelle des
Cétacés, j?ag. toi.)
Barrow, Nouveau Voyage en Afrique, Introduction.
H2
60 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Des Avantages que les Anglois retirent des Phoques des mers
Australes.
Ce n'est pas seulement par la singularité de l'organisation et
des habitudes, par le gigantesque des formes et l'énormité des
masses, que les Phoques des régions Australes méritent de fixer
l'attention: devenus, depuis quelques années, l'objet d'un double
commerce également précieux pour une grande nation rivale de la
nôtre , ces animaux commandent un intérêt plus réel et plus par-
ticulier. Sous ce dernier rapport aussi , je n'ai rien négligé
de ce qui peut compléter leur histoire; mais pour faire mieux
ressortir toute l'importance de ces nouvelles considérations , il est
indispensable d'établir quelques idées générales sur le commerce
de l'Europe avec la Chine : il s'en faut beaucoup , ainsi qu'on le
verra bientôt, que cette courte digression soit étrangère à notre
objet.
Ce commerce, qui successivement a passé des Portugais aux
Hollandois, et de ceux-ci aux Anglois, a pris, dans ces derniers
temps sur-tout , un développement si prodigieux , il s'exerce d'une
manière si particulière, qu'il devient de plus en plus impossible
d'en calculer les résultats ultérieurs sur l'état politique de l'Europe.
Ce ne sont plus quelques bâtimens qui s'y trouvent employés
aujourd'hui; ce sont des flottes de trente, quarante et même cin-
quante vaisseaux, presque tous d'un très-fort tonnage, armés
chacun de vingt, trente ou même quarante pièces de canon;
montés par de nombreux équipages , capables , en un mot , de
prêter le côté à des frégates et même à des vaisseaux de ligne a.
Les dernières affaires de l'Inde ont dû convaincre tous les esprits
de la haute importance, ou plutôt de l'énormité du commerce de
l'Europe avec la Chine : les observations de Lettsom, consignées
dans le précieux mémoire de M. Desfontaines sur le thé, le
3 Voye^ les dépêches de l'amiral Ll N o I S sur son combat contre la flotte de la Chine.
AUX TERRES AUSTRALES. 61
prouvent d'une manière non moins évidente. On y voit, en effet,
que la quantité de cette dernière substance, importée de Chine
en Europe depuis 1776 jusqu'en 1794* a été annuellement de
20, 25, 30 et même 36 millions de livres pesant : or, quel que
soit le prix auquel on veuille porter maintenant cette marchan-
dise , il n'en sera pas moins prodigieux. Qu'on y ajoute ensuite
la valeur de ces riches cargaisons des plus belles soies, dont nos
manufactures de gazes, de blondes, &c. ne sauroient se passer; de
toutes celles que, d'après le rapport fait au Gouvernement par
M. Verninac, préfet du Rhône, nous sommes forcés d'acheter
à grands frais de la compagnie Angloise pour l'usage de nos
fabriques de Lyon ; qu'on y ajoute encore toute la valeur de ces
nankins également inimitables, soit pour la qualité du tissu, soit
pour celle de la teinture; et l'on conviendra sans doute que, sans
parler des vernis, du camphre, de l'encre, de la porcelaine, des
étoffes de soie, de l'ambre, du musc, des drogues médicinales, et
de quelques autres objets de moindre valeur, le commerce de
la Chine est le plus considérable qui se soit jamais fait avec un
seul pays.
Par malheur l'inconvénient qu'il porte avec lui est tellement
grave, que si l'Europe ne parvient pas à y remédier, elle sera con-
trainte peut-être de renoncer à ses rapports avec, la Chine, faute des
moyens nécessaires pour les entretenir. Ce dernier empire , en effet ,
avec une surface presque égale, en y comprenant la Tartane Chi-
noise , aux deux tiers de l'Europe, avec une population de 70 à
80 millions dhabitans3, réunit sur son sol excessivement varié,
tous les objets nécessaires à ses besoins. Un orgueil national
extrême , concourant d'ailleurs avec la religion et les lois à con-
sacrer le mépris pour les nations étrangères, il en résulte que la voie
1 Caréri porte la population de l'Empire comprendre dans ce nombre exorbitant la po-
Chinois à 300 millions : PiNKERTON va plus pulation de la Tartarie Chinoise et du Tibet,
loin encore ; il compte jusqu'à 333 millions Tous ces calculs paraissent exagérés, pour ne
d'habitans en-deçà delà grande muraille, sans pas dire absurdes.
6i VOYAGE DE DÉCOUVERTES
des échanges, cette base essentielle du commerce des peuples,
est presque entièrement nulle avec les Chinois. Des étoffés gros-
sières de coton , du poivre , du sandal , du câlin , du riz , des
tripans, de l'opium, des dents d'éléphant, de la cire, sont à-peu-
près les seuls produits que l'Inde et les Moluques fournissent à la
Chine ; et ces objets, à l'exception de l'opium et du sandal , sont
généralement de peu de valeur. D'Europe, on y transporte quelques
draps, de l'azur, de l'alun, du soufre, de l'étain, du corail, et un
petit nombre d'autres articles de moindre importance. Tous ces
objets réunis équivalent à peine à la douzième partie du prix d'achat
des marchandises embarquées sur les vaisseaux Européens ; le reste
se paie exclusivement en numéraire , et les négocians les plus ins-
truits dans ce genre de commerce, estiment de 4° à 50 millions,
au moins , le tribut d'argent que l'Europe et l'Amérique versent
chaque année en Chine. Qu'on calcule maintenant la progression
de ce commerce depuis trente ans, et l'on sentira que si les pro-
duits des mines du Brésil et du Pérou venoient à changer de direc-
tion, le commerce de l'Europe avec la Chine seroit bientôt anéanti.
Le Gouvernement Anglois, plus que ses foibles rivaux les Amé-
ricains a et les Danois, a dû sentir combien les bases sur lesquelles
repose le commerce de la Chine , sont ruineuses : il n'a rien
négligé pour le ramener au principe général des échanges ; et s'il
n'a pas complètement encore atteint à son but , du moins il a su
se procurer de puissans palliatifs contre un si grand mal.
Les objets d'échange pouvoient être tirés de l'Europe elle-même
a Négocians habiles, navigateurs économes leur concurrence Déjà les plaintes des
et courageux, les Américains, depuis quelques armateurs Britanniques se sont élevées à cet
années, sont devenus des rivaux incommodes égard ; déjà des moyens ont été proposés au
pour les Anglois. En partageant avec ces der- Gouvernement pour exclure les Américains
niers le bénéfice du commerce des fourrures à des mers du Sud , et ruiner ainsi leur com-
la côte N. O. d'Amérique, et le bénéfice plus merce à Cantoung Dans le tableau
considérable encoredes pêches du grand Océan général des colonies Angloises aux terres Aus-
Austral, ils sont parvenus à multiplier leurs traies, nous insisterons plus en détail sur cet
relations avec la Chine, et à faire redouter objet intéressant.
AUX TERRES AUSTRALES. 63
ou des autres parties du monde. C'est pour les premiers que
l'expédition du lord Macartney fut spécialement résolue. Sous
prétexte des présens à faire , les vaisseaux le Lion et l'Indostan
furent encombrés de tout ce que nos climats pouvoient offrir de
plus précieux et de plus parfait en produits du sol , des arts et des
manufactures. On fit naître avec adresse de fréquentes occasions
d'étaler ces objets aux yeux des Chinois : soins inutiles ! Macartney
lui-même est forcé d'en convenir ; il ne put inspirer à la nation , à
la cour, le goût d'aucune des choses qu'il avoit apportées dans ses
navires.
Pour ce qui concerne les productions étrangères , l'Angleterre
vient d'obtenir des succès plus importans. En effet, les fourrures
ont été de tout temps d'un grand prix à la Chine. Après le Canada,
si malheureusement perdu pour la France, la côte N. O. de l'Amé-
rique donne les pelleteries les plus belles et les plus faciles à obtenir.
A la faveur de leurs foibles établissemens sur ces rivages, les Espa-
gnols en avoient fait long -temps le principal commerce, sans y
donner cependant toute l'extension dont il est susceptible. Sous
des prétextes frivoles , l'Angleterre arme tout -à- coup, en 1790,
une des plus belles escadres, dit Vancouver lui-même, qu'on eût
encore vues dans ses ports ; et profitant de la terreur et de la foi-
blesse du Gouvernement Espagnol pris au dépourvu, elle le force
à lui livrer le port de Cox, celui de Nootka - Sound , devenu le
principal entrepôt du commerce des fourrures, et à reconnoître,
en faveur de la Grande-Bretagne , le droit illimité de trafiquer tout
le long du reste de la côte d'Amérique au Nord de Nootka.
Dans le même temps, l'Angleterre établissait à la Nouvelle-Hol-
lande des colonies, qui, sous un rapport semblable, lui garantis-
soient des avantages plus précieux encore. Tous les voyageurs, en
effet, avoient successivement parlé de l'énorme aflluence des Pho-
cacés et des Cétacés vers les régions Australes. Les fourrures des
Phoques, sans être comparables aux pelleteries de la côte N. O. et
64 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
du Canada, n'en étoient pas moins à la Chine d'un débit très-avan-
tageux , et la facilité de les obtenir devoit suffisamment compenser
l'infériorité de leur valeur. Les espérances du Gouvernement Anglois
n'ont point été trompées. Chaque jour ce commerce prend un
développement plus rapide, et les profits en deviennent, pour ainsi
dire, incalculables. Eh ! comment pourroit-il n'en être pas ainsi d'une
spéculation peu dispendieuse , si facile et si prompte à réaliser î
« A midi, je descendis à terre avec quarante hommes » , dit Coréal,
«nous entourâmes les Loups marins, et en une demi-heure nous
» en tuâmes quatre cents. » (Voy. de Coréal, tom. il, pag. 1S0.)
« Pendant les huit jours que nous restâmes dans la rade de Vla-
» ming » , dit Mortimer , ce nous tuâmes douze cents Phoques ,
^ dont nous emportâmes les peaux après les avoir fait sécher au
yy soleil ; et si nous eussions pu donner quelques jours de plus à
y> cette chasse, nous en aurions tué sans peine plusieurs milliers3. »
Or, ces fourrures , dont on peut se procurer si facilement des
milliers en quelques jours, se vendent à la Chine de 2 piastres et
demie à 3 piastres, c'est-à-dire, de 12 à 16 francs la pièce, et les
cargaisons en sont d'un débit certain et rapide. Les Chinois en
paient la valeur avec du numéraire , qui est employé à l'acqui-
sition des marchandises de retour. Par cette sorte d'échange , qui
devient chaque jour plus considérable, l'Angleterre est parvenue
du moins à diminuer de beaucoup , pour son propre compte , la
proportion des espèces qu'elle étoit obligée de laisser annuel-
lement à la Chine15. Sous ce rapport, la Nouvelle -Hollande est
? Tous les endroits étoient également bons quantité , qu'on en voit souvent tous les
pour chasser les Veaux marins , car toute ïa ro<?hers couverts. ( Frézier, Voy. à la mer
côte en étoit couverte. ( Cook , 2.c Voy. , du Sud, pag. 74. )
tom. vin, pag. sj. ) b Avant la guerre précédente avec I'Es-
Toutes les îles voisines delà terre des Etats pagne, l'Angleterre étoit parvenue à retirer
sont remplies de Lions de mer, d'Ours de de la compagnie des Philippines, en échange
r»ier, &c. (Cook, 2.« Voy., tom. VIII, des marchandises de l'Europe et de l'Inde
pag. 6i.) qu'elle fournissoit à cette compagnie, une
Les Loups marins s'y trouvent en si grande portion de l'argent nécessaire au commerce
devenue
AUX TERRES AUSTRALES. 6$
devenue pour elle de la plus haute importance ; et son acte de
prise de possession de tout l'Océan Austral , qui paroît d'abord
illusoire, est, en effet, un chef-d'œuvre de politique. A la faveur de
ce titre solennellement proclamé par-tout, la Grande-Bretagne
peut écarter à son gré toutes les nations Européennes de ce vaste
et précieux théâtre de ses pêches. Nous en avons rapporté dans
le chapitre précédent une preuve aussi triste qu'évidente.
Tandis qu'avec les fourrures du Nord de l'Amérique, réunies à
celles des régions Australes , l'Angleterre va solder à Canton une
partie des marchandises qu'elle en tire, et qu'elle doit nous revendre
à haut prix, la chasse de quelques autres espèces d'animaux marins
lui procure en Europe des bénéfices plus directs encore et non
moins importans. Peu satisfaite d'exploiter presque exclusivement
aujourd'hui la pêche du Cachalot et de la Baleine au Nord, elle
vient d'envahir cette même branche de commerce dans l'hémis-
phère Austral. Je reviendrai ailleurs sur ces pêches également
avantageuses du détroit de Magellan, de la côte de Natal, de
la terre de Kerguelen , de la terre de Sandwich , et sur-tout de
la Nouvelle-Zéelande ; je dois me borner, en ce moment, aux
avantages du même genre que la nation Britannique retire des
Phoques.
Indépendamment du Phoque à trompe, il en est deux autres
espèces qui ne fournissent pas une moindre quantité d'huile : c'est
le Lion marin proprement dit [Otaria Leonina, N.] , qui se trouve
Britannique avecla Chine. Dans ces dei> Chinois; Ceylan, Amboine et Banda leur
niers temps, les Anglois avoient obtenu des assuraient le monopole exclusif des plus riches
avantages encore plus précieux : maîtres de la épiceries ; et par leur domination dans l'Inde
presqu'île de l'Inde, du cap de Bonne-Espé- et dans le golfe Persique, ils faisoient presque
rance et de la côte de Natal, ils l'étoient aussi exclusivement la vente de l'opium.. . . Ainsi,
du commerce de l'ivoire ; la conquête des îles l'univers entier étoit mis à contribution , pour
de Timor et de Solor leur avoit livré d'im- donner au commerce de l'Angleterre avecla
menses forêts de bots de s'andal et beaucoup Chine ce développement prodigieux qu'il a
de cire ; Ternate leur fournissoit des cargai- reçu dans ces derniers temps.. . .
sons inépuisables du poivre le plus estimé des
TOME II, I
66 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
sur la plupart des îles Australes , et le grand Phoque des îles
S.1 -Pierre et S.1 -Paul d'Amsterdam [Phoca Resima , N.] , dont
Macartney, Cox et Mortimer nous ont successivement donné
l'intéressante histoire. Ces trois espèces de Phocacés , les plus
grandes que nous connoissions jusqu'à ce jour, ne peuvent à la
vérité servir, par leur fourrure , les projets de l'Angleterre ; mais la
qualité de l'huile qu'on en retire , la facilité de sa préparation ,
l'énorme quantité que chacun de ces animaux en fournit , &c. ,
tout concourt à leur donner une importance non moins grande
qu'aux espèces à fourrures plus belles. La pêche de ces derniers
amphibies offrira bien plus d'avantages encore, -s'il est vrai, comme
l'assure Mortimer, qu'elle puisse devenir en Chine un nouvel objet
d'échange; mais, en attendant, l'importation de cette huile en
Europe procure aux armateurs Anglois des bénéfices d'autant plus
considérables , qu'ils peuvent la fournir à des prix beaucoup moindres
que les armateurs des autres nations, qui se trouvent réduits à glaner
au milieu des régions épuisées du Nord. Ainsi donc, tout tend à
concentrer de plus en plus ces pêches lointaines et lucratives entre
les mains de l'Angleterre. Un intérêt plus puissant encore que celui
du gain lui commande cette politique et ces efforts. « En effet » ,
dit avec raison M. de Fleurieu, « chez nos rivaux, on compte
y> pour beaucoup , on cqmpte pour tout de donner la plus grande
» activité au commerce et à la marine qui l'alimente , et toute l'ex-
» tension possible à la navigation, et sur- tout à la grande navi-
» gation où s'élève cette innombrable pépinière de matelots, qui,
» endurcis de longue main à la fatigue et aux dangers, et versés
» ensuite sur les vaisseaux de l'Etat , ces citadelles mouvantes de
» la Grande-Bretagne, assurent à-Ia-fois son indépendance et
» sa domination. » (Fleurieu, Voyage de Marchand, tome n,
page (fjj.)
AUX TERRES AUSTRALES. 6j
CHAPITRE XXIV.
Retour à la Terre Napoléon : Ile Décris.
[Du 2.J Décembre 1802 au i.cr Février 1803.]
Quelque importans qu'eussent été nos premiers travaux à la
terre Napoléon, ils n'embrassoient cependant pas tous les détails de
cette terre immense; la saison trop avancée, la grandeur de notre
navire , ia fréquence des orages et les vents contraires ne nous
avoient pas permis de compléter la reconnoissance de l'île Decrès
et des deux golfes qui sont à l'opposite. Ce fut vers ce point
intéressant de la Nouvelle-Hollande que nous limes route, après
avoir opéré notre jonction avec le Casuarina , dans la matinée du
27 décembre, ainsi que je l'ai dit ailleurs.
L'atmosphère étoit chargée de brumes épaisses , et les vents
étant peu favorables, nous eûmes beaucoup de peine à doubler
l'île King par le Sud. Dans la matinée du 28, le Casuarina faillit pi. 1 /«, n.° 14.
se perdre contre deux rochers d'une grande élévation , mais qui
se trouvoient tellement enveloppés de vapeurs, qu'on ne put les
apercevoir qu'au moment où il n'étoit plus possible de les fuir :
un canal, large à peine de 200 toises, séparoit ces roches formi-
dables; il fallut s'y jeter : heureusement il étoit profond, et notre
conserve put échapper au désastre qui la menaçoit. A cette époque,
le baromètre se soutenoit de 281, 21 à 28p 31 , et le thermomètre
ne s'élevoit guère au-dessus de 1 z° , bien que nous fussions alors
dans une saison correspondante à la fin du mois de juin de nos
climats.
Du 29 au 31 décembre, l'humidité continua, et ce dernier
jour fut marqué par une de ces illusions d'optique dont l'histoire
des voyages offre plusieurs exemples. Une immense écharpe de
vapeurs, fixée à l'horizon, présentoit si parfaitement l'apparence
I 2
68 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
d'une terre, que tout le monde à bord des deux navires y fut
trompé. De toute part on croyoit distinguer les caps, les pitons
et les enfoncemens divers qui constituent un grand système de
côtes ; mais après avoir couru pendant plusieurs heures vers ces
rivages fantastiques, nous reconnûmes notre erreur, et nous nous
empressâmes de reprendre la route que nous avions si mal à propos
changée.
Le 2 janvier 1803, nous eûmes connoissance des terres qui
pj. 1 Us, n.° 9. forment l'extrémité la plus orientale de l'île Decrès. Cette île est ,
de toutes celles qui se rattachent au système de la Nouvelle-Hol-
lande, la plus grande qui soit connue : elle a près de 100 milles de
longueur de l'Est à l'Ouest, sur une largeur de 30 milles environ
du Nord au Sud, et sa circonférence n'a pas moins de 300 milles ;
elle s'étend de 350 32' à 360 f de latitude Sud, et de 134° i<4'
pu. à 1350 50' de longitude à l'Est du méridien de Paris. Toute sa
côte méridionale est exposée, sans abri, aux flots impétueux du
pi. ibh, n.°8. grand Océan Austral; le golfe Joséphine lui correspond vers le
Nord, et le détroit de Colbert, à l'Est, la sépare de la presqu'île
Fleurieu; à l'Ouest, la grande presqu'île Cambacérés lui est oppo-
sée , et le détroit de Lacepède présente sur ce point son magni-
fique canal.
pi. 1 Ms, n.° 9. Toute la côte septentrionale de cette île ayant été déjà recon-
nue dans notre précédente campagne à la terre Napoléon, nous
vînmes attaquer d'abord le cap Sané, le plus oriental de l'île, et
commençâmes, aussitôt après, nos opérations à la côte Sud. Vingt
milles environ à l'Ouest du cap Sané, se présente une baie très-
large , mais peu profonde et peu sûre , que nous nommâmes Baie
d'Estrées; le cap Linoïs en forme la pointe Australe.
Le 3 à midi, nous nous trouvions déjà par le travers du cap-
Sud de l'île Decrès; il fut appelé Cap Ganiheaume : deux petits îlots,
tout cernés de récifs, en sont à peu de distance et dans le S. S. E.
La baie Vivonne, que nous découvrîmes ensuite, a quatre ou cinq
AUX TERRES AUSTRALES. 69
lieues d'ouverture ; mais, comme la précédente, elle est peu pro-
fonde, et ne sauroit fournir aucun abri contre les vents impétueux
qui dominent dans ces régions. A cinq ou six milles au large de
cette baie, et vers sa pointe occidentale, on aperçoit une grosse
chaîne de récifs , que nous rangeâmes à très-peu de distance.
Du cap Kersaint, qui termine à l'Ouest la baie Vivonne, jusqu'à
la hauteur du cap du Conëdic , dans une étendue de plus de trente
milles, l'île Decrès court à-peu-près Est et Ouest, sans offrir aucun
détail remarquable. La mer brise avec violence le long de cette
côte, et l'on observe çà et là des récifs qui paroissent très-rappro-
chés du rivage : cependant un de ces récifs , qui gît par le travers
d'un petit cap que nous avons nommé Cap Bongner , s'avance à
plus de trois lieues au large, et présente un danger d'autant plus
à craindre, qu'il se trouve plus à fleur d'eau. Le cap du Couëdic lui-
même est défendu par une double chaîne de brisans , et les îlots du
Casiiarina sont pareillement environnés de récifs, La baie Maapertiiïs ',
comprise entre le cap du Couëdic et le cap Bedout , offre la même
configuration que les précédentes , et ne mérite pas plus d'intérêt
qu'elles.
Au-delà du cap Bedout, qui forme la pointe la plus occiden-
tale de l'île, on découvre une ravine profonde, qui paroît servir
de lit à quelque torrent : nous la nommâmes Ravine des Casoars , du PI- llt> % î (H-
grand nombre des animaux de ce genre qui existent sur l'île Decrès. pi.xxxvi, xli.
Le 4 au matin, nous doublâmes le cap N. O., que nous consa-
crâmes sous le nom de Cap Borda: de ce point, nous vîmes la pi. m , H- i (g)-
côte se diriger vers l'Est, en présentant plusieurs caps peu saillans,
qui reçurent les noms de Cap Forbin, Cap Prony , Cap Cassini , Cap
d Estaing et Cap Vendôme ; ce dernier forme à-la-fois l'extrémité
Nord de l'île et la pointe occidentale d'une grande baie que nous
nommâmes Baie Bougainvi/le , en l'honneur du respectable doyen
dçs navigateurs François : nous y mouillâmes le 6 janvier au matin.
Cette baie, située vers la pointe N. E. de l'île Decrès, est le pu/», n.«9.
70 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
plus considérable de tous les enfoncemens que présente l'île ;
elle en est aussi le plus important sous tous les rapports ; sa
situation Ja met à l'abri des vents du S. O. , et son étendue la
rend propre à recevoir des flottes nombreuses ; elle a plus de 20
milles d'ouverture , sur une profondeur de 8 à 10 milles ; le
brassiage y varie de 9 a 12 brasses, et le fond est par- tout d'un
sable vaseux, mêlé d'herbage, et d'une très-bonne tenue. Dans la
partie occidentale de cette baie, se trouvent deux anses renjar-
quables : l'une, très -étroite et plus profonde, fut appelée Anse
des Hauts-fonds , à cause de ceux qui l'obstruent; l'autre, plus large
et plus libre, servoit particulièrement d'asile à des troupeaux nom-
breux d'animaux amphibies ; nous la nommâmes Anse des Phoques.
Une espèce de gros cap très-saillant (cap des Kanguroos ) occupe
le milieu de la baie, et sépare cette dernière anse d'un petit port
extrêmement irrégulier, presque par- tout obstrué de bancs de
sable , mais dont les eaux paisibles nourrissent d'innombrables
légions de Pélicans : nous lui avons donné le nom de Port Daché.
Le cap Delambre termine à l'Est la baie Bougainville. Deux
milles environ au-delà de ce dernier cap, se trouve la petite Anse
des Sources, qui mérite une mention particulière, parce que c'est
ie seul point de l'île sur lequel nous ayons pu nous procurer
quelque eau douce. Plus loin est la baie du Gnai-Trouin , de .3 ou
4 milles d'ouverture et d'une profondeur à-peu-près égale , dans
l'intérieur de laquelle nous avions déjà mouillé l'année précédente.
A ce dernier point, la côte, en s'inclinant vers le S. S. E. , va
rejoindre le cap Sané, dont nous avons parlé d'abord. De cette
configuration compliquée de la partie orientale de l'île Decrès,
il résulte que tout l'espace compris entre le port Daché et ce
dernier cap , forme une presqu'île de 2 5 milles de long , sur une
lieue de large dans la partie la plus étroite, et que nous avons
nommée Presqu'île de la Galissonnière , en mémoire du vainqueur
de l'amiral Bing,
AUX TERRES AUSTRALES. 71
Je viens d'esquisser rapidement le tableau géographique de l'île
Decrès; l'histoire physique et météorologique de cette grande île
va maintenant nous occuper.
C'est un bien singulier phénomène que ce caractère de mono-
tonie, de stérilité, si généralement empreint sur les diverses parties
de la Nouvelle-Hollande, et sur les îles nombreuses qui s'y rat-
tachent ; un tel phénomène devient plus inconcevable encore par
ie contraste qui existe entre ce vaste continent et les terres voi-
sines. Ainsi, vers le N. O. nous avions vu les îles fertiles de l'ar-
chipel de Timor offrir à nos regards étonnés leurs hautes montagnes,
leurs rivières , leurs ruisseaux nombreux et leurs forêts profondes ,
lorsqu'à peine quarante-huit heures s'étoient écoulées depuis notre
départ des côtes noyées, arides et nues de la terre de Witt; ainsi,
vers le Sud , nous avions admiré les puissans végétaux de la terre
de Diémen et les monts sourcilleux qui s'élèvent sur toute la
surface de cette terre : plus récemment encore, nous avons célébré
la fraîcheur de l'île King et sa fécondité. ... La scène change ;
nous touchons aux rivages de la Nouvelle-Hollande ; et pour
chaque point de nos observations, il faudra désormais reproduire
ces sombres tableaux, qui tant de fois ont déjà fatigué l'esprit du
lecteur, comme ils étonnent le philosophe, comme ils affligent le
navigateur.
L'île Decrès ne présente , en effet , malgré sa grande étendue ,
aucune espèce de montagnes proprement dites ; la charpente entière
du pays se compose de collines plus ou moins élevées, mais dont
les sommets sont presque par-tout réguliers et uniformes. Tout le
long de la côte méridionale, ces collines se développent sur un seul
plan de 2 à 300 pieds de hauteur perpendiculaire. Les pentes en
sont tellement unies, que dans leur partie supérieure elles paroissent
glissantes; mais au bord de la mer, ces mêmes collines sont taillées
à pic, et s'élèvent presque par -tout comme un rempart. Leurs
couleurs sont tristes et sauvages ; elles varient du gris au brun ;
Jï VOYAGE DE DÉCOUVERTES
ou même au noirâtre; les espaces moins rembrunis sont d'un
jaune d'ocre plus ou moins sale.
pj. m^fig. j (h). Du cap Bedout jusqu'à la ravine des Casoars, les terres n'offrent
qu'un seul plan de collines parfaitement semblables à celles de la
partie Sud, mais plus hautes; et bien qu'elles soient dépourvues
de toute espèce d'arbres , on y distingue pourtant çà et là quelques
traces de verdure. A travers cette chaîne , la ravine des Casoars
laisse apercevoir, dans l'intérieur, d'autres collines dont quelques
parties sont boisées. La côte du Nord est aride et nue comme
celle du Sud, et se montre par- tout avec une constitution ana-
logue,
pi. îiis, n.° j, Les rivages de la baie Bougainville sont formés eux-mêmes
de collines peu élevées ; mais la verdure qui les couvre et les
forêts dont les sommités se montrent sur divers points, donnent
à cette partie de l'île un aspect plus riant et plus agréable.
Telle paroît , aux yeux du navigateur qui la circonscrit dans sa
route, la plus grande île de la Nouvelle-Hollande : cependant, le
tableau que je viens de tracer, rigoureusement exact pour toutes les
côtes de cette île , seroit devenu , sans doute , plus intéressant et
plus varié , s'il nous eut été possible de pénétrer dans l'intérieur
du pays , pour en observer la constitution physique et les pro-
ductions diverses.
Dépourvue de montagnes , étrangère à cette végétation active
qui développe l'humidité de la terre et l'entretient , l'île Decrès
nous a paru presque entièrement manquer d'eau douce ; il est vrai
que nous nous trouvions alors dans la saison la plus chaude de
l'année : nous parvînmes cependant , en creusant quelques trous
dans la petite anse des Sources, à nous procurer une quantité d'eau
suffisante pour notre consommation journalière.
Ce n'est pas seulement le long des rivages que l'île Decrès , à
l'époque dont je parle , étoit privée d'eau douce ; il est une particu-
larité de l'histoire des animaux qui la peuplent, qui sembleroit
annoncer
AUX TERRES AUSTRALES. 73
annoncer que cette disette étoit alors, sinon absolue, du moins
bien générale dans l'intérieur du pays. En effet, aussitôt que la
chaleur du jour commençoit à se calmer, on voyoit accourir du
fond des bois de grandes troupes de Kanguroos et de Casoars ,
qui ailoient demander à l'océan une boisson que la terre leur
refusoit sans doute.
Cette rareté des eaux, le peu d'élévation du sol, la foiblesse
générale de la végétation , concourant , sur ces rivages , à rendre
plus vive la chaleur de l'atmosphère , il n'est pas étonnant que le
terme moyen de nos observations thermométriques ait été , pour
midi, de i8°,7. Le 20, le 25, le 27, le 29 et le 30 janvier furent
sur -tout des journées très- chaudes ; le mercure, à l'ombre et à
deux heures de l'après-midi, s'éleva sur l'île jusqu'à 27°,^ ; les vents
de terre , c'est-à-dire, ceux du N. E., du N. N. E. , de l'E. N. E. ,
dominoient alors , et nous pûmes nous convaincre qu'ils parti-
cipoient de la nature des vents brûlans qui désolent l'intérieur de
la Nouvelle-Hollande.
L'atmosphère, sur les côtes arides et déprimées de l'île Decrès,
s'est montrée presque toujours d'une sérénité parfaite : à peine,
dans l'espace de vingt-huit jours, avons-nous eu quelques instans
d'une pluie légère ; et le 15 janvier, un foible orage qui nous arri-
voit de l'Ouest , fut dissipé aussitôt pour ainsi dire qu'il eut touché
les rivages de l'île. La marche de l'hygromètre fut conforme à l'état
de l'atmosphère , et les variations de cet instrument , comprises
entre 68 et 94°, nous donnèrent pour terme moyen 82°,o5 :
mais de tous les résultats que nous obtînmes en ce genre , le
plus précieux, sans doute, fut la marche rapide de l'aiguille vers
la sécheresse, au moment où les vents du N. E. souffloient avec
force dans l'après-midi du 29 : de 94 elle rétrograda jusqu'à 68°.
De ces faits remarquables , et des observations analogues que
nous aurons à rapporter dans le chapitre xxv, nous pouvons donc
déduire la conséquence suivante :
tome n. K
74 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
« Les vents qui traversent la Nouvelle-Hollande du N. E. au
» S. O., du N. N. E. au S. S. O., et de i'E. N. E. à l'O. S. O.,
» sont, pour la terre Napoléon, des vents chauds et secs. »
Que si l'on cherche maintenant à comparer ces résultats de nos
recherches météorologiques sur l'île Decrès avec ceux du même
genre que nous avons obtenus à l'île King, on trouve que le ther-
momètre s'est élevé de i ib,5 plus haut sur la première de ces îles
que sur la dernière ; que le terme moyen de la chaleur, qui n'avoit
été que de i4° dans la haie des Eléphans, est de i8°,y pour l'île
Decrès; et que celui de l'humidité est, à ce dernier point, de
i8°,28 moindre que sur l'île King. Sans doute de telles différences
ne sauroient dépendre de la position de deux endroits si voisins;
mais on en trouve la cause réelle dans la constitution opposée
des deux îles que je compare. Ainsi , tout s'enchaîne dans l'ob-
servation des phénomènes de la nature : la connoissance de l'état
physique du sol éclaire ici l'histoire météorologique de l'île, et
toutes les deux ensemble vont prêter d'utiles secours au natu-
raliste.
Les produits minéraux de l'île Decrès, moins variés que ceux
de l'île King, offrent plus d'intérêt que ces derniers ; ils se com-
posent essentiellement de diverses espèces de schistes primitifs,
entre les couches desquels se trouvent quelques veines de quartz
opaque, le plus ordinairement blanchâtre, et quelquefois rougeâtrè.
pi. i lus , n.° <). Toute la partie occidentale de la baie Bougainville est princi-
palement composée d'un grès ferrugineux rouge et très-dur : c'est
à cette roche singulière que le cap des Kanguroos, celui du Géo-
graphe , le cap Rouge et le cap Vendôme doivent la teinte rou-
geâtrè et sombre qui les fait distinguer au loin.
Deux autres espèces de grès existent encore sur l'île Decrès :
l'une, primitive, quartzeuse et très - compacte , forme des parties
de côtes assez étendues; l'autre, secondaire, calcaire et moins dure,
joue dans l'histoire géologique du sol un rôle sinon plus important,
AUX TERRES AUSTRALES. 75
au moins plus singulier que la première espèce. C'est au milieu de
cette roche que sont enfouis des arbres, on pourrait dire même
des portions entières de forets pétrifiées. ... En plusieurs endroits
où les dunes sont taillées à pic, on distingue parfaitement les
troncs de ces arbres; on peut en suivre les plus petits détails; on
voit leurs rameaux, également pétrifiés, s'enfoncer et se perdre
dans la gangue commune : il n'est pas jusqu'aux plantes parasites
et grimpantes , qu'on ne retrouve dans le même état de pétri-
fication, et serpentant autour des arbres dont il s'agit. Sur quelques
points, les dunes gréeuses se sont éboulées; les décombres en ont
été successivement entraînés par les eaux, dispersés par les vents :
le sol s'est aplani , et présente des surfaces plus ou moins égales et
quelquefois très - étendues. Là se montrent , d'une manière plus
remarquable encore, les pétrifications singulières que je décris.
Coupés naturellement au niveau du sol, les troncs des arbres for-
ment comme de larges mosaïques : en examinant ces troncs avec
beaucoup de soin, on y reconnoît encore les diverses couches du
tissu ligneux L'esprit étonné s'arrête sur un si grand phéno-
mène , et cherche à découvrir dans la nature le principe et les agens
d'une telle métamorphose Nous dirons, dans le chapitre xxvu,
quels paraissent être ces agens ; contentons-nous ici d'avoir exposé
les faits.
Sur plusieurs points d^ la baie Bougainville , on rencontre
deux espèces de pierres calcaires : l'une, d'un grain plus serré, d'un
tissu plus homogène, se rapproche de la nature des grès; l'autre
ressemble davantage aux substances crétacées. Ces pierres calcaires
sont ordinairement superposées aux roches schisteuses, ainsi qu'aux
grès primitifs : on les observe à plus de 50 ou 60 pieds au-dessus
du niveau de la mer, et à cette élévation elles contiennent une
grande quantité de détritus et de débris de coquilles pétrifiées.
Le sable du rivage est très-fin , de nature quartzeuse , mélangé
d'environ une cinquième partie de terre calcaire fortement atténuée.
K 2
j6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Ce sable, repoussé du bord de la mer par les vents et par les eaux ,
s'élève, sur une grande partie du rivage, en dunes de 60 à 80 pieds
de hauteur. Je reviendrai, dans un des chapitres suivans, sur ce
sable, sur ces dunes, et nous verrons leur histoire se rattacher
d'une manière intéressante à celle des pétrifications.
Dans le fond de la grande baie qui nous occupe, on rencontre des
forets qui paroissent se prolonger assez loin vers l'intérieur du pays,
et qui se composent, comme toutes celles de ces régions lointaines,
de diverses espèces d'Eucalyptus, de Banksia, de Phébalium, de
Mimosa, de Casuarina, de Métrosidéros, de Leptospermes, deSty-
phélia, deConchium, deDiosma, d'Hakéa, d'Embothrium, &c. &c.
Parmi ces arbres, et sur-tout parmi les plus gros , il en est un grand
nombre qui sont si complètement gâtés à l'intérieur, qu'ils ne sau-
roient être employés à aucune sorte d'usage ; cette altération
m'a paru généralement dépendre de la maigreur du sol, qui ne
fournit point à ces végétaux une quantité suffisante de sucs nutri-
tifs, lorsque, parvenus à de fortes dimensions, ils exigent plus
d'humidité .pour leur entretien. Que dirai-je de l'inutilité des forêts
de l'île sous le rapport de la nourriture de l'homme et des
animaux ! Elles partagent ce triste caractère avec toutes celles de
la Nouvelle-Hollande et des îles qui en dépendent ; caractère
d'autant plus inconcevable, que ces régions lointaines nourrissent
un plus grand nombre de végétaux magnifiques.
Nulle trace du séjour de l'homme ne se fait remarquer sur les
rivages qui nous occupent , et nous n'y avons vu que trois espèces
pi. xxxni. de mammifères : l'une appartient au joli genre des Dasyures; les
deux autres sont nouvelles et paroissent être les plus grandes de
pi. xxvn. la famille singulière des Kanguroos. Plusieurs de ceux de ï'ile
Decrès sont de la hauteur d'un homme et plus, lorsqu'assis sur les
jambes de derrière et sur la queue, ils tiennent leur corps perpen-
diculaire. Favorisée par l'absence de tout ennemi , la multipli-
cation de ces grands quadrupèdes a été considérable dans cette
AUX TERRES AUSTRALES. jj
île ; ils y forment de nombreux troupeaux. En quelques endroits
plus habituellement fréquentés par eux, la terre est tellement foulée,
qu'on n'y voit pas un brin d'herbe. De larges sentiers ouverts au
milieu des bois viennent aboutir de tous les points de l'intérieur
au rivage de la mer ; ces sentiers, qui se croisent dans tous les sens ,
sont par-tout fortement battus; on pourroit croire, en les voyant
d'abord, qu'une peuplade nombreuse et active habite dans le
voisinage.
Cette abondance de Kanguroos rendant leur chasse aussi facile
que profitable, nous pûmes nous en procurer vingt -sept, qu'on
embarqua vivans à bord de notre navire , indépendamment de
ceux qui furent tués et mangés par l'équipage. Cette précieuse
acquisition ne nous coûta ni munitions, ni fatigue ; un seul chien,
nommé Sport , fut notre pourvoyeur : formé par des pêcheurs
Anglpis à ce genre de chasse , il poursuivoit les Kanguroos ; et
lorsqu'il les avoit joints , il les tuoit aussitôt , en leur déchirant
les artères jugulaires. Il ne falloit rien moins que la présence et les
cris du chasseur pour arracher la victime à une mort certaine.
Avec un tel chien, avec une telle méthode de chasse, il n'est
pas douteux que plusieurs hommes établis sur l'île Decrès auroient
pu s'y procurer une nourriture abondante; on conçoit même que
Ja race innocente et foible des Kanguroos seroit infailliblement
détruite en peu d'années par quelques chiens de l'espèce de celui
dont je parle.
Parmi les Phocacés nombreux qui peuploient les rivages de l'île ,
on distinguoit sur -tout une nouvelle espèce du genre Otarie a,
qui parvient à la longueur de 30 à 32 décimètres [9 à 10 pieds].
Le poil de cet animal est très - court , très-dur et très - grossier ;
mais son cuir est épais et fort , et l'huile qu'on prépare avec sa
graisse est aussi bonne qu'abondante. Sous l'un et l'autre rapport,
la pêche de cet amphibie ofFriroit de précieux avantages ; il en
1 Otaria cinerea , N.
78 VOYAGEDE DÉCOUVERTES
est de même de quelques autres espèces de Phocacés plus petites
qu'on trouve également en très-grand nombre sur ces bords, et qui
portent des fourrures de bonne qualité. Dans le cas d'une spécu-
lation de ce genre , l'anse'des Sources procureroit aux pêcheurs
assez d'eau pour leur consommation, tandis que les Kanguroos et
les Casoars leur fourniroient une nourriture salubre et inépuisable.
Comme toutes les autres îles désertes de la Nouvelle-Hollande,
celle dont nous parlons réunit de grandes troupes d'oiseaux de
terre et de mer : les premières se composoient d'une foule de
belles espèces de Perroquets, de Cacatoès, de Mésanges, de Musci-
capas, de Bouvreuils, deTurdus, &c. ; on y trouvoit le beau Pigeon
aux ailes d'or, la jolie Mésange à collier bleu -d'outre -mer, le
Bouvreuil à croupion rouge, l'Autour blanc de la Nouvelle-Hol-
lande, une nouvelle espèce de Chouette, &c. Les tribus pélagiennes
et de rivage offroient sur-tout à notre observation des Pélicans à
gorge jaune , à ailes mi-parties de blanc et de noir ; des Mauves ,
dont une grande espèce se faisoit distinguer par la belle couleur
lilas du dessus de son corps; des Sternes,, des Huîtriers , diverses
espèces de Procellaria, un grand Aigle de mer, plusieurs Sarcelles
remarquables par l'éclat et la variété de leurs couleurs , &c. &c.
Mais de tous les oiseaux que l'île Decrès reçut en partage de la
p;. xxxvi et xli. nature , les plus utiles à l'homme sont les Casoars : ces gros animaux
paroissent exister sur l'île en troupes nombreuses ; mais comme ils
sont très-agiles à la course, et que nous mîmes peu de soin à les
chasser, nous ne pûmes nous en procurer que trois individus vivans.
Sur un sol privé d'eau douce , il n'est pas étonnant que nous
n'ayons découvert aucune trace de Crapauds, de Grenouilles et de
Rainettes; en revanche, la famille des Lézards, dont l'organisation
s'accommode si bien des lieux arides et sablonneux, y comptoit un
grand nombre d'espèces nouvelles : tels sont le Scinque noir a, le
Gecko pachyurus , le Gecko sphincturus, le Scincoïde ocellé ',
a Scincus aterrimus , N. b Scincoides ocellatus , N.
AUX TERRES AUSTRALES. 79
l'Iguane de l'île Decrès % &c. &c. Quelque importans que puissent
être ces divers animaux , ils ont cependant bien moins d'intérêt
pour la science, que deux autres Sauriens que j'ai décrits sous
les noms de Trïdactyk et de Têtradactyh : le premier, comme les
Seps et les Chalcides, ne porte que trois doigts à chaque patte;
tandis que le second en a quatre, soit aux pieds de devant, soit
à ceux de derrière ; combinaison de doigts inconnue jusqu'alors
parmi les reptiles, mais dont mon illustre maître M. de Lacepède
avoit annoncé l'existence comme possible et même comme pro-
bable.
Des diverses parties de la Nouvelle-Hollande que nous avons
pu visiter, l'île Decrès est une de celles qui nous ont paru les
moins poissonneuses. Tous nos moyens de pêche ordinaires et
toutes nos recherches ont pu nous procurer à peine douze espèces
de poissons,' nouvelles il est vrai, mais dont cinq ou six ne se
mangent pas ordinairement. Parmi ces espèces, on comptoit un
Labre, qui, par ses couleurs sales, grises et ternes, m'a paru mériter
le nom spécifique de Squalïdus ; unScombre, assez semblable au
maquereau d'Europe , mais différent de ce dernier par ses pro-
portions beaucoup plus petites et par quelques détails de ses
nageoires; un Caranx, dont le dos est d'une belle couleur d'azur;
un Scombrésoce, de 60 centimètres [22 pouces] de longueur, et
qui brille de toutes les couleurs du prisme ; une petite Coryphène
rougeâtre ; deux Sphyrènes ; une Fistulaire ; trois Balistes , dont
l'un se fait remarquer par quatre bandes brunes et latérales , l'autre
par la belle couleur pourprée de ses nageoires pectorales ; le
troisième, qui est un Balistacant luire , se distingue sur- tout par
la couleur noire de son corps et par les quatre gros aiguillons
dont chacun des côtés de sa queue est armé. Mais de tous les
poissons de l'île Decrès, le plus étonnant est une espèce de Squale,
qui parvient jusqu'à la longueur de 50 à 60 décimètres [k à
a Jguana Decresiensis } N.
8o VOYAGE DE DÉCOUVERTES
20 pieds ], et qui est très -commun dans la baie Bougainviile :
jour et nuit on voyoit rôder autour du bâtiment plusieurs de ces
monstrueux animaux , qui cherchoient quelque pâture et glaçoient
d'effroi tous les spectateurs. Un de ces Squales redoutables s'étant
pris à l'émérillon, il fallut frapper des palans pour le hisser à bord :
il avoit 50 décimètres [15 pieds 6 pouces] de longueur, et ne
pesoit pas moins de 500 à 600 kilogrammes [1000 à 1200 livres] ;
sa gueule affreuse , garnie de sept rangées de dents , mesuroit 74
décimètres [23 pouces] d'ouverture.. . . Et cependant on voyoit
dans la mer des individus beaucoup plus volumineux que celui-ci
Quels animaux peuvent donc assouvir la voracité de tels monstres î
Ce doivent être les malheureux Phoques et leurs petits; car on
ne sauroit concevoir autrement l'existence de tant de Squales
gigantesques dans une baie d'ailleurs peu poissonneuse.
Annoncer que l'île Decrès a pu fournir à mes collections trois
cent trente-six espèces de Mollusques, de Crustacés, d'Aranéides,
d'Insectes, de Vers et de Zoophytes, c'est dire assez qu'il me
seroit impossible d'entrer dans de longs détails sur cette multitude
d'animaux ; je me bornerai donc à présenter quelques-uns des prin-
cipaux résultats de mes observations en ce genre.
1 .° A l'entrée du petit port Daché , on trouve une grande
espèce d'Huître, qui forme sur ce point des bancs très -étendus ;
la chair de cet animal est tendre et délicate.
2.0 Parmi les coquilles particulières à ces bords, j'indiquerai sur-
tout une belle espèce d'Haliotisa, dont tous les pores sont saillans,
et forment comme autant de petits cônes ouverts et tronqués.
Une seconde espèce du même genre, que je décrivis sous le nom
de Cyclobate h , à cause de sa bouche presque orbiculaire et très-
profonde, est un des plus beaux et des plus grands Ormiers qu'on
connoisse ; sa nacre étincelle de toutes les couleurs du prisme.
3.0 Vers le fond de la baie se trouvent des espèces de prairies
* Hal'iot'n Conicopora, N, h Haliotis Cyclobates , N,
couvertes
AUX TERRES AUSTRALES. • 8i
couvertes d'Algues et d'Ulva, au milieu desquelles vivent enfouis
dans la vase et dans le sable des millions de Pinnes marines ou
Jambonneaux : ces coquillages fournissent une soie comparable ,
sous tous les rapports, à celle qu'on obtient d'animaux analogues
le long des côtes de la Calabre et de la Sicile ; mais les Jam-
bonneaux Européens n'habitant qu'à une profondeur de ioo à
130 décimètres [30 à 4o pieds], la pèche en est très-difficile ; au
lieu que ceux de l'île Decrès sont à peine couverts de 60 à
70 centimètres [ 25 à 30 pouces] d'eau, et qu'on pourroit aisé-
ment en ramasser des milliers dans quelques heures.
4-° Nos collections entomologiques se sont enrichies de cinquante-
quatre espèces nouvelles, appartenant à trente -trois genres diffé-
rens. Parmi ces espèces, on en comptoit une de Termes, dont les
nids avoient 6 à 9 décimètres [2 ou 3 pieds] de hauteur; plusieurs
espèces de Fourmis , dont les innombrables légions se retrouvoient
par-tout. On y voyoit encore deux Scorpions , six Araignées , un
magnifique Cossyphe, neuf espèces de Blattes, de Sauterelles et
de Grillons, deux Oniscus, un Iule, deux Scolopendres, dont une
remarquable par la belle couleur rouge de son ventre ; deux Penta-
tomes, une Forficule noire , une espèce de Papillon de la division des
Brassicaires de M. Latreille, outre diverses espèces de Chryso-
mèles, de Buprestes, d'Œdémères, de Lébies, d'Opis, d'Hélops,
de Cérambyx, de Thynnes, &c. &c.
De. cette énumération des principaux insectes de l'île Decrès,
il résulte que ceux de ces animaux qui se plaisent dans les lieux
arides et sablonneux, sont effectivement sur cette île les plus
nombreux et les plus variés. A l'île King, au contraire, où toute
la plage étoit couverte de cadavres d'Eléphans marins, les insectes
carnivores constituoient la masse principale de ceux que j'y pus
recueillir : là, se trouvoient les Sylphes, qui exhalent, pour ainsi
dire, l'odeur infecte des chairs pourries dont ils font leur pâture;
les Staphylins, destinés, suivant l'expression d'un naturaliste célèbre,
TOME ilf L
82 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
à réduire les cadavres à leur dernière dissolution ; les Trox , qui
dévorent les ligamens et les membranes des plus anciennes cha-
rognes ; les Histers avides de sang , les voraces Ixodes , &c. ....
Ainsi, les détails les plus obscurs de l'histoire naturelle d'un pays,
ont d'intéressans rapports avec l'ensemble de sa constitution phy-
sique.
<° Sur divers points de la baie Bougainville , on observoit avec
admiration, des masses très-volumineuses d'une espèce de roche
calcaire entièrement formée d'un nombre prodigieux de Serpules
entrelacées ensemble. Ceux de ces animaux qui occupoient la sur-
face de chaque groupe , étoient seuls vivans ; tous les autres ,
étouffés sans doute par le développement successif de leurs propres
rejetons, étoient morts depuis une époque plus ou moins ancienne ;
mais leurs tubes conservoient encore leur première solidité. De tous
les vers testacés que j'ai pu voir, aucun ne m'a paru se rapprocher
autant desLithophites tubuleux ; et c'est d'après cette considération
que j'ai cru devoir décrire l'animal dont il s'agit, sous le nom de
Serpule Hthoghie a.
6.° L'île Decrès est, sans contredit, un des lieux les plus
riches en éponges; j'y en ai recueilli vingt -six espèces des plus
grandes et des plus belles. Cette fécondité remarquable me mit
à même de faire une étude plus particulière de ces Zoophites, qui,
par leur organisation , se trouvent repoussés jusqu'aux dernières
{imites du règne animal, et d'établir dans le genre qui les com-
prend les trois coupes suivantes :
Éponges dépourvues de pores ocellés et de tubes distincts ,
Spongiœ cœcœ , JV. ;
Éponges pourvues de pores ocellés, sans tubes distincts, Spongiœ
occllatœ , N. ;
Éponges pourvues de tubes distincts, spongiœ mbiporœ , N.
1 Serpula lithogma, N,
AUX TERRES AUSTRALES. 83
Dans la partie zoologique de nos travaux , je reviendrai sur les
avantages et sur les détails de ces divisions particulières.
y.0 Nos collections d'Ascidies , déjà bien nombreuses , s'enri-
chirent encore de plusieurs espèces propres à l'île Decrès. L'une
d'elles, que je décrivis sous le nom tiAnthropocéphale3' , est d'une
belle couleur rouge, et présente, dans sa masse, une ressemblance
singulière avec une tête d'homme vue de profil. J'ai retrouvé
depuis ce singulier Zoophyte aux îles Joséphine et dans le port du
Roi Georges à la terre de Nuyts.
Je ne dirai rien des belles Astéries, des Ophiures variées, des
brillantes Actinies que l'île a pu nous offrir ; l'histoire de tant
d'animaux , quelque importante qu'elle puisse être , ne sauroit
convenir à la nature de cet ouvrage : il me suffit d'avoir indiqué
combien les rivages qui nous occupent sont féconds en ce genre,
et combien est immense la carrière qu'ils présentent aux recherches
du naturaliste
En parcourant ainsi les diverses branches de l'histoire générale
de l'île Decrès, j'ai dû naturellement entrer dans des détails qui
rendroient superflus la plupart de ceux qui ont rapport à notre
séjour dans la baie Bougainville : le lecteur se rappellera, sans
doute, que nous y avions jeté l'ancre le 6 janvier au matin ; le
Casuarïna , qui étoit un peu resté de l'arrière, vint nous y rejoindre
le lendemain. Après avoir reçu quelques réparations indispen-
sables, ce navire appareilla dans la nuit du 10 au 1 1 pour aller
compléter la reconnoissance des golfes de la terre Napoléon.
M. Freycinet devoit n'employer que vingt-six jours à ce travail
difficile, pour l'exécution duquel notre ingénieur - géographe ,
M. Boullanger, lui fut adjoint.
Dans cet intervalle , nous levâmes le plan de la baie, des anses
et du port qui s'y rattachent ; nous mîmes une nouvelle chaloupe
1 Ascidia Anthropocejihala , IV.
L 2
84 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
sur les chantiers , et préparâmes les bois nécessaires à sa construc-
tion : plusieurs hommes établis à terre, s'occupoient, dans la petite
anse des Sources, à recueillir la provision d'eau journalière ; notre
astronome fixoit la marche des chronomètres , et répétoit diverses
expériences sur l'aiguille d'inclinaison , sur les marées , &c. &c.
Enfin, MM. Leschenault, Bailly, Lesueur et moi, nous
réunissions de toute part les produits minéraux de l'île , les
plantes diverses et les animaux nombreux qui lui sont propres.
Tous ces travaux étant finis , et le Casuarinà ne reparoissant
pas au terme convenu pour son retour, nous appareillâmes le matin
du i.er février, abandonnant ainsi notre conserve, dont les besoins
pressans nous étoient connus , et dont le secours nous étoit indis-
pensable pour la suite de nos opérations Mais à peine nous
étions partis depuis quelques heures , que le Casuarinà parut à
l'horizon, forçant de voiles pour nous joindre, . . . Nous dirons,
dans le chapitre suivant , pourquoi , malgré tous ses efforts ,
M. L. Freycinet ne put pas opérer sa jonction , à quel péril
il se trouva livré , quels travaux il exécuta pendant sa séparation
d'avec nous ; mais , pour ne pas intervertir l'ordre naturel du
récit et des événemens, il convient d'exposer d'abord tout ce qui
concerne la mission du Casuarinà dans les deux golfes de la terre
Napoléon.
AUX TERRES AUSTRALES. 8j
CHAPITRE XXV.
Golfes de la Terre Napoléon, Port Champagny.
[ Du 10 Janvier au 2. Février 1803.]
L'absence de toute espèce de grande rivière à la Nouvelle-
Hollande , est un phénomène si singulier sous tous les rapports ,
que plusieurs physiciens célèbres se sont occupés à en rechercher
la cause : les uns ont cru la trouver dans la constitution du sol
et dans sa disposition générale ; les autres ont voulu disjoindre le
continent , s'il est permis de s'exprimer ainsi ; et parce que
plusieurs portions n'en avoient pas été vues , ils ont supposé
des coupures et des détroits , qui auroient formé de la Nou-
velle-Hollande un nombre d'îles plus ou moins grand : ainsi la
Nouvelle- Guinée, mieux connue, s'est montrée ouverte sur plu-
sieurs points.
Cette dernière supposition paroissoit d'autant moins invraisem-
blable , qu'au golfe de Carpentarie , dont aucun des détails n'étoit
alors regardé comme certain, on voyoit correspondre au S. O.
un enfoncement considérable, qui pouvoit, à la rigueur, remonter
vers le golfe du N. E. , communiquer avec le fond de ce golfe ,
et conséquemment ouvrir sur ce point un très-long détroit. A ces
premières et puissantes considérations , venoient se joindre les
grands intervalles que l'immortel Cook n'avoit pu visiter lors de
sa reconnoissance de la côte orientale , et les lacunes bien plus
étendues encore que présentoient à l'Ouest la terre de Leuwin ,
et au N. O. la terre de Witt. . . . Dans la description générale de la
Nouvelle-Hollande , nous verrons ce qu'il faut penser des diverses
hypothèses dont il s'agit ; nous dirons par quelle suite de décou-
vertes récentes l'intégrité du continent Austral se trouve établie :
c'est à la connoissance des golfes de la terre Napoléon qu'il faut
86 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
borner nos recherches actuelles ; mais leur histoire , bien loin de
résoudre les difficultés que présente la constitution physique de
la Nouvelle-Hollande , va les accroître.
Golfe Joséphine,
pi. i Us, -n." 8. Des deux golfes dont il s'agit, le plus voisin de l'île Decrès, le
plus oriental et le moins étendu,- est celui que nous avons con-
sacré sous le nom de notre auguste Impératrice : il correspond, vers
le Sud, à l'île dont je viens de parler; dans le S. O. se trouve le détroit
de Lacépède, de 50 milles de longueur environ, sur une largeur de
15 à 20 milles; et vers l'Est de celui-ci, le détroit de Colbert , long
de 5 lieues et large de 3 à 4- Des rivages occidentaux du golfe se
compose toute la face orientale de la grande presqu'île Camba-
cérés, tandis qu'à l'Est il forme la presqu'île Fleurieu, dont nous
avons déjà parlé , mais sur laquelle il convient de donner ici
quelques nouveaux détails. Cette presqu'île , comme celle de
l'Italie, a la figure d'une botte : le cap Mollien la termine à l'Est;
se renfonçant alors vers le Nord, elle présente une jolie baie de
10 à 12 milles d'ouverture, sur une profondeur presque aussi
grande ; nous l'avons nommée Baie Cretet ; plus loin sont les
petites îles Decaen et le cap du même nom, qui forme, pour ainsi
dire, l'éperon de la botte; le cap Momalivet en est comme le talon.
Au milieu du détroit de Colbert, à une distance presque égale du
continent et de l'île Decrès, se trouvent trois îles très-petites,
environnées de récifs, que nous avons appelées lies Bourdet, en
l'honneur du respectable officier de ce nom , à qui îa science
nautique est redevable d'un ouvrage très-estimé sur la manœuvre
des vaisseaux. Le cap. Dupleix s'avance un peu plus dans le détroit
que les îles Bourdet, et le grand cap d 'Akmbert termine à l'Est la
presqu'île Fleurieu, en formant comme le bout du pied de la
botte.
AUX TERRES AUSTRALES. 87
Ici commence véritablement le golfe Joséphine : le cap Sévigné
est le premier point remarquable que présente la côte orientale
de ce golfe; la baie Hortense , qui se développe ensuite à l'Est, se
termine elle-même à un second cap, qui gît par 350 2.4', et que
nous désignâmes sous le nom de Cap Lœtitia : la baie Vendôme est
large, peu profonde, et se trouve bornée vers le Nord par le cap
Jeanne Hachette : plus loin, en continuant à remonter la côte orien-
tale du golfe, on découvre successivement le cap Stéphanie, par
350 0/; le cap Nemours, par 350 1', et le cap Lafayette, par 34°
49'. C'est à cette dernière hauteur que le Géographe avoit été
contraint, l'année précédente, de terminer ses relèvemens, et que
le Casnar'ma devoit commencer les siens.
« A peine », dit M. L. Freycinet, « avions-nous dépassé la
y> pointe Victorïne , que le fond diminua beaucoup; bientôt nous ne
» trouvâmes plus que deux brasses; cette variation dans le bras-
» siage me força à mettre le cap au Nord, et peu d'instans après
r> à l'Ouest. Toute la portion de côte que nous avions en vue est
» basse, marécageuse et couverte de petits arbres : une chaîne de
» hautes collines se laissoit apercevoir dans l'intérieur du pays, et
» affectoit sensiblement la direction du Nord au Sud. L'approche
» du rivage étoit défendue par une multitude de bancs sous l'eau
» et hors de l'eau, qui formoient une ceinture fort étendue : à
» 6 milles de terre, nous n'avions que deux brasses d'eau. »
Tels sont les obstacles qui nous avoient' arrêtés dans notre
première campagne ; et si l'on se rappelle maintenant ces nuits
obscures et orageuses pendant lesquelles nous fûmes réduits à
louvoyer au milieu de ce même golfe avec un gros navire chargé
de voiles , on frémira sans doute des périls auxquels nous avions
été livrés , et dont nous étions bien loin de soupçonner alors
toute l'étendue.
De la pointe Victorine , qui gît par 34° 4°'> jusqu'au fond
du golfe, la côte ne présente que trois points qui soient un peu
88 VOYAGE DE DECOUVERTES
remarquables; le cap $cudéry ,par 34° 32.', h pointe Pauline, par 34*
25', et le £77/? Des/wulières, par 34° 18'. Toute cette étendue de
côtes est extrêmement basse et sablonneuse; les hauts-fonds conti-
nuent à s'y montrer en grand nombre, et M. L. Freycinet,
quoiqu'à la distance de 6 h y milles du rivage, navigua toujours
par 4> 3> z> et même une brasse et demie d'eau.
Cependant, à mesure que nos compagnons s'avançoient dans
l'intérieur du golfe, ils voyoient les terres se rapprocher, en for-
mant comme le lit d'une grande rivière; déjà même ils avoient
l'espoir de faire quelque découverte importante, lorsqu'en arrivant
à l'extrémité de ce vaste enfoncement , ils le trouvèrent terminé
par des terres basses et noyées, sans aucune apparence d'ouverture
ou de communication intérieure. Sur ces bords marécageux,
vivent, sans doute, plusieurs hordes sauvages, car on y aperçut un
grand nombre de feUx.
Ainsi trompés dans leur attente, MM. Freycinet et Boul-
langer se reportèrent à la côte occidentale, du golfe : ils y
reconnurent bientôt le cap Dorothée, qui s'avance de plusieurs
milles au large; il forme, avec le cap Deshoulières , une grande
baie qui occupe tout le fond du golfe, et que nous avons nommée
Baie Caroline. Le brassiage s'y soutient entre trois et cinq brasses,
fond de vase et d'herbage.
Après avoir passé la nuit du 1 3 dans les environs du cap Doro-
thée, nos ingénieurs prolongèrent le lendemain toute la portion
de côte qui s'étend jusqu'au cap Graffigny , par la latitude de 34°
3 i'. Au-dessous de ce dernier point, le rivage se renfonce en une
baie peu profonde, de 10 milles d'ouverture environ, et que
nous nommâmes Baie Julie; le Cap qui la termine au Sud , gît par
34° 4° ' > et fut nommé Cap Amélie. Toute cette dernière portion
du golfe est assez saine, et la sonde n'y est pas descendue au-dessous
de 4 brasses et demie ; le terrain en est aussi plus élevé que celui
de la côte orientale, et l'on y distingue quelquefois des falaises
rougeâtres ,
AUX TERRES AUSTRALES. 89
rougeâtres, qui, sans être fertiles, présentent pourtant une assez
belle végétation.
C'est à la hauteur du cap Jeanne d'Arc que les bancs de sable
et les hauts - fonds commencent à se montrer de nouveau ; ils
continuent presque sans interruption jusqu'au cap Adèle, par 34°
58'; ils se relèvent dans le Sud de la baie Dacier , et se projettent
à près de deux lieues en avant du cap la Rochefoucault. De là ils
forment une ceinture redoutable, qui se développe au large des
terres dans un espace de 10 à 12 milles, et vient expirer à peu de
distance du cap Élisa. C'est à ce dernier point que se termine
le golfe Joséphine, par 350 13' de latitude Sud, et par 1350 22'
de longitude à l'Est du méridien de Paris; c'est aussi là que com-
mence le détroit de Lacépède \ dont nous avons précédemment
parlé.
Nos compagnons le traversèrent rapidement dans la journée
du 1 8 , en prolongeant l'extrémité Sud de la presqu'île Cam-
bacérés, qui n'a pas moins de 4o milles de largeur sur ce point.
A 7 heures du matin, ils doublèrent le cap Elisa; bientôt ils
tombèrent sur un banc de sable très -étendu, qui se projette en
avant du cap d 'Aguesseau , et qu'ils ne purent éviter qu'en portant
10 à 12 milles au large. A six heures du soir, ils se trouvoient
par le travers d'une seconde pointe , qui reçut le nom de Cap
Mole, et en avant de laquelle se trouvent quelques roches déta-
chées. Ce ne fut qu'à la nuit tombante qu'ils atteignirent les îles
Vauban, à l'extrémité du détroit de Lacépède, et tout près de la
pointe d'entrée orientale du golfe Bonaparte. Ces îles sont au ri. 1 m, n.° 1 fa).
nombre de quatre, dont deux très-petites; la plus grande d'entre
elles reçut le nom d'Ile Lanbadère , en l'honneur du brave général
qui, en 1793 , défendit si vaillamment la place de Landau, le chef-
d'œuvre du génie de Vauban. Presque vis-à-vis cette dernière île,
est un cap remarquable, défendu par une traînée de brisans dan-
gereux, et que nous appelâmes Cap Mortiay. Plus loin est le cap
tome 11, M
90 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Berthier, qui forme la pointe S. E. de l'entrée du beau golfe dont
il me reste à faire connoître les principaux détails.
Golfe Bonaparte.
Par 350 i^' 30" de latitude Sud, et par 134° 32' o" de longi-
pi. 1 % n.° 8. tude orientale, se trouve le cap Berthier, dont nous venons
de parler. De là, jusque par 34°, la côte de l'Est, dans une étendue
de 50 milles environ, ne paroît offrir d'autre point remarquable
que l'île Dalberg, de deux lieues de longueur, et qui gît par 34°
32' de latitude Australe. Un brisant très-étendu se détache de
sa pointe Nord, et s'avance plusieurs milles au large. Bien que,
à l'exception de cette île, toute la portion de côte qui s'étend
du cap Berthier jusqu'à la hauteur de 34° 10', n'eût été reconnue
que du haut des mâts dans la campagne précédente, le Com-
mandant, n'en avoit pas moins donné l'ordre à M. Freycinet
de s'abstenir de toutes recherches sur ce point , et de se porter
directement au Nord , par la latitude dont je viens de parler.
De cette mauvaise combinaison du chef, il résulte dans nos cartes
une espèce de lacune de près d'un degré pour la partie orientale
du golfe : mais comme cette lacune se rapporte à la presqu'île
Cambacérés, dont tout le reste avoit été reconnu avec la plus
grande exactitude, il s'ensuit du moins que l'omission dont il s'agit
ne sauroit porter que sur des détails de peu d'importance.
Fidèle exécuteur des ordres qu'il avoit reçus, M. L. Freycinet,
après avoir doublé le cap Berthier, dirigea sa route vers le Nord,
et dès le 2 1 au matin il atteignit le point fixé pour sa reconnois-
sance. Un cap remarquable gît par 34° 7 '; il fut nommé Cap Sully.
La baie Diiguesclin, qui se présente immédiatement au-dessus de
ce cap, est profonde, mais obstruée de hauts-fonds. Plus loin, à
10 milles au large, et par le travers de cette baie, est un récif
dangereux, dont nous avions eu connoissance l'année précédente,
AUX TERRES AUSTRALES. 91
et que nous avions nommé Récif du Géographe. Le cap Mondovi
termine la baie Duguesclin au Nord. Une petite île, toute envi-
ronnée de récifs , se présente ensuite ; elle reçut le nom d'I/d
Dugommier. La baie Pascal, par 330 < <j ' , a deux lieues d'ouverture,
sur une profondeur égale. Le cap Condorcet la termine au Nord,
et se distingue lui-même par un monticule élevé. Plus loin, on
découvre successivement le cap Dubelloy, le cap Saint-Vincent-de-
Pau/, le cap Fènélon et le cap Bossuet. Ce dernier point se trouve
par 330 13' de latitude Australe. Toute l'étendue de côtes que je
viens d'indiquer plutôt que de décrire, est très-basse, et la mer
qui la baigne est obstruée de hauts-fonds , qui ne permirent pas à
nos ingénieurs de ranger la terre d'aussi près qu'ils l'eussent désiré :
mais bientôt la scène change; la largeur du golfe diminue consi-
dérablement ; les terres s'élèvent , et forment de chaque côté
comme un immense rempart. Alors aussi tout sembloit garantir
l'existence d'un grand fleuve : ce lit vaste et profond, ces rives
imposantes, ces eaux dont le cours remontoit bien au-delà du
point où la vue pouvoit s'étendre; le prolongement extraordinaire
du golfe, sa direction, sa figure même, tout contribuo.it à rendre
l'illusion complète; et, pénétrés d'une ardeur nouvelle, nos com-
pagnons poursuivirent leur route le long de la côte orientale.
Déjà ils ont dépassé la baie Turenne, de 20 milles d'ouverture;
ils ont atteint le cap Bayard : le golfe n'a plus que deux lieues et
demie à trois lieues de largeur; mais il paroît s'avancer encore au
loin : ils forcent de voiles, et presque aussitôt le fleuve s'évanouit. . .
Des bancs de sable sans nombre sont pressés dans un lit de 4 à
5 milles; les rivages se rapprochent de plus en plus : dans le fond
même du golfe on découvre des terres basses, qui paroissent se
rattacher à celles de l'Est et de l'Ouest, sans qu'il soit possible de
distinguer s'il existe entre elles aucune espèce de coupure. D'un
autre côté, les eaux de la mer ne présentoient aucune diminution
sensible de salure, et rien n'annonçoit, dans la force des courans
M 2
92 VOYAGE DE DECOUVERTES
ou dans leur direction, qu'une masse d'eau considérable coulât du
Nord.
Ainsi se termine le plus grand golfe qu'on connoisse à la Nou-
velle-Hollande, après celui de Carpentarie. Malgré ses vastes
dimensions, il reproduit la même série de phénomènes que nous
avoient offerts, à la Nouvelle -Galles du Sud, Botany-Bay, Port-
Jackson et Broken-Bay. Bien qu'en effet il n'ait pas été possible
de reconnoître aucune échancrure dans les terres du fond du
golfe, il n'en est pas moins tout-à-fait probable qu'il reçoit sur ce
point une ou plusieurs rivières, analogues sans doute à la Grose
ou à la Népean, et qu'il est, comme i'Hawkesburry, sujet, dans
certaines circonstances, à de fortes inondations : c'est ce que sem-
blent indiquer sur- tout les bancs de sable qui l'obstruent. Mais
quelles que puissent être les rivières dont nous admettons ici
l'existence, elles ne sauroient, non plus que la Grose ou la Népean,
être jamais d'aucune utilité pour la navigation, ou même pour le
commerce intérieur d'une colonie fixée sur ces bords.
La reconnoissance des rivages orientaux et du fond du golfe étant
ainsi terminée, nos compagnons vinrent attaquer la côte de l'Ouest.
Le 22 à midi, ils se trouvoient par le travers d'un gros cap, dont
la latitude est de 3 2° ^3' , et qui mt consacré sous le nom de Cap
Racine. Entre ce dernier point et le cap Delille, se trouve la baie
Voltaire, de 7 à 8 milles d'ouverture. Plusieurs bancs de sable qui
se projettent fort en avant de cette baie, en rendent l'approche
dangereuse, même pour les petits bâtimens : plusieurs fois, en effet,
le brassiage descendit de 3 brasses à 2 brasses et demie, bien que
nos compagnons se trouvassent encore à près de deux lieues au
large. Les mêmes dangers se reproduisent à la hauteur du cap
Delille, et rendent cette partie du golfe véritablement impraticable
pour les gros navires. Obligés, à cause des vents contraires, de
louvoyer pendant près de 60 heures dans ces périlleux parages,
MM. Freycinet et Boullanger n'eurent que trop de temps
AUX TERRES AUSTRALES. 93
pour bien déterminer la position et l'étendue de la plupart de ces
hauts-fonds, et, sous ce rapport, leur travail est d'un grand intérêt.
Après avoir échappé, avec autant d'habileté que de bonheur,
aux dangers continuels de cette dernière partie de sa navigation,
M. L. Freycinet reconnut successivement le cap Lafomaine, la
baie Corneille , le cap Molière , et vint passer la nuit du 24 janvier
vis-à-vis une troisième baie, dont l'entrée lui parut absolument
inabordable, à cause des bancs de sable qui l'obstruoient dans toute
son étendue. Elle gît par 330 3' de latitude Sud, et reçut le nom
de Baie Crébillon. Le cap Cliaulieu, qui la termine au Sud , se
distingue par un morne élevé et très -remarquable : vu du milieu
du golfe, il offre l'apparence d'un îlot solitaire, et, sous ce rap-
port, il devient un point de reconnoissance intéressant pour les
navigateurs; il gît par 330 6' 22" de latitude australe, et par 1350
7' 48" de longitude orientale. Entre ce dernier point et le cap
Amyot, on découvre r vers l'intérieur du pays, à la distance d'en-
viron trois lieues du bord de la mer, un piton assez élevé; nous
l'avons nommé Piton du Casuarina.
Ce fut en prolongeant cette dernière partie de côte, que nos
compagnons éprouvèrent une illusion d'optique semblable à celle
dont nous avons parlé dans le chapitre précédent. « L'erreur étoit
« si générale et si complète, dit M. Freycinet, que si nous
3j n'eussions pas été bien certains qu'il ne pouvoit exister aucune
» terre dans des lieux où nous venions de naviguer, il n'eût pas
y> été possible de se défendre d'un tel prestige. Ces rivages fantas-
» tiques formoient comme un immense bassin , au milieu duquel
•s* nous paroissiens placés. Quelques-uns de mes matelots étoient
« si parfaitement abusés, qu'ils croyoient distinguer des arbres sur
» cette prétendue terre; la brume seule, en se dissipant, put les
« convaincre de leur méprise. »
Au-delà du cap Amyot, en continuant à se porter vers le Sud,
nos géographes découvrirent successivement le cap Rollin , le cap
94 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Condillac , l'île Volney , de 6 milles de longueur environ, le cap
Dolomîeu, le r^y Portails, et plusieurs autres points remarquables,
qui furent tous consacrés par quelques-uns de ces noms célèbres
dont notre patrie s'honore : mais il en est malheureusement des
détails géographiques, comme des détails relatifs à l'histoire natu-
relle ; plus ils sont multipliés, plus ils ont d'importance, et moins
il seroit possible de leur donner le développement qu'ils exige-
roient , et qu'ils doivent recevoir de mon ami M. L. Freycinet,
dans la partie nautique de ce Voyage.
Cependant, à mesure qu'on se rapproche de l'entrée du golfe, sa
largeur augmente rapidement ; elle est déjà de 60 milles à la hau-
teur de la baie Laplace, dont le milieu se trouve placé par 34° 15'
de latitude, et par 134° de longitude orientale. Cette baie a près
de trois lieues d'ouverture, et se termine au Nord par le cap
Méchain, au Sud par la pointe Lacaille, vis-à-vis de laquelle est
la petite île d'Alembert. Plus bas, gît Y anse Descartes, qui n'est, à
proprement dire, qu'une partie même de la baie Laplace, mais
qui se recommande à l'intérêt des navigateurs, par la commodité
du mouillage qu'elle offre, et par sa sûreté. Le brassiage y donne,
en effet, de 5 k 6 brasses, et le fond en est par-tout de sable fin;
le cap Euler lui sert de limite vers le Sud.
Dans cette dernière partie de leur navigation, nos ingénieurs
eurent occasion d'observer un fait important, et qui mérite bien
d'être ajouté à ceux du même genre dont nous avons eu plusieurs
fois à parler dans cette histoire. « Le 27 janvier au matin, dit
» M. Freycinet, nous nous trouvions à la hauteur du cap Dolo-
» mieu, rangeant la terre d'assez près, lorsque les vents s'élevèrent
y> avec force du N. au N. O. Dans le même instant, nous éprou-
» vâmes une chaleur excessivement forte, et qui se déclara tout-
» à-coup avec ces vents » .
Ainsi donc , à la terre Napoléon, comme an canal Dentrecasteaax ,
AUX TERRES AUSTRALES. 95
et comme au port Jackson, les vents qui traversent ces régions sont
caractérisés par une chaleur ardente.
Immédiatement au-dessous du cap Lalatide, est une nouvelle
baie de 8 milles d'ouverture envicon, et que nous avons nommée
Baie Masséna. Presque en face de cette baie se trouve le groupe
des îles de Léoben , qui sont au nombre de sept , toutes peu con-
sidérables et stériles. La plus grande mesure à peine une lieue de
longueur; elle fut appelée Ile Castiglione. Son milieu gît par 34°
30' 15" de latitude Sud, et sa longitude est de 134° 3' 42" à l'Est
du méridien de Paris. Les autres îles du même groupe furent appe-
lées Ile Bassano , Ile Dégo , Ile Mondovi , Ile Voltri , lie Milesimo
et Ile Roveredo , en commémoration des principales victoires qui
déterminèrent la célèbre paix de Léoben.
La baie Maret , qui se présente à peu de distance au Sud de la
précédente, est elle-même large et profonde: indépendamment
de deux petites îles qui sont à peu de distance de sa pointe méri-
dionale, elle paroissoit offrir quelques détails vers son fond; mais
commandés par les ordres impérieux de leur chef, nos ingénieurs
ne purent s'en occuper, et poursuivirent leur route vers le Sud.
Nous voici parvenus maintenant au point le plus intéressant
du golfe Bonaparte; nous sommes à l'entrée de ce magnifique jtw/
Champagny , dont nous avons donné déjà la description dans le
chapitre xv de cette histoire, mais qui mérite bien de nous occu-
per encore quelques instans.
L'ensemble de ce port se compose de trois bassins, dans chacun
desquels on ne trouve pas moins de 1 o à 1 2 brasses d'eau , fond
de sable vaseux, et qui, par leur étendue, seroient susceptibles de
recevoir toutes les flottes militaires de l'Europe. L'î/e Lagrange est
à l'ouverture de ce port admirable,, et forme, avec le continent,
deux passes, dans chacune desquelles les plus gros vaisseaux de
guerre pourroient louvoyer avec sécurité. Celle du Nord est plus
étroite, et correspond au bassin du même nom; celle du Sud est
96 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
plus large, et s'ouvre, d'une part, dans le bassin d-e l'Ouest, et de
l'autre, dans le bassin du Sud. Entre l'île et la grande terre, est le
canal Degérando , qui établit une communication directe des trois
bassins entre eux, et qui offre luirmême un mouillage excellent aux
flottes les plus nombreuses. L'île Victoire et l'île Suzanne, placées à
l'ouverture du bassin méridional, offrent également de bons abris;
il en est de même de l'île Gérant, pour le grand bassin de l'Ouest.
Rappellerai -je maintenant ce que j'ai dit ailleurs de la fertilité du
sol! Parlerai-je des vallons, qui semblent indiquer autant de sources
ou de ruisseaux d'eau douce î Dois-je insister sur ces feux multipliés
qu'en approchant du port nos compagnons apercevoient sur tous
les coteaux voisins, et qui paroissoient y attester l'existence d'une
population beaucoup plus nombreuse que sur les autres points de
la terre Napoléon! ..... Digne rival du port Jackson, le port
Champagny est, sous tous les rapports, un des plus beaux du
monde; et de tous ceux que nous avons découverts, soit au Sud,
soit à l'Ouest, soit au Nord de la Nouvelle-Hollande, il est, je
le répète, le plus propre à recevoir une colonie européenne.
Cependant, depuis vingt-un jours, nos ingénieurs poursuivoient
leurs précieuses observations au milieu des vastes enfoncemens que
nous venons de décrire ; le terme prescrit pour leur retour à l'île
Decrès alloit expirer, et le caractère 4U chef leur étoit connu. . . .
Bien sûrs d'être impitoyablement abandonnés en cas de retard, il
leur fallut se résoudre, dans la journée du 30 janvier, à faire route
pi. \Ms,xi.° y. pour la baie Bougainville, quoiqu'il leur restât encore quelques
points à reconnoître au Sud du port Champagny et dans le port
Champagny lui-même. . . . Mais déjà leurs craintes étoient réali-
sées, et le Géographe avoit mis sous voiles, lorsque, le i.er février
au matin, ils parurent à la vue du cap Delambre.
CHAPITRE
AUX TERRES AUSTRALES. ^
CHAPITRE XXVI.
Suite de la Terre Napoléon : Séjour aux Iles Joséphine.
[Du i." au 17 Février 1803.]
A son départ de l'île Decrès, M. Freycinet n'avoit reçu du
Commandant que pour trente jours d'eau , et le Casuarina ne
possédoit aucune espèce d'embarcation susceptible de porter une.
ancre au large, et de sauver les hommes en cas d'échouement ou'
de naufrage. Dans de telles circonstances, abandonner nos corn»
pagnons au milieu de ces vastes golfes, où nous avions couru
tant de périls, avoit été, à bord du Géographe, un sujet de cons-
ternation commune. Ce ne fut donc pas sans un plaisir bien vif,
qu'en traversant le détroit de Lacépède, dans la journée du i.er
février, nous aperçûmes notre conserve qui louvoyoit en se diri-
geant sur nous : déjà elle étoit par notre travers, nous nous trou-
vions au vent à elle, quelques instans suffisoient pour opérer la
réunion des deux vaisseaux Pas le moindre changement n'est
ordonné dans la route du Géographe ; ce navire étoit chargé de
voiles, on n'en amène aucune; incapable de suivre notre marche
rapide, affalé sous le vent, le Casuarina reste de l'arrière, et bien-
tôt il disparoît à nos regards ! En vain , pour attendre le
navire qu'il venoit d'abandonner ainsi, notre Commandant passe
la nuit en panne ; en vain , dans la matinée du 2 , il retourne sur
ses pas et rentre dans le détroit; il ne retrouve plus sa conserve
Cette inconcevable séparation ainsi terminée, nous fîmes route
pour les îles Saint-Pierre et Saint-François, que nous atteignîmes
dans la journée du 5 : mais avant de nous engager au milieu de
ces îles, il convient de jeter un coup-d'œil général sur la partie
de la terre Napoléon comprise entre les archipels dont il s'agit
et le grand golfe Bonaparte.
Par le travers de ce golfe, à l'Est de sa pointe occidentale,
tome 11. N
98 VOYAÇE DE DÉCOUVERTES
pi. 1 ter, n.« 1 , c. gisent les îles Berthier; elles sont au nombre de cinq : la plus
grande, ïîle Marengo , a près de 3 milles de longueur ; les quatre
autres sont beaucoup plus petites.
Vingt milles environ au S. O. des précédentes, est un second
groupe de petites îles , que nous avons consacrées sous le nom
pi. 1. d'1/es Catinat. L'une d'elles, Y Ile Montmorency, mesure 2 milles de
long; les trois autres ont moins d'étendue, et furent appelées
Ile Valbelle, Ile Villars, lie d'Assas.
Vis-à-vis les îles Catinat, par 350 8' de latitude Sud, et par
pi. iihJr,.e8. 1 33° l\d' de longitude orientale, se montre le grand Cap Turenne,
qui constitue la pointe d'entrée occidentale du golfe Bonaparte :
les terres en sont assez hautes; mais leur couleur obscure, grise
ou jaunâtre, ne décèle que trop la stérilité générale de ces côtes
sauvages.
pi. r. Ici paroissoit sur le continent une coupure profonde, à l'entrée
de laquelle on distinguoit deux petits îlots, mais dont il ne nous fut
pas possible de reconnoître le fond. Le Cap Florian à l'Est et le
Cap Grécourt à l'Ouest limitent cette espèce de baie , que nous
avons inscrite dans nos cartes sous le nom de BaieSégur. Uîle Saint-
Lambert en est à peu de distance, et correspond au cap de l'Ouest.
Au-delà de ce dernier cap, une nouvelle baie se présente : elle
n'a pas moins de 5 à 6 milles d'ouverture, et s'enfonce de près
d'une lieue dans les terres; elle fut nommée Baie Jussiteu, en
l'honneur de cette famille qui en fait tant elle-même aux sciences
et à la patrie. Le cap Toumefort sépare cette dernière baie d'un
enfoncement du même genre, mais plus large et plus profond
- encore, que nous consacrâmes à la mémoire du célèbre et malheu-
reux Lavoisier.
A ce point les terres du continent se dessinent sur deux plans
très-distincts. Celui qui constitue le rivage est abaissé, d'une coupe
généralement abrupte, et paroît être plus particulièrement formé
de dunes de sable qui reposent sur un sol gréeux et jaunâtre.
AUX TERRES AUSTRALES. 99
Quelques nuances d'un vert foncé semblent indiquer çà et là une
végétation languissante : nous n'avons pu y distinguer aucun arbre.
Au second plan appartiennent des terres assez hautes, surmontées
encore de distance en distance par des pitons peu saillans, et
qui, du point où nous étions, affectoient à nos yeux cette nuance
aérienne et bleuâtre qui caractérise les terrains élevés vus dans
l'éloignement.
Le cap Vanquelin, qui borne la baie Lavoisier à l'Ouest, a l'appa-
rence d'un énorme bastion, tant il est uniformément taillé à pic
de toute part.
Au-delà de ce dernier cap, la direction des terres change brus-
quement; elles courent du N. O. au S. E. dans un espace de
4o milles, sans offrir d'autres points remarquables que le cap Carnot,
le cap Mairan, la baie Rochon et la pointe Feuillée.
Sous le rapport de sa constitution physique , cette dernière
partie de côtes est analogue à celle que nous venons de décrire :
par-tout des couleurs grises, sales et rembrunies; par-tout l'appa-
rence d'une stérilité profonde. Quelques pitons qui continuent
à se montrer dans l'intérieur, sont évidemment la prolongation
de ces hautes terres que nous avons dit former un second plan
parallèle au rivage de la mer. Les environs du cap Mairan y
sont sur-tout remarquables : vers ce point de la côte, s'élève, à
12 ou 15 milles dans l'intérieur, un gros massif de montagnes
gué nous avons nommé Piton Borda,
Tout le long des rivages qui nous occupent, se trouvent disse- pi. j.
minées de nombreuses petites îles. La première est en face du
cap Carnot, et porte vers sa pointe Sud un petit îlot environné
de brisans; c'est celle que nous avons désignée sous le nom d'I/e
Guyton, en l'honneur du chimiste célèbre qui, par la découverte
des propriétés salutaires du gaz muriatique oxigéné , a si bien
mérité de toutes les classes du corps social, et de cejle des navi-
gateurs en particulier.
N z
ioo VOYAGE DE DECOUVERTES
Vingt-cinq milles environ au N. O. de cette première île, se
présente le petit archipel Laplace : six îles principales et autant d'îlots
le composent. Uîle Maupertnis est la plus rapprochée du continent,
et gît entre la pointe Feui'Iée et le cap Mairan. Sur la même ligne,
et dans la direction du S. O. au N. E., on découvre successivement
l'î/é Pingre , Xîle le Gentil, la plus considérable de toutes, et les
îlots la Condamine , qui sont au nombre de six, et forment eux-
mêmes un petit groupe distinct. Plus loin, à l'O. N. O. de ces îlots,
paraissent l'île Chappe , l'île Fermât et Xîle Lacaille: cette dernière
est plus élevée que les autres , et d'une forme circulaire. La baie
Rochon est peu profonde , mais elle n'a pas moins de dix milles
d'ouverture, et nous offrit aussi quelques îlots dans sa partie de
l'Est.
Sur tout le prolongement de côtes qui s'étend du cap Turenne
aux îles Laplace, le continent paroissoit être absolument désert
lorsque nous y passâmes; nulle part du moins nous ne pûmes y
découvrir des traces de ces feux qui, par- tout ailleurs, nous
annonçoient la présence des naturels.
Au-delà du cap Brune, qui gît par 34° 4:f de latitude Sud et par
1 3 20 <j2.' de longitude orientale, la direction du continent change
de nouveau, et se rapproche davantage du Nord. Ce dernier cap
se compose de falaises basses et jaunâtres; il en est de même du
cap la Tour-d' Auvergne et du cap Desfontaines , qui forme la pointe
Sud de l'entrée d'une très-grande baie, que nous avons nommée
Baie Delambre, en l'honneur du savant respectable dont les décou-
vertes et les travaux ont si puissamment contribué au perfection-
nement de l'astronomie. La baie Delambre a 12 milles de large,
sur une profondeur presque aussi grande. Le cap Mongolfier se
détache en avant de la côte septentrionale, dont le cap Liancourt
forme l'extrémité; le petit îlot des Dauphins gît à une distance presque
égale du cap Mongolfier et du cap Liancourt.
De ce dernier point jusqu'au cap du Vétéran, la brume et le
AUX TERRES AUSTRALES. 101
gros temps s'étant joints à des vents contraires pour nous éloigner
du Tivage , nos constructions présentent dans cette partie une
lacune d'environ 10 lieues, que nos successeurs pourront d'autant
plus aisément remplir, qu'elle est comprise entre les îles Laplace
au Sud et les îles Jérôme au Nord, îles dont la position se trouve
exactement déterminée sur nos cartes. Cette dernière lacune ne
porte d'ailleurs que sur les détails mêmes de la côte, que nous
avons vue, quoique à une grande distance, continuer sans inter-
ruption.
Cinq îles principales et huit îlots composent le groupe Jérôme: pi. i/«vn.e i,b.
la plus grande de ces îles, Xîle Atidréossy, a 4 milles de longueur;
Xîle Meyronnet , Xîle Morio , ont chacune environ une lieue; Xîle
Lecamus n'a guère plus d'un mille; il en est de même de Xîle Doro-
thée, la plus occidentale de toutes, et dans le S. O. de laquelle est
une chaîne de récifs étendus et dangereux.
Au-delà de l'île Morio, qui gît par 330 35', est une nouvelle pi. 1.
lacune presque aussi grande que la première, et qui, occasionnée
par les mêmes circonstances que celle dont je viens de parler,
doit offrir encore moins de difficultés aux navigateurs. Dans cette
dernière étendue de côtes, en effet, nous avons découvert Xîle
Percy , Xîle Poissonnier , qui présentent deux points de recon-
naissance précieux pour les recherches ultérieures qu'on voudroit
faire dans cette partie. L'île Poissonnier n'a guère qu'un mille
de longueur de l'Est à l'Ouest, et l'île Percy en a trois dans le
même sens.
Le cap Halle , à la hauteur duquel il nous fut enfin possible de
reprendre la suite de nos reièvemens, gît par 330 2' de latitude
australe, et forme la pointe Sud de la haie Lemonnier, dont il
a déjà été question dans le volume précédent : cette haie, ainsi que
nous l'avons dit alors, est toute remplie de récifs, qui font entendre
au loin -un bruit terrible et menaçant ; le cap Fernel la termine
vers le Nord. Au-delà de cette pointe s'ouvre une nouvelle haie
102 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
de trois lieues de largeur, que nous avons nommée Baie Corvisart,
en l'honneur du médecin célèbre qui , par le premier établisse-
ment d'une clinique pratique en France, et par ses belles recherches
sur les maladies organiques, a si bien mérité de la science médi-
cale et de la patrie. Le cap Ambroise-Paré en forme l'extrémité
Nord.
Toute cette dernière partie de côtes est extrêmement basse,
et comme noyée sur divers points ; c'est, en quelque sorte, une
chaîne de dunes arides, sablonneuses, coupées à pic vers la mer,
d'une teinte grise ou jaunâtre , sans aucune trace de végétation.
Malgré leur constitution sauvage, ces tristes bords ne sont pas
étrangers à l'espèce humaine , et quelque horde de naturels, établie
pour lors au cap Halle, manifesta sa présence par un grand feu
qu'elle y alluma.
Vis-à-vis le cap Ambroise-Paré, à ^ milles environ dans l'Ouest,
est l'île Cuvier , stérile et jaunâtre, ainsi que les brisans dangereux
pi. r. qui l'enveloppent de toute part. Le cap Ambroise-Paré se prolonge
lui - même plus d'une lieue au large par une tramée d'affreux
récifs.
Au-delà de tous ces brisans, la Nouvelle-Hollande se renfonce
de nouveau en une baie vaste et profonde , que nous avons indi-
quée déjà sous le nom de Baie Louis : le pourtour de cette baie
comporte plus de 60 milles dans le développement de ses côtes,
et se compose de terres absolument semblables à celles dont nous
venons de parler : dans quelques parties même, la dépression extraor-
dinaire du sol semble indiquer l'existence de vastes marécages vers
le fond de la baie. Une triste et déplorable preuve vient à l'appui
de cette présomption, déduite de l'aspect général et de la consti-
tution physique du pays ; je veux parler de la réunion sur ce point
d'un grand nombre de hordes sauvages, dont les feux multipliés se
faisoient apercevoir sur une longue étendue de côtes. Nous savons,
en effet, par expérience, que ces peuplades se trouvent sur-tout
AUX TERRES AUSTRALES. 103
fixées aux endroits marécageux, où elles peuvent plus aisément se
procurer les poissons et les coquillages qui servent à leur nourri-
ture. Ainsi nous avons vu, à la Nouvelle-Galles du Sud, les marais
fétides et profonds de Botany-Bay, de Broken-Bay, &c. , occupés
par diverses troupes de naturels; ainsi les marécages saumâtres de
la baie du Géographe, à la terre de Leuwin , rassembloient sur
leurs bords les farouches habitans que nous avons pu voir dans
cette partie de la Nouvelle-Hollande ; ainsi nous trouverons bientôt
les malheureux naturels de la terre de Nuytz environnés par de
nouveaux marais Triste condition de l'espèce humaine , que
celle où elle est réduite à braver ainsi tous les inconvéniens et
tous les maux attachés à un tel séjour ! . . . .
Enfin nous voilà parvenus à ce point de la terre Napoléon pi. ,.
qu'il ne nous avoit pas été possible d'aborder l'année précédente :
là devoit être ce fameux détroit dont nous avons parlé r c'est
derrière les îles Saint- Pierre et Saint-François qu'il devoit avoir
son embouchure ; c'est là qu'il falloit pénétrer. Des vents pro-
pices, une belle mer, un ciel pur, une douce température, sem-
bloient cette fois conspirer au succès de nos recherches nouvelles;
tout nous donnoit l'espoir de résoudre enfin le grand problème
de l'intégrité de la Nouvelle -Hollande; et pleins de cet espoir,
nous forçâmes de voiles sur les îles nombreuses qui bornoient
l'horizon.
La connoissance des îles dont il s'agit remonte jusqu'à l'année
1627; c'est à cette époque, dit -on, que le célèbre navigateur
Hollandois Peter- Nuytz les découvrit, après avoir prolongé
cette immense partie de côtes à laquelle la reconnoissance pu-
blique a décerné son nom; mais placées, pour ainsi dire, au-delà
du terme de sa longue exploration , elles se trouvent plutôt
indiquées que déterminées sur sa carte : dans cette carte, en effet,
tout est inexact, soit sous le rapport du nombre de ces îles, de
leur forme, de leurs dimensions, ou même de leur position relative;
104 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
et comme, depuis le temps de Nuytz jusqu'à nos jours, nul
navigateur n'avoit reconnu ces îles, notre travail à leur égard devient
presque aussi nouveau qu'il est intéressant et complet.
Quatre groupes principaux se les partagent; l'archipel Saint-
François, le groupe des îles Saint-Pierre, celui des îles Joséphine,
et les îles du Géographe. Plus rapprochés du continent, ces deux
derniers groupes n'avaient pas été découverts par le navigateur
Hollandois.
pi. i. Onze îles de diverses grandeurs composent l'archipel Saint-
«ïerm a général François : il se développe sur une étendue de 17 milles en latitude,
et de 10 milles seulement en longitude; la plus grande des îles
qui le composent, Xîle Talleyrand, n'a guère qu'une lieue de lon-
gueur; parmi les autres, Xîle Malesherbes, Xîle Fénélon, Xîle Massillon ,
Xîle Sully a, tiennent le premier rang : cette dernière est la plus
septentrionale de toutes.
p,y,n.° ■j.k.l. Dans i'E. N.E./à 25 milles environ de l'archipel Saint-François,
gisent les îles Saint-Pierre; elles sont au nombre de cinq, dont
une a près d'une lieue de longueur, et fut nommée Ile Turenne ;
la seconde, un peu plus petite que celle-ci, reçut le nom à' lie
Richelieu. C'est aux deux îles les plus septentrionales de ce groupe
que vient se raccorder cette effroyable chaîne de brisans dont il
1 1 a.--, n.° 11. a été déjà plusieurs fois parlé sous le nom de Rambarde.
iifv.n.os5.6,7- Rien de plus hideux que les îles nombreuses qui se rattachent
à cette partie de la terre Napoléon; pas un arbre, pas un arbrisseau,
pas une broussaille ne s'élève de leur surface, qui paroît couverte
d'arides et sombres lichens; plusieurs de ces îles ont leurs flancs
écores , et les canaux qui les séparent semblent être profonds et
sûrs; nous n'y avons aperçu du moins aucun de ces récifs qui
bordent la côte voisine, et dont les îles Joséphine sont ellomêmes
hérissées sur-plusieurs points. Si l'on ne jugeoit de leur origine que
a Des erreurs très-graves de nomenclature se sont glissées dans la pi. V qui représente ces
îles. Voye^ l' Errata général,
d'après
AUX TERRES AUSTRALES. 105
d'après leur forme, leur abaissement, leur couleur, leur régularité,
&c. , on seroit tenté de croire que les îles Saint -Pierre et Saint-
François se composent essentiellement de substances secondaires
ou même tertiaires; mais, en observant que les îles Joséphine, qui
leur ressemblent d'ailleurs sous tant de rapports, sont cependant
granitiques, il est difficile de ne pas croire que cette dernière
origine soit commune à toutes les îles de cette partie de la Nou-
velle-Hollande.
Quoi qu'il en puisse être , après avoir complété nos opérations
de l'année précédente sur ces deux premiers groupes, nous fîmes
voile dans la matinée du 7 février, pour traverser celui des îles
Saint-Pierre, et prolonger la portion de terre continentale qui, pu.
du cap Ouest de la baie Louis [ cap Lavoisier ] , remonte vers le
Nord , en s'enfonçant derrière les îles Joséphine.
Au-delà du cap dont je viens de parler, est une petite baie, sans
doute impraticable , que nous nommâmes Baie Tréville : le cap
Missiessy la termine au Sud; et elle se rattache au Nord, par le
cap Dubouchage , avec la baie Jean-Ban, qui nous a pareillement pi.iWt, ».*■«!
semblé 'devoir être inabordable. En effet , la terrible rambarde se
développe en avant de toute cette partie de côte , et une chaîne
analogue ne permet pas, comme nous le dirons bientôt, de péné-
trer par le Nord dans aucune de ces baies dangereuses.
Ainsi repoussés du continent, nous prolongeâmes la rambarde
par l'ouest, et reconnûmes la partie Sud de l'île Eugène; bientôt
après en avoir doublé la pointe occidentale , nous nous trouvâmes
à l'ouverture de la grande baie Murât, dont il a déjà été fait men-
tion (tom. I , pag. 32J) ) ; nous y laissâmes tomber l'ancre par
six brasses et demie, fond de sable gris, mêlé de coquilles et
d'herbages.
Le lendemain, à la pointe du jour, je m'embarquai dans un
canot qui , sous les ordres de M. de Mont-Bazin , devoit explorer
Ja partie orientale de la baie, ainsi que la portion voisine du
tome n. O
io6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
continent, et fixer d'une manière exacte les principaux points de
cette côte. A cet effet, notre astronome, M. Bernier, reçut ordre
de s'embarquer avec nous. /
pi.i/w, m.° 12. Bientôt nous atteignîmes un grand cap, qui forme l'extrémité
Nord de la baie Jean-Bart; nous le nommâmes Cap d'Estrées, et
vînmes mouiller sur ce point pour y prendre hauteur. Tandis
que nos compagnons étoient occupés sur le rivage , je m'em-
pressai de pousser une petite reconnoissance dans le pays : le soleil
étoit ardent ; et la nudité du sol , entièrement sablonneux et blan-
châtre , ajoutoit encore à l'incommodité de sa chaleur brCdante.
Des obstacles de ce genre n'étoient point capables de m'arrèter; je
m'éloignai du rivage avec d'autant plus de précipitation, que j'avois
moins de temps à donner à cette course. Les résultats en furent
peu satisfaisans. Sur le sol ingrat et brûlé que je parcourus, il me
fut impossible de distinguer aucune trace non-seulement de ruis-
seau, mais même de torrent, et il me parut évident que les eaux des
pluies étoient absorbées par les sables arides , avant d'avoir pu se
réunir sur aucun point. Quelques arbres du genre des casuarina,
de celui des banksia, se montroient çà et là dispersés sur cette
campagne stérile; à peine les plus grands d'entre eux atteignoient à
la hauteur de quelques mètres, et les arbrisseaux, rares eux-mêmes
et languissans , sembloient végéter à regret sur ces tristes bords :
nulle part je n'y pus découvrir quelque production qui fût suscep-
tible de servir à la nourriture de l'homme; aussi ne paroissoit-il
en ces lieux aucun vestige d'habitans.
A peine j'étois de retour au mouillage , que nous appareillâmes
pour prolonger notre reconnoissance vers l'Est ; mais bientôt nous
fûmes arrêtés par une longue chaîne de récifs contre laquelle la
mer déferloit avec violence, et qui, du cap d'Estrées, se portant
vers l'Ouest , alloit se réunir à un immense banc de sable dont
le canal compris entre le continent et l'île Eugène est lui-même
obstrué.
AUX TERRES AUSTRALES. 107
Ainsi, forcés de rétrograder, nous pénétrâmes dans ie fond
d'une anse très-grande , que nous nommâmes Anse Decrès , et qui
se trouve également remplie de hauts- fonds. Le cap Vivonne la
termine vers le Nord , et porte en avant de lui des roches dan-
gereuses qui faillirent entraîner notre perte ; en effet , tandis
qu'avec une assez forte brise nous courions vent arrière pour
doubler ce cap, notre canot toucha violemment sur quelques-
unes de ces roches qui se trouvoient entièrement cachées sous
l'eau. Au craquement qui se fît entendre, nous crûmes que le
canot alloit s'entrouvrir ; et déjà plusieurs de nos matelots se
précipitoient dans la mer, lorsque M. de Mont-Bazin les
arrêta , fit amener toutes les voiles , et sonder avec une gaffe la
direction et l'étendue des brisans. Pour décharger l'embarcation ,
nous nous mîmes tous à la mer ; et réunissant nos efforts , nous
parvînmes à la remettre à flot, sans qu'elle eût éprouvé d'autre
avarie que l'arrachement de la bande de fer qui garnissoit le dessous
de la quille. Le péril ainsi passé, nous vînmes nous établir pour la
nuit au fond d'une petite crique qui se trouve vers la pointe Nord
du cap. Quelques heures de jour nous restoient encore ; et tandis
que mes compagnons faisoient sécher leurs vêtemens, et que les
matelots préparoient le frugal repas du soir, je descendis au rivage,
où je fis de riches et intéressantes collections.
Fatigués comme nous l'étions, nous espérions jouir d'un sommeil
paisible ; mais nous ne tardâmes pas à reconnoître que , sur ces
bords, la température de la nuit étoit affectée des mêmes incon-
véniens que ceux dont nous avions eu tant à nous plaindre à la
terre de Leuwin, à la terre d'Éde\s, ainsi qu'à la terre d'Endracht.
A la chaleur brûlante du jour succéda vers le soir une forte brise
du S. S. E. , qui , partie des régions glacées de l'hémisphère antarc-
tique , refroidit tellement l'atmosphère , que , malgré la chaleur
du sol et l'abri que nous nous étions fait avec les voiles du canot,
il nous fut impossible de fermer l'œil ; la nuit entière se passa
O 2
io8 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
tristement à entretenir Je feu autour duquel nous nous . étions
rassemblés. Dans le XXX.e chapitre de cet ouvrage, je reviendrai
sur cette circonstance remarquable de la température de ces cli-
mats, et je dirai quels moyens l'homme sut opposer à sa dangereuse
influence.
A peine le jour commençoit à paroître, et déjà nous avions
repris la suite de nos opérations géographiques.
Au-delà du cap Vivonne, est l'anse Suffi- en , remplie de bas-fonds
comme les précédentes, et qui s'en distingue par un groupe de
roches placées vers son fond. Le cap Thevenard la borne au Nord,
et là commence la baie Murât proprement dite. Nous en recon-
nûmes toutes les sinuosités ; et bien loin d'y découvrir l'embou-
chure de cet immense détroit que nous cherchions, nous ne pûmes
même pas y reconnoître la plus foible trace d'un ruisseau ni même
d'une source intérieure.
pi. i Us, n.° 12. Tandis que vers cette partie de la baie toutes nos espérances se
trouvoient ainsi détruites, MM. Faure et Ransonnet, après un
début qui sembloit promettre davantage , arrivoient pourtant aux
mêmes résultats. C'étoit dans la partie de l'Ouest que ces Messieurs
avoient eu l'ordre de se porter en partant du bord le même jour,
à la même heure que nous en étions partis nous-mêmes.
Après une navigation de quelques heures , ils arrivèrent par le
travers d'une large ouverture , qui leur parut être celle d'une assez
grande rivière : ils s'y enfoncèrent, en dépassant deux caps, qui
furent nommés Cap Beaufort et Cap Jérôme ; mais bientôt des
bancs de sable se montrèrent de toute part ; la rive gauche étoit
couverte de marécages inabordables En vain ils voulurent pour-
suivre leur route, les bancs de sable ne tardèrent pas à les arrêter;
et en s'approchant davantage encore au milieu des obstacles de
tout genre , ils reconnurent que des marais immenses occupoient
tout le reste de l'enfoncement au milieu duquel ils se trouvoient,
et qui reçut le nom d'Anse Touryille.
AUX TERRES AUSTRALES. 109
De l'ensemble de ces recherches, il résulte donc,
1 ,° Qu'il n'existe sur ce point de la terre Napoléon , aucune pi. i.
.trace de détroit , ni même de rivière intérieure ;
2.0 Que la baie Murât est obstruée de brisans et de hauts-fonds
qui la rendent très-dangereuse , même pour les plus petits navires ,
et qu'il en faut dire autant des anses nombreuses et profondes qui
se rattachent à cette baie ou qui se trouvent dans son voisinage.
Cette triste certitude étant acquise , nos observations se diri-
gèrent du continent vers les îles mêmes qui constituent l'archipel
Joséphine , et sur lesquelles il convient d'abord de jeter un coup-
d'œil général. Sept îles de diverses grandeurs composent cet Ri*», n.»».
archipel : la plus grande et la plus rapprochée du continent, est
l'île Eugène ; elle a trois lieues de longueur environ sur une largeur pi. v,n.° 5, ».
moyenne de 5 à 6 milles. Lïîle Hortense se rattache à la pointe
occidentale de celle-ci par une traînée de récifs et quelques roches.
Plus loin, dans le S. S. O., se trouvent l'île Eli sa , l'île Julie et l'île
P anime , disposées en triangle. Au nord de la dernière de ces îles,
trois lieues à l'ouest de l'île Eugène, se montre l'île Caroline. Toutes
ces îles ont le même aspect général, et portent des traces évidentes
d'une formation commune et d'une constitution analogue. Ce que
nous allons dire de la plus considérable d'entre elles , de l'île
Eugène, pourra donc leur être appliqué.
Le 1 g, à la pointe du jour, je m'embarquai de nouveau pour
aller visiter cette île ; notre botaniste M. Leschenault, et mon
ami M. Lesueur , prirent part à cette dernière excursion. Tandis
que celui-ci s'enfonçoit dans l'intérieur pour y faire la chasse aux
animaux que le pays pouvoit offrir, et que mon digne collègue
étoit occupé de ses recherches sur le règne végétal', je parcourois
de mon côté les bords de la mer, multipliant à chaque pas les obser-
vations , et faisant à chaque pas aussi de nouvelles et importantes
découvertes. Un matelot nommé Lefebvre m'accompagnoit :
nous arrivâmes ensemble sur le? bords d'une espèce de crique fort
no VOYAGE DE DÉCOUVERTES
large, et qui s'enfonçoit beaucoup clans l'île. Au-delà commen-
cent le grand banc de sable que j'ai dit partir de la pointe
orientale de l'île Eugène, et s'avancer jusque vers le continent,
à la hauteur du cap d'Estrées. A de tels bancs appartiennent tou-
jours d'intéressantes productions ; et j'étois d'autant plus avide
de celles de ces rivages , qu'ils étoient plus nouveaux pour la
science et pour nous. Alors la mer étoit basse, et une partie con-
sidérable du banc étoit à découvert. Bientôt nous nous trouvâmes
sur ces précieux attérissemens que je voulois fouiller. Leur richesse
surpassa mon attente, et plusieurs heures lurent employées à les
parcourir : mais déjà la mer montoit rapidement ; Lefebvre m'en
fit faire la remarque, et nous revînmes sur nos pas pour aller
rejoindre nos compagnons.
L'espèce de crique dont il s'agit a plus d'un mille de largeur,
et remonte assez loin dans l'intérieur de l'île , en formant sur ce
point comme l'embouchure d'un très-grand ruisseau. C'étoit à mer
basse que nous l'avions traversée le matin, et presque par -tout
elle étoit à sec ; mais quand nous repartîmes sur ses bords , elle
nous offrit un tableau bien différent : les eaux de la mer, re-
poussées par une marée violente , s'engouffroient dans cette
étroite vallée , et remontoient en bouillonnant jusque vers son
fond. Faire le tour de cette crique, étoit une opération longue
et pénible, sur -tout à cause des broussailles et des marécages.
Abusés d'ailleurs par la couleur blanche du sable et par quelques
portions de banc qui restoient encore à découvert, nous crûmes
qu'il y avoit peu d'eau par-tout ; et sans même soupçonner aucune
espèce de difficulté dans ce passage , nous l'entreprîmes. A peine
avions- nous fait un quart du chemin, que déjà nous avions de
l'eau jusqu'à la ceinture , et la marée croissoit à vue d'ceil : il étoit
impossible de rebrousser chemin ; il fallut poursuivre notre péril-
leuse entreprise : bientôt la mer s'éleva jusqu'à la hauteur de notre
poitrine Étranger à l'art de la natation, épuisé d'efforts, je
AUX TERRES AUSTRALES. ii-ï
me trouvois dans un péril imminent; le zèle du bon Lefebvre me
sauva : lui seul me dirigeoit au milieu des ondes toujours crois-
santes ; aux endroits les plus profonds, il me prêtoit un bras
secourable; en un mot, cet homme courageux n'omettoit rien de
ce qui pouvoit prévenir ma perte. Malgré tous ses soins, elle
auroit infailliblement eu lieu, si, à force de tâtonnemens et de
recherches , il n'étoit parvenu à découvrir un banc de sable sur
lequel il y avoit peu d'eau, et qui nous conduisit à peu de distance
de la rive où nous voulions atteindre.
A peine nous étions de retour au vaisseau, que les ordres furent
donnés pour partir le lendemain à la pointe du jour ; et le i i février,
à six heures du matin , nous nous trouvions sous voile. Mais avant
de reprendre la suite de nos opérations géographiques à la terre
Napoléon , il convient , suivant notre usage , d'esquisser le tableau
général du pays que nous allons quitter.
Les îles Joséphine et la portion du continent qui s'y rattache,
se trouvent comprises entre 320 z et 320 23' de latitude australe ;
elles s'étendent en longitude de 1 3 1 ° jusqu'à 1 3 1 ° 26' à l'Est du
méridien de Paris ; elles correspondent à la partie la plus profonde Pi. *■
de cette espèce de golfe que forme la côte de la Nouvelle-Hol-
lande , comprise entre le promontoire de Wilson au Sud , et le
cap de Nuytz à l'Est; golfe immense de joo lieues d'ouverture.
De cette position remarquable, il résulte, i.° que les terres
dont il est question se trouvent exposées, sans abri, à toute la
violence des vents et des courans de l'Ouest, du Sud-Ouest, du
Sud et du S. S. E. ;
2.0 Qu'elles sont , au contraire , efficacement protégées par la
masse entière du continent de la Nouvelle-Hollande, contre tous
les autres vents et tous les autres courans généraux.
Sur ces îles, non plus que sur la grande terre voisine, nous
n'avons pu découvrir aucune trace d'eau douce. A toutes les causes
générales dont nous avons tant de fois parlé, telles que l'absence
H2 VOYAGE DE DECOUVERTES
de toute espèce de montagnes, ou même de tout piton intérieur,
il faut ajouter ici la dépression du terrain , la foiblesse extrême de
la végétation, et, par-dessus tout encore, l'abondance des sables
qui recouvrent le sol d'une couche aride, profonde et mobile,
dont l'effet nécessaire est de s'opposer à la réunion des eaux à sa
surface.
Indépendamment des marais salés qui obstruent l'anse Tourville,
et de ceux infiniment moins considérables dont j'ai parlé en décri-
vant la crique de l'île Eugène , on trouve encore dans l'intérieur
de cette dernière île quelques petits étangs salés , sur le bord des-
quels je recueillis deux espèces de coquilles qui leur sont parti-
culières. Cette eau tiroit évidemment son origine de celle de
l'Océan, qui, à travers les dunes de sable, avoit filtré jusque dans
ces lieux plus déclives.
Pendant les deux jours que nous avons passés sur ces bords , la
marée s'est élevée de 6 à j pieds ; mais comme nous nous trouvions
alors au milieu de l'été , il est probable que cette élévation est
beaucoup plus considérable au temps des équinoxes ; dans quel-
ques endroits même, j'ai cru remarquer des lignes de marée qui
n'avoient pas moins de 10 à 12 pieds de hauteur au - dessus du
niveau de la basse mer.
La température, observée dans l'ombre et à midi, a varié de 1 3
à 16 degrés, et le baromètre _s'est soutenu de 28 pouces 3 lignes à
28 pouces 4 et même 5 lignes. Pendant tout ce temps, les vents du
S. E. , du S. S. E. et de l'E. S. E. ont soufflé seuls; et comme ce
sont à- la -fois les plus secs et les plus froids qu'on puisse éprouver
dans ces parages, il est probable que c'est à leur influence qu'il
faut attribuer l'élévation moins grande du thermomètre, et l'as-
cension plus forte du baromètre, sur ces plages, que leur position
en latitude ne semble le comporter : il en est de même de la
sérénité du ciel, et de la marche de l'hygromètre, qui se soutenoit
à peine de 70 à 8o° ; terme d'humidité beaucoup moindre qu'on
ne
AUX TERRES AUSTRALES. 113
ne devoit la supposer à cette latitude, et bien inférieur, sans doute,
au terme de celle que nous eussions éprouvée, si, au lieu des vents
du Sud et du Sud-Est, avoicnt régné ceux de la bande.de l'Ouest,
et même du S. O. et de l'O. S. O. C'est ainsi, je le répète, qu'il
convient, dans tous les temps et dans tous les lieux, d'analyser
avec soin les résultats des expériences météorologiques , et de
s'aider, pour les discussions de ce genre, de tous les secours que
peuvent offrir la physique générale et la constitution particulière
des contrées qu'on observe.
Toutes les parties de la terre de Diémen , ainsi que nous l'avons Pi.r.
dit ailleurs, sont essentiellement primitives : il en est de même
de l'île Bruny, de l'île Maria, de l'île Schouten, des îles Furneaux,
des îles Hunter, de l'île King, du promontoire de Wilson, du port
Western et de l'île Decrès ; il en est de même aussi des îles qui
nous occupent, et de la portion du continent voisine de ces îles.
Par-tout, en effet, où j'ai pu pénétrer, j'ai trouvé diverses espèces
de granits, de quartz et de schistes primitifs, et MM. Ransonnet
et Faure ont rapporté les mêmes produits du fond de l'anse qu'ils
étoient allés explorer.
Tous les granits se composent de feld- spath qui leur sert de
base, de quartz et de mica. Parmi les nombreux échantillons que
j'en ai recueillis moi-même, on distinguoit trois variétés plus
importantes que les autres.
La première est un granit feuilleté, de couleur gris-verdâtre ,'
à très-petits cristaux ; il forme une grande partie des galets de
l'île Eugène.
A la seconde variété se rapporte un granit en masse, avec des
lignes noires, obliques et flexueuses ; il se compose de feld-spath ,
de quartz gras légèrement rougeâtre, et de mica noir : c'est cette
dernière substance qui forme les lignes dont nous venons de parler.
Ce beau granit paroît constituer la base de l'île Eugène ; on le
retrouve aussi sur les parties voisines du continent.
tome 11. „ P
H4 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
La troisième variété est un granit rougeâtre, d'un grain dur et
très-âpre ; il se compose de feld-spath rougeâtre , de mica noir, et
de quartz également rougeâtre: il existe en très -grandes masses
sur l'île Eugène et sur le continent.
Indépendamment de ces trois principales variétés de granit, il
en est encore plusieurs autres ; mais comme elles jouent un rôle
moins important dans l'histoire du sol qui nous occupe , je m'abs-
tiendrai de toute espèce de détails à leur égard : il en sera de
même des schistes et du quartz, que je n'ai trouvés que par frag-
mens , disposés en filons de peu d'étendue , et placés le plus
ordinairement entre les masses granitiques.
Après les roches primitives qui constituent la base et comme
le fondement de toutes les terres qui nous occupent , viennent les
grès de diverses sortes et de formations différentes. Les uns , d'un
grain très -fin, d'une texture presque graniteuse, d'une couleur
agréable de gris-rougeâtre , inattaquables par les acides , parsemés
de petites particules de mica, s'élèvent en grandes masses au cap
d'Estrées, dans l'anse Decrès et sur le cap Vivonne.
D'autres , à ciment silicéo-calcaire , font effervescence avec les
acides; ils sont d'une couleur grise, d'un grain fin, et d'une dureté
bien moins grande que ceux de la précédente espèce ; ils gisent
aux mêmes lieux, et se trouvent quelquefois adossés à ces masses.
Une troisième sorte de grès, beaucoup plus calcaire que les deux
autres , d'un grain fin , d'une texture homogène , d'une couleur
gris -blanchâtre, et beaucoup moins dure que les précédentes,
se retrouve comme elles, en grandes masses, tout le long de
la côte continentale. Battues sans cesse par les flots de la mer
qui les baigne, ces roches gréeuses se distinguent par une foule
de crevasses , d'érosions , de scissures , de petites cavernes ,
de petites aiguilles , et de tubérosités remarquables et pitto-
resques.
Tous ces grès ne présentent dans leur tissu aucune trace de
AUX TERRES AUSTRALES. 115
débris organiques : il n'en est pas de même de ceux dont il me
reste à parler.
Le premier qui nous fournisse un exemple de ce genre , est d'un
grain très -fin, presque pulvérulent, et d'une couleur blanchâtre;
tout son intérieur est parsemé de diverses espèces de petites coquilles
plus ou moins altérées. On le trouve plus particulièrement dans
l'anse Suffren ; mais il existe sur plusieurs autres points de la terre
continentale, formant par-tout des couches horizontales et de peu
d'épaisseur.
C'est également à la grande terre qu'appartient le grès suivant :
d'une consistance plus solide que le précédent, il est d'une nuance
obscure, d'un tissu lâche, et presque entièrement composé de
coquilles, qui laissent entre elles de grands espaces vides et comme
caverneux. Cette roche est excessivement dure, et sa dureté m'a
paru dépendre de la nature spathique du ciment qui réunit les
coquillages et les autres parties qui entrent dans sa composition.
Tout le long de la partie de côtes qui , du cap d'Estrées , se pro-
longe et s'avance jusque vers le fond de la baie Murât, on retrouve
cette roche ; presque par-tout elle se présente en masses de plus
de 50 pieds de hauteur perpendiculaire au-dessus du niveau de la
mer, toutes crevassées, et qui s'abaissent insensiblement jusqu'au
rivage.
D'autres grès de diverses nuances de composition, de texture,
de couleur, &c. , existent sur ces bords : disposés par couches plus
ou moins épaisses, ils s'étendent sur les granits, ils comblent les
intervalles que les masses de ceux-ci laissent entre elles; ils s'appuient
sur leurs revers , et revêtent les autres roches gréeuses d'une for-
mation plus ancienne. Mais tous les détails de ce genre seroient
étrangers à la nature de cette relation; il suffit à mon objet d'avoir
indiqué les principaux élémens de la constitution minéralogique du
sol qui nous occupe , et qui va nous fournir de nouveaux et inté-
ressans phénomènes.
P2
1 16 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Au-dessus des grès divers et des granits que je viens de décrire ,
repose une couche plus ou moins épaisse d'un sable très-fin , de
couleur blanche, grise ou même rougeâtre , qui, sur plusieurs
points, constitue des chaînes de dunes élevées, et qui, porté
quelquefois vers l'intérieur des terres , y couvre de ses ondes
mobiles les arbustes et même les arbres les plus hauts. Mélange
singulier de parties calcaires et quartzeuses , ce sable est suscep-
tible, dans certaines circonstances, de former en peu de jours
une espèce de ciment très- dur, et qui s'attache à tous les corps.
C'est à lui qu'il faut rapporter l'origine de la plupart des grès
secondaires qu'on trouve sur ces plages ; c'est encore lui qui
joue le principal rôle dans cette foule de concrétions qui se
présentent à chaque pas, et au milieu desquelles l'observateur
étonné reconnoît non-seulement des coquilles, des ossemens
d'animaux, mais encore des feuilles, des rameaux et des troncs
d'arbre entiers. Il n'est pas jusqu'à des excrémens de Kariguroos
et de Phalangers qui ne puissent être enveloppés par ce ciment
sablonneux , et qui ne se transforment , pour ainsi dire à vue
d'ceil, en autant de masses dures et pierreuses Mais nous
ne tarderons pas à revenir en détail sur ces pétrifications, ou plutôt
sur ces incrustations remarquables; il nous suffit d'avoir indiqué ce
nouveau fait, aussi singulier qu'intéressant pour la science géolo-
gique.
Exposées à tous les vents les plus rigoureux et les plus violens
de l'hémisphère antarctique ; soumises à de grandes vicissitudes
dans leur température journalière; sans montagnes, sans vallées,
sans rivières , sans eau douce ; environnées d'une ceinture de dunes
arides; recouvertes d'une couche profonde de sable éminemment
solidifiable, les tristes plages que nous décrivons ici sont encore
plus stériles que celles dont nous avons parlé jusqu'à présent.
Des innombrables végétaux que la nature semble, avoir créés pour
le sol ingrat de la Nouvelle -Hollande, qui se complaisent, pour
AUX TERRES AUSTRALES. 117
ainsi dire, au milieu de ses sabies ardens, il ne s'en trouve qu'un
petit nombre d'espèces en ces iieux, et tous paroissent languir à
la surface aride du terrain qui les porte : comme leurs congé-
nères, ils produisent d'ailleurs des fruits ligneux, également inutiles
à la subsistance de l'homme et des animaux. Deux espèces seules
forment une exception précieuse, et mériteront, sous ce rapport ,
de nous occuper dans une autre partie de ce travail.
Au premier^ rang des mammifères dont nous avons constaté
l'existence sur cette partie de la terre Napoléon, il faut placer
ce Chien extraordinaire que nous décrirons ailleurs, et qui, par-
ticulier à la Nouvelle-Hollande, peuple de ses tribus diverses toute
l'étendue de ce vaste continent.
Après lui vient une nouvelle espèce de Kanguroo, dont mon
ami M. Lfsuetjr tua quelques individus sur l'île Eugène, où elle
habite en grandes troupes, et dont nous n'avons pu découvrir
aucune trace sur le continent : c'est d'après cela que j'ai cru devoir
la décrire sous le nom de Kanguroo de l'île Eugène. Chacun de
ces quadrupèdes pèse de huit à dix livres; ia fourrure en est épaisse,
d'un poil très-fin, et d'une belle couleur rousse tirant sur le
brun.
Parmi les animaux à bourse qui peuplent la Nouvelle-Hollande,
le genre phalanger compte sur- tout un grand nombre d'espèces
plus ou moins singulières et plus ou moins élégantes ; l'île Eugène
nous en fournit une nouvelle. C'est exclusivement sur les bords
marécageux de la crique où je courus tant de dangers, qu'elle
a fixé son habitation ; c'est-là que mon digne collaborateur tua les
quatre beaux individus de cette espèce que nous avons apportés
en Europe.
La multiplicité des îles qui se trouvent projetées sur le flanc
de cette partie de la terre Napoléon, l'isolement de ces îles, l'ab-
sence de l'homme et des animaux féroces , tout semble concourir
à favoriser ici la propagation des phocacés divers : on peut donc
I iS VOYAGE DE DÉCOUVERTES
croire que d'innombrables légions de ces animaux viennent , à
l'époque de l'hiver, se répandre sur ces paisibles rivages, s'y livrer,
comme sur l'île King, à leurs amours , à l'éducation de leurs petits ,
et qu'elles retournent ensuite, lorsque l'été arrive, vers des climats
plus rapprochés du pôle, et d'une température plus analogue à
leur constitution et à leurs besoins. C'étoit malheureusement dans
cette dernière saison que nous abordions sur ces plages, et telle
est , sans doute , la raison pour laquelle nous y rencontrâmes un
si petit nombre d'animaux de ce genre. Retenus cependant ici
comme sur l'île King, soit par l'âge, soit par la maladie, ou,
plus vraisemblablement encore , par l'éducation d'une famille trop
tardive à croître, quelques individus seulement avoient prolongé
leur séjour sur les plages de l'île Eugène. Tous ces individus appar-
tenoient à une espèce nouvelle du genre particulier que j'ai cru
devoir établir sous le nom d'Otarie. Ils parviennent à la longueur de
8 à 9 pieds, et se distinguent sur-tout par une grande tache blanche
à la partie moyenne et supérieure du cou : c'est d'après ce carac-
tère, que j'ai décrit ce phocacé nouveau sous le nom d'Otarie
Albicolle [Otaria Albicollis , N.J Les animaux de cette belle espèce
ont les pieds antérieurs moins éloignés de la poitrine que la plupart
des autres amphibies de la même famille; aussi sont-ils tous d'une
agilité bien plus grande et d'un naturel bien moins timide que ces
derniers. Cette observation n'est pas seulement applicable aux
Otaries de l'île Eugène ; d'après toutes les observations que j'ai
pu faire sur les phoques, il me paroît qu'en général le courage de
ces animaux et leur agilité sont dans un rapport assez exact avec
la position relative des pieds antérieurs : suivant que ces princi-
paux agens de la loco-motion sur le sol se trouvent plus ou moins
rapprochés de la poitrine, la démarche est plus ou moins facile; et
comme, chez les phoques ainsi que chez tous les autres animaux,
îa possibilité d'échapper au péril est un motif de l'affronter, il
s'ensuit naturellement que les plus lestes de ces amphibies en
AUX TERRES AUSTRALES. 119
sont encore les moins timides. Rien ne seroit plus facile à prou-
ver que cette intéressante assertion, et je la justifierois aisément
par tout ce que nous connoissons de plus exact sur les diverses
espèces de phocacés des deux hémisphères : mais la nature de
mon travail actuel se refuse à des détails de ce genre ; il me suffira
d'ajouter que la chasse de ces amphibies, exécutée dans une saison
convenable , seroit aussi facile que lucrative aux lieux dont nous
parlons. La baie Murât offriroit un abri suffisant aux petits navires
qu'on emploie à ces sortes d'entreprises, et leur provision d'eau
pourroit aisément être renouvelée au port du Roi- Georges.
Cette traversée est un peu longue, il est vrai; mais comme dans
ces derniers parages les phocacés habitent également en troupes
nombreuses, les pêcheurs ne feroient, pour ainsi dire, que varier
le théâtre de leurs travaux.
La stérilité profonde qui caractérise les îles Joséphine, semble en
avoir repoussé l'espèce volatile. Les oiseaux de terre y sont presque
inconnus, et nos collections en ce genre se réduisent à une espèce
de Miiscicûpa nouvelle et singulière, qui vit sous les broussailles,
et se nourrit plus particulièrement des fourmis qui pullulent sur ces
bords. Avec ses ailes basses et tramantes, sa queue relevée, étalée,
et les plumes de son croupion hérissées sur son dos , ce petit
animal figure assez bien, et comme en miniature, un cocr-d'inde
de nos basses-cours faisant la roue.
Parmi les oiseaux de mer, on apercevoit sur ces îles le petit
Manchot bleu [Aptcnodytes mhior] '; une espèce de Cormoran, à dos
noir et à ventre bleu, qui habitoit en grandes troupes parmi les
brisans et les récifs ; d'innombrables essaims de Mauves , dont plu-
sieurs espèces étoient nouvelles ; quelques Sternes qui voltigoient
çà et là sur le rivage. Dans les marais de l'anse Tourville, dans
ceux du fond de la crique de l'île Eugène, vivoient quelaues gros
Pélicans, dont nous n'avons pu nous procurer aucun individu.
Quant aux reptiles, nous n'avons obtenu qu'une nouvelle espèce
i2o VOYAGE DE DÉCOUVERTES
de Lézard du genre Scinque. Plusieurs débris de squelettes et de
carapaces nous ont appris que l'île Eugène étoit fréquentée par de
grandes Tortues de mer : la nature, en partie sablonneuse, en partie
vaseuse, de cette crique, l'abondance des Ulves et des Conferves
qui la tapissent, se réunissent, en effet, pour la rendre propre à
l'habitation de ces paisibles animaux. On peut donc croire qu'à
l'époque du printemps ils viennent déposer leurs œufs et les faire
éclore sous les sables ardens de l'île Eugène ; après quoi ils regagnent
la haute mer avec leur jeune famille. Quelques nouveaux détails
que nous aurons à donner sur les mêmes animaux dans le xxx.e cha-
pitre , viendront à l'appui de cette présomption , d'autant plus
intéressante, que le séjour des Tortues coïncidant avec celui des
Phoques sur les mêmes bords , les pêcheurs trouveroient en elles
une nourriture aussi salubre qu'abondante , et facile à se procurer.
Quelle qu'en puisse être la cause générale ou seulement acci-
dentelle, les îles qui nous occupent étoient, à l'époque de notre
séjour, aussi pauvres en poissons qu'en oiseaux et en reptiles. De
petits Scombres, un seul Esox, une seule Lophie de 10 à 13 cen-
timètres [4 à 5 pouces] de longueur, un seul Tétrodon d'une
nouvelle espèce , ont été "pris par nos pêcheurs.
Les insectes n'y étoient pas moins rares que les poissons : les
Fourmis gigantesques qui couvrent les dunes de sable de leurs noirs
et dévorans essaims, quelques Blattes et un petit nombre d'autres
Orthoptères, se sont seuls offerts à nos regards. Ainsi, tous les
insectes que nous avons pu voir appartiennent à ceux des genres
de cette classe d'animaux qui se plaisent et pullulent dans les lieux
les plus arides; observation qui nous fournit une nouvelle et puis-
sante raison de l'excessive rareté des oiseaux de terre. En effet,
tandis que les espèces herbivores et granivores sont repoussées de
ces terres infertiles par le défaut presque absolu de nourriture, les
oiseaux insectivores, si nombreux, si variés sur tous les autres
points du continent ' sont ici contraints de s'éloigner pour la
même
AUX TERRES AUSTRALES. 121
même cause. Ainsi tout est lié dans le grand système de la
nature; ainsi l'histoire des êtres les plus ioibles se rattache à celle
des plus puissans : souvent ces liens merveilleux échappent à nos
sens; mais lorsque nous pouvons arriver à les saisir, ils nous
étonnent également et par l'importance de ieurs résultats et par
leur simplicité.
Autant les îles Joséphine sont pauvres sous d'autres rapports,
autant elles sont riches en mollusques, testacés sur-tout, en vers,
en échinodermes et en zoophytes mous. Plus de deux cents espèces
d'animaux appartenant à ces divers groupes ont été réunies par
moi seul, pendant les deux jours que nous avons passés sur ces
plages. Enoncer un tel nombre d'espèces, c'est faire assez com-
prendre combien il me seroit impossible d'entrer dans quelque
détail sur cette partie de mes travaux; il me suffira de dire que
parmi les coquilles il s'en trouve un grand nombre d'espèces
nouvelles et d'une rare beauté; qu'on y compte sur-tout une grande
variété de Moules, de Turbos, de Serpules, d'Haliotis, de Buccins,
de Murex, de Patelles, de Fissurelles, &c. &c. ; que sur plusieurs
points, la côte de l'île Eugène étoit couverte de Bulles, de Vénus, de
Tellines, de Trochus éblouissans; qu'on y rencontre de magnifiques
Avicules d'une excessive friabilité, et qui ne vivent pour cela qu'au
milieu des éponges ; que j'y ai trouvé vivante une espèce de
Marteau blanc, qui me paroît différer du Marteau de même cou-
leur que j'avois recueilli précédemment, soit à Timor, soit à la
terre d'Endracht. Cette rare et précieuse coquille vit au milieu d'un
grand banc d'Alcyons , qui se trouve dans l'anse Decrès ; engagé
par sa base, fixé par ses deux longues oreilles au milieu de ces
zoophytes, cet animal paroît être physiquement dans l'impuissance
de se débarrasser de cette sorte de gangue vivante; à peine bâiliant
à l'extrémité de ses deux valves , c'est par cette seule ouverture
supérieure qu'il peut saisir et recevoir sa nourriture. Il en est de
même d'une magnifique espèce de Vulselle, dont j'ai trouvé des
TOME 11. Q
122 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
millions d'individus pareillement enterrés dans les Alcyons
Ainsi croissent, sous cette enveloppe épaisse, mollasse, élastique,
ces coquilles délicates et fragiles, qui, sans cette espèce de pré-
caution de la nature, périroient sous le choc des vagues et sous
celui des plus foibles animaux qui vivent aux mêmes lieux qu'elles.
Cette abondance extraordinaire de coquillages et de vers marins
nous fait connoître comment tant d'oiseaux voraces peuvent
exister et se nourrir sur des côtes si peu poissonneuses, et le
problème de la multiplicité de ces oiseaux devient pour nous tout
aussi simple que celui de la rareté des oiseaux de terre.
Nous venons de parcourir successivement les diverses parties
de l'histoire physique et naturelle des îles Joséphine et de la por-
tion du continent qui leur est opposée; c'est de l'homme même
qu'il nous reste à parler.
On ne trouve aucune trace d'habitans sur ces îles, et la multipli-
cité des Kanguroos et des Phalangersme paroît une preuve évidente
que les naturels du continent voisin, non plus que leurs redou-
tables chiens, ne les fréquentent pas. Nous avons vu, d'ailleurs,
qu'il en est de même de toutes les îles du détroit de Bass, de
l'île Decrès, de toutes les autres îles de la terre Napoléon, de
toutes celles qui sont projetées sur le flanc de la terre d'Edels
et de la terre d'Endracht; il en est de même encore, ainsi que
nous l'avons déjà dit, ou que nous le dirons par la suite, des archi-
pels de la terre de Nuyts, de ceux de la terre de Witt, et des îles
de la terre d'Arnheim. Cet éloignement des indigènes de ces lieux
où si facilement ilspourroient se procurer une nourriture abondante
et salubre, paroît avoir pour cause principale leur ignorance absolue
de la navigation: il est digne de remarque, en effet, que sur tout
cet immense développement de côtes qui, du promontoire de
Wilson, remonte vers le Nord jusqu'au cap de Léoben, nous n'ayons
jamais aperçu la plus légère trace d'une embarcation quelconque;
et sous ce rapport, aucun des navigateurs qui nous ont devancés
AUX TERRES AUSTRALES. 123
dans ces mêmes parages, n'a été plus heureux que nous. Je ne fais
qu'indiquer un fait aussi curieux ; il sera dans la suite l'objet d'un
examen plus particulier et d'une discussion plus approfondie.
Quelle qu'en soit, au surplus, la vraie cause, c'est sur le conti-
nent seul que nous avons pu distinguer des traces d'habitans; c'est
vers le fond de l'anse Tourville, que plusieurs feux furent remarqués
dans le lointain, par ceux de nos compagnons qui avoient été
chargés de la reconnoissance de cette côte ; c'est au milieu des
marais immenses que nous avons décrits ailleurs, qu'ils décou-
vrirent deux misérables cases formées de branches d'arbres grossière-
ment entrelacées et fichées en terre; c'est encore là qu'ils aperçurent
deux malheureux sauvages fuyant épouvantés vers l'intérieur ;
enfin c'est là seulement qu'on a trouvé des empreintes de pas
d'hommes et de chiens Nouvelle et déplorable preuve de la
funeste préférence que ces infortunés sont contraints d'accorder
aux parties les plus humides et les plus insalubres du pays qu'ils
habitent! Là, sans doute réduits, comme les farouches indigènes
de la terre de Leuwin, à l'usage de quelque eau saumâtre; n'ayant
pour se nourrir que les produits incertains de la chasse et de la
pêche, ils reproduisent, avec des teintes peut-être plus rembru-
nies encore, ces tristes tableaux de la misère, de la famine et de
la barbarie dont nous avons déjà présenté quelques traits à nos
lecteurs, mais dont nous aurons à leur offrir ailleurs le déplorable
ensemble.
Toutes nos observations étant ainsi terminées aux îles Joséphine,
nous appareillâmes, ainsi que je l'ai déjà dit, dans la matinée du
1 1 février, pour sortir de la baie Murât et reprendre la suite de
notre reconnoissance.
Au-delà du cap Jérôme, nous découvrîmes d'abord \&baieDjiqnesne, pi. r.
de 4 nulles d'ouverture environ, et dont le pourtour se compose
de falaises peu élevées, stériles et grisâtres. Le cap Dugnay-Trouin
h termine à l'Ouest. De cette dernière pointe jusqu'à la hauteur
O 2
124 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
du cap Ros'dy , dans une étendue de trois lieues , la côte forme
une suite de petites anses, en avant desquelles est une longue
traînée de récifs. La baie Caffarelli a six milles de large; elle est
profonde ; le cap Motard en forme l'extrémité occidentale.
Vis-à-vis de ce cap, à 4 milles environ au Sud, se trouvent les
petites îles du Géographe, qui sont au nombre de six, toutes envi-
ronnées de récifs et de brisans. Ces îles sont basses, désertes, sté-
riles , comme toutes celles de ces régions, et affectent comme elles
des couleurs tristes et sombres ; la plus grande reçut le nom d'Ile
Barbie- Dubocage, et les deux plus méridionales furent appelées
Ile Gossellïn et Ile Langlès. A l'Ouest du cap Motard, la côte
forme une longue courbure; puis elle s'avance en un grand cap,
que nous avons nommé cap Malonet : vis-à-vis est la petite île
Coquebert- Adontbret ; plus loin, en remontant vers le N. N. O. , gît
le cap Choiseid; plus loin encore, et dans la direction de l'O. N. O.,
s'avance le cap Vien, stérile , sauvage et déprimé comme le reste
des terres que nous venons de décrire. Les îles Rubens sont à peu
de distance du cap Vien; elles sont très-petites, ou, pour mieux
dire, ce n'est guère qu'un amas de grosses roches environnées de
brisans dangereux.
Cependant, à mesure que l'on continue à s'avancer vers l'Ouest,
on voit insensiblement changer la constitution des terres; déjà, à
la hauteur du cap Vien, elles laissent apercevoir quelques traces
d'un second plan de collines intérieures, et leur teinte, générale-
ment moins rembrunie, affecte çà et là quelques nuances légèrement
verdâtres. La composition du rivage se complique davantage
encore à la hauteur du cap Gérard, qui gît par 3 2° \' de latitude
australe, et par 1300 30' de longitude orientale. De ce point
jusqu'à la baie Denon, le continent présente une suite de caps plus
ou moins saillans, qui ont été désignés sous les noms de Cap
le Poussin , Cap Lebrun et Cap Van-Spaendonck ; ce dernier en
l'honneur du savant professeur qui a si bien mérité des sciences
AUX TERRES AUSTRALES. 125
naturelles, non -seulement par les beaux ouvrages dont il les a
lui-même enrichies, mais encore par le grand nombre d'habiles
artistes qu'il a formés pour elles.
La baie Denon mesure 4 à. 5 milles d'ouverture , sur une pro-
fondeur presque égale : diverses coupures sembloient indiquer,
vers le fond de cette baie, l'^xisfenre de quelque torrent intérieur,
ou plus vraisemblablement de quelque crique d'eau salée, plus
ou moins prolongée dans les terres, et se terminant, comme
celle de l'anse Tourville, par des marais étendus. Une énorme
colonne de flamme et de fumée qui s'élevoit derrière les dunes
et non loin du cap David, vient à l'appui de cette dernière suppo-
sition.
Du cap Mansard jusqu'au cap des Adieux, la terre continentale
se compose d'une suite de falaises basses, stériles, escarpées et
jaunâtres, qui ne présentent que deux points remarquables, le
cap Soufflot et le cap Vaucajison. La petite île Rameau est à peu de
distance et à l'Ouest de ce dernier : 6 milles plus loin, et vers le
Sud, gisent les îles Labourdonnais, petites, environnées de bri-
sans , sauvages , déprimées , stériles et désertes , comme toutes
celles de ces parages. Il en est de même des quatre îles Monte-
notte, qui sont à 7 ou 8 lieues dans i'Ouest des précédentes, et à
5 lieues au Sud du cap des Adieux; il en est de même encore de ce
dernier cap et de toute l'étendue de côtes qui s'y rattache, soit
à l'Est, soit à l'Ouest.
Plusieurs fois, dans le cours de l'histoire de la terre Napoléon,
j'ai parlé de la force des lames qui brisent le long de ses rivages,
et j'ai considéré ce phénomène comme un résultat nécessaire de
l'immense étendue des mers, qui, de cette partie de la Nouvelle-
Hollande, se prolongent, sans aucune espèce d'interruption, jus-
qu'aux glaces antarctiques. Ce caractère houleux et violent des
flots nous frappa sur-tout dans notre navigation des îles Joséphine
au cap des Adieux. Malgré le beau temps et les vents modérés
12(6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
dont nous jouissions alors, les vagues rouloient avec violence
contre les côtes, et la mer étoit si creuse, que la marche de notre
navire en étoit sensiblement affectée. Qu'on juge du spectacle et
du danger que doivent offrir de tels parages, lorsqu'au milieu de
l'hiver, ils se trouvent livrés à toute la fureur des aquilons du
Sud
Dans cette dernière partie de notre navigation , nous fûmes
également étonnés de la constance des vents du S. E., du S. S. E.,
et même de l'E. S. E.; nous n'en eûmes, pour ainsi dire, pas
d'autres; et si nous ajoutons à notre propre expérience celle de
tous les navigateurs qui nous avoient précédés dans ces parages,
on restera convaincu que ces vents y dominent plus particulière-
ment pendant le printemps et l'été, tandis que l'automne et l'hiver
se trouvent sous la triste influence de ceux du S. O., du S. S. O.
et de l'Ouest. Cette circonstance particulière de l'histoire météo-
rologique de la terre Napoléon , fournit une explication suffisante
de l'inutilité des efforts qui avoient été faits avant nous par diffé-
rens navigateurs pour découvrir cette terre, en s'avançant du N. O.
au S. E.; 1 époque de leur navigation correspondant à celle où
régnent les vents orientaux, ils dévoient les trouver et les trouvoient
toujours opposés à leur marche.
chap. i." C'est en méditant sur ce beau problème, que M. de Fleurieu
rédigea pour nous cet admirable plan qui devoit assurer le
triomphe de notre expédition dans ces intéressans parages. Grâces
à ses nobles travaux, les espérances de la patrie n'auront point
été trompées, et il m'est doux, en arrivant au terme de cette
brillante partie de notre navigation, de pouvoir être l'interprète
de la reconnoissance publique et de celle de tous mes compa-
gnons.
pi, i. Au cap des Adieux finit la terre Napoléon et commence la
terre de Nuyts, immortel monument aussi des beaux travaux
géographiques exécutés dans ces derniers temps par les Français.
AUX TERRES AUSTRALES. 127
Sur une étendue déplus de 300 lieues en longitude, cette dernière
terre, en effet, a été reconnue par l'amiral Dentrecasteaux
avec une précision si grande, avec des détails si particuliers, qu'il
est peu de rivages, même en Europe, dont les cartes hydrogra-
phiques soient plus exactes et plus complètes. D'après cela, toute
recherche ultérieure sur cette partie de la Nouvelle -Hollande
étant inutile, aussitôt après avoir fixé le point extrême de la terre
Napoléon, nous fîmes route pour le port du Roi-George, à l'autre
extrémité de la terre de Nuyts. pi. r.
Alors une douce satisfaction remplissoit tous les cœurs; chacun pi. iw, n.«<s.
de nous s'arrétoit, avec une sorte d'orgueil, sur ce grand travail
qui venoit d'être terminé; riches de tous les trésors que ia patrie
nous avoit chargés de recueillir sur ces plages lointaines, nous sen-
tions leur prix s'accroître pour nous des privations et des périls
que deux ans de suite il avoit fallu braver pour les obtenir; nous
nous disions : « Plus heureux que nos prédécesseurs, dont la for-
» tune trompa le courage, nous avons vu tous les détails de
» cette terre immense , qu'ils n'ont pu connoître ; nous avons
» pénétré dans ses vastes golfes , abordé sur ses îles , et réuni
« par -tout d'importans matériaux pour son histoire; plusieurs
» milliers de végétaux utiles, d'animaux précieux pour les sciences,
» ont été recueillis sur ces plages; nous y avons répandu nous-
» mêmes une multitude de semences précieuses Puisse la
» rosée du ciel leur être propice ! . . . Puisse un jour l'habitant,
» arraché par elles à la misère qui le consume, déposer ces mœurs
» farouches, ce caractère barbare, qui sont la conséquence de sa
» misérable condition ! ... »
• Cependant, au milieu de l'alégresse commune, il étoit impossible
de songer sans inquiétude au Casuarina Nous avions
espéré de le rejoindre aux îles Joséphine, et notre espoir avoit
été déçu. Le dénuement de cette foible conserve nous étoit
connu; nous savions qu'elle avoit peu de vivres, et sur-tout peu
128 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
d'eau a ; que la marche de ce navire étoit mauvaise ; qu'il étoit
sujet à de fréquentes avaries dans ses œuvres basses; déjà il avoit
fallu lui faire de grandes réparations à l'île King, à l'île Decrès. . . .
Tant de circonstances défavorables nous alarmoient sur le sort de
nos compagnons, et ces alarmes ne cessèrent qu'au moment où,
en arrivant au port du Roi-George, nous découvrîmes le pavillon
national qu'ils avoient arboré sur l'une des petites îles qui se trou-
vent à l'entrée de ce port. Bientôt MM. Freycinet et Boul-
langer se rendirent à notre bord, et ce ne fut pas sans une émo-
tion profonde que nous apprîmes les détails suivans de la longue et
périlleuse navigation qu'ils avoient exécutée depuis leur séparation
d'avec nous. Le lecteur se rappellera, sans doute, les circonstances
véritablement inconcevables de cette séparation, et les manœuvres
éti anges qui la déterminèrent.
« Étonné de ces manœuvres », dit M. Freycinet, « et ne
?5 concevant rien aux motifs qui pouvoient engager le Comman-
» dant à me délaisser ainsi dans l'état de détresse où il me savoit
» réduit, je forçai de voiles, en suivant la route que le Géographe
» tenoit encore au moment où nous l'avions perdu de vue; mais
» bientôt , et comme pour rendre toute espèce de réunion impos-
» sible , le Commandant revira de bord à la nuit, changea de
>? route, revint sur l'île Decrès; et par ces dernières combinaisons,
» plus inconcevables encore que les précédentes, la séparation des
y> deux vaisseaux fut consommée.
» Le 3 février, à 5 heures du matin, je me trou vois déjà par
pi. 1. » le travers de l'île Lacaille et de l'île Chappe, qui font partie du
» groupe des îles Laplace; j'en découvris une troisième, qui avoit
» échappé aux recherches antérieures du Géographe , et que je
» nommai Ile Fermât. L'île Lacaille me parut sur-tout remarquable
» par sa forme conique.
z En expédiant M. Freycinet pour les donner que pour trente jours d'eau. ( Voyeç
golfes, le Commaiidant n'avoit voulu lui pagePZ-J
» Le
AUX TERRES AUSTRALES. 129
33 Le même jour, à 6 heures 4 5 minutes du soir, je découvris,
« dans l'Ouest de l'archipel Jérôme, trois nouvelles îles qui se pi. i w, n.» »,b.
» rattachent à ce groupe, et que je désignai sous le nom d'I/es du
y> Vétéran; elles gisent au S. S. O. de l'île Meyronnet.
» Le 5, à 4 heures du matin, je m'estimois au point de rendez-
» vous qui m'avoit été fixé par le Commandant; mais, comme si
» tout eut conspiré pour empêcher la réunion des deux navires, une
» erreur de chiffres dans la longitude qui m'avoit été donnée pour
33 celle des îles Saint-François, me porta près d'un degré à l'Ouest
33 de ces îles, et ne me permit pas d'en avoir connoissance : bien
33 sûr, toutefois, de rencontrer la terre en portant vers l'Est, je
33 fis route dans cette direction; je ne tardai pas à découvrir deux
33 petites îles, qui gisent, l'une dans l'O. S. O., et l'autre dans le pi. i.
33 Sud des îles du Géographe, à la distance d'environ 10 milles.
33 Le 6 , dans l'après-midi, nous étions très-près de l'île Barbié-
3» du-Bocage, et à 2 lieues seulement des terres continentales,
33 que nous distinguions parfaitement bien ; elles étoient basses ,
33 stériles et sablonneuses.
33 Après avoir prolongé quelque temps nos recherches dans ces
33 parages , sans y trouver aucune trace du Géographe, sans y
3> découvrir aucun -lieu propre au mouillage, je me décidai à faire
33 route de suite pour le port du Roi-George. Les motifs de cette
33 détermination n'étoient que trop impérieux. La franche-ferrure
33 du gouvernail étoit cassée; il ne restoit plus abord de l'eau que
33 pour quatre jours, et j'avois 300 lieues à faire pour gagner le port
33 du Roi-George, le seul point de la côte où je pusse en trou-
33 ver. . . Qu'on juge de toute l'horreur de ma position ! Cette
33 résolution prise, la ration d'eau fut réduite de moitié, et celle
33 de biscuit fut diminuée de trois onces. Malgré de telles pri-
33 vations, il est horrible de le dire, la moindre contrariété dans les
33 vents devoit entraîner notre ruine
33 Ce fut avec cette effrayante perspective , qu'après avoir
TOME II. R
130 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
» déterminé la position d'un brisant redoutable qui gît par 320 40'
» 30" de latitude Sud, et par 1300 31' o" de longitude orientale,
» je pris la route de l'Ouest, en donnant l'ordre de faire, jour et
» nuit, toute la voile que le bâtiment pourroit porter.
» Le ciel sembla sourire à nos efforts ; pendant six jours entiers,
» la brise ne cessa pas un instant de souffler bon frais, de l'E. S. E.
» à l'E. N. E. par l'Est, et conséquemment de nous pousser, vent
33 arrière, sur le port. Nous l'atteignîmes enfin dans l'après-midi
pi. 1 ttr, n* 6. 33 du 13 février. ... A cette époque, le navire se trouvoit telle-
» ment avarié , qu'il fallut l'échouer aussitôt sur la plage : quelques
» bouteilles d'eau seulement restoient à bord. . . .
33 Ainsi , sans cette circonstance , véritablement extraordinaire ,
33 de vents forcés pendant six jours, la mort la plus cruelle eût été
33 pour nous le résultat d'une séparation aussi inconcevable , et
33 pour ainsi dire aussi volontaire , que celle dont il s'agit. 33
AUX TERRES AUSTRALES. 131
CHAPITRE XXVII.
Opérations h la Terre de Nuj/ts : Séjour au Fort du Roi-George.
[Du 11 Février au 8 Mars 1803.]
Vers l'extrémité occidentale de la terre de Nuyts, par 350 pi. 1.
3' 30" de latitude Sud , et par 1 1 50 38' 6" de longitude à l'Est du
méridien de Paris ( position de notre observatoire ) , se trouve le
port du Roi -George. Découvert en 1791 par Vancouver, il pi. 1 w, n.° $.
est d'une importance d'autant plus grande, que, sur une étendue de
côtes au moins égale à la distance qu'il y a de Paris à Pétersbourg,
c'est le seul point bien connu de la Nouvelle -Hollande où il soit
possible de se procurer de l'eau douce en tout temps. Environné
de terres très-hautes, il est ouvert du côté de l'Est, et n'est abrité
sur ce point que par les petites îles Break-Sea et Michaelmas. Trois
bassins principaux constituent l'ensemble de ce port singulier : le
principal , et le plus oriental , offre par-tout un très-grand fond , et
peut recevoir les plus gros vaisseaux de guerre ; c'est le port, ou la
rade proprement dite. Dans le Havre de la Princesse royale , qui n'est
séparé du port que par un isthme sablonneux , les navires d'un
moindre tirant d'eau se trouveroient placés comme dans un bassin ;
mais d'immenses bancs de sable encombrent ce havre , et le canal
par lequel il communique avec le port antérieur, est beaucop trop
étroit pour qu'il soit possible d'y louvoyer avec sécurité. Le Havre
aux Huîtres est d'un accès encore plus difficile que celui de la
Princesse ; et ce n'est guère que dans une espèce de chenal de
peu d'étendue qu'il seroit possible de mouiller, sans craindre de
s'échouer sur les vastes bancs de sable qui enveloppent ce dernier
port. Je ne fais qu'indiquer ces détails , qui se trouvent exposés fort
au long dans la relation du voyage de Van couver, et sur lesquels
M. Freycinet doit revenir lui-même.
Autant Jes vents de la partie de l'Est et du Sud s'étoient montrés
R 2
132 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
constans pendant notre séjour aux îies Joséphine , autant ceux de
l'Ouest et du Nord nous tourmentèrent opiniâtrement au port du
Roi-George. Ceux du S. O. , du S. S. O. et de i'O. S. O., sur-tout,
soufflèrent avec violence ; plusieurs fois ils nous firent chasser sur
nos ancres , même au milieu du port : les vagues étoient si fortes
au large, que la petite île Break-Sea disparoissoit parfois sous
les torrens d'écume qu'elles élevoient jusqnà son sommet
Et lorsqu'on vient à penser que ce gros temps , que ces vents
impétueux ont suivi de si près l'arrivée du Casuarina, on se reporte
involontairement sur les dangers que ce navire a courus , et l'on
frémit encore à leur souvenir.
Les variations de l'atmosphère n'ont été que trop subordonnées
à ces vents ; un ciel toujours couvert, nuageux et même brumeux,
de fréquentes averses de pluie , ont signalé leur triste règne , et les
înstrumens météorologiques ont marché , pour ainsi dire , au gré
de leurs caprices : ainsi , le baromètre , de 28 pouces 3 et 4 lignes ,
est descendu souvent jusqu'à 27 pouces 1 o et 1 1 lignes ; le ther-
momètre , de 12 et 13 degrés, s'est élevé jusqu'à 22 et même
24 degrés ; et l'hygromètre a varié du 63. e au ioo.e degré : varia-
tions d'autant plus remarquables et plus fortes , que la marche des
înstrumens, à de telles latitudes, est ordinairement plus régulière
et plus uniforme. ( Chap. 11 1 , pag. 32. )
La constitution physique de cette partie de la terre de Nuyts,
offre un contraste bien singulier avec tout le reste de cette même
terre et celle de Leuwin : là, s'élèvent le mont Bald-Head ', qu'on
pi. vi, fig.i découvre de i4 lieues au large; et le mont Gardner , dont le
sommet paroît à la distance de plus de 20 lieues , comme la
pointe d'un cône immense porté sur les eaux. A mesure qu'on
s'en rapproche , on le voit se développer et s'étendre ; il s'élargit
sur sa base , ses flancs se prolongent , et il reste isolé comme
une île gigantesque. Tout le pourtour de cette montagne est telle-
ment escarpé , qu'elle sembleroit être inaccessible ; on y distingue
AUX TERRES AUSTRALES. 133
cependant çà et là quelques traces de sillons diversement entre-
croisés, qui forment peut-être autant de crevasses profondes. Du
reste , le mont Gardner est de la plus effrayante stérilité a, sans
arbres, sans arbrisseaux, d'une' couleur sombre; sa masse entière se
compose de roches primitives. Avec la même constitution géné-
rale, le mont Bald-Head présente un phénomène unique jusqu'à
ce jour dans les fastes de la nature, et sur lequel nous ne man-
querons pas d'insister ailleurs.
Bien souvent, dans le cours de cette histoire, j'ai cru devoir
attribuer la disette d'eau douce à l'absence des montagnes, à la
dépression du sol , à sa constitution sablonneuse , ainsi qu'à la foi-
blesse de la végétation. Avec des circonstances physiques absolu-
ment différentes , le port du Roi-George présente, sous ce rapport ,
des résultats bien différens aussi. Au sommet des monts sourcilleux
qui l'enceignent, viennent se réunir d'abondantes vapeurs, qui,
condensées par une température plus froide, se résolvent en une
rosée féconde et , pour ainsi dire , continuelle ; de là ces sources
limpides qu'on voit jaillir de toute part, et qui, suivant la dispo-
sition des lieux inférieurs, forment des ruisseaux ou des étangs, des
rivières ou des lacs : mais il convient d'entrer, à cet égard, dans
quelques détails plus particuliers. i.° Sur la côte méridionale du
port, trois milles environ à l'Ouest de Bald-Head, est une anse
sablonneuse , au fond de laquelle coulent deux petits ruisseaux ;
c'est-là que Vancouver fit sa provision, ainsi que nous. 2.0 Sur la
péninsule qui sépare le havre de la Princesse d'avec le grand port ,
on voit plusieurs étangs d'eau douce qui sont très-profonds, et
nourrissent une espèce d'écrevisse particulière à ces rivages. 3 .° Dans
le havre même de la Princesse, indépendamment d'une multitude
de petites sources, il existe encore trois ruisseaux, dont le plus
méridional sur-tout est important sous le rapport du volume et
de la pureté des eaux qu'il roule. 4-° Plusieurs marais saumâtres,
* Vvye^ la note de la page 138.
134 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
une crique large , profonde , et pareillement saumâtre , occupent
la rive occidentale du havre aux Huîtres ; mais c'est sur-tout la
rivière du Nord de ce même havre , que nous avons désignée sous
le nom de Rivière des François , qui mérite de fixer l'attention. Nous
dirons ailleurs les particularités qui la distinguent; il suffit à notre
objet présent d'annoncer qu'elle est, à son embouchure, aussi large
que la Seine à Paris , quelle remonte au loin dans l'intérieur des
terres , et que la profondeur de son lit varie de 6 à 8 , ro et même
i 2 pieds. 5.0 Entre le havre aux Huîtres et le mont Gardner, nous
avons reconnu plusieurs étangs d'eau douce ; et vers le fond de la
grande baie qui se trouve à l'Est de cette dernière montagne , nous
avons pareillement découvert plusieurs grands lacs semblables,
qui forment une espèce de chaîne continue et sans communica-
tion directe avec la mer. Enfin , il n'est pas jusqu'aux revers
des montagnes qui ne présentent çà et là d'excellente eau
douce au fond des petites cavités répandues à leur surface. « Il
paroissoit même », dit Vancouver, « y en avoir sur les
» lieux les plus élevés ; ce qui produisoit un singulier spectacle ,
» quand le soleil brilloit dans certaines directions sur ces mon-
•» tagnes dénuées de terreau. Ces lieux, rendus humides par un
» écoulement d'eau continuel , brilloient alors d'un éclat qui les
» faisoit ressembler à des collines couvertes de neige. » (Tome I,
Paë-74-)
Toutes les côtes de cette partie de la terre de Nuyts sont essen-
tiellement primitives , et se composent des mêmes élémens dont
nous avons successivement parlé. Parmi les produits minéraux qui
paroissent lui être plus particuliers , on distinguoit , i.° une espèce
de granit remplie de grenats, dont quelques-uns étoient de la
grosseur du petit doigt ; 2.0 une substance que M. Bailly,
notre minéralogiste, crut devoir regarder comme de la mine de
plomb ; 3.0 une roche si riche en fer, que, dans les environs de
Bald-Head où elle se trouve plus abondamment, il fut impossible
\ AUX TERRES AUSTRALES. 135
à notre géographe M. Boullanger de faire ses observations ordi-
naires sur les variations de l'aiguille aimantée. « Suivant que je
mettois»,. dit-il, «le compas à telle ou telle place, je le voyois
» en un instant varier de 1 5 à 200. » 4-° Vers le fond du havre
aux Huîtres , et dans un très-petit nombre d'autres lieux , on trouve
une espèce de mauvaise tourbe et de substance argiloso-marneuse.
<.° Le sable de ces rivages mérite également une attention plus
particulière; il est très -fin, d'une blancheur éclatante, et cons-
titue tantôt des dunes énormes , tantôt de vastes bancs de sable
qui encombrent le port et ses dépendances : il forme presque
entièrement la péninsule qui sépare le havre de la Princesse d'avec
le grand port ; il s'avance au loin vers l'intérieur des terres , en
couches plus ou moins profondes : en un mot, ce sable funeste
joue sur ces plages le rôle destructeur que nous lui avons vu
jouer sur tant d'autres points de la Nouvelle-Hollande. 6.° A
ces derniers produits minéraux du pays, il faut ajouter encore
ces admirables zoophytes qui couvrent le sommet de Baid-
Head, et dont nous parlerons plus en détail dans le chapitre
suivant.
Considéré sous le rapport de la végétation, le sol du port du
Roi-George et de ses environs n'est pas, à beaucoup près, aussi
fertile qu'on seroit tenté de le croire d'après l'ensemble des cir-
constances physiques qui se rattachent à son histoire. En effet,
tout le pourtour de la rade ou du port proprement dit, est très-
stérile; la péninsule qui sépare le havre de la Princesse d'avec le
port, ne nourrit, dans ses sables mobiles, que de misérables brous-
sailles; et si l'on en excepte quelques bosquets très-agréables qui se
trouvent disséminés au bord des ruisseaux et des marais , il en est
à-peu-près de même du havre de la Princesse. « L'aspect de l'inté-
» rieur du pays sur ce point», dit M. Boullanger dans son
journal, « est véritablement horrible; les oiseaux même y sont rares ;
» c'est un désert silencieux. » En pénétrant jusqu'aux extrémités de
136 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
ce havre, j'ai pu me convaincre, par mes propres yeux, que ce
tableau n'a rien d'exagéré.
C'est du même œil que cette partie de la Nouvelle-Hollande a
été vue par Vancouver; c'est de la même manière qu'il en a parlé;
écoutons cet immortel voyageur, décrivant le port, si précieux
d'ailleurs, qu'il venoit de découvrir: « La solitude apparente, le
» triste aspect du pays d'alentour, qui n'offroit guère que des idées
33 de famine et de besoin, ajoutoient à nos sentimens de pitié pour
» les misérables indigènes; les rivages présentoient des roches nues
33 ou à pic, ou des sables stériles et d'an blanc de lait. Le sol
33 sembloit, plus loin, revêtu d'arbres d'un vert fané, et, par-
33 ci par-là, de quelques arbrisseaux rampans ou d'arbres nains,
33 disposés à une grande distance les uns des autres. 33 ( Tome I,
page Si.)
Le havre aux Huîtres est le seul point de toute cette côte
auquel cette description de Vancouver ne soit pas rigoureuse-
ment applicable; nous en exposerons les causes physiques ailleurs;
cherchons d'abord à déterminer l'origine d'une stérilité d'autant
plus singulière, qu'elle semble moins en rapport avec les principaux
caractères de l'atmosphère et du sol, avec l'élévation des mon-
tagnes et l'abondance des eaux qui s'écoulent perpétuellement de
leurs sommets. Quelques propositions générales, des plus incon-
testablement admises, doivent précéder nos recherches et leur
servir de base.
De tous les agens de la fécondité, les plus puissans comme
les plus ordinaires sont , sans doute , la chaleur et l'eau : mais la
réunion de ces deux agens ne suffit pas aux grandes opérations de
la nature; il faut encore un sol qui puisse répondre à leur action,
et se prêter à cette longue suite de décompositions et de recom-
positions, qui sont le premier élément de la fécondité, comme
elles en sont le terme.
En l'examinant sous ce dernier point de vue, le pays qui nous
occupe
AUX TERRES AUSTRALES. 137
occupe présente de nouveaux et intéressans phénomènes. Le
fond du sol est formé par-tout d'une roche granitique extrême-
ment dure, compacte, et dès-lors très-difficilement décomposable;
sur cette base reposent des couches plus ou moins profondes du
sable dont nous avons parlé déjà. « Ce sable », dit Vancouver,
« est blanc comme du lait » ; donc il est plus propre à réfléchir
la lumière et la chaleur qu'à s'en laisser pénétrer; il est très -fin,
très-mobile, et par -là peu susceptible de prêter aux végétaux le
point fixe dont ils ont besoin; enfin il est quartzeux, et par consé-
quent presque indécomposable pour la nature elle-même.
D'une autre part , cette terre végétale , ces précieux débris
que roulent ordinairement avec eux les pluies et les torrens qui
descendent du haut des montagnes, ne sauroient enrichir les
vallées dont nous parlons ; et c'est encore une de ces nombreuses
singularités qui distinguent la Nouvelle-Hollande.
Quelque solide, en effet, que puisse être le noyau des mon-
tagnes, l'expérience apprend, toutefois, qu'en général elles sont
susceptibles de nourrir , sur leurs revers , des végétaux plus ou
moins nombreux et plus ou moins robustes : ce n'est guère qu'en
s'élevant aux dernières cimes de ces montagnes et jusqu'à la ré-
gion des glaces, qu'on voit cesser toute trace de végétation et
de vie.
Les montagnes de la Nouvelle -Hollande ont un caractère
xlifférent. Déjà nous avons parlé, dans le précédent volume, de
la prodigieuse stérilité des montagnes Bleues (Tom. hp- 3J)2 >3J>3);
les montagnes de la terre de Nuyts ne leur cèdent en rien sous ce
triste rapport. Misérables taupinières en comparaison de nos grandes
montagnes Européennes, elles n'en sont pas moins d'une nudité plus
affreuse qu'aucun sommet des Alpes ou des Pyrénées. « Le mont
» Bald-Head [Tête-Chauve] », dit Vancouver, «a été ainsi
» nommé parce qu'il est uni et dénué de verdure (page â'oj. Le mont
» Gardner, ajoute-t-il ailleurs est d'une belle forme, et sa surface
tome 11. S
138 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
» de roche polie presque sans interruption jusqu'au sommet, le rend
» très-remarquable » (page yj ); et cette expression de roche polie
est rigoureusement exacte, non-seulement pour les montagnes
dont parle ici le célèbre navigateur Anglois, mais encore pour
toutes celles qui se rattachent à cette portion de la terre de Nuyts.
Sur ces montagnes pelées, on ne voit pas un arbre, pas un arbris-
seau, pas un arbuste; rien, en un mot, qui puisse faire soupçonner
l'existence de quelque terre végétale a. La dureté du roc paroît
braver ici tous les efforts de la nature , et résister à ces mêmes
moyens de décomposition qu'elle emploie ailleurs avec tant de
succès.
Telles m'ont paru être les principales causes de la stérilité du
port du Roi-George; elles se rattachent d'ailleurs, d'une manière
si particulière, à la constitution physique du sol, qu'il semble
impossible de concevoir un autre état de choses. Ce n'est guère
que dans un petit nombre de bas-fonds, qu'on peut trouver quelque
terre végétale; mais formé par l'accumulation des débris de mau-
vaises plantes , toujours inondé plutôt qu'arrosé , cette espèce
de terreau présente un caractère de tourbe qui le rend peu conve-
nable aux besoins d'une bonne et franche végétation : le plus
souvent aussi, ce terreau ne forme qu'une couche de peu d'épais-
seur. « Cette croûte superficielle », dit Vancouver, « s'ébranloit
» sous nos pas; des eaux abondantes couloient, dans toutes les
r> directions, à sa surface et dans son sein; la plupart des ruisseaux
55 traversent ce sol, et c'est à l'imprégnation qui résulte de ce
» passage, qu'il faut attribuer la couleur généralement remarquable
yy de l'eau » (page 7$)-
D'après tout cela, comment oser dire maintenant que le port
* Dans quelques exemplaires de l'Atlas sur les lieux par M. Petit, se trouve au
(pi. vi,fîg, 1), cette montagne est inexac- dépôt de la marine; elle est rigoureusement
tement coloriée; la vue originale, exécutée conforme à cette description et à celle de
dans de très-grandes dimensions, et peinte Vancouvee.
AUX TERRES AUSTRALES. 139
du Roi -George est un des lieux les plus riches en productions
végétales qu'il soit possible de trouver, et que, sur ce seul point
de la Nouvelle-Hollande, mon digne collègue M. Leschenault
a rassemblé plus de deux cents espèces de plantes , dont un grand
nombre étoient nouvelles î Une telle profusion de végétaux parois-
sant contraire à tout ce que je viens d'exposer sur la stérilité
générale du sol, il est indispensable de nous y arrêter quelques
instans ; la solution de ce problème appelle ici l'exposition de l'un
des phénomènes les plus singuliers de l'histoire végétale du grand
continent qui nous occupe.
Le commodore Philipp, en contemplant d'une part les marais
immenses de Botany-Bay, et de l'autre les sables arides qui l'en- Pi. 1 «r, n.° 4-
vironnent, cherchoit en vain à découvrir la cause de l'enthousiasme
avec lequel Cook et ses compagnons parlent de ce lieu sauvage. . .
A la tête d'une colonie nombreuse qui venoit y chercher une
patrie et des subsistances, Philipp voyoit ces bords d'un œil bien
différent que ses compatriotes. Cook, dans sa relâche à Botany-
Bay, avoit trouvé un mouillage commode et sûr, de bonne eau,
d'excellent poisson, du bois en abondance, de doux ombrages,
de charmans bosquets, et cette réunion d'avantages' étoit bien
suffisante pour justifier ses éloges: d'un autre côté, Banks et
Solander recueilloient sur ces bords plusieurs centaines dcplantes
inconnues ; ils s'arrêtoient avec admiration devant ces gigan-
tesques Eucalyptus qui frappoient leurs regards pour la première
fois; par-tout ils observoient des arbustes élégans et variés, des
fleurs éclatantes, des fruits singuliers; par-tout ils respiroient un
air pénétré des plus douces odeurs, des parfums les plus délicats;
et sous le double rapport de la science et de l'agrément, ils avoient
dû célébrer ces lieux De tels avantages ne suffisoient pas
à Philipp; c'étoit de la terre végétale qu'il lui falloit ; il en
cherchoit par- tout; par- tout il fàisoit fouiller le sol, et ce sol
ingrat ne lui présentoit par - tout qu'un sable aride Il se
S 2
140 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
hâta de fuir en maudissant des lieux si vantés naguère par les
navigateurs les plus célèbres de sa patrie.
En se réfugiant au port Jackson, Philipp obtint, il est vrai,
d'autres avantages importans; mais, sous le rapport de la fécondité
du sol , il ne gagna guère au change : nul pays , en effet , n'est plus
stérile que les environs de ce port magnifique; on n'y trouve,
pour ainsi dire, que du grès et du sable; et durant une grande
partie de l'année, toute la contrée manque d'eau douce. Par-tout
ailleurs qu'à la Nouvelle-Hollande, la végétation d'un tel endroit
seroit misérable, et cependant rien de plus riche sous ce rapport;
rien de plus élégant et de plus magnifique même que les lieux dont
il s'agit. D'innombrables arbrisseaux, entremêlés de plus grands
arbres, se disputent tous les points de ce sol aride et brûlant;
c'est , pour ainsi dire , une suite de bosquets enchanteurs ; là ,
croissent pêle-mêle diverses espèces de Mimosa, de Corréa, de
Conchyum, de Mélaleuca, de Casuarina, de Banksia, de Métro-
sidéros, d'Embothrium , de Chorizema, de Leptospermes, d'Exo-
carpos , de Phormium, de Cycas , de Xanthorrea, et une foule
d'autres végétaux inconnus en Europe ; là brillent les fleurs les
plus éclatantes et les plus agréablement parfumées; leur feuillage,
toujours vert, répand sur la campagne un air de fraîcheur qui donne
un nouveau charme à ces lieux , et récrée agréablement la vue.
Heureuse illusion, aimable artifice, que semble employer la nature
pour déguiser la stérilité profonde dont elle frappa ces tristes
bords !
Ce qu'on observe au port Jackson et à Botany-Bay, se reproduit
d'une manière plus ou moins sensible sur les divers points de la
Nouvelle-Hollande : par-tout, au milieu des sables brûlans, croissent
de nombreux végétaux ; créés pour ce continent sauvage , ils
semblent se complaire aux ardeurs et à l'aridité qui le caractérisent.
Considérées sous ce dernier point de vue, la plupart des plantes
de la Nouvelle -Hollande me paroissent dignes d'une attention
AUX TERRES AUSTRALES. 141
particulière : peut-être un jour viendra où, transplantées au milieu
des landes arides de nos départemens méridionaux, elles pourront
y fournir des bois utiles et d'élégans bosquets ! . . . .
Le Chien et le Kanguroo sont les seuls mammifères terrestres
dont nous ayons pu constater l'existence. Divers débris de Baleine
accumulés vers le fond du havre de la Princesse , annonçoient
évidemment qu'un énorme cétacé avoit péri naguère en ce lieu.
Quelques phoques ont été vus çà et là dans la mer, sans que nous
ayons pu en prendre aucun pour en déterminer l'espèce : c'est
principalement sur une petite île voisine de Bald-Head, que ces
animaux habitent; et c'est d'après cela que Vancouver a désigné
cette île sous le nom de Seal-lsiand [ Ile aux Veaux-Marins].
Les oiseaux de terre et de mer étoient également rares au port
du Roi-George, et tous se montrèrent si défians, si farouches,
qu'il fut presque impossible d'en approcher; une telle défiance
nous parut être le résultat de la chasse continuelle que leur font
les habitans : du reste, ces oiseaux appartenoient aux mêmes espèces
que celles dont il a successivement été fait mention dans le cours
de cet ouvrage. II faut en excepter une Sarcelle remarquable
par un appendice membraneux qu'elle a sous le bec , et dont
M. Lesueur parvint avec beaucoup de peine à se procurer quelques
individus.
De tous les lieux où nous avons séjourné à la Nouvelle-Hollande ,
le port du Roi-George est, après la baie des Chiens-Marins, celui
qui nous a fourni du poisson en plus grande abondance : les espèces
n'en étoient pas très - variées ; mais elles étoient excessivement
nombreuses en individus. On y pêchoit entre autres une sorte de
Scombres , assez semblables aux Maquereaux d'Europe , mais beau-
coup plus petits que ces derniers, et qui seuls auroient pu suffire aux
besoins d'une flotte considérable ; les autres espèces appartenoient
aux genres Spare, MuIIet, Scorpène, Labre, Osiracion, Squale, Ba-
listes, &c. Un œuf de Cartilagineux me frappa sur-tout par sa forme
142 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
extraordinaire ; j'en donnerai la description et la figure ailleurs.
Le beau Syngnathe à banderole se trouvoit sur ces plages; on y
voyoit aussi des Raies, des Murènes, des Ësox, &c. : en un mot,
sous le rapport de la pêche et des ressources qu'elle peut offrir,
le port du Roi-George paroissoit être , à l'époque où nous nous
y trouvions , un des endroits les plus précieux que les navigateurs
puissent fréquenter dans ces parages; on pourroit, au besoin, y
faire d'abondantes salaisons.
D'autres animaux moins utiles méritent pourtant d'être indiqués
ici. De l'ordre des Batraciens , j'ai découvert une charmante et
nouvelle espèce du genre Hyla ; c'est la seule Grenouille , après
celles du port Jackson, que j'aie pu voir à la Nouvelle-Hollande,
et l'exclusion des animaux de cette famille dépend évidemment
de la rareté de l'eau douce dont elles ont besoin. Les Lézards
m'ont fourni trois espèces , dont deux du genre Scinque ; et dans
l'anse de l'Aiguade , j'ai tué moi-même un reptile de 182 cen-
timètres [ 6 pieds ] de longueur , et qui , dans la méthode de
M. de Lacépède , devroit servir de type à un genre nouveau, voisin
de celui des Boa: ce terrible reptile est armé de crochets venimeux.
Les insectes étoient en petit nombre , et ne m'ont rien offert
d'intéressant. Dans les crustacés, j'ai réuni quinze espèces incon-
nues jusqu'alors , parmi lesquelles on distinguoit une Ecrevisse qui
vit dans les étangs et les ruisseaux ; c'est la seule espèce de crus-
tacé d'eau douce que j'aie pu voir sur toute l'étendue de la Nou-
velle-Hollande, et la raison en est bien simple.
Les mollusques proprement dits, les vers et les zoophytes mous,
comptent sur ces bords de riches et nombreuses espèces ; mais,
sous le double rapport de la magnificence et de la variété , les
coquilles l'emportent de beaucoup sur tout le reste. Dans le court
espace de quelques jours , j'en ai rassemblé plus de cent soixante
espèces , dont la plupart s'offroient pour la première fois à mon
observation. On y distinguoit sur-tout d'élégansTrochus, d'énormes
AUX TERRES AUSTRALES. 143
Turbos, d'éclatantes HaIiotides,un Cône d'une beile couleur rose,
des Lépas gigantesques, huit ou dix espèces de Patelles, plusieurs
Stomates agréablement nuancées des couleurs les plus fraîches et
les plus gracieuses , une nouvelle espèce de Janthine de la plus rare
beauté , un Térébra de 15 à 20 centimètres [5^7 pouces ] de
longueur, et qui a beaucoup de rapport avec une espèce du même
genre qu'on trouve fossile aux environs de Paris ; on y voyoit encore
de jolies Arondes , d'excellentes Huîtres , de belles et bonnes
Moules, des Murex variés, des Serpules , des Bulles, des Den-
tales, &c Mais, au milieu de tant de richesses, il devient
même impossible d'indiquer les objets les plus précieux ; je me
contenterai donc de présenter ici quelques remarques d'un intérêt
plus général, et qui m'ont été, sinon suggérées, du moins confir-
mées par l'examen des diverses productions animales du port du
Roi-George.
A une époque où l'histoire naturelle n'avoit pas encore son lan-
gage propre et rigoureux , où les méthodes de cette science étoient
incomplètes et défectueuses , les voyageurs et les naturalistes ayant
confondu sous un même nom , pour ainsi dire à l'envi les uns des
autres, des animaux essentiellement différens, il n'est aucune classe
du règne animal qui, dans l'état actuel des choses, ne compte
plusieurs espèces orbicoks, c'est-à-dire > plusieurs espèces qui sont
indistinctement communes à toutes les parties du globe, quelles
qu'en puissent être d'ailleurs la position géographique et la tem-
pérature. D'autres espèces , quoique restreintes à de certaines lati-
tudes , passent cependant pour être communes à tous les climats ,
à toutes les mers comprises dans ces latitudes : l'existence de ces
derniers animaux est regardée comme indépendante des longitudes.
Ainsi , pour nous restreindre à des espèces marines , on voit répéter
chaque jour dans les ouvrages les plus estimables d'ailleurs, que la
grande Baleine [ Balœna Mysùcetus , Lin. y se retrouve également
au milieu des frimas du Spitzberg et des glaces du pôle Antarctique ;
144 VOYAGE DE DECOUVERTES
que les Loups marins, les Veaux marins, les Lions marins, &c.
comptent également d'innombrables tribus dans les mers les plus
reculées des deux hémisphères ; que la Tortue franche et le Caret
lui-même habitent indifféremment l'Océan atlantique, la mer des
Indes et le grand Océan équinoxial ....
Quand on ne consulteroit que la raison et l'analogie , de telles
assertions pourraient paroître douteuses ; en recourant à l'expé-
rience , elles se trouvent absolument fausses. Qu'on parcoure , en
effet, tous les monumens sur lesquels reposent ces prétendues iden-
tités ; on verra qu'elles n'existent réellement que dans les noms, et
qu'il n'est pas un seul animal bien connu de l'hémisphère boréal, qui
ne soit spécifiquement différent de tout autre animal également bien
connu de l'hémisphère opposé. J'ai pris la peine d'établir cette com-
paraison difficile pour les cétacés, pour les phoques, &c. ; j'ai
compulsé plusieurs centaines de relations de voyages , j'ai rassemblé
toutes les descriptions des animaux dont il s'agit, et j'ai reconnu
d'importantes différences entre les moins dissemblables de ces êtres
supposés d'espèce identique.
Personne plus que moi, j'ose le dire, n'a recueilli d'animaux de
l'hémisphère austral; je les ai tous observés et décrits sur les lieux;
j'en ai rapporté plusieurs milliers d'espèces en Europe ; elles sont
déposées dans le grand muséum de l'Empire : que l'on compare ces
nombreux animaux avec ceux de notre hémisphère , le problème
sera bientôt résolu, non- seulement pour les espèces d'une orga-
nisation plus parfaite, mais encore pour toutes celles qui sont
beaucoup plus simples , et qui , sous ce rapport , sembleraient
devoir être moins variées dans la nature; qu'on examine, je ne
dirai pas les Doris, les Aplysies, les Salpas, les Néréides, les Amphi-
nomes , et cette foule de mollusques et de vers plus composés
qui se sont successivement offerts à notre observation ; qu'on
descende jusqu'aux Holothuries , aux Actinies , aux Méduses ;
qu'on s'abaisse même, si l'on veut, jusqu'à ces Éponges informes,
que
AUX TERRES AUSTRALES. 145
que tout le monde s'accorde à regarder comme le dernier terme
de la dégradation ou plutôt de la simplicité de l'organisation
animale; dans cette multitude pour ainsi dire effrayante d'animaux
antarctiques, on verra qu'il n'en est pas un qui se retrouve dans
les mers boréales; et de cet examen bien réfléchi, de cette longue
suite de comparaisons rigoureuses, on sera forcé de conclure,
ainsi que j'ai dû le faire moi-même, qu'il n'est pas une seule espèce
d' animaux bien connue, qui, véritable cosmopolite, soit indistinctement
propre à toutes les parties du globe.
Il y a plus, et c'est en cela sur- tout que brille l'inépuisable
variété de la nature ; quelque imparfaits que des animaux puissent
être, ils ont reçu chacun une patrie distincte; c'est à certains
parages qu'ils sont fixés; c'est là qu'ils se trouvent plus nombreux,
plus grands et plus beaux. A mesure qu'ils s'éloignent de ce point,
les individus dégénèrent, et l'espèce finit par s'éteindre. Prenons
pour exemple cette énorme Oreille de mer, dont j'ai parlé tant de
fois sous le nom d'Haliotis gigantea: c'est à l'extrémité du globe, c'est
sous le choc des flots polaires, qu'elle se complaît; c'est là qu'elle
arrive à la longueur de 15 à 20 centimètres [6 k y pouces];
c'est là qu'elle forme ces bancs précieux sur lesquels l'homme vient
chercher une nourriture abondante et salubre. ... A peine nous
sommes à l'île Maria, nous n'avons fait, pour ainsi dire, que trar
verser le canal Dentrecasteaux, et déjà ce grand coquillage a perdu
de ses dimensions ; à l'île King , il est plus petit encore et plus
rare ; sa dégradation devient de plus en plus sensible à mesure
qu'on remonte davantage vers l'île Decrès et vers les îles Joséphine;
dans les misérables avortons de cette espèce qui végètent sur les
rochers de la terre de Nuyts, on a peine à reconnoître le plus
grand coquillage de la terre de Diémen ; et au-delà du port du
Roi-George , on en chercheroit en vain la trace.
II en est de même pour ces Phasianelles, naguère si rares et si
précieuses, et que nous avons rapportées en si grand nombre: l'île
tome 11. T
146 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Maria est leur véritable patrie; c'est là qu'il seroit possible d'en
charger des vaisseaux. . . . Comme ÏHaliotis gigantea du cap Sud,
elles expirent au port du Roi-George, après avoir éprouvé, comme
elle, une suite de dégradations presque insensibles, il est vrai,
mais qui finissent pourtant par anéantir l'espèce.
Il me seroit facile de multiplier les exemples ; mais ce que je
viens de dire sur la plus grande et sur la plus belle coquille de cette
partie du grand Océan austral, suffit pour prouver que les animaux
originaires des pays froids ne saur oient s'avancer impunément jusqu'au
milieu des çones brûlantes.
D'un autre côté, les animaux de ces derniers climats ne paroissent
pas plus destinés à vivre dans les pays froids , et notre propre expé-
rience nous en fournit encore une preuve bien éclatante. De tous
pi. j. les pays que j'ai vus , il n'en est point qui soit comparable à Timor
pour l'abondance des coquillages et pour leur variété ; la richesse
de ces bords est véritablement, en ce genre, au-dessus de toute
expression: plus de vingt mille coquilles, appartenant à plusieurs
centaines d'espèces, y ont été réunies par mes soins. Eh bien!
de cette multitude prodigieuse d'animaux , il n'en est pas un que
j'aie pu retrouver, soit à la terre de Diémen, soit dans les parties
australes de la Nouvelle-Hollande; c'est à la terre d'Endracht, et
conséquemment aux approches des régions équatoriales, qu'on
voit paroître quelques-unes des coquilles Timoriennes.
Ce n'est pas seulement pour les espèces que cette exclusion
singulière a lieu ; on l'observe aussi parmi les genres. Sans parler,
- en effet , de ces Crassatelles , de ces Houlettes , de ces Tri-
gonies sur-tout, qui paroissent être si rares à l'état de vie dans la
nature, il est des genres dont les nombreuses espèces semblent
avoir été presque exclusivement attribuées à telle ou telle partie
du globe; c'est ainsi, par exemple, que les pays équatoriaux
réunissent une multitude de ces Cônes, de ces Olives, de ces
Cyprées, &c, que l'on connoît à peine sur les rivages plus froids de
AUX TERRES AUSTRALES. 147
l'un et de l'autre hémisphère. Ainsi, tandis que Timor et toutes les
îles voisines fourmillent de ces brillans coquillages , deux ou trois
espèces , petites , obscures , osent à peine se montrer dans les
parties australes de la Nouvelle-Hollande. C'est à la hauteur du
port du Roi- George qu'on voit reparoître avec quelque éclat les
testacés de ces genres pompeux ; ils succèdent , pour ainsi dire ,
aux Phasianeîles , aux Haliotis, et continuent, en l'embellissant
encore , cette admirable échelle géographique des productions de
lanature. Envisagée sous ce point de vue, la science me paroît offrir
une nouvelle carrière aussi utile que brillante à parcourir, et dont
les belles divisions géographico-zoologiques de M. de Lacépède,
et le précieux travail hydrographico-zoologique de M. de Fleurieu,
ont glorieusement marqué l'ouverture.
Je viens de terminer tout ce qui concerne l'histoire physique pi.*.
et naturelle du port du Roi -George. Par sa position à l'extrémité
de la côte S. O. de la Nouvelle-Hollande , il établit, pour ainsi
dire , la ligne de démarcation qui existe entre les animaux du Nord
et ceux du Sud de ce vaste continent; sous ce dernier rapport, il
méritoit bien le développement plus particulier que j'ai cru devoir
donner à sa description. C'est aux détails de notre séjour et de nos
travaux dans ce port qu'il convient de passer maintenant.
Lorsque Vancouver visita ces régions, il faisoit route pour
Ja côte N. O. d'Amérique , où la saison lui faisoit une loi de se
rendre le plus promptement possible ; ce navigateur célèbre ne
pouvoit donc guère employer à la reconnoissance du port qu'il
venoit de découvrir et de ses environs, tout le temps nécessaire à un
examen détaillé : aussi ne tardâmes-nous pas à nous apercevoir que
Ja carte Angloise étoit assez incomplète et même assez défectueuse
sur plusieurs points, pour qu'il fût indispensable de la refaire. En
conséquence, M. L. FREYCiNETfut chargé de revoir le havre de
la Princesse -Royale ; M. Faure partit pour visiter le havre aux
Huîtres et le port proprement dit; M. R ans onnet fut expédié vers
T2
148 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
le mont Gardner, avec ordre de reconnoître toute la portion de
côte qui, du pied de cette montagne, se prolonge vers l'Est jus-
qu'à la hauteur de Y île Pelée. Je vais indiquer successivement les
principaux résultats de ces trois expéditions.
Pi.iur,n*6. Sous le rapport de la géographie, la tâche de M. L. Freycinet
n'étoit pas la moins difficile , et cependant ne fut pas la moins
heureuse. D'immenses hancs de sable qui encombrent tout le fond
du havre de la Princesse, ne permettent pas aux plus foibles em-
barcations d'en approcher ; c'est à pied seulement qu'il étoit pos-
sible de faire un travail exact, et c'est à pied que M. Freycinet
fit le sien. Pendant plusieurs jours il poursuivit ses relèvemens de
pointe en pointe, de cap en cap ; il fit le tour des plus petites
anses, et parvint ainsi à dresser le plan du havre avec une per-
fection qu'il est bien rare de pouvoir mettre dans ces sortes de
travaux : aussi le sien l'emporte- 1- il de beaucoup sur celui des
Anglois. Arrêté, sans doute, par les hauts-fonds, Vancouver
n'avoit pu, à ce qu'il paroît, visiter exactement le fond du havre,
et s'étoit complètement mépris sur ses dimensions principales.
Dans sa carte , en effet , il ne lui donne pas trois milles de l'Est
à l'Ouest , tandis qu'il en a réellement plus de quatre. Du Nord
au Sud, au contraire, l'échelle Angloise suppose une dimension
de plus de quatre milles , et dans ce dernier sens le havre a moins
d'une lieue. La carte de Vancouver ne présente d'ailleurs aucun
de ces détails multipliés dont le géographe François a enrichi la
sienne.
Des perfectionnemens analogues , la découverte d'une rivière
assez importante , ont été le fruit de la mission de M. Faure
dans le havre aux Huîtres ; d'un autre côté , l'histoire de l'homme
s'est enrichie sur ce point de plusieurs obervations nouvelles et pré-
cieuses : sous l'un et l'autre rapport , il convient donc d'insister
plus particulièrement sur cette expédition.
Pi. 1 ter, n.° c. Le havre aux Huîtres est de moitié plus petit que celui de la
AUX TERRES AUSTRALES. 149
Princesse ; on y pénètre par un chenal très-étroit , et qui n'a guère
plus de 12 a i4 pieds d'eau à marée Lasse. L'intérieur du havre
en a davantage ; mais il est tellement encombré de hauts-fonds ,
que , pour peu qu'un bâtiment vînt à chasser sur ses ancres , il
lui seroit difficile d'éviter un échouement dangereux. D'excel-
lentes huîtres , recouvertes à peine de quelques pieds d'eau, pullulent
sur ces bancs de sable et de vase ; nos matelots en péchèrent tant
qu'ils en voulurent. Non loin de l'entrée du port est un petit îlot
sur lequel Vancouver avoit fait semer diverses graines utiles,
et que, pour cette raison, il avoit désigné sous le nom d'I/e du
Jardin [Garden's island ] . En y descendant, nos compagnons ne
trouvèrent aucune trace de plantes Européennes ; d'innombrables
légions de grosses fourmis leur parurent être la principale cause
de la destruction de ces germes utiles.
Derrière la pointe occidentale de l'entrée du havre est un grand
lagon d'eau saumâtre qui communique à la mer par un canal
très-étroit , " et dont la carte Angloise ne montre aucun vestige.
Plus loin, et à l'Ouest, s'offrit une grande embouchure qui parut
être celle d'une rivière importante ; mais, en remontant à quelques
milles dans l'intérieur, M. Faure parvint à s'assurer que ce n'étoit
qu'une grande crique marécageuse et salée : elle est mal placée sur
la carte de Vancouver, et dessinée de la même manière que
les plus petits ruisseaux de cette carte ; ce qui en donne une idée
fausse.
Toute la côte occidentale du havre étant ainsi fixée , notre
ingénieur se dirigea vers le Nord. Là, se présente une ouverture
dont on aperçoit à peine quelque trace sur la carte Angloise, et
qui , mieux observée par nous , méritoit cependant d'y figurer
d'une manière moins obscure. Cette espèce d'embouchure est,
ainsi que nous l'avons dit, à -peu -près de la largeur de la Seine
à Paris; mais, obstruée par d'innombrables bancs de sable, embar-
rassée de marécages et de végétaux sur ses bords, elle est difficile
ijo VOYAGE DE DÉCOUVERTES
à bien reconnoître ; et telle est évidemment la raison pour laquelle
Vancouver n'indiqua sur ce point qu'un foible ruisseau.
Au-delà des bancs on ne trouve pas moins de 12 à 13 pieds
d'eau ; mais cette profondeur diminue insensiblement jusqu'à huit ,
et se maintient long-temps à ce point : quelques petits ruisseaux
d'eau douce viennent s'y rendre de distance en distance. Ce fut
après avoir remonté l'espace d'une lieue et demie environ que l'on
découvrit un des monumens les plus extraordinaires , sinon de
l'industrie, du moins des idées politiques ou religieuses des habitans
de la Nouvelle-Hollande. Sur la rive droite de l'un des plus gros
ruisseaux dont il vient d'être fait mention, à 8 pieds de distance
environ du bord, on voyoit un espace circulaire de 3 à 4 pieds
de circonférence, entièrement dépouillé d'herbes, et environné de
onze sagaies bien effilées, revêtues d'une couche de résine si rouge,
qu'on la prit d'abord pour du sang ; ces sagaies , fichées en terre
par leur base, avoient toutes la pointe dirigée vers la rive gauche.
Sur cette dernière rive s'élevoit un second monument semblable
à celui que je viens de décrire, soit pour la forme et les propor-
tions, soit pour le nombre des sagaies, leur couleur, &c. ; il n'en
différoit que par la direction des pointes de ces armes, qui se trou-
voient tournées vers la rive droite Quel peut être l'objet de
ces deux monumens î indiqueroient - ils les limites du territoire
de deux hordes voisines, et les sagaies opposées sur les deux rives
annonceroient-elles, de part et d'autre, que cette espèce de barrière
ne sauroit être franchie sans entraîner la guerre î La couleur d'un
rouge sanguin dont les armes sont peintes , paroîtroit assez favo-
rable à cette supposition. Seraient - ce plutôt les tombes de deux
guerriers ou de deux chefs de tribus ennemies, frappés dans un
même combat général ou particulier ! Ce que nous dirons ailleurs
de la manière dont les guerres se passent dans ces tristes climats,
pourroit donner quelque vraisemblance à cette dernière opinion;
mais, pour ne iais'ser aucun doute sur cet intéressant problème.
AUX TERRES AUSTRALES. 151
il eût été nécessaire de tenir compte de toutes les circonstances
locales, de fouiller la terre sur l'une et l'autre rive, &c. ; rien
de cela n'ayant été fait par M. Faure, dont la mission avoit
d'ailleurs un tout autre but que des recherches de ce genre , nous
nous trouvons malheureusement réduits à l'incertitude des con-
jectures.
Un mille au-delà, nos compagnons furent arrêtés par un
nouveau produit de l'industrie humaine. Deux digues solidement
construites en pierres sèches, interceptoient , en se raccordant de
droite et de gauche avec une petite île placée au milieu de la
rivière, toute espèce de passage à l'embarcation; de distance en
distance, cette muraille' étoit percée par des embrasures, placées,
pour la plupart , au-dessous de la ligne de marée basse , et dont la
partie tournée vers la mer étoit très-large, tandis que l'autre étoit,
vers l'intérieur du pays, beaucoup plus étroite. Par ce moyen, le
poisson qui , à mer haute, remontoit la rivière , pouvoit aisément
traverser la chaussée ; mais toute retraite lui étant à-peu-près inter-
dite, ce poisson se trouvoit dans une espèce de réservoir, où il
étoit facile aux pêcheurs de le prendre ensuite à leur gré.
Après avoir reconnu que la rivière des François (car c'est ainsi
que nous avons nommé celle dont il s'agit) étoit, au-dessus de la
digue, tout aussi profonde et tout aussi libre qu'au-dessous,
M. Faure se résolut à pousser plus loin ses recherches. A force
de travail , on parvint à franchir cette digue , et l'on se remit en
route ; mais à peine l'embarcation avoit fait un mille, qu'elle fut
arrêtée par de nouvelles murailles, plus solides encore et mieux
construites que la première ; dans l'espace de moins d'un tiers de
mille on en comptoit six. M. Faure ne perdit pas courage , et mit
pied à terre avec une partie de son équipage pour continuer la recon-
noisance de la rivière intéressante qu'il venoit de découvrir ; des
difficultés d'une autre nature le forcèrent enfin à rétrograder. Les
sinuosités de la rivière étoient si fréquentes , les marécages et les
152 YOYAGE DE DÉCOUVERTES
végétaux si multipliés sur ses bords, qu'il étoit presque impossible
de la remonter plus avant. Au point où s'arrêta M. Faure, elle se
dirigeoit à l'Ouest vers une haute chaîne de montagnes intérieures:
sa profondeur étoit encore de six à sept pieds, et sa vitesse d'un
mille à l'heure; mais, sous le rapport de la salure de ses eaux,
elle ne présentoit absolument aucune différence sensible avec celle
de l'Océan Ainsi donc ce n'est aussi qu'une espèce de petit bras
de mer, plus ou moins prolongé dans les terres , et qui s'y termine,
sans doute , par quelque misérable ruisseau d'eau douce. C'est une
répétition en miniature de ce que nous ont successivement offert
la rivière du Nord, la rivière Dalrymple, celles d'Hawkesburry,
de Parramatta, le golfe Bonaparte, la rivière des Cygnes, &c. &c.
Ainsi donc ce singulier phénomène est constant à la Nouvelle-
Hollande , sur quelque partie de ce vaste continent qu'on aborde,
quelque grandes ou quelque petites que puissent être les rivières
qui le traversent, ou plutôt qui y pénètrent....
Du sommet d'une montagne assez haute où. nos compagnons
gravirent , ils découvraient au loin divers lacs, sur les bords des-
quels s'élevoient de nombreuses colonnes de fumée : on en voyoit
également plusieurs du côté des montagnes où la rivière alloit
prendre sa source ; mais les difficultés dont je viens de rendre
compte auraient suffi seules pour empêcher M. Faure de
songer à s'y rendre. Du reste , si l'on en excepte deux ou trois
individus qui s'enfuirent précipitamment au milieu des bois, on
ne vit aucun naturel. Tout le long de la rivière on remarqua
des traces de leurs feux; on recueillit même quelques sagaies; elles
étoient assez semblables à celles de la terre de Diémen, et con-
séquemment beaucoup plus grossières que celles de la Nouvelle-
Galles.
L'encaissement profond du havre aux Huîtres, l'élévation des
terres qui l'environnent , la multiplicité des ruisseaux, le nombre des
marais et leur étendue , la présence d'une rivière assez considérable ,
tout
AUX TERRES AUSTRALES. 153
tout concourt à lui donner un aspect plus agréable que celui
des autres parties de cette côte : la végétation y est aussi plus
active, et l'on y voit de beaucoup plus grands arbres que dans le
port et le havre de la Princesse. Cette heureuse différence dépend
encore de la dépression extraordinaire du terrain , et de l'unifor-
mité de son niveau, suffisamment établies l'une et l'autre par le
prolongement du bras de mer que je viens de décrire , et par le
mouvement des marées qui s'y fait sentir.
Toutes ces observations étant ainsi terminées, M. Faure vint
attaquer la côte septentrionale du grand port, et la prolongea
jusqu'au mont Gardner : se rabattant ensuite sur Bald-Head, il
visita la côte du Sud. Dans cette dernière partie , le travail des
Anglois reçut également quelques modifications importantes :
il en fut de même pour la portion de côtes qui se trouve
comprise entre le mont Gardner et l'île Pelée , et que M. Ran-
sonnet avoit eu l'ordre d'aller reconnoître. Plusieurs circonstances
remarquables se rattachent à cette dernière expédition, dont il me
reste à rendre compte.
« Le 20 février à midi , j'étois déjà », dit cet officier, « par pi. i w,n.e c.
» le travers et tout près du mont Gardner ; j'en fis rapidement le
» tour, et je me trouvai presque aussitôt à l'ouverture d'une jolie
» baie , dans le fond de laquelle, à mon grand étonnement , j'aperçus
» un navire au mouillage ; c'étoit le brick Américain l'Union, capi-
33 taine James Pendleton , venu de New-Yorck en quatre mois ,
33 et qui, depuis deux jours seulement, avoit attéri sur ce point.
33 L'objet de son entreprise étoit de se procurer des fourrures d'ani-
33 maux marins, dont M. Pendleton se proposoit de faire le com-
33 merce à la Chine. Aussitôt qu'il eut appris que le Géograp.Jie se
33 trouvoit au port du Roi -George, il partit pour s'y rendre, et,
33 de mon côté, je commençai de suite les relèvemens nécessaires
33 pour construire le plan de cette baie. Le mouillage y seroit en
» général assez bon ; il y a par-tout de 1 o à 1 2 et même 1 <j brasses
tome 11. V
154 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
» d'eau ; tout près de la côte , il n'y en a pas moins de 5 à 6.
» Des marais et des lacs d'eau douce occupent tout le fond de
» cette baie ; ils y forment diverses ramifications qui paroissent
» remonter assez loin dans les terres, mais qui n'ont aucune com-
» munication sensible avec la mer. »
Après avoir terminé la reconnoissance de cette première baie ,
que nous avons désignée sous le nom de Baie des Deux-Nations ,
en mémoire de la rencontre singulière que nous y fîmes, M. Ran-
sonnet visita fort en détail le reste de cette côte : il y découvrit entre
autres une petite crique qui s'enfonce de plus, d'un mille dans l'in-
térieur des terres , et dont la profondeur varie successivement de
7 à <j , 4 , 3 et 2 brasses : ce seroit un abri parfaitement sûr pour
les petites embarcations. Cette partie de côtes se compose de
hautes murailles granitiques taillées presque à pic , et , pour ainsi
dire , inaccessibles.
Fatigué depuis plusieurs jours par les vents impétueux du S. O. ,
M. Ransonnet, dans la journée du 26 , vint chercher un asile
au fond d'une petite anse voisine de l'île Pelée ; et là, plus heureux
que Vancouver, Dentrecasteaux et nous, il put avoir une
longue et paisible entrevue avec les naturels de la terre de Nuyts.
Nous allons, d'après M. Ransonnet lui-même, exposer tous les
détails de cette rencontre ; ils sont d'autant plus précieux à recueillir,
que c'étoit pour la première fois qu'il étoit donné à un Européen
d'aborder les peuples farouches de cette région.
«A peine nous parûmes», dit M. Ransonnet, « que huit
» naturels , qui nous avoient en vain appelés par leurs gestes et par
» leurs cris le premier jour de notre apparition sur cette côte , se pré-
» sentèrent d'abord tous réunis ; ensuite trois d'entre eux , qui , sans
» doute, étoient des femmes, s'éloignèrent. Les cinq autres, après
» avoir jeté leurs sagaies au loin , probablement pour nous eon-
» vaincre de leurs intentions pacifiques, vinrent nous aidera débar-
» quer. Les matelots, à mon exemple, leur offrirent divers présens
AUX TERRES AUSTRALES. 155
33 qu'ils reçurent avec un air de satisfaction , mais sans empresse-
» ment : soit apathie, soit confiance, après avoir reçu ces objets,
33 ils nous les rendoient avec une sorte de plaisir; et lorsque nous
33 leur remettions de nouveau ces mêmes objets, ils les abandon-
» noient sur la terre ou sur les roches voisines. Plusieurs chiens très-
» beaux et très-grands se trouvoient avec eux ; je fis mon possible
» pour les engagera m'en céder un; je leur offris, à cet effet, tout ce
» qui étoiten mon pouvoir; mais leur volonté fut inébranlable : il
» paroît qu'ils s'en servent sur-tout pour la chasse des kanguroos ,
» dont ils font leur nourriture, ainsi que du poisson, que je leur
-» ai vu moi-même darder avec leurs sagaies. Ils burent du café ,
55 mangèrent du biscuit et du bœuf salé ; mais ils refusèrent de
» manger du lard que nous leur offrîmes, et le laissèrent sur des
» pierres , sans y toucher.
» Ces hommes sont grands, maigres et très -agiles; ils ont les
» cheveux longs , les sourcils noirs, le nez court , épaté et renfoncé
» à sa naissance , les yeux caves , la bouche grande , les lèvres
» saillantes, les dents très -belles et très- blanches. L'intérieur de
» leur bouche paroissoit noir comme l'extérieur de leur corps. Les
» trois plus âgés d'entre eux , qui pouvoient avoir de quarante à
r> cinquante ans , portoient une grande barbe noire ; ils avoient
» les dents comme limées , et la cloison des narines percée ; leurs
» cheveux étoient taillés en rond et naturellement bouclés. Les
*> deux autres , que nous jugeâmes être âgés de seize à dix-huit ans ,
3î n'offroient aucune espèce de tatouage ; leur longue chevelure
55 étoit réunie en un chignon poudré d'une terre rouge dont les
33 vieux avoient le corps frotté. Du reste, tous étoient nus, et ne
35 portoient d'autre ornement qu'une espèce de large ceinture com-
33 posée d'une multitude de petits cordons tissus de poil de kan-
33 guroo. Ils parlent avec volubilité, et chantent par intervalles,
>3 toujours sur le même ton , et en s'accompagnant des mêmes
33 gestes. Malgré la bonne intelligence qui ne cessa de régner entre
V2
i 5 6 VOYAGE DE DECOUVERTES
» nous, ils ne voulurent jamais nous permettre d'aller vers l'endroit
55 où les autres naturels, probablement leurs femmes, s'étoient allés
55 cacher ; ils consentirent seulement à mener un de nos matelots
55 à un puits voisin , creusé par eux , et dont je trouvai l'eau très-
55 bonne. Ce ne fut qu'à la nuit que je me décidai à quitter ces gens
55 paisibles pour aller mouiller au large, et me tenir prêt à partir
55 au premier bon vent. 55
Tels sont les renseignemens pleins d'intérêt que mon ami M. R an-
sonnet a bien voulu me communiquer sur cette entrevue remar-
quable , et qui rappelle celle que j'avois eue moi-même avec la
bonne famille du port des Cygnes. Dans l'histoire générale des
peuples de la Nouvelle-Hollande, je reviendrai sur quelques par-
ticularités de ce rapport ; je parlerai de la ceinture étrange dont
ces hommes se servent ; je décrirai la hache de pierre que M. Ran-
sonnet reçut en présent de l'un d'eux , et qui diffère essentiel-
lement de celles des indigènes de la Nouvelle-Galles ; je présenterai
le résultat des recherches intéressantes de M. Laugier, sur la
composition du mastic qui soude le granit au manche de bois de
cette hache ; mastic précieux, et dont la dureté le dispute à celle
de la roche : je décrirai les habitations misérables que j'ai pu
voir sur divers points de la côte, et que M. Lesueur a dessinées
lui-même avec soin. Mais déjà l'étendue de ce chapitre me presse
d'arriver à sa fin ; hâtons - nous donc de terminer tout ce qui peut
concerner encore notre séjour à la terre de Nuyts.
En arrivant à bord du Géographe , le capitaine Américain nous
répéta tout ce qu'il avoit dit à nos compagnons , et ne nous dissimula
pas l'inquiétude qu'il éprouvoit. Sur la foi de Vancouver, il
étoit venu dans ces parages : il espéroit les trouver couverts d'am-
phibies marins ; à peine en avoit-il aperçu çà et là quelque* indi-
vidus , et il lui falloit vingt mille fourrures pour compléter sa
cargaison. Nous lui apprîmes que Van couver n'avoit nullement
exagéré l'abondance des phoques dans ces mers ; que la véritable
AUX TERRES AUSTRALES. 157
cause du mécompte dont il seplaignoit, tenoit à la mauvaise saison
qu'il avoit choisie pour son voyage; que Vancouver se trouvant
ici dans l'hiver des régions australes, il avoit du voir par-tout d'in-
nombrables troupeaux de phoques, qui viennent y chercher une
température moins froide; mais qu'au milieu de l'été où nous étions
alors, ces amphibies s'étoient réfugiés dans des climats moins chauds,
et conséquemment plus rapprochés du Sud. Fn même temps nous
lui indiquâmes les îles Joséphine et l'île Decrès comme pouvant
encore lui fournir un assez grand nombre de fourrures ; nous le
prévînmes de la rareté de l'eau, à laquelle il se trouveroit bientôt
réduit , afin qu'il ne négligeât pas d'en faire le plus qu'il lui seroit
possible avant son départ. Nous l'avertîmes aussi du danger qu'il y
auroit pour lui à s'aller établir dans le détroit de Bass ; en un mot,
nous lui donnâmes tous les renseignemens qu'une longue expérience
nous avoit appris sur l'objet de son voyage. Nous le retînmes à
dîner, et le renvoyâmes ensuite pénétré de reconnoissance pour
nous , mais rempli d'inquiétude sur la suite dé ses opérations. Ce
malheureux navigateur , en effet , ignorant , comme le capitaine
Lecorre, \es prétentions exclusives des Anglors, avoit calculé
comme lui qu'après avoir touché aux îles d'Amsterdam et au port
du Roi -George, il iroit s'établir dans le détroit pour compléter
sa cargaison, et que de là il pourroit aller se ravitailler au port
Jackson pour continuer sa route vers la Chine Vains calculs !
et trop heureux le capitaine Pendleton, s'il a pu se soustraire
à la ruine que les Anglois préparent , dans ces parages lointains ,
aux armateurs de tous les peuples !
Ce fut le 1 .er mars au matin que nous sortîmes du port du Roi-
George , après une relâche de douze jours , bien utilement employés
sous tous les rapports.
Contrariés par des vents impétueux du S. O. , assaillis de rafales
pesantes , de brumes épaisses , fatigués par une mer toujours
orageuse , nous restâmes pendant plusieurs jours en vue du mont
158 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
P'- '• Gardner, de Bald-Head, des îles de l'Eclipsé et du cap Howe,
courant sans cesse d'inutiles bordées pour nous éloigner de cette
côte sauvage. Les terres en sont hautes, et relevées encore de dis-
tance en distance par des mornes plus saillans ; du côté de la mer,
elles paroissent taillées à pic.
Le < , nous nous trouvions à peine à la hauteur du cap Howe.
De là jusqu'à la pointe de Nuyts, la carte de Vancouver et celle
de l'amiral Dentrecasteaux laissoient beaucoup à désirer:
d'une part, en effet, le navigateur Anglois ayant attéri plus à l'Est,
n'avoit pu prendre connoissance de la portion de côte dont il s'agit ;
et de l'autre , les frégates Françoises avoient été portées si loin
au large par les vents contraires qu'elles avoient éprouvés sur ce
même point, que leur exploration avoit été fort incomplète. Un
nouvel examen parut donc , avec raison , nécessaire , et M. L. Frey-
CINET reçut ordre de partir avec le Casuarïna pour le faire : nous
devions louvoyer le long de la côte , en l'attendant ; mais deux
jours s'étant écoulés dans une vaine attente, et les vents, pen-
dant cet intervalle, étant devenus favorables, nous fîmes route
pour la terre de Leuwin : le Casuarïna nous y avoit devancés ,
et ce ne fut qu'à l'île Rottnest que nous pûmes le rejoindre. Là
M. Freycinet nous rendit compte des travaux géographiques
qu'il avoit exécutés pendant sa séparation d'avec nous, et l'ordre
naturel du récit et des dates me commande d'en placer ici le
détail.
Contrarié lui-même par les vents, M. L. Freycinet ne put
accoster la terre qu'il devoit explorer , que le lendemain du jour
où il s'étoit séparé de nous, c'est-à-dire, le 6 mars au matin. A
midi, il se trouvoit à la hauteur d'un premier cap peu saillant,
qu'il nomma Cap Pingre. Bientôt après il atteignit un petit îlot
stérile et rocailleux qui paroissoit tenir à un second cap , qu'il
désigna sous le nom de Cap Fanjas. « Entre ce dernier cap » ,
dit-il, « et le cap Pingre, la côte forme une petite baie, au milieu
AUX TERRES AUSTRALES. 159
» de laquelle j'aperçus des brisans. Les terres du fond de cette baie
» sont basses, et permettent de voir d'autres terres plus hautes qui
» forment un second plan. Le cap Faujas , sans être bien élevé
» lui-même, l'est cependant plus que les caps voisins ; il est d'ailleurs
» taillé à pic. Entre ce dernier cap et celui que j'ai désigné sous
» le nom de Cap Lacroix, en l'honneur de l'un de nos plus savans
» géomètres , se trouvent trois grandes anses ; celle de l'Ouest,
» sur-tout, est remplie de brisans dangereux : les terres du rivage
» sont très-basses ; mais de ce point on distingue plusieurs plans
» de montagnes éloignées.
» Trois milles environ à l'Ouest du cap Lacroix , est une nou-
» velle chaîne de brisans. A quatre heures , je découvris les îles du
» Casuarina , et m'avançai jusqu'à la hauteur du cap Mably. Bientôt
3î après j'atteignis la pointe de Nuyts , qui m'avoit été fixée pour
» terme de cette reconnoissance , et de suite je fis porter au large
» pour rejoindre le Géographe. Toute la portion de terre que je
» venois de découvrir est aride et dépourvue de végétation : les
» îles du Casuarina sont rocailleuses et d'un aspect fort triste; elles
» sont d'ailleurs environnées de récifs, et, sous ce rapport, on ne
» doit s'en approcher qu'avec beaucoup de réserve.
» A peine j'avois quitté la terre, qu'une forte brume s'éleva;
» en peu d'instans elle devint assez épaisse pour me dérober la vue
» de tous les objets. Dans cette position critique, je courus diflfé-
y> rens bords pour chercher à me rapprocher du Géographe; des
» fanaux étoient placés en tête des mâts ; à chaque instant je fai-
» sois lancer des fusées; tout fut inutile : présumant alors que ce
» bâtiment avoit craint de s'arrêter plus long-temps sur cette côte
» inhospitalière , à cause des brumes ; rassuré d'ailleurs sur ma
» réunion avec lui par les deux rendez-vous qui m'avoient été
» fixés aux îles Louis -Napoléon et à la baie des Chiens -marins,
» je fis route pour la terre de Leuwin, dont j'avois à compléter la
» reconnoissance. »
160 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Nous verrons, dans le xxix.e chapitre, avec quel succès
M. Freycinet s'acquitta de cette dernière partie de sa mission;
mais avant d'aborder nous-mêmes à de nouveaux rivages, il faut
nous arrêter sur plusieurs grands phénomènes de l'histoire physique
des diverses régions que nous venons de décrire.
CHAPITRE
AUX TERRES AUSTRALES. 161
CHAPITRE XXVIII.
De quelques -phénomènes de la Zoologie des régions Australes ,
applicables a l'histoire physique du Globe et a celle de
l'Espèce humaine.
Colles ex ire videntur ;
Surgit humus , crescunt loca, decrescentibus undis.
Ovid. Met. Iib. i, v. 344-
Si des excursions bornées aux pays de l'Europe ont pu fournir
matière à tant d'ouvrages utiles, à tant de comparaisons précieuses;
si de légères différences dans la constitution physique de ces
régions, leur température ou leurs produits, ont pu donner lieu,
dans tous les siècles, à de grandes idées, à des théories impor-
tantes , combien les navigations lointaines ne doivent-elles pas être
plus fécondes en résultats précieux !
L'observateur, dans des voyages de ce genre, transporté, pour
ainsi dire, sur l'aile des vents, parcourt en peu de mois les climats
les plus divers; pour lui, les distances s'évanouissent, et les petites
différences avec elles : les grandes masses seulement peuvent le
frapper, et par-tout elles se reproduisent avec des oppositions si
brusques, avec des contrastes si grands et si variés, que l'imagination
la plus froide ne sauroit se refuser aux sentimens d'intérêt qu'un
pareil spectacle inspire.
Ici, du haut du pic de Teyde, et du sommet des montagnes
des îles de France et de Bourbon, semble se dérouler, devant l'ob-
servateur, l'histoire des grandes catastrophes du globe et de leurs
effets terribles. Ailleurs, il voit la nature, aux extrémités du monde pi. iv, Xiv.
oriental , élever ces boulevarts de granit qu'elle sembla vouloir
opposer aux fureurs d'un Océan sans bornes. Bientôt il aborde sur
les plages stériles de l'Ouest et du N. O. de la Nouvelle-Hollande ; pi. v, vi, vu.
tome II. X
l6z VOYAGE DE DÉCOUVERTES
c'est là que le phénomène des attémsemens vient se présenter à
lui avec tout l'intérêt dont il est susceptible. Vainement il parcourt
des côtes de 3 a 4oo lieues d'étendue ; par-tout il retrouve des sables
stériles , qui s'avancent au loin dans l'intérieur du pays , s'amon-
cellent en dunes gigantesques sur le bord de la mer, et forment ,
à sa surface ou dans son sein, une multitude d'îles sauvages et de
hauts-fonds dangereux. . . . Mais déjà les îles fécondes du grand
archipel d'Asie vont s'offrir aux regards du voyageur; déjà les
PL xxxix. sombres montagnes de Timor se laissent apercevoir au milieu des
vapeurs qui les fertilisent; tout est nouveau dans leur aspect; ce
ne sont plus ces mornes sauvages , ces pitons noirs, ces redoutables
cratères de Ténériffe, des îles de France ou de Bourbon; ce ne
sont pas non plus ces masses imposantes et majestueuses de la
terre de Diémen ; c'est encore moins cette uniformité fatigante
des plages de la Nouvelle-Hollande. . . . Aucun de ces tableaux
ne convient aux montagnes de Timor ; couvertes par-tout de forêts
profondes, elles s'élèvent, comme par une suite de gradins régu-
liers , en un amphithéâtre immense ; leurs formes sont douces ,
quoique grandes, et c'est par de légères ondulations que leurs larges
sommets viennent expirer aux rives de l'Océan : en un mot, tout
annonce bien en elles le calme des tropiques et l'action paisible
de la nature et du temps. Oh ! combien, en effet, il fallut de siècles
pour entasser les débris d'animaux marins qui les couvrent ! . . . .
Au milieu de ces créations solennelles , avec des termes de
comparaison si grands et si variés, l'étude de la géologie devient
plus rigoureuse et plus facile. Tous les petits objets de détail, effets
modernes d'une foule de causes secondaires, disparoissent, pour
ainsi dire, devant le grand ensemble de la nature, et cessent
d'occuper , dans ses fastes , le rôle trop important qu'on leur fit
jouer tant de fois.
Pourquoi faut-il que mon malheureux ami, M. Depuch, frappé
trop tôt d'une maladie mortelle, nait pu lui-même observer ia
AUX TERRES AUSTRALES. 163
suite des grands phénomènes qui se pressoient en quelque sorte
autour de nous! .... Une instruction solide, une sagacité rare,
un jugement sévère, s'unissoient dans cet habile ingénieur au dé-
vouement le plus intrépide, à l'activité la plus infatigable. Déjà
d'importans matériaux avoient été préparés par lui pour l'histoire
géologique de la Nouvelle-Hollande, et lui seul étoit capable de
donner à cette histoire toute l'importance dont elle est suscep-
tible3. ... En recueillant, après la retraite de mon ami, quelques
observations analogues à celles dont il s'occupoit lui-même , j'ai
dû me borner aux faits qui , par leur rapport avec la zoologie des
régions australes, rentroient plus particulièrement dans le cercle
de mes travaux habituels.
PREMIÈRE SECTION.
Observations ^pologiques qui peuvent faire douter de la réunion
primitive de la Nouvelle-Hollande avec la Terre de Diémen.
De toutes les observations qu'on peut faire en passant de la pi. l
terre de Diémen à la Nouvelle-Hollande, la plus facile, sans doute,
la plus importante, et peut-être aussi la plus inexplicable, c'est la
différence absolue des races qui peuplent chacune de ces deux Pi.vm, xxiv.
terres. En effet, si l'on en excepte la maigreur des membres, qui
s'observe également chez les deux peuples, ils n'ont presque plus
rien de commun , ni dans leurs mœurs , leurs usages , leurs arts
grossiers, ni dans leurs instrumens de chasse ou de pêche, leurs
habitations , leurs pirogues , leurs armes , ni dans leur langue , ni
dans l'ensemble de leur constitution physique, la forme du crâne,
* En nous quittant au port Jackson pour France, a laissé perdre tous les travaux de
effectuer son retour en Europe, M. Depuch notre honorable collègue : irréparable perte
emporta tous ses manuscrits avec lui. II est pour les sciences, et pour notre expédition
pénible d'avoir à dire que l'ami de sa famille sur-tout ! . . . .
chez lequel il termina ses jours à l'île de
X2
164 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
les proportions de la face , &c. Cette dissemblance absolue se
reproduit dans la couleur ; les indigènes de la terre de Diémen
sont beaucoup plus bruns que ceux de la Nouvelle -Hollande : elle
se reproduit même dans un caractère que tout le monde s'accorde
à regarder comme le plus important de ceux qui servent à dis-
tinguer les diverses races de l'espèce humaine ; je veux parler de
la nature des cheveux : les habitans de la terre de Diémen les
ont courts, laineux et crépus; ceux de la Nouvelle-Hollande les
ont droits , longs et roides.
Comment concevoir maintenant qu'une île de 60 lieues au plus,
qui se trouve repoussée jusqu'aux confins de l'hémisphère oriental,
et séparée de toute autre terre connue par des distances de 5 , 8,
12 et même 1500 lieues2, puisse avoir une race d'hommes abso-
lument différente de celle du vaste continent qui l'avoisine !
Comment concevoir cette exclusion de tous rapports, si contraire
à nos idées sur les communications des peuples et sur leurs trans-
migrations! Comment expliquer cette couleur plus foncée, ces
cheveux crépus et laineux, dans un pays beaucoup plus froid i . . .
Toutes ces anomalies si singulières, qui seront exposées plus en-
détail dans l'histoire particulière des peuples dont il s'agit, sont
une preuve nouvelle de l'imperfection de nos théories, toujours
relatives à l'état des connoissances du siècle qui les vit naître,
toujours forcées de se modifier avec elles et par elles. Ici je dois
me borner à déduire de cette première partie de mes observations,
la conséquence importante, que la séparation de la terre de Diémen
d'avec la Nouvelle -Hollande est antérieure à l'époque même de la
population de ces deux pays : on ne peut guère douter, en effet,
que si pour lors elles eussent été jointes, leurs habitans n'eussent
appartenu à une race commune , et plus vraisemblablement à celle
dont les féroces tribus occupent aujourd'hui toute la Nouvelle-
a Dans l'histoire particulière des peuples qu'ils diffèrent essentiellement de tous les
de la terre de Diémen, je prouverai d'ailleurs autres peuples connus.
AUX TERRES AUSTRALES. 165
Hollande, des confins de la terre Napoléon aux brulans rivages
de la terre d'Arnheim et de la Carpentarie.
Une seconde observation zoologique me paroît propre, non-
seulement à confirmer l'antique séparation de la terre de Diémen
d'avec la Nouvelle-Hollande , mais encore à reporter l'époque de
cette séparation au-delà même des premiers temps de l'existence
des animaux qui vivent dans ces climats. En effet, tous ceux que
nous avons recueillis sur la terre de Diémen, et qu'on peut regarder
comme plus particulièrement propres au sol, tels que les mammi-
fères, les reptiles, &c. , sont spécifiquement difTérens des animaux de
la Nouvelle-Hollande ; la plupart même des espèces qui peuplent
ce continent, n'existent pas sur la grande île qui l'avoisine. Le
Chien, par exemple, cet animal si précieux pour l'homme, ce
compagnon fidèle de ses misères, de ses courses et de ses dangers,
cet infatigable instrument de ses chasses lointaines, que nous avons
retrouvé sur tous les points de la Nouvelle-Hollande, le Chien
est étranger à la terre de Diémen; du moins, nous n'en avons nulle
part observé la trace, nous n'en avons jamais vu avec les habitans,
malgré nos communications journalières avec eux, et il ne paroît
pas qu'aucun autre voyageur en ait aperçu.
DEUXIÈME SECTION.
Observations ipologiques propres à constater l'ancien séjour de
la mer sur le sommet des montagnes de la Terre de Diémen,
de la Nouvelle - Hollande et de Timor.
L'un des plus beaux résultats des recherches géologiques mo-
dernes, l'un des plus incontestables aussi, c'est la certitude du
séjour de la mer à de grandes élévations au-dessus de son niveau
actuel. Sur presque tous les points de l'ancien et du nouveau
monde, les preuves de ce phénomène sont aussi multipliées qu'évi-
dentes. Les Terres australes seules restoient à connoître sous ce
i66 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
rapport; et comme, par leur immense étendue, elles pouvoient
offrir une exception importante à l'universalité de l'antique domi-
nation de l'Océan, les géologistes les plus éclairés attendoient
avec impatience les observations nouvelles dont la science avoit
besoin. Heureusement , pour remplir cette importante lacune , il
suffisoit, en quelque sorte, d'aborder à ces rives lointaines; et la
facilité des recherches de ce genre m'ayant permis de les multiplier
dans les divers lieux où nous séjournâmes , l'intéressant problème
dont il s'agit me paroît être désormais résolu. En effet, sur la terre
pi >I# de Diémen, sur plusieurs points de la Nouvelle-Hollande, sur le
sommet des montagnes de Timor, j'ai rencontré par- tout de ces
précieux débris, irrécusables témoins des révolutions de la nature:
mais comme il seroit trop long, et sur-tout trop inutile, d'entrer
dans tous les détails de mes observations à cet égard, il suffira
d'en exposer les principaux résultats.
A. Coquilles pétrifiées.
i.° A la terre de Diémen, vers le fond de la rivière du Nord,
à 200 ou 230 mètres [600 ou 700 pieds] au-dessus du niveau de la
mer, j'ai découvert de grosses masses de coquilles pétrifiées; elles
appartenoient au genre Lime, Lam., et constituoient une espèce
dont je n'ai pu retrouver, aux mêmes lieux, l'analogue vivant.
(Tom. I,pag- ij-iï-J
pi.i«M,n.»2. 2.0 Sur divers points de la côte orientale de l'île Maria, on
observe des couches régulières, horizontales, d'un grès coquillier blan-
châtre , qui reposent sur des roches granitiques , à plus de 130 mètres
[4oo pieds] au-dessus du niveau de la mer. (Tom. I,pag. 300.)
pi. 1 bis. n.°s 9 3.0 A l'île Decrès, aux îles Joséphine, et sur la portion du
continent située derrière ces îles, toujours des observations ana-
logues, toujours des coquilles pétrifiées, à des distances plus ou
moins grandes vers l'intérieur des terres, et à des hauteurs plus
ou moins considérables. (Tom. II, pag. 76 et uj,)
PI. I lis, n.° r.
et r
AUX TERRES AUSTRALES. 167
4-° Vancouver et Mainziès en avoient observé déjà dans le port pi. 1 <", n.° 6.
du Roi-George (Vanc. Voy. tom. I, pœg. p?8)r,et sur ce point, en
effet, j'en ai recueilli divers échantillons. (T. Il, p. yiï, nj ', 13 4-)
5.0 A la terre d'Édels, les îles Louis-Napoléon offrent aussi des pi. 1 /«•, n.° ;.
couches immenses de coquilles pétrifiées, et le même phénomène
se reproduit sur le continent voisin, à de grandes distances du
rivage de la mer. (Tom. I,pag. i/j), 180 , 186 , 188.)
6.° Il en est de même, à. la terre d'Endracht, des îles diverses ?i.iiis,n°t6.
qui concourent à former la baie des Chiens-marins, et de toute la
partie du continent que nous avons pu visiter dans cette baie.
(Tom. 1, pag. 11 0, ni et 204. )
7.0 D'un autre côté, tout annonce, dans les archipels de la terre PU/'«,n.°s5,
1 wr • • 1 r 1 1 • • 1 6> i7;pl. vi,vn.
de w itt , une origine semblable et une composition analogue.
(Tom. I, chap. VII , tom. II, chap. xxxi , passïm.)
8.° Cette constitution est bien plus évidente encore à Timor; Pi.rr«r,n.°*.
sur le sommet des montagnes de cette île, gisent, à 500 et même
600 mètres' [1 (00 et 1 800 pieds] au-dessus du niveau de la mer,
une multitude de coquilles pétrifiées : quelques-unes affectent des
proportions gigantesques; elles appartiennent au genre Hippope et
Tridacne de M. de Lamarck, et m'ont paru tout-à-fait semblables
aux testacés des mêmes espèces qu'on trouve vivans sur la plage.
Parmi ces dernières coquilles, il en est qui, sous le rapport de la
grandeur, ne le cèdent guère aux individus fossiles; indépendam-
ment, en effet, d'une valve de Tridacne que j'ai vu servir d'auge à
cinq ou six cochons, il y en avoit une autre au fort des Hoîlandois,
dans laquelle les soldats de la garnison lavoient habituellement
leur linge, comme dans un large baquet. La couleur blanche,
commune aux Tridacnes vivantes et fossiles , établissoit de nouveaux
et précieux rapports entre elles Une analogie bien plus frap-
pante encore se retrouvoit entre plusieurs grands madrépores qui
vivent dans la baie de Coupang, et quelques-uns de ceux qui
forment les montagnes voisines
i68 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Malgré toutes ces analogies, la solution du problème dont il
est question se complique de tant d'élémens délicats, elle est d'un
intérêt si particulier pour les diverses branches de l'histoire natu-
relle, que je n'oserois garantir l'identité des espèces dont je parle y
quelque probable, d'ailleurs, que cette identité me paroisse. Dans tous
les cas, il convient de signaler Timor comme un des endroits
du globe les plus favorables aux recherches de ce genre.
B. Des Incrustations singulières qu'on observe sur divers points de la
Nouvelle - Hollande.
De tous les phénomènes géologiques particuliers à ce grand
continent, il n'en est point de plus étonnant, peut-être, que celui
dont nous allons traiter dans cet article.
PI. ibis,n.«9. C'est à l'île Decrès, en remontant du Sud vers le Nord, qu'on
observe, pour la première fois, ces incrustations extraordinaires.
(Tom. II,pag.yp)
pi.ifo,n.° 12. On les trouve aux îles Joséphine et sur la portion du continent
qui leur est opposée. (Tom. II, page niï.)
pi. i. Dans la baie de l'Espérance , à la terre de Nuyts, les compagnons
de l'amiral Dentrecasteaux furent saisis d'étonnement à la vue
d'un pareil phénomène. (Bul. phil. Eloge de Riche, par Cuvier.J
pi. i ter, n.° 3. Quelques incrustations de ce genre existent à la terre de Leuwin ,
particulièrement sur les bords de la rivière Vasse.
pi.iw,n.o5i Elles reparoissent à la terre d'Edels avec des caractères non
pIV" l moins imposans que sur les rivages de l'île Decrès et dans la baie
de l'Espérance. (Tom. l,pag. 179.)
pi. 1 Us, n.° 16; On les trouve à la terre d'Endracht, sur les îles diverses et sur
la portion du continent qui forme le vaste contour de la baie des
Chiens-marins. (Tom. I, pag. uo et 204.)
pi. vi, vu. Enfin, tout annonce que les côtes sauvages de la terre de Witt
ne leur sont pas étrangères. (Tom. I, c/iap. vu; tom. II, ch. xxxi ,
passim.J
Ainsi,
AUX TERRES AUSTRALES. 169
Ainsi, dans un espace de 25 degrés en latitude, sur une éten- pi. i.
due pareille en longitude, ce singulier phénomène se reproduit
au Sud, à l'Ouest et au N. O. de la Nouvelle-Hollande.
Ces incrustations remarquables ne sont pas bornées aux rivages;
on en retrouve dans l'intérieur des terres, à des distances plus
ou moins grandes , à des hauteurs plus ou moins considérables
au-dessus du niveau de l'Océan : elles ne s'exercent pas seule-
ment sur les galets ou sur les diverses productions marines; elles
attaquent les feuilles, les fruits, les branches et les racines des
végétaux, les ossemens des quadrupèdes et jusqu'à leurs excrémens;
les arbrisseaux, les grands arbres même, ne sauroient toujours s'en
défendre, et les troncs nombreux qu'on voit incrustés dans le sol
annoncent évidemment que cette opération de la nature remonte
à une des plus anciennes époques de son histoire. ... A la vue
de telles métamorphoses, on seroit tenté de croire avec le mal-
heureux Riche , qu'un nouveau Persée promena la tête de Méduse
sur ces lointains rivages \
Quelque variés, quelque imposans que ces phénomènes puissent
être, ils me paroissent cependant pouvoir se rapporter tous à la
même cause, et cette cause est aussi simple qu'énergique : en effet,
les nombreux coquillages qui pullulent dans ces mers, rejetés par
millions sur la grève, soumis à la double influence d'un soleil ardent
et d'une humidité pénétrante, ne tardent pas à subir une espèce
de décomposition chimique dans leur substance. En perdant une
portion plus ou moins considérable de leur acide carbonique, ils
1 « Après avoir côtoyé quelque temps la les couches ligneuses et tous les autres acci-
mer, je rencontrai cet amas de bois pétrifié dens durables de la végétation; quelques tiges
dont je donne la description dans mes obser- avaient près d'un pied de diamètre.. . . Cette
vations minéralogiques ; une vallée enfoncée forêt détruite occupait toute la vallée , et
entre des dunes de sable, était couverte de semblait se prolonger sur les dunes. Les an-
troncs d'arbres calcaires , cassés vers leurs ciens auraient cru reconnaître les traces du
racines, et dont les tronçons debout ne s'éle- regard de la Gorgone sur un vallon autrefois
vaient pas à plus d'un pied de hauteur. Au fertile. » ( Riche, Voy. de DentrecAS-
niveau du terrain, on distinguait les noeuds, TEAUX, tom, I , pag. ic/6.)
TOME II. Y
170 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
tendent à se rapprocher de cet état où est la chaux quand nous
i'employons pour servir de base à nos cimens; et ce n'est pas en
ce seul point que les procédés de la nature se rapprochent de ceux
dont l'industrie humaine fait usage : de même que dans nos ate-
liers, c'est en mêlant avec le sable du rivage ces débris calcaires
pulvérisés par l'action des flots, qu'elle parvient à former un véri-
table ciment calcaréo-quartzeux, d'une qualité supérieure, il est
vrai, mais très-analogue d'ailleurs à ceux que l'art produit; il sem-
blerait même que les proportions de la chaux et du sable qui
entrent dans le premier, se rapprochent beaucoup de celles que
M. Higgens, dans son beau Mémoire sur les cimens calcaires,
indique comme susceptibles de fournir la combinaison la plus
solide, c'est-à-dire, une partie de chaux sur sept de sable quart-
zeux. Une observation très-remarquable tend à confirmer l'origine
que j'attribue ici aux incrustations de la Nouvelle-Hollande; c'est
que, de l'immense étendue de côtes dont je viens de parler, le
seul point sur lequel nous n'ayons pu voir aucune de ces incrus-
vi. 1 bis, n.° 6. tations, le port du Roi-George , se distingue aussi de tous les autres
par la nature presque exclusivement quartzeuse de ses rivages a.
(Tom. Il, pag. 134.)
Quelle que soit, au surplus, la nature de cette espèce de ciment,
lui seul détermine toutes les incrustations que j'ai décrites ; sur la
grève, il encroûte les diverses substances qui s'y trouvent aban-
données par la mer; testacés, zoophytes, fucus, galets, tout est
agglutiné par lui; l'observateur voit, pour ainsi dire, se former sous
ses yeux les brèches et les poudingues dont les rochers d'alentour
sont composés : transportée par les vents, cette matière active va
se déposer sur les arbrisseaux voisins ; ce n'est d'abord qu'une
poussière légère, qui ne tarde pas à se solidifier autour de la tige
qu'elle embrasse; dès ce moment, le mode de nutrition se détériore;
* C'est, sans doute, par la raison contraire, à Timor; Iesable de cette île est presq ueexclu-
que ces incrustations n'existent pas non plus sivement calcaire.
AUX TERRES AUSTRALES. 171
bientôt le végétal languit ; et vivant encore, il se trouve avoir subi
une sorte de pétrification générale.
En brisant les rameaux de ces espèces de lithophytes, lorsque
l'incrustation est récente, on aperçoit le tissu ligneux engagé dans
un étui solide, et sans aucune altération remarquable; mais à
mesure que l'enveloppe calcaire augmente, le bois se désorganise
et se change insensiblement en un détritus aride et noirâtre :
alors l'intérieur du tube est encore vide , et conserve un dia-
mètre à-peu -près égal à celui de la branche qui lui a servi de
moule; enfin le tube finit par s'obstruer et se remplir de parties
quartzeuses et calcaires : quelques années s'écoulent, et tout est
converti en une masse de grès. A cette dernière époque, la forme
arborescente seule peut rappeler l'état ancien de végétation. . . .
La solidification des grands végétaux m'a paru dépendre de la
même cause ; mais , outre qu'elle exige , sans doute , une longue
succession de temps pour arriver à son dernier terme, elle se
rattache encore à diverses particularités physiques du sol, qu'il
convient d'indiquer ici.
J'ai parlé souvent de ces dunes énormes qui s'élèvent comme
des remparts autour des îles de la Nouvelle-Hollande et sur divers
points de ce continent. Elles surpassent quelquefois en hauteur
les plus grands arbres, et se composent d'un sable analogue à
celui du rivage, susceptible, comme lui, d'une solidification plus
ou moins prompte; souvent la roche qui les supporte n'a pas eu
d'autre origine. Au revers de ces collines mobiles , croissent
diverses espèces d'arbustes, et même des Banksia, des Eucalyp-
tus, &c. Dans une telle position, tout le sable que les pluies, les
vents et les orages précipitent du sommet des dunes, vient se
déposer au pied de ces arbres ; il s'élève insensiblement le long
de leur tige, il atteint leurs premiers rameaux, et finit à la longue
par les ensevelir sous ses masses toujours croissantes. Alors, de
longues périodes d'années s'écoulent ; le tissu végétal s'altère dans
Y 2
172 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
les troncs, de la même manière que nous l'avons vu se détruire
dans les rameaux ; la substance des couches ligneuses étant beau-
coup plus solide que celle qui remplit leurs intervalles, se décom-
pose aussi beaucoup plus lentement que cette dernière; de là,
ces cercles concentriques dont j'ai parlé dans le xxiv.e chapitre,
et qui donnent à ces incrustations extraordinaires l'apparence
de véritables pétrifications a : mais en les observant avec soin , il
est facile de se convaincre que ces prétendus arbres pctr'/fiés ne
sont autre chose que des massifs d'un grès plus ou moins dur,
qui ne conservent que la forme des végétaux qui leur servirent de
moules.
Tels m'ont paru être et la marche de la nature et ses moyens dans
la foimation de ces produits singuliers; il n'est, ce me semble,
aucune objection qui ne puisse être résolue par le développement
de l'explication générale que je viens de donner du phénomène:
mais tous détails ultérieurs seroient étrangers au but que je me
propose; il suffira d'ajouter quelques mots à ce que j'ai déjà dit
des coquilles incrustées.
Quelque solides que soient ces dépouilles animales , j'ai lieu
de croire, d'après mes observations, que la perte de leurs cou-
leurs et leur réunion en masses plus ou moins volumineuses,
peuvent, dans certaines circonstances, s'effectuer en très -peu
de temps. La force des rayons solaires, la vivacité de la lumière
réfléchie par les sables blancs du rivage, l'action décomposante
de l'eau marine, suffisent pour produire ces modifications impor-
tantes. Dans ce dernier état , il est de ces coquilles à l'égard
desquelles l'œil le plus exercé pourroit se méprendre , et qui
sembleraient devoir être rangées dans la classe des coquilles les
plus anciennement pétrifiées : parmi les nombreux échantillons
de ce genre que j'ai eu l'honneur de présenter à l'Institut , il
s'en trouvoit plusieurs auxquels il eût été presque impossible
3 Voyez aussi la note de Riche, joug, tëp,
AUX TERRES AUSTRALES. 173
d'assigner aucun caractère qui les fît distinguer des véritables
fossiles.
C. Des Zoophytes observés h de grandes hauteurs au-dessus du niveau
actuel des mers ; Iles et Archipels madréporiques.
Je viens de terminer ce qui concerne les coquilles pétrifiées,
ou seulement incrustées; nous avons vu que, depuis l'extrémité du
monde oriental, elles se reproduisent plus ou moins nombreuses,
à des hauteurs plus ou moins grandes, jusqu'au milieu des régions
équatoriales ; il n'en est pas de même des zoophytes solides; je
n'en ai pu trouver aucune espèce remarquable au-delà du 34-e degré
de latitude australe, et jusqu'à ce jour rien n'a été observé de
semblable à ce que nous allons décrire, au-delà de cette même
latitude de 34 degrés, soit dans l'hémisphère du Nord, soit dans
celui du Sud. Repoussée, pour ainsi dire, de l'une et l'autre extré-
mité du monde, c'est dans le sein des mers les plus chaudes que
cette famille innombrable d'animaux paroît avoir fixé son habi-
tation et son empire; c'est sous cette dernière zone que s'élèvent
exclusivement ces récifs redoutables, ces îles nombreuses, ces
vastes archipels, monumens prodigieux de leur puissance.
Toutes les îles de la Société2, plusieurs points de la Nouvelle-
Irlande, de la Louisiade et de l'archipel Salomon; toutes les îles
basses des Amis, les Mariannes, les îles Pelew, l'archipel du Saint-
Esprit, les îles des Navigateurs, les îles Fidji, les Marquises,
l'archipel Dangereux; l'île Typinsan, illustrée naguère par le nau-
frage de Broughton; tous les îlots, tous les récifs de la Nouvelle-
Calédonie; tous ceux qui se projettent sur le flanc oriental de la
Nouvelle-Hollande, et qui faillirent être si funestes aux vaisseaux
de notre Bougainville et à ceux du capitaine Cook; en un
mot, la plupart de ces îles innombrables qui se trouvent dissé-
minées dans le grand Océan équinoxial, paroissent être, les unes
a Voye^, pour le développement de ces diverses citations, la note qui termine le chapitre.
\
174 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
en totalité, les autres en partie seulement, l'ouvrage de ces foibles
zoophytes : les relations des voyageurs qui ont navigué sur ces
mers , sont remplies de l'expression de la terreur que leurs travaux
inspirent. Presque tous coururent les plus grands dangers au milieu
des récifs que ces animaux élèvent du fond de l'Océan jusqu'à
sa surface ; et sans doute le navigateur malheureux dont la
France avec toute l'Europe déplore encore la perte, fut une de
leurs nombreuses victimes
«Le danger qu'ils présentent », dit avec raison M. de Labillar-
DIÈre, « est d'autant plus à craindre, qu'ils forment des rochers
» escarpés, couverts par les flots, et qui ne peuvent être aperçus
» qu'à de très-petites distances; si le calme survient, et que le
» vaisseau y soit porté par les courans, sa perte est presque inévi-
» table ; on chercheroit en vain à se sauver en jetant l'ancre ; elle
» ne pourroit atteindre le fond , même tout près de ces murs de
» corail élevés perpendiculairement du fond des eaux. Ces poly-
» piers , dont l'accroissement continuel obstrue de plus en plus
» le bassin des mers, sont bien capables d'effrayer les navigateurs;
» et beaucoup de bas-fonds, qui offrent encore aujourd'hui un
» passage, ne tarderont pas à former des écueils extrêmement
» dangereux. » (Vby. de Labil. tom. I, pag. 213.)
Pour être moins communs au milieu des mers que nous avons
parcourues nous-mêmes, ces animaux ne m'en ont pas moins
fourni des sujets d'observations d'autant plus précieuses, que les
conséquences générales qu'on est contraint d'en déduire , peuvent
s'appliquer avec plus d'intérêt et d'évidence à l'histoire des révo-
lutions de notre planète,
pi. 1. Ainsi que je viens de le dire, du 44-e degré Sud jusqu'au 34.%
on ne trouve aucune grande espèce de zoophyte solide ; c'est au
pi.i bis, n.° 6. port du Roi-George, à la terre de Nuyts, que ces animaux viennent,
pour la première fois, se présenter avec ces grands caractères qu'ils
affectent au milieu des régions équinoxiales : mes observations
AUX TERRES AUSTRALES. 175
particulières, à la vérité, se réduisent encore, sur ce point, à de
simples fragmens trouvés çà et là dans l'intérieur des terres; mais
il n'en est pas de même de celles de Vancouver; les détails que
nous devons à ce navigateur célèbre sont trop précieux par eux-
mêmes , et sur-tout par les conséquences qu'ils vont nous fournir
bientôt, pour que je puisse me dispenser de transcrire ici son
texte.
« Le pays, dit-il , est principalement formé de corail , et il semble
» que son élévation au-dessus du niveau de la mer soit d'une date
» moderne ; car, non -seulement les rivages et le banc qui s'étend
y* le long de la côte sont en général composés de corail , puisque
» nos sondes en ont toujours rapporté, mais on en trouve sur les
» plus hautes collines où nous soyons montés, et en particulier
» sur le sommet de Bald-Head , qui est à une telle hauteur au dessus
» du niveau de la mer, qu'on le voit de 1 2 ou 14 lieues de distance.
s» Le corail étoit ici dans son état primitif, spécialement sur un
33 champ uni d'environ huit acres, qui ne produisoit pas la moindre
33 herbe dans le sable blanc dont il étoit revêtu, mais d'où sortoient
33 des branches de corail exactement pareilles à celles que pré-
3- sentent les lits de même substance au-dessous de la surface de
33 la mer, avec des ramifications de diverses grosseurs; les unes de
33 moins d'un demi-pouce , et les autres de quatre ou cinq pouces
33 de circonférence. On rencontre plusieurs de ces champs de
33 corail , si je puis me servir de cette expression : on y aperçoit
33 une grande quantité de coquilles de mer ; les unes parfaites , et
33 encore adhérentes au corail , et les autres à différens degrés de
33 dissolution. Le corail étoit plus ou moins friable ; les extrémités
33 des branches, dont quelques-unes s'élevoient à près de quatre
33 pieds au-dessus du sable , se réduisoient facilement en poudre.
33 Quant aux parties qui étoient tout auprès ou au-dessus de la
33 surface, il falloit un certain degré de force pour les détacher
33 du fondement de roche d'où elles sembloient jaillir. J'ai vu, dans
\y6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
» beaucoup de pays, du corail à une distance considérable de la
» mer ; mais je ne l'ai trouvé nulle part si élevé et si parfait. »
(Vanc. Voy. tom. /> pag. 77.)
Comment concevoir maintenant que les deux vaisseaux de notre
expédition aient resté douze jours dans ce même port du Roi-
George, pour ainsi dire au pied de ce Bald-Head si précieux à
connoître, sans qu'il ait été possible aux naturalistes qui se trou-
voient à bord, d'obtenir les moyens d'arriver jusqu'au sommet de
cette montagne l . . . .
pi. i; pi. 1 Us, Heureusement la grande île de Timor présentoit un champ plus
n.° 2 ; PI. XXXIX. ■ . 1 • I I
vaste et plus imposant encore aux observations sur les zoophytes ;
c'est-là que tout atteste leur pouvoir et les révolutions opérées par
eux dans la nature. Sur le sommet des montagnes les plus élevées
des environs de Coupang, on les retrouve, on les reconnoît aisé-
ment; dans les cavernes les plus profondes, dans les crevasses les
plus larges, ils offrent encore des caractères et un tissu qu'on
ne sauroit méconnoître. Durant le voyage périlleux que je fis
avec M. Lesueur, pour aller chasser des crocodiles à Olinama
(chap. xxxn ), j'observai par-tout la même composition , à Oba ,
Lassiana, Méniki, Noëbaki, Oëbello , Olinama : de ce dernier
point, nous nous trouvions en face de la grande chaîne des. mon-
tagnes d'Anmfôâ et de Fateléou ; ce large plateau qui domine toute
cette portion de Timor, est entièrement composé de substances
madréporiques ; depuis Oëana jusqu'à Pacoula, tout est pierre de
chaux [Samougnia baiou capporj \ disent les habitans, et les Hol-
landois confirment unanimement ce fait.
Ce n'est pas seulement dans cet état de mort et d'inertie que
les zoophytes à Timor doivent exciter l'admiration et l'intérêt :
vivans , ils y encombrent le fond de la mer ; de toute part ils
forment dans la baie de Babâô des îles et des récifs ; l'île aux
Tortues [Kéa Poulou] ', l'île aux Oiseaux [ Bonron Ponlou ] , l'île
aux Singes [Code Poulou] , sont exclusivement leur ouvrage. De
longues
AUX TERRES AUSTRALES. 177
longues traînées de récifs partant de la pointe de Simâô, rétré-
cissent de plus en plus l'ouverture de la baie ; elles rendent ina-
bordables les côtes de Fatoumê , de Soulamâ ; elles forment des
attérissemens sur tous les points : déjà, du côté d'Osapâ, on peut,
à marée basse, s'avancer à plus d'une demi -lieue dans la mer;
c'est alors qu'avec un étonnement mêlé d'admiration , on jouit à
son gré du merveilleux spectacle de ces myriades d'animalcules,
occupés sans cesse de la formation des roches qu'on foule à ses
pieds; tous les genres de cette famille sont réunis sous les yeux du
spectateur; ils se pressent autour de lui; leurs formes bizarres et
singulières, les modifications diverses de leurs couleurs, celles de
leur organisation, de leur structure, appellent tour-à-tour ses regards
et ses méditations; et lorsque muni d'une forte loupe, il vient à
contempler de plus près ces êtres microscopiques, il a peine à
concevoir comment, par des moyens aussi foibles en apparence, la
nature a pu élever, du fond des mers , ces vastes plateaux de mon-
tagnes qui se prolongent sur la surface de l'île.
C'est-là, c'est à Timor, qu'il seroit facile de faire une longue
suite d'observations sur ces animaux si dignes d'intérêt et si peu
connus : le calme profond des mers, leur température élevée, la
nature du rivage, sur lequel on peut, à marée basse, s'avancer,
ainsi que je viens de le dire, à de grandes distances, la profusion de
ces zoophytes, leur variété prodigieuse, tout en favoriseroit l'exa-
men ; on pourroit les observer, les dessiner, les décrire dans leur
état naturel , couverts à peine de quelques centimètres , et même
de quelques millimètres d'eau; on les verroit dans leur état de con-
traction et d'épanouissement ; on suivroit les progressions de leur
croissance, celles de leur grandeur; on assigneroit le terme probable
de la durée de leur vie; en un mot, rien n'y manqueroit pour l'exé-
cution d'un travail non moins honorable qu'utile, et qui rempliroit
dignement la grande lacune que les sciences naturelles présentent
encore dans cette immense et délicate partie de leur ensemble.
TOME II. Z.
178 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
L'île de Timor n'est pas la seule de ces parages où il seroit
possible de se fixer pour écrire l'histoire des Lithophytes. Plusieurs
autres points de la mer des Indes et du grand archipel d'Asie ont
été ou sont encore le théâtre de leurs travaux; telles sont sur-tout
les îles Adaman", les Amirantes, les Seychelles, Diégo-Garcias,
l'archipel Nicobar, les bancs de Chagos, les îles Calamianes, Flores,
Domar, Gilabanta, Bouro, Sapy, Bornéo, Poulo-Condore, les îles
Priaman, Sooloo, Saypan, Panay , Sumbawa, Larantouca, l'île
Barren, &c. &c. &c. L'île de France n'est pas entièrement étrangère
à ces animaux ; elle leur doit en grande partie cette redoutable
ceinture de brisans qui protège si bien ses côtes. Dans la mer Rouge,
ils ont formé la plupart des hauts-fonds et des récifs qui en rendent
la navigation si difficile et si périlleuse b: le prodigieux amas d'îles
et d'îlots dont se compose la chaîne des Maldives, n'a pas eu d'autre
origine; Ceylan, Sumatra, l'île volcanique de Ternate, Lomoan,
les îles du Postillon, celles du Pater-Noster, nourrissent diverses
tribus de ces animaux singuliers : il en est de même de Batchian,
de l'île Selang, de l'île de Gab, de Tomoguy, des îles de Fan, près
la Nouvelle-Guinée, du havre deDory à la Nouvelle-Guinée même,
de Monaswary, de Waygiou, des îles de Bo, de l'île Ragged, des
archipels du détroit de Torrès , et d'une foule d'autres îles qui
s'élèvent au milieu de ces mers ardentes Ainsi, dans l'Océan
Indien, comme dans le grand Océan équinoxial, tout proclame
a Voyez 3 pour le développement de ces cita- eruditis , incommoda navigantibus , Turcis prœ-
tions, la note qui termine ce chapitre. sertim qui altam mare liment, et inter insulas
b Les détails sui vans sur les coraux de la mer proficiscuntur. Magna putatur scientia nautœ
Rouge sont trop précieux pour ne pas mériter hœc brevia prospicientis et evitantis, Discer-
de trouver place ici : on les doit au célèbre et mineure longinquo colore ex albo-virescente ;
malheureux FoRSKAËL. grato oculis otiosis spectaculo , opposito littoribus
Corallia his in oris obvia, œdibus struendis midis , arenosis et tristibus, Usque ad decem
apta suntpleraque, etDjidda urbs tota his Litho- orgyas vidi hœc saxa surgentia .... Fundus est
phytis constat. . . . Nunquam satis admiranda lapis solidus . . . . Urbes Tôr et Djidda tam
coralliorum copia in mari Rubro. Montes hi magnifie} œdificatœ sunt. Lohàjœ fundamina
Lilhophyti vocantur Sjœœh, luxus et lusus tantùm cedium saxo corallino sternuntur . . , .
nalurce.Scopuli et saxa littorea iùcpredosa sunt Forsk. Faun, arai.Dï cor. mar. Rubii, p. 131, tjz.
AUX TERRES AUSTRALES. 179
la puissance des zoophytes, et l'antiquité prodigieuse de leurs
travaux.
D. Considérations générales sur la formation des Iles et des
Montagnes madréporiques.
Je viens de terminer l'histoire des zoophytes pétrifiés et vivans:
nous les avons vus cantonnés, pour ainsi dire, dans cette zone
du globe qui §ç trouve comprise entre les 34° Nord et Sud,
hérisser la surfp^e des eaux de récifs dangereux, former des îles
nouvelles , agrandir ie, anciennes , et de toute part augmenter
le domaine des terres au. dépens de celui de l'Océan qui les
nourrit dans ion sein ; nous avons vu leurs travaux anciens domi-
nant la surface des mers, se reproduire à de grandes hauteurs
au-dessus de leur niveau actuel . Une double question se
présente à résoudre ici : Les montagnes madréporiques ont - elles été
formées au sein des eaux ? Dans cette hypothèse , quelles révolutions
ont donc été capables d'opérer un changement si prodigieux , ou dans
leur état ancien , ou dans celui des flots!
Nul doute que la première de ces deux questions ne puisse et
ne doive être résolue par l'affirmative. En effet, l'observation,
l'expérience, le raisonnement et l'analogie, se réunissent pour
prouver que ces animaux péîagiens, dont les vastes débris couvrent
nos continens , avec une organisation semblable à celle des familles
existantes maintenant, ont eu la même origine et la même patrie.
Nulle objection ne s'est encore élevée contre cet assentiment
général ; mais eût-on formé quelques doutes de ce genre pour les
bancs divers de testacés, ou même de zoophytes, disséminés sur les
grandes terres à des distances considérables du rivage des mers,
de tels doutes ne sauroient avoir lieu à l'égard de ces récifs, de ces
îles, de ces archipels, dont plusieurs décèlent encore leur origine
par le peu d'élévation qu'ils ont acquise au-dessus de leur berceau.
On. doit donc regarder comme un fait incontestable, que toutes
Z 2
ï8o VOYAGE DE DÉCOUVERTES
les productions madréporiques que nous avons vues exister à des
hauteurs plus ou moins grandes au-dessus du niveau présent des
mers, ont été formées dans leur sein.
La seconde question ne paroît pas devoir être plus difficile à
résoudre. En effet, pour me servir ici des expressions du Nestor
de la marine française , à l'occasion d'ossemens énormes qu'on
observe aux îles Malouines, très - avant dans l'intérieur du pays,
» ou bien les terres se sont élevées , on bien la mer a baissé- a " Dans la
première supposition, nous ne pouvons conce^Âï aucune autre
cause qui soit susceptible de soulever def-^eilles masses, que des
éruptions volcaniques aussi multiplié' qu'énergique^ Mais, indé-
pendamment d'une foule de raison^ qui tendent à repousser une
cause de cette espèce, ne savons -nous pas que ces grandes
convulsions de la nature laissent toujours après elles des traces
ineffaçables du désordre et du bouleversement qui les caracté-
risent î Or rien de pareil ne s'observe dans les pays madrépo-
riques. J'ai parlé déjà des formes régulières , des dégradations
insensibles des montagnes de l'île de Timor, image et produit
à-la-fois du calme de la nature ; j'ai présenté les belles obser-
vations de Vancouver, susceptibles seules de démontrer jusqu'à
l'évidence combien fut paisible la révolution qui laissa ces mon-
tagnes madréporiques à découvert. M. de Labillardière a fait des
observations analogues; Cook, Dalrymple et les deux Forster
rapportent aussi des faits précieux à cet égard : le sévère M. de
Fleurieu lui-même , après avoir exposé l'opinion de ces derniers
voyageurs, s'exprime ainsi sur ce sujet : «Auquel de nos systèmes
» ordinaires pourroit-on rapporter l'origine de ce nombre prodi-
55 gieux de petits plateaux, ou épars, ou formés en groupes, ou
55 réunis en archipels, lesquels, d'après des renseignemens exacts,
55 paroissent encore dans l'état d'accroissement/ On rencontre ces
55 îles à 1500 lieues du continent et des grandes îles, au milieu
1 BOUGAINVILLE, Voy. autour du monde, tom. I.
AUX TERRES AUSTRALES. 181
» d'une mer dont la sonde du navigateur ne peut mesurer la
» profondeur L'œil attentif de l'observateur éclairé n'a rien
» découvert dans ces îles basses qui décelât l'existence ancienne,
» les restes ou les traces de volcans éteints ou engloutis sous les
» eaux, rien qui présentât un tableau de ruines, rien enfin qui
» pût indiquer qu'elles sont le produit de quelque convulsion du
M globe : tout annonce, au contraire, qu'elles sont le produit des
» siècles ; que l'ouvrage m en est pas terminé ; qu'il doit s'y faire îw
r> accroissement graduel ; mais qu'une longue succession de temps est
» nécessaire pour que cet accroissement soit rendu sensible. » Fleurieu,
Voyage de Marchand , tom. III , pag. 324.
Ainsi, l'opinion unanime des observateurs les plus célèbres,
s'accorde à repousser toute idée d'origine volcanique; et dès-lors
la première supposition que nous avons voulu faire est insoute-
nable. Mais de ce qu'il est bien démontré que les terrains madré-
poriques n'ont pu s'élever au-dessus des flots, il résulte évi-
demment aussi que l'Océan lui-même s'est abaissé au-dessous de
son ancien niveau.
Ici se présente tout naturellement une question bien délicate ,
sans doute , mais bien intéressante aussi : Qiie devinrent les eaux de
la mer , à mesure qu'elles abando?inèrent le sommet des montagnes for-
mées dans leur seinl Cette question me paroît tenir immé-
diatement à cette autre de même nature, et non moins difficile
à résoudre : D'où provient cette énorme quantité de substance calcaire,
a laquelle nous voyons jouer un rôle si prodigieux dans les révolutions
de notre globe1. Ici la voix de l'observation et celle de l'expé-
rience ont cessé de se faire entendre ; c'est aussi là qu'une vaste
carrière vient s'ouvrir à l'imagination, à l'enthousiasme, aux hypo-
thèses Content d'avoir réuni des observations exactes,
de les avoir rapprochées et coordonnées entre elles, pour en
déduire des conséquences plus générales et plus positives, je vais
rappeler en peu de mots celles de ces conséquences qui me
182 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
paroissent devoir résulter des faits nombreux que j'ai successive-
ment exposés dans ce chapitre.
Résultats généraux.
i ,° De la différence absolue des deux races d'hommes qui
peuplent la Nouvelle -Hollande et la terre de Diémen, de la diffé-
rence aussi des principaux animaux qui vivent sur l'une et l'autre
de ces terres, ainsi que de la non- existence du chien sur ïa der-
nière, j'ai cru devoir conjecturer que la séparation de ces régions
remonte à une époque beaucoup plus ancienne qu'on ne pourroit
le soupçonner d'abord en n'ayant égard qu'à leur proximité.
2.0 L'exclusion de tous rapports entre les peuples de la terre
de Diémen et ceux de la Nouvelle - Hollande ; la couleur plus
foncée des Diéménais , leurs cheveux courts, laineux et crépus,
dans un pays beaucoup plus froid que la Nouvelle - Hollande ,
m'ont paru de nouvelles preuves de l'imperfection de nos systèmes
sur les communications des peuples , leurs transmigrations , et
l'influence des climats sur l'homme.
3.0 Des observations de coquilles et de zoophytes pétrifiés que
j'ai pu faire en différens lieux , à diverses hauteurs, sur la terre de
Diémen, à la Nouvelle-Hollande et à Timor, j'ai déduit la consé-
quence du séjour ancien de la mer sur toute cette partie des terres
Australes, qui, du 44-° c^egré de latitude Sud, se prolongent jus-
qu'au 9. c, dans une étendue de plus de 2000 milles du Sud au Nord;
résultat d'autant plus précieux, que cette immense région restoit
seule à connoître sous ce rapport.
4-° Après avoir donné une explication aussi simple que satisfai-
sante , ce me semble , de la formation de ces incrustations singu-
lières qu'on trouve sur les côtes du S. O. , de l'Ouest et du N. O. de
la Nouvelle-Hollande, j'en ai pris occasion d'indiquer combien, dans
certains cas, il étoit difficile de distinguer des coquilles altérées de
cette manière, d'avec celles qui sont véritablement fossiles.
AUX TERRES AUSTRALES. 183
5.0 Dans mes observations sur les zoophytes solides, j'ai cons-
taté leur exclusion presque absolue des parties les plus australes
de l'hémisphère Antarctique ; j'ai prouvé que cette importante
famille des animaux se trouvoit reléguée par la nature au milieu
des mers plus chaudes et plus paisibles des régions équinoxiales,
et de celles qui les avoisinent.
6.° Nous avons vu ces zoophytes à l'état de pétrifications, for-
mer la plupart des îles basses du grand Océan équinoxial, et
quelques-unes des plus hautes de cette même mer et de celle des
Indes.
y.° Nous les avons retrouvés dans l'état de vie , semant les mers
de dangers nouveaux, multipliant les récifs, agrandissant les îles
et les archipels, encombrant les rades et les ports, et projetant de
toute part de nouvelles montagnes calcaires.
Ainsi donc , tandis que l'homme , qui se proclame le roi de la
Nature, construit avec labeur, à la surface de la terre, ces frêles
édifices que l'action du temps doit bientôt renverser, de foibles
vermisseaux dont naguère il ignoroit l'existence, et qu'il dédaigne
encore, multiplient au sein des mers ces monumens prodigieux
d'une puissance qui bravé les siècles , et que l'imagination même
se refuse à concevoir
NOTE.
Pour débarrasser le texte d'un trop grand nombre de citations, il m'a paru convenable de
les réunir toutes sous la forme d'une Table alphabétique, en la faisant précéder de quelques
remarques.
i.° Quoique assez étendue, cette Table est bien loin d'être complète, et je ne doutées
qu'il ne m'eût été possible, en multipliant les recherches, de la rendre cinq à six fo' plus
considérable.
2.0 Des îles nombreuses qui s'y trouvent inscrites, les unes paroissent être -ntièrement
formées de zoophytes; d'autres ne présentent de madréporique que des courts intérieures
plus ou moins épaisses, plus ou moins élevées au-dessus du niveau de l'Océan, quelques autres
enfin, telles que Taïti , Ternate, l'Ile de France, &c. sont seulement environnées de récifs
madréporiques plus ou moins étendus.
3.0 Quelque incomplète que cette Table puisse être, elle suffira sans doute pour démontrer
toute l'importance des Lithophytes solides dans le grand système de 'a nature, et pour appeler
sur ces animaux l'intérêt du zoologiste, du géologue et du philosophe.
i84
VOYAGE DE DÉCOUVERTES
NOMS DES LIEUX.
NOMS
DES OBSERVATEURS.
NOMS DES OUVRAGES.
Adaman (IIes)\
Allen (Ile)
Amirantes (Iles des).
Amirauté (Iles de I').
Amis (Iles basses des).
Amsterdam (Ile d'). . .
Anamocka (Ile d').
Anjengo (Baie d')
Aquilaon (Ile), l'une des Lac -
quedives
Archipel Dangereux (L'). . . .
Ashumah (lie)
Assomption ( Ile de 1') , au N. E.
de Madagascar
Augusta (Ile) , dans le détroit
de Dampier
Ayer-Bungy
DuNCAN
RlCHARDSON
Marshall
HUDDART
Labillardière. .
Dentrecasteaux.
Forster
Forster
CODK
Forster. ........
COOK
M'Cleur
HUDDART.
BOUGAINVILLE.
BROUGHTON.. . .
MORPHEY
D'Après
horsbrough. . .
HOGAN
Ei.MORE
Balaba (Ile de), près Bornéo..
Ballambouang ( Baie de)
Baly ( Ile de ) , près Java
Basiguey (Dét. de), près Bornéo.
Barbadoes ( Iles )
Barren -lsland , près les îles
Adaman.
Basses (Iles), cula mer du Sud.
Batanta (Ile). ...
Batchian (Ile)
Batoo (Ile), aux envions de
Sumatra
Batture du Prince Henry .
Baubie (Ile)
Berger (Ile du)
Bo ( Iles de)
Boddam (Iles)
"WATSON...
D'Après. . .
Black
"Watson. . .
Marshall.
The Orient, nav'ig, pag, 316,
Ibid. pag. 317,
Voy. du Scarbourough , if c, pag, 273.
The Orient, navig, pag. 123 , 124.
Voy. tom. I, pag. 249, 26g.
Voy. -tom, I, pag. 132, 133, 134., 142.
2.e Voy. de Cook, tom. V, pag. 6.
2,' Voy. de Cook, tom. II, pag. 30 ; tom, V, pag. 6.
2.' Voy. tom. 111, pag. 14, 40.
2." Voy. de Cook, tom. V, pag, 6.
y.' Voy. tom, I, pag. 282, 286,
The Orient, navig. pag. 20p.
The Orient, navig, pag, 212,
Voy. tom, II, pag. ç - 16.
Voy. tom. II, pag. 33 - 38.
The Orient, navig, pag. 120.
JVept. orient, pag. 32,
The Orient, navig. pag,j2$,p6, 527,
Ibid. pag, 607.
The Ind. direct, pag. 88. '
The Orient navig. pag, 48g,
Nept. orient, pag. 45.
The Orient, navig. pag. J70,
The Orient, navig. pag. 48g.
Voy. du Scarbourough , ifc, pag. 288.
William Justice.
Forster
RobertWilliams
FORREST
Elmore.
Elmore
Elmore
liU ROSLAND.
Fohrest
BLAiR
The Orient, navig. pag. 318.
2.' Voy. de Cook, tom. I, pag. 2g4; tom, V, pag. 6.
The Orient, navig. pag. 534.
Voy. à la Nouvelle-Guinée, pag, 62.
The Ind. direct, pag. go.
The Ind. direct, pag. 88,
The Ind. direct, pag. 113.
Nept. orient, pag. 33.
Voy. à la Nouvelle-Guinée, pag, 144.
The Orient, navig. pag. 12g.
Bornéo
AUX TERRES AUSTRALES.
NOMS DES LIEUX.
NOMS
DES OBSERVATEURS.
NOMS DES OUVRAGES.
Bornéo (Ile de).
Bougainville (Ile de).
Bouro (Ile de)
Brala(IIe)
Byron (Ile de)
Ardull-Roobin..
i Watson
\Shortland
(Elmore
(Labillardière. .
( Dentrecasteaux
Bougainville. . .
Elmore
BVRON
Calamianes (Iles). . . .V
Calédonie ( Nouvelle)
Carteret (Havre)
Cerf(IIedu),auN.E.deMadagJ
Ceylan(IIede)
Chagos (Iles de).
Chaîne ( Iles de la)
Charlotte (lies de la Reine). .
Chiens ( Ile des )
Clarke (Ile)
Cocos (Ile des)
Coëtivy (Ile de). . . .
Cook (Baie de)
Corail (Iles de)
Coralès (Iles de los).
Corumah (Ile de). . .
Cosmoledo (Ile de)..
HORSBROUGH.. .
FORSTER
Labillardière
Huddart
Labillardière. .
Morphey
Wolf
Huddart
D'Après
Blair
Grenier
Forster
Carteret
Schouten et Lem
Marshall
Labillardière. .
Robertson
Ravelet
Bernizet -. . ,
Curtis ( Ile)'.
Cyclades (Archipel des grandes'
Gemelli-Careri
Broughton
(Morphey
(D'Après ,
Labillardière. ,
Bougainville. .
An Hist. col. Voy. pag. 22- 24.
The Orient, navig. pag. 4.88.
Voy. du port Jackson à Java, pag. 262.
The Ind. direct, pag. 26 , 27.
Voy. tom. 1, pag, 21g , 221 , 23t.
Voy. tom. I , pag. 122.
Voy. tom. II, pag. 258.
The Ind. direct, pag, i/p.
Collecl. d'HAWKESWORTH, tom. I, pag. 150.
The Orient, navig. pag. 54.3.
2.' Voy.de Cook, tom. V, pag, 6,
Voy. tom. I,pag, 202, 210 , 213 , 214.
The Orient, navig. pag, 613.
Note manuscrite communiquée à l'auteur.
The Orient, navig, pag. 120.
Vie et Aventures , pag. 256.
The Orient, navig. pag. 220, 236 , 237.
JVept. orient, pag, 86,
The Orient, navig. pag. 126.
The Orient, navig. pag. 128.
2.e Voy. de Cook, tom. V, pag. 6.
Voy. coll. d'HAWKESW. tom. I, pag. 255.
Voy, aut, du monde, pag, 83,
Voy. du Scarbourough , pag. 283 - 286.
Voy. tom. I, pag. 232.
Carte des mers de la Chine.
Note manusc. communiquée à l'auteur.
Voy. de la Pérouse , tom. IV, pag. 27.
Voye^ Iles madréporiques.
Voy, tom, V, pag, 233.
Voy. tom. II, pag. 33 -38.
The Orient, navig. pag. 120.
Nept, orient, pag. 32.
Voy. tom, 11, pag. 8p.
Voy. tom. II, pag. 138.
Dampier (Détroit de).
Robert-Williams
( Horsbrough. . .
Danger ( Ile du ) I Hogan
The Orient, navig. pag. 558.
Ibid. pag. 523, 524., 525,526, 527.
The Orient, ncvig. pag. 605,
TOME II.
A a
i86
VOYAGE DE DÉCOUVERTES
NOMS DES LIEUX.
Datoo (Ile)
Diane ( Batturc de). . . .
Diégo-Garcias (Iles de)
Disappointement (Iles).
P'o'mar (lie)
Dory (Havre de)
Bwalder(Ile)
Échiquier (Iles de 1')
Egmont (lie d')
Egmont (Iles d'), au N. E. de
Madagascar
NOMS
DES OBSERVATEUR!
Éiméo.
Elicalpeny (Banc d').
Eoa (lied')
Eraboo (Ile d')
Espérance (lie de 1').
Facardins (lies des quatre).
Fan (lies de). .,
Fidgi (Iles)
Fisher's (Ile)
Flores ( Détroit de )
Fortune (Banc de la)
Fow(île)
France ( Ile de )
Furneau (Ile), dans la mer du S.
Gab (Ile de)..
Gaya ( Ile ), près Bornéo
George (Port du Roi)
Gilabanta (llede)
Gillespy (Ile)
Golfe Persique
Grandes-Cyckdes(Arch. des).
Guadeloupe ( lie de la )
Guinée (Nouvelle).
Elmore
bougainville. . .
Archibald-Blair.
Byron
DODWELL
FORREST
Elmore
bougainville.
Carteret
Blafr
COOK
turnbull
M'Cluer
COOK
Broughton
Schouten et Lem.
BOUGAINVILLE. . .
FORREST
Bligh
horsbrough
Robert-Williams
Compton
horsbrough
BORY-S.'-VlNCENT.
PÉRON
COOK
FORREST
Elmore
Vancouver
Hogan
Marshall
Forskaël
bougainville. . .
Labat
Lescallier
Labii.lardière. .
bougainville. . .
NOMS DES OUVRAGES.
The Ind, direct, pag. 41,
Voy. tom. II , pag, 162 - 177,
T lie Orient, navig, pag, 127,
Voy, coll. d'HAWKESW. tom, I , pag. 114..
The Orient, navig, pag, 487,
Voy, à la Nouvelle-Guinée , pag. 113.
The Ind. direct, pag, 40.
Voy, tom, II , pag. 230,
Voy. coll. d'HAWKESW. tom. 1 , pag. 256,
The Orient, navig. pag. 128.
3.' Voy. tom. II , pag. ipp.
Voy. pag. 2jp.
The Orient navig. pag. 214.
3.' Voy, tom, I , pag. 323.
Voy. tom. II, pag. 33-38.
Voy. aut, du inonde, pag. 126.
Voy, tom, II, pag, p - 16.
Voy. à la Nouvelle-Guinée, pag. 102.
Voy. de Taiti à Timor, i?c, pag, 4.02.
The Orient, navig. pag. 527,
The Orient, navig. pag. 57p.
The Orient navig. pag. 124, /2j,
The Orient, navig. pag. 527.
Voy. aux quatre "des principales d'Afrique, 1. 1 ,p. 207.
Voy. aux Terres Australes, tom. I , pag. 56.
2.' Voy. tom. I , pag. 293.
Voy. à la Nouvelle-Guinée , pag. 67.
The Ind. direct, pag. 45.
Voy. tom. I,pag. 76, 77.
The Orient, navig, pag. 575.
Voy. du Scarhourough , ifc. pag. 273.
Faun. Arah. p. XXIX , pag. 132, 13g.
Voy. autour du monde, tom. II , pag. 10.
Voy. aux "îles, tom. II , pag. 553.
Journ. dephys. novembre 1808.
Voy. tom. I , pag. 280.
Voy. tom. II, pàg. 242.
AUX TERRES AUSTRALES.
187
NOMS DES LIEUX.
NOMS
DES OBSERVATEURS.
NOMS DES OUVRAGES.
Hébrides ( Iles des Nouvelles).
Hollande ( Nouv. ) , côte orient/
COOK
3.' Voy, toih. I j pag. 322,
Voy. tom. II , pag. 14.
2.' Voy. de Cook , toux, V,pag. 6.
Journ. dephys, 177 1 , loin, I, pag. 666 , 667,
Joarn, d'un voy. autour du monde, pag. 212, 2ij , 214.,
219, 226 , 228 , 2J0.
i.CT Voy. tom. IV, pag. 2,3, 13, 2i,j0j 66,70,76, 80,
8t, 8j, 84, 86.
Voy. de Tait i à Timor, <fcr'c,,pag, 4.10,
j.e Voy. tom. I , pag. 328,329, 330,
Voy, aut.du monde, pag, 134,
2,' Voy, de Cook, tom. V, pag. 6.
2,' Voy. tom, II, pag, 376, 382.
The Orient, navig. pag, 606,
3,' Voy. de Cook , tom. I,pag. 279, 280.
Manuel d'hist. nat, tom. Il , pag, 82,
1." Voy, tom. IV, pag. 2 - ^(fpassim. — 2.' Voy, tom, I,
pag, 2pj, 294.,- tom. Il, pag. 6, 10, 11,38, 275, 284.;
tom, III, pag. io, 11, 14, 47, 48, — 3.' Voy, tom, I,
Paë- 277> 278> 279> -8°; tom- Il>Paë'33'>334"
An hist. collect, voy, Pacif. Océan, pag. 22 -23,
Voy, de Marchand, tom. III, pag. 324 et alibi.
2.' Voy. de Cook , tom.I, pag. 38, 294; tom. V,pag, 6,
'33 > '36-
The Orient, direct, pag. 121.
Voy. aux "des Pelew, par Wilson, tom, 1 , pag. 1J3.
Voy, aux îles , tom, II, pag. 553,
Voy. tom, I, pag. 201 , 213 , 214, 21g, 232, 24g , 257,
274,280,347,388.
Journ. de phys. novembre 1808.
Voy. aux Maldives, ifc, tom. I, pag. 71-73, 8ç), dfc,
2.' Voy. de Cook, tom. V, pag. 6.
Voy. tom, I , pag. 243.
Hist. qfthe Jam, tom, 1 , pag. 75.
Jam. Voy. pag. 4p.
Voy, tom, I , pag, 132,
BOUGAINVILLE. . .
FORSTER
Banks
Banks et Soland.
Cook
^Bligh
Schouten et Lem.
Iles madréporiques (Formation
dpS)
Blumenbach. . . .
FORSTER
HUDDART
Immer (Ile), l'une des Nou-
Labat
Labillardière. .
Pyrard
V
Labillardière. .
t Browne
j Sloane
Dentrecasteaux
Aa
i88
VOYAGE DE DÉCOUVERTES
NOMS DES LIEUX.
NOMS
DES OBSERVATEURS,
NOMS DES OUVRAGES.
Kalpeny (lie), une des Maldiv.
M'Cluer
The Orient, navîg. pag, 212.
Nept. onent.pl. 47,
3.' Voy. tom. Il, pag. 26.
Carte des mers de la Chir.e. '
Voy. aut. du monde, coll. d'HAWK. tom. Il , p. 167.
The Orient, navig. pag.
The Orient, navig. pag, J4.8.
3.' Voy, tom. I, pag. 338.
Nept, orient, pi, 2$,
Voy, pag, ig2.
Nept, orient, pag, 81, 84.jpl.jo.
The Orient, navig. pag. 211. i
Nept, orient, pag. 82.
Nept, orient, pag, 8j.
Voy, tom. 11 , pâg. 10.
The Ind. direct, pag. 27.
The Orient, navig, pag, j8o,
3.' Voy. tom. I, pag. 323 , 328 , 330.
Voy. tom. 11 , pag, gg.
The Orient, navig. pag, jâg,
Traité de géographie (en allemand),
Nept, orient, pi. 47.
Voy, tom. Il , pag, 162, 177, 186 et pi. 13.
The Ind. direct, pag. 26.
2.' Voy. de Cook , tom. V, pag, f.
Voy, tom, II, pag. 33 -38,
The Orient, navig. pag, 211,
Voy. dans l'Inde , aux Maldives, ifc, , tom.I, pag.yr ,
72, 73 , 8g et alibi.
The Orient, navig. pag. 211.
2.' Voy. de Cook , tom. V, pag. 6.
Voy. à la Nouvelle-Guinée , pag. 122.
3.' Voy, tom, 1 ,pag, 222.
Voy. de Marchand , tom. I, pag. 455.,
Voy, tom. II , pag, 17 (en anglois),
Voy. tom, 1 , pag. 77.
Voy. autour du monde, coll. d'HAWK. tom. 1 , pi. 8,
Kao (Ile de)
Keiling (Iles)
Wallis
Kotoo (Ile de), où le vaisseau
de Cook faillit se perdre. . .
HOGAN
Séton
Cook
D'Après
D'Après
M'Cluer
Rannic
BOUGAINVILLE. . .
Lapar, cap sur l'île Bornéo.. . .
Robert- Williams
Cook
Plants
D'Après
Louisiade (Archipel de la). . .
bougainville. . .
Elmore
Maldives (Iles)
'M'Cluer
Malique ou Malicoy (Ile),. . .
Mallicolo (Ile de)
FORREST
Mangea ( lie de)
Cook
FORSTER
Marquises ( Iles des )
AUX TERRES AUSTRALES.
189
— =
NOMS DES LIEUX.
NOMS
DES OBSERVATEURS.
NOMS DES OUVRAGES.
Maura(IIe)
i
Mer Rouge (Coraux de la). J
Middelburg (Ile de)
Middle-Island
The Orient, navig. pag. 313.
Voy, pag. 138.
The Ind. direct, pag, 242, 243, 247 , 263,
Faun.Arab.; Corallia Maris Rubri , pag. 131, 132, 13p.
The Orient, navig. pag, 147, 14g.
JVIund, subt, tom. I, pag, p6.
Jam, Voy, tom, 1 , pag. 11,
Mém, de marine, tom, I, pag, 133 , 140 , 130, 154,
2.' Voy. de Cook , tom. V, pag. 6.
The Orient, navig. pas,. 517.
Voy, tom, I , pag. 143.
The Indian direct, pag. 12,
Voy. pag. 138.
2.' Voy. de Cook , tom. V, pag. 6,
Voy. autour du monde , pag. $7.
Voy, du Scarbourough, ifc, , pag. z86.
The Orient, navig. pag. 333,
Voy, tom, II } pag, 300,
The Orient, navig. pag, 32/.
2,e Voy. tom. 11, pag. 324,331,334,
2/ Voy. tom, 111 , pag, 343,
2/ Voy, de Cook, tom. V,pag. 6,
Voy. du Scarbourough , 17 c, pag. 273.
Voy. à la Nouvelle- Hollande , i7c, , pag. 63.
Voy. de la Lady Penrhyn, i7c. , pag, 296, 297.
The Orient, navig. pag. 62$.
Hist. coll. voy, Pacific, Occan , pag, 22 - 23,
The Orient, navig, pag, 121.
1." Voy. de Cook, coll. d'HAWKES. tom. 111, p. 14.
Ibid. pag. 2ç>.
3.' Voy, tom, 1 , pag, 260,
Voy, autour du monde, tom, II, pag. 162 - 177.
The Indian direct, pag. 121.
2.' Voy. de Cook , tom. V, pag, 6.
3.' Voy, de Cook , tom. 1 , pag. 279 , 280,
3.' Voy. tom, I, pag. 270, 272, 277, 278, 27 y , 280,
2,' Voy, de Cook , tom. V, pag, 6,
KlRCKER
Sloane
UHEVENARD
horsbrough
Dentrecasteaux
Mille-Iles (Les)
Mobidie(IIe de)
Mouches ( lie aux )
Schouten et Lem.
Marshall
Mulgrave (Iles)
Necker (Ile)
Nicobar ( Iles de)
Noël (Ile de)
Norfokk (Ile de) 1
North (Ile de)
Marshall
Watts
Huddart
Banks et Cook. . .
Banks et Cook. . .
Océan oriental ( Coraux de 1') .
Otaha(IIed')
Ouessant (Ile d')
Bougainville. . .
Paekanga (Rivière de ) , à la
côte Malaie
Palliser (Iles)
Anderson
Cook
190
VOYAGE DE DÉCOUVERTES
NOMS DES LIEUX.
Panay (Ile)
Patchusan ( Ile)
Pater-Noster (Iles), entre Bor-
néo et Célèbes
NOMS
DES OBSERVATEURS.
Pelew(Iks).
horsbrough.
Broughton..
FORREST
HORSBROUGH.
ROBERTSON. .
WlLSON
Persique (Golfe).
Pesang(IIe)
Pigeons (Ile des)
Pitt (Banc) , près Diégo-Garcias.
Pitt (Détroit) .
Poolo-Bay
Postillon (lies du)
Priaman (lie)
Prince (Ile du)
Providence (lie de la).
Pulo-Condore.
I
FORSKAËL. . . .
WATSON
HÔGAN
i HORSBROUGH.
IBlair
i Drumond. . .
(HORSBROUGH.
HUDDART.. . .
Plants
Watson
KlNG
( HUDDART.. . .
JCampis
KlNG
Ragged(IIe)
Rat-Island
Reine-Charlotte (Iles de la).
Remow (Ile)
Rocho-O-Ko-Ko (Ile de).,
Roi-George ( lie du )
Roi-George (Port du)
Roterdam ( Ile de )
Forrest
Elmore
Carteret. . ,
D'Après.
Broughton.
Byron
Vancouver.
Forster... .
NOMS DES OUVRAGES.
Saint-Antoine (Cap) HUDDART.
Saint-Esprit (Banc du) Dalrymple.
S.'-François ( Ile) , au N. E. de 1 HUDDART
Madagascar ( PoNTEVEZ
Saint-Jean (lie) ScHOUTEN et Lem.
S.'-Miguel (Iles), près Bornéo. Watson .
JVlORPHEY
" " (D'Après.
SaIomon(Ile),pr.Diég.-Garcias|BoURDÉ.
Sandwich ( Ile ) Forster .
Saint-Pierre.
The Orient, navig. pag. J42,
Voy, tom. II , pag. 27.
Voy. h la Nouvelle-Guinée , pag. 424.
The Orient, navig. pag. 499, joo.
The Orient, navig, pag. pj.
Voy, aux lies Pelew, tom. I,pag, 131 , ij2, 194, 15 () ;
tom. 11 , pag. 142.
Faun. arah. p. xxix ,pag. 132, ijy.
The Orient, navig. pag, 385 , 392.
The Orient, navig, pag, 6oj,
The Orient, navig. pag. 525 , J26,
The Orient, navig. pag. 128.
The Orient, navig. pag, $35.
The Orient, navig. pag. J20 , j2i.
The Orient, navig. pag. 382.
Traité de géographie (en allemand ).
The Orient, navig, pag. 39 j.
3.' Voy. de Cook, tom. IV, pag. 461, 466.
The Orient, navig. pag. 121.
Nept. orient, pag, 35.
3,' Voy. de Cook, tom. IV, pag. 446,
Voy, à la Nouvelle-Guinée , pag. 40J.
The Ind. direct, pag. ioj.
Voy. coll. d'HAWKES, tom. I, pag. 255.
Nept. orient, pi. 47.
Voy. tom. II, pag. 27.
Voy. coll. d'HAWKES. tom. I , pag. 129, 130, 134.
Voy. tom. I, pag. 76, yy.
2.' Voy. de Cook, tom. V, pag, 6.
The Orient, navig. pag. 142.
The Orient, navig. pag, 484,
The Orient, navig. pag. 123.
Nept, orient, pag. 33.
Voy. autour du monde , pag. 16g,
The Orient, navig. pag. 48g.
The Orient, navig. pag. 120.
Nept. orient, pag. 32.
The Orient, navig, pag. 12g,
Voy. de Cook, tom. V, pag. 6.
AUX TERRES AUSTRALES.
101
NOMS DES LIEUX.
NOMS
DES OBSERVATEURS.
NOMS DES OUVRAGES.
SCHOUTEN et L.EM.
Rees
Voy. autour du monde, pag. 8j. — Recueil des voy, de
la Comp, tom, III, pag. jgo.
The Orient, navig. pag. S7Z' 573'
2.e Voy. tom. II , pag, 6, 10, u.
2.' Voy. tom, 111 , pag, 6 , 10.
The Orient, navig. pag. ng,
Nept, orient, pag. 36.
Voy. du Scarbourough , ifc, pag, 28g.
Voy. du Scarbourough , ifc. pag. 2S3 , 284. - 286.
Nept. orient, pi. j6.
Voy. à la Nouvelle-Guinée, pagK 62.
The Orient, navig. pag. 406.
The Orient, navig. pag, 123.
Voy. du Scarbourough , ifc. , pag. 283-286.
2,' Voy, de Cook , tom. V, pag. 6,
An hist. collecl. voy, Pacif, Océan, pag. 22-24,
Nept, orient, pi. 56.
The Orient, navig, pag, 48 'j,,
The Orient, navig. pag, 130.
The Ind, direct, pag. 83 , 10g.
The Ind. direct, pag. y y
Hist. de Sumatra, tom. I , pag, j6, 280,
The Orient, navig. pag, 38y, 38g.
The Orient, navig. pag. $yo.
Voy, autour du monde, tom, II , pag. 26 , 28, 48 , (8.
2.' Voy. tom, I , pag. 306.
2,c Voy. de Cook, tom, V, pag, 6.
The Orient, navig, pag. J40.
The Orient, navig. pag. 401.
The Orient, navig, pag. 3gy.
The Orient, navig, pag, 516,
2.' Voy, tom. III , pag, 123,
2.' Voy. de Cook, tom. V,pag. 6,
Account ofthe New-South- W ailes, pag. 3yg.
Navigation aux Terres Australes , tom. I , pag, 310.
2.' Voy. de Cook, tom. V, pag, 6.
The Orient, navig. pag. 3gj.
The Orient, navig. pag, fgg.
Voy. aut. du monde, coll. d'HAlVK. t, I, p. ij4, rjâ.
Voy. de la Lady Penrhyn , if c, pag. 32J.
COOK i . . .
COOK
Saya-de-Malha (Banc de) ... .
D'Après . . . .
AIarshall
Shepherd (Ile), au N.E. de Mad.
Smith (Ile)
HUDDART
Du Rosland
Ardull-Robin.. .
Rennel et Dalr.
Dalrymple
Robert Scott. . .
v '
Elmore
Watson
Bougainville. . .
Cook
Forster
Horsbrough
Baker
Watson
Cook
Forster
Collins
Watson
Ballard. r
Byron
Watts
i
102
VOYAGE DE DÉCOUVERTES
NOMS DES LIEUX.
NOMS
DES OBSERVATEURS.
NOMS DES OUVRAGES.
Tioockéa ( Ile )
Tomogui (Ile)
Tongatabou (Ile de)
Les deux vaisseaux de Cook , dans
son 3. 'voyage , touchèrent et faillirent
se perdreau milieu des récifs de cette
COOK
FORSTER. . .
FORREST. . .
Anderson.
Cook
Tonkil(IIe)
Toobassée-Teemool (Banc de),
Toobouai (I!e de)
Toolyan-Bay
Torrès ( Iles du détroit de) . . .
Tortue ( Ile de la )
Touching (Ile)
Trellore ( Ile de)
Trésorerie (Iles de la)..
Trévanion (Ile)
T rois-Frères (Iles des).
Tupai (Ile de)
Typinsan ( Ile de )
Underoot (Ile).
Uliétéa (lied').
Vandola(Iledela).
Vaterland (Ile de)..
WalIis(IIede)
Watéeoo
Waterland (lie de). .
Waygiou ( Ile)
Wenooaecte ( Ile de ) .
Xufla-Bessi (Ile de).
Labillardière. .
FORREST
Dalrymple
Cook
Rennell
ruault-coutance. .
Cook
FORSTER
Marshall
Elmore
Dentrecasteaux
Carteret
Robert Scott. .
Forster
Broughton
HUDDART
Banks et Cook.
Turnbull
Dentrecasteaux
Schouten etLEM
Wallis
Cook
Schouten et Lem
Forrest
Cook
Ballard
* Voy. totn. II, pag. 280, 283 , 284, 285,
2/ Vqy.de Cook , tom, V, pag. 6,
Voy, à la Nouvelle-Guinée j pag. fy.
3.' Voy. de Cook, 1. 1, p. 360, 387, 40^, 412, 413, 418.
2.' Voy. tom. Il, pag, 40, 66. — j,' Voy. tom. I ,
pag. 360 -418 ,■ tom. II, pag, 22,
Voy, tom. Il , pag, 139.
Voy. à la Nouvelle-Guinée , pag, 31,
Nept, orient, pi. 56.
3.' Voy. tom. Il , pag. iro, ni.
Nept, orient, pi. j6,
Voy. man. commun, par S. E. le Ministre de la marine.
.2/ Voy. tom. III , pag. 4.7, 48.
2.' Voy. de Cook , tom. III, pag. 48; tom. V,pag. 6.
Voy. du Scarbourough , if c, pag. 283 - 286,
The Ind, direct, pag, 114,
Voy. tom, 1, pag. ny, 118, 120,
Voy. aut. du monde , coll. d'HAWK, tom, I,p, 2jj, 2j6.
The Orient, navig. pag, 130.
2,' Voy. de Cook , tom. V,pag, 6.
Voy. tom, II, pag. 33-38 ,44.
The Orient, navig. pag. 212,
i,a Voy. de Cook, col. d'HAWK. tom. III, p, 10 , 2$
Voy. pag. 113, 124.
Voy. tom. 1 , pag, 133 , 134.
Voy, autour du monde, pag. g2.- — Rec. des voy. de la
Comp. tom. III , pag. ^4,
Voy. aut, du monde , coll. d'HAWK. loin, II, p. 1/2,
3.' Voy, tom, 1 ,pag. 232.
Voye^ Vaterland.
Voy. à la Nouvelle-Guinée , pag, 13g.
3.' Voy. tom. I, pag. 2j8.
The Orient, navig. pag, $8<).
CHAPITRE
AUX TERRES AUSTRALES. 193
CHAPITRE XXIX.
Opérations nouvelles a la Terre de Leuwin ; Retour a la
Terre d'Edels.
[Du 7 au 16 Mars 1803.]
Tandis qu'au milieu des brumes qui nous avoient dérobé la pi.i.
marche du Casuarina, nous le cherchions encore à la terre de
Nuyts, il se trouvoit déjà sur les côtes de celle de Leuwin.
Dès le 7 mars , à 6 heures du soir, M. Freycinet étoit à vue
du cap Gossdlïn ; bientôt il atteignit un second cap, qu'il désigna
sous le nom de Cap Hamelin , et qui gît par 34° 14' °°' de ^a-tl~
tude Sud , et par 1 1 20 4o' 00" de longitude orientale. C'est à peu
de distance au Nord de ce dernier point que se trouve la grande pi.vi,fig.a,a.
tache blanche dont j'ai parlé dans le premier volume de cette
histoire fpag. (fy).
Toute la matinée du 8 fut employée à reconnoître la portion
de côte qui , du cap Hamelin , se prolonge jusqu'à l'ouverture de
la baie du Géographe. Cette dernière partie de la terre de Leuwin,
dans une étendue de plus de 50 milles, court presque en droite
ligne du Nord au Sud , et ne présente d'autres points saillans que
le cap Mentelle et le cap Clairaidt,
Favorisé par un bon vent de S. S. E., notre habile géographe pi. 1», n.»5.
ne tarda pas à doubler le cap du Naturaliste , qui forme la pointe
australe de la grande baie dont je viens de parler, et qui gît par
330 27' 42" de latitude Sud, et par 1 120 39' 48" à l'Est du méri-
dien de Paris.
Au milieu des contrariétés de toute espèce qui nous avoient
assaillis dans la baie du Géographe , il ne nous avoit pas été pos-
sible d'en terminer la reconnoissance ; mais personne n'étoit plus
propre que M. L. FreïCINET à compléter cette partie de nos
tome 11. B b
194 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
travaux, et personne plus que lui n'en sentoit l'importance. Con-
tournant donc toute la profondeur de la baie, multipliant par-tout
les relèvemens et les sondes , naviguant toujours à une très-petite
distance de terre , il parvint , dans la journée du 8 et dans celle
du 9 mars, à recueillir tous les matériaux d'une carte aussi pré-
cieuse par son exactitude que par ses détails. Durant cette der-
nière partie de sa navigation , il rencontra une innombrable
quantité de baleines mortes, qui, flottant à la surface des eaux,
présentaient, dit-il, un spectacle aussi bizarre que surprenant.
Ce fut vers le milieu de la journée du 9 que M. Freycinet
atteignit la pointe Nord de la baie du Géographe, qu'il désigna
sous le nom de Pointe du Ga-suarina. Derrière se montroit un
petit port bien abrité; mais jugeant avec raison qu'il ne contenoit
pas assez d'eau, même pour son foible navire, notre compagnon
poursuivit sa route au Nord.
Pi. 1 ter, n.° j. Déjà il a dépassé le cap Bouvart ; il est à vue des îles Louis
Napoléon; le brassiage se soutenoit depuis long-temps entre sept
et huit brasses, fond de corail : il croyoit pouvoir passer entre
les îles et le continent, déterminer l'embouchure de la rivière des
Cygnes avec plus d'exactitude encore que nous n'avions pu le
faire dans notre première campagne à la terre d'Edels ; il ne
désespéroit même pas d'y découvrir un mouillage plus sûr et mieux
abrité que celui de l'île Rottenest A de- si flatteuses illusions
succédèrent bientôt les plus pressans périls. Écoutons M. L. Frey-
cinet lui-même.
« Le 10 mai, à midi, je me trouvois, dit-il , à peu de distance
» d'une pointe saillante et très-aiguë, que je désignai sous le nom
y> de Cap Péron. A mesure que je m'en approchai pour chercher
» à la doubler , je vis diminuer le fond ; bientôt la sonde ne rap-
-» porta plus que deux brasses , et j'apercevois des brisans de
25 l'avant à moi. Je virai de bord pour m'échapper par l'Ouest;
» mais une longue chaîne de nouveaux récifs se présenta dans
AUX TERRES AUSTRALES. 195
» cette dernière direction. En se prolongeant beaucoup au Sud,
» elle sembloit m'interdire tout passage ; alors, la sonde à la main,
» il me fallut chercher à découvrir quelque coupure au milieu de
» ces brisans : tous mes efforts ne servirent qu'à me confirmer
33 l'imminence du péril. Pour comble d'embarras, le calme sur-
» vint , et les courans auxquels je me trouvois livré m'entrai-
33 noient sur les roches. La seule ressource qui me restât, celle
» de mouiller , étoit assez précaire , à cause de la nature du fond ;
33 mais comme il n'y avoit point d'autre parti à prendre, je laissai
33 tomber l'ancre A 5 heures du soir , la brise s'éleva , et
j3 je me hâtai de fuir, en doublant les récifs par le Sud
33 Malgré cette inutile et périlleuse épreuve , je ne crus pour-
33 tant pas devoir renoncer au dessein de pénétrer entre le conti-
33 nent et les îles; en conséquence, le 1 1 , dès la pointe du jour,
33 je fis route , avec un bon vent de Sud , pour me rapprocher de
33 l'île Rottenest, et traverser le large canal qui la sépare d'avec Pi.vï,fig. 4.
33 l'île Buache et l'île Berthollet ; mais la multitude des hauts-
33 fonds et des brisans qui ne tardèrent pas à se laisser apercevoir,
33 me fit assez connoître combien seroit difficile et dangereux le
33 passage que je cherchois, en supposant même qu'il existât. Renon-
>3 çant donc à toute recherche ultérieure de ce genre , je virai de
33 bord pour doubler l'île Rottenest par le S. O. , et gagner l'ancien
37 mouillage du Naturaliste , au Nord de cette île. Je l'atteignis sur
>3 les onze heures du matin ; et le Géographe ne s'y trouvant pas
33 encore rendu, je mouillai, pour l'attendre, par 10 brasses d'eau
33 fond de sable blanc , et à moins d'un demi-mille de terre. 33
Tandis que M. Freycinet poursuivoit ainsi ses nobles travaux
au milieu des périls , nous en éprouvions nous - mêmes de très-
grands à la terre de Leuwin, où nous venions d'arriver.
Le o. mars au matin, nous dépassâmes la petite île Saint-
Allouarn, qui n'est autre chose qu'un rocher stérile. Alors la mer pi. i.
étoit belle, le ciel assez pur, et les vents qui soufHoicnt du S. E.
Bb 2
i$6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
nous étoient si favorables , que nous filions de 6 à y milles à
l'heure. Frappés encore du souvenir des dangers que nous avions
courus naguère dans ces parages, nous observions la terre avec une
sorte de complaisance et d'intérêt, lorsque tout -à -coup le bruit
des récifs se fit entendre en avant du navire C'étoit une
énorme roche à fleur d'eau, qui, placée précisément sur la ligne
de route que nous suivions , avoit trompé l'attention des vigies.
Nous en étions si près, qu'à peine nous eûmes le temps de l'éviter
en venant subitement du lof: heureusement elle se trouvoit fort
écore , à ce qu'il paroît ; car , malgré toute la rapidité de notre
évolution, nous n'en passâmes cependant pas à plus d'une demi-
portée de pistolet. Ce ne fut qu'après avoir échappé, comme par
miracle, à ce dernier péril, qu'il nous fut possible d'en apprécier
toute l'étendue : quelques secondes encore , et notre, vaisseau se
trouvoit brisé sur cette même côte où, deux ans auparavant,
notre chaloupe avoit été perdue, et sur laquelle, en supposant que
quelques individus eussent échappé à la mort, nous avions acquis
la triste certitude qu'il étoit impossible de pouvoir se procurer
aucune nourriture, et même de découvrir aucune source d'eau
douce La roche dangereuse dont il est question , gît par
34° 20' de latitude australe, et par 1 120 38' 30" à l'Est du méri-
dien de Paris.
Le péril passé , nqus ralliâmes de nouveau la côte , pour
reprendre la suite de nos relèvemens. Ainsi que je l'ai fait obser-
pi. vi,fig.2,3. ver ailleurs, cette portion de la terre de Leuwin se compose de
dunes blanchâtres qui nourrissent à peine quelques misérables
arbrisseaux : par-tout elle est basse , uniforme et sablonneuse ; mais
plus loin vers l'intérieur du pays , on aperçoit quelques plans de_
N montagnes assez élevées, qui paroissent s'avancer du milieu du
continent pour venir expirer sous les sables de cette région. Dans
l'examen physique de la Nouvelle-Hollande, je reviendrai plus
particulièrement sur cet objet.
AUX TERRES AUSTRALES. 197
Le 10, à la pointe du four, nous nous dirigeâmes vers la terre,
dont nous nous étions beaucoup trop éloignés la nuit pour courir
au Nord; et bientôt après, nous nous trouvâmes par le travers ru-
de ces redoutables récifs du Naturaliste , que nous n'avions fait
qu'apercevoir dans notre première campagne. Us paroissoient for-
mer comme un immense triangle , et les vagues déferloient contre
eux avec un bruit terrible. Nous ne vîmes pas sans effroi combien,
au milieu des ténèbres, nous avions passé près de ces brisans. pi. vi,'fig. 3.
Toute la journée du 1 o fut employée à regagner au Sud ce que
nous avions indiscrètement perdu par nos marches nocturnes, et à
prolonger une partie des côtes de la baie du Géographe, dans le fond
de laquelle nous mouillâmes le soir, par neuf brasses, fond de sable fin.
Alors tous les regards étoient fixés sur la plage voisine ; on y
distinguoit de très-grands feux allumés tout près du bord de la
mer : c'étoit là, précisément en face de notre mouillage, que le
malheureux Vasse avoit été délaissé comme mort au milieu d'une
nuit profonde. . . . L'horreur d'un pareil abandonnement avoit tou-
jours été pour nous un sujet de deuil et d'amertume; et quoiqu'il
eût été commandé par les circonstances les plus désastreuses ,
personne à bord du Géographe n'avoit pu s'en consoler. D'ailleurs
ces grands feux auxquels nous n'avions rien vu de comparable lors
de notre premier séjour, avoient porté dans tous les cœurs un
trouble involontaire, une anxiété tout-à-la-fois pénible et douce.
Le temps étoit superbe , la mer parfaitement belle , et les vents
même, en soufflant alors du côté de l'Ouest, sembloient nous
inviter à des recherches infructueuses peut-être, mais faciles du
moins autant que sacrées. ...... Oh ! combien la tristesse fut
générale et profonde, lorsque le lendemain au matin, le chef
donna l'ordre de partir, et de s'éloigner de ces feux qui brûloient
encore sur la rive „
Le 1 1 , à midi , nous nous trouvions par le travers de ce petit
port dont M. Freycinet n'avoit fait que reconnoître l'ouverture, pi i », ■.• $.
198 VOYAGE DE DECOUVERTES
M. de Mont-Bazin partit aussitôt pour en lever le plan, et
nous mouillâmes en attendant son retour. Du travail de cet
officier, il résulte que le port dont il s'agit, et que nous avons
nommé Port Leschenaidt , en l'honneur de l'un de nos plus précieux
collègues, a près d'une lieue et demie de profondeur; qu'il est,
vers sa pointe occidentale, défendu par des brisans dangereux; que
l'ouverture en est obstruée dans toute sa largeur par un banc de
sable qui, des deux côtés de la terre, est à fleur d'eau, et ne laisse
de passage libre que vers son milieu, où il n'y a pas moins d'une
brasse. Au-delà de ce haut-fond , la profondeur augmente jusqu'à
deux brasses et demie , fond de vase. Sur quelques points de
l'une et l'autre rive , le débarquement est facile ; on y trouve
une brasse d'eau à pic, et tout près de terre : dans d'autres en-
droits, au contraire, il est impossible d'accoster, à cause des
bancs de vase. Plus loin est une île de sable qui , en se ratta-
chant de part et d'autre aux terres voisines, interdisoit tout passage
à l'embarcation. M. de Mont-Bazin mit pied à terre avec
une partie de son équipage ; mais bientôt il se vit arrêté dans sa
marche par de vastes marais d'eau salée , qui ne lui permirent pas
de s'avancer assez loin pour découvrir le fond du port. « Je fus
» d'autant plus affligé de ce contre - temps , dit- il, qu'ati-delà
» des bancs , l'eau paroissoit très-bleue , et le fond assez grand.
» Nous vîmes par-tout beaucoup de sarcelles très - sauvages , des
» pélicans et d'autres oiseaux de mer. Nous ne remarquâmes pen-
» dant une heure ni courant ni changement dans la hauteur des
» eaux. On voyoit à terre un grand nombre de feux récens , auprès
v> de l'un desquels je recueillis quelques ossemens d'un gros Langu-
ît roo , auxquels restoient encore des chairs non corrompues. Le
» terrain des environs du port est argileux et bas ; mais à quel-
» que distance de là, les terres s'élèvent, et le pays est très boisé.
» L'île sablonneuse dont j'ai parié est couverte d'arbrisseaux et de
» buissons touffus. »
AUX TERRES AUSTRALES. 199
En examinant avec attention le plan du port Leschenault , il
paroîtroit assez probable qu'il continue vers son fond en une
petite rivière analogue à celle que nous avons désignée sous le
nom du malheureux Vasse ; peut-être même ne seroit-il pas
impossible qu'elle se réunît à cette dernière pour former toutes
les deux ensemble une chaîne non interrompue de lagons et de
marais salés, qui, du Nord au Sud, s'étendroient tout le long
de la côte orientale de la baie du Géographe. Quoi qu'il en
soit de cette supposition, il est bien évident, d'après tout ce que
»e viens de dire sur le port Leschenault, qu'il ne sauroit admettre
que de très-petits navires ; mais ils y trouveroient dans toutes les
saisons un abri parfaitement sûr.
Le 1 o , nous prolongeâmes la portion de côtes qui , de l'ex-
trérnité Nord de la baie du Géographe, s'étend aux îles Louis-
Napoléon. Elle présente en général le même aspect que le reste de
la terre de Leuwin, c'est-à-dire, une chaîne de dunes énormes, en
premier plan, sur le rivage de la mer, et à quelque distance au-
delà de ces dunes, un rideau de très-hautes collines, d'une couleur
et d'un prolongement assez uniformes. A 1 1 heures du matin, le
fond qui s'étoit assez régulièrement soutenu jusqu'alors entre 8 et
10 brasses, diminua bientôt jusqu'à 7, puis il baissa davantage
encore. Nous nous pressâmes de laisser arriver pour regagner le
rivage ; mais malgré toute la célérité de nos manœuvres , nous
ne pûmes parer un grand banc de sable sur l'extrémité duquel
nous passâmes par 4 brasses seulement. Comme le fond étoit très-
blanc sur ce point, on distinguoit parfaitement à sa surface diverses
espèces de coquillages, de fucus et d'ulvas.
Ce dernier péril ainsi passé, nous voulûmes revenir sur la côte;
mais de nouvelles sautes de sonde nous contraignirent encore à
nous éloigner. Comme le Casuarina, nous tentâmes de pénétrer entre
le continent et les îles; les mêmes récifs nous repoussèrent; et de
même que notre conserve, il nous fallut laisser arriver à l'Ouest
200 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
pour doubler le cap Boullanger , qui forme la pointe S. O. de
l'île Rottenest.
M. Freycinet, ainsi que je viens de le dire, nous y attendoit
au mouillage. Aussitôt qu'il eut découvert le Géographe, il mit
sous voiles , et ne tarda pas à opérer sa jonction avec nous ; alors
les deux bâtimens prirent leur direction au Nord, pour se rendre
directement à la baie des Chiens-Marins. Le Commandant de notre
expédition , en effet , regardant la terre d'Edels comme suffisam-
ment connue par les travaux réunis des anciens navigateurs
Hollandois, de Dampier, du Naturaliste, et par les nôtres
même, avoit résolu de ne pas s'y arrêter. D'après cette déter-
mination, nous nous éloignâmes des côtes d'Edels, pour éviter
les Abrolhos. Le i4 au soir, nous dépassâmes la hauteur de ces
écueils dangereux; et le 16, dès la pointe du jour, nous eûmes
connoissance de la portion des terres d'Endracht, qui forme,
avec l'île Dirck - Hartighs , l'entrée Sud de la grande baie des
Chiens-Marins, où nous ne lardâmes pas à laisser tomber l'ancre.
CHAPITRE
AUX TERRES AUSTRALES. 201
CHAPITRE XXX.
Nouveau séjour à la Terre d'Endracht ; Entrevue périlleuse
avec les Sauvages de cette contrée ; Description de leurs
diverses espèces d'habitations.
[Du 16 au 26 Mars 1803.]
Déjà, dans le vi.e chapitre de cette Histoire, j'ai tracé le
tableau physique de la baie des Chiens-Marins ; déjà, dans le xii.e, pi. 1 bis, n.° 16.
M. L. Freycinet a fait connoître les principaux résultats des
opérations géographiques exécutées par M. Faure et lui. En
reparoissant sur ces bords, notre but essentiel étoit d'y recueillir
le plus grand nombre possible de ces grandes Tortues qui , lors de
notre premier séjour, couvroient, pour ainsi dire, les vastes bancs
de sable du havre Hamelin (tom. I, pag. 202). A cet effet, nous
vînmes occuper le mouillage du Naturaliste à la baie de Dampier; Rvi, n."6.
et dès le 17 mars au matin, nous y laissâmes tomber l'ancre par
cinq brasses, fond de sable fin. Bientôt après, M. Ransonnet
partit avec deux canots, pour aller faire la pêche des animaux dont
je viens de parler; et M. L. Freycinet reçut ordre de recon-
noître, avec plus de détails que nous n'avions pu le faire dans la
première campagne, toute cette partie de la baie qui, du mouillage
où nous étions, se prolonge vers le Nord, jusqu'à l'extrémité
septentrionale de l'île Bernier.
A peine ces premières dispositions venoient d'être arrêtées,
lorsqu'un de nos canots , qui déjà depuis quelques heures étoit
parti pour aller pêcher sur la côte voisine, revint précipitamment;
la frayeur étoit encore peinte sur le visage de ceux de nos gens qui
le montoient. « Des hommes d'une force et d'une grandeur
«extraordinaires, étoient venus, disoient- ils , s'opposer à leur
tome n. Ce
202 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
33 descente. Ces espèces de géans , au nombre de cent et plus ,
» portoient de grands boucliers et d'énormes sagaies; une longue
55 barbe noire leur descendoit jusqu'au milieu de la poitrine : ils
55 couroient comme des furieux sur la grève, en brandissant leurs
35 armes; ils poussoient de longs hurlemens, et menaçoient nos
35 pêcheurs qui précipitoient leur fuite vers le vaisseau. 53
Tandis qu'on se moquoit à bord de la terreur panique de ceux-
ci, un second détachement de pécheurs qu'on avoit expédiés pour
le même objet vers un autre point de la terre continentale , reve-
noit en toute hâte en donnant les mêmes signes d'épouvante : se
trouvant déjà établis sur la plage , ils avoient vu de plus près
encore , disoient-ils , les prétendus géans , et ce n'étoit pas sans
peine qu'ils étoient parvenus à leur échapper.
Quelque extravagantes que de pareilles assertions pussent pa-
roître, il étoit nécessaire de prendre des renseignemens précis à cet
égard. En conséquence, on fit préparer la chaloupe; on l'arma
de plusieurs espingoles , les soldats de la garnison s'y embar-
quèrent , et M. Ronsard reçut ordre de partir le lendemain à la
pointe du jour , pour aller reconnoître l'extrémité Nord de la
presqu'île.
Une expédition de ce genre devenoit d'autant plus agréable
pour cet officier , que c étoit à lui-même que nous étions rede-
vables de la chaloupe nouvelle dont il s'agit. A peine, en effet,
celle qu'il avoit précédemment construite à Timor (tom. l,p. 173)
venoit d'être submergée dans le détroit de Bass (tom. II, pag. 21),
que M. Ronsard s'offrit non-seulement à en mettre une autre sur
les chantiers, mais encore à la construire à bord du vaisseau, sans
gêner les manœuvres, et sans apporter aucun retard aux opérations
ordinaires de la campagne. Sous ce double rapport, M. Ronsard
tint parole; lui-même, à l'île Decrès, alla choisir tous les bois dont
il avoit besoin, lui-même les fit travailler sur le gaillard d'arrière
de la corvette. Tout le monde s'empressa de concourir au succès de
AUX TERRES AUSTRALES. 203
son entreprise ; ceux qui n 'étoient pas assez habiles pour devenir
charpentiers , se firent scieurs de long ; et avant même d'arriver
au port du roi George , nous eûmes une bonne et grande embar-
cation Ainsi le dévouement d'un petit nombre d'hommes
triomphoit de tous les obstacles , réparoit toutes les fautes, mul-
tiplioit toutes les ressources , et préparoit les grands résultats
qui dévoient faire de notre expédition l'une des plus glorieuses
entreprises de ce genre.
En arrivant à terre , nous ne trouvâmes aucun des prétendus pi. xxiv.
géans qui s'y étoient montrés la veille ; en vain , pour en décou-
vrir, nous parcourûmes tous les environs, fouillâmes toutes les
broussailles, nous n'en pûmes voir aucune trace. La découverte de
douze à quinze cabanes que je décrirai bientôt plus en détail, fut
le seul résultat de nos recherches en ce genre.
Alors je rabattis vers le rivage de la mer , impatient que j'étois
d'en observer les brillans coquillages. Déjà Dampier avoit
célébré leur magnificence a ; et les collections qui en avoient été
faites par quelques personnes du Naturaliste , répondoient bien
à la haute opinion que cet ancien navigateur en donne. Malheu-
reusement la presque totalité de ces riches collections , par une
suite déplorable de l'indiscrète prodigalité de leurs possesseurs,
avoit passé depuis entre les mains de quelques Anglois du port
Jackson : les plus beaux individus de celles qui se trouvoient
déposées dans les caisses de l'infortuné M. Levillain, avoient
eu le même sort. Toutes les réclamations que notre comman-
dant put faire à cet égard auprès du gouverneur général de la
Nouvelle-Hollande furent inutiles, et nous eûmes la douleur
1 « Le rivage étoit couvert d'un nombre » d'aussi curieuses: j'en pris une grande quan
«infini de coquilles fort extraordinaires et » tité; mais je les perdis presque toutes, et il
« d'une grande beauté, soit pour la couleur « ne m'en resta qu'une petite partie des moins
«ou pour la figure; elles étoient admirable- «belles. ■» ( DAMPIER, Voy. aux Terres
«ment bien tachetées de rouge, de vert, de Austr. tom lV,pag, 102.)
«jaune, &c; et de ma vie je n'en avois vu
Ce
204 . VOYAGE DE DÉCOUVERTES
de voir expédier cette précieuse partie de nos conquêtes pour
l'Angleterre, à l'époque même où nous nous trouvions encore
au port Jackson.
En voyant ainsi IesN musées Britanniques s'enorgueillir de nos
propres découvertes , il est pénible d'avoir à se rappeler que quel-
ques-uns de nos principaux compagnons du Naturaliste ont été les
instrumens aveugles de cette espèce de spoliation nationale. Un
homme de mer , dans des expéditions de ce genre , devroit avoir
sans cesse présent à l'esprit, que quelque étranger qu'il puisse être
à la plupart des recherches qui s'y font , toutes ces recherches
cependant ont un but commun , celui d'ajouter à la gloire de la
patrie , et que leurs résultats dès-lors doivent être sacrés pour
tous. Souvent, en effet, les travaux qui paroissent les plus inu-
tiles aux marins, ne sont pas ceux qui doivent répandre le moins
d'éclat sur l'expédition dont ils font partie : d'ailleurs , l'officier
véritablement instruit et laborieux a bien autre chose lui-même
à faire pendant de tels voyages, qu'à recueillir des papillons ou des
coquilles; il doit se reposer de ce soin sur ceux dont le premier
devoir est de se livrer à de pareilles recherches, et qui, par leur
instruction en ce genre, peuvent les faire avec plus d'avantage. Dans
tous les cas, ce doit être une sorte de crime aux yeux de l'homme
d'honneur, que de livrer le fruit de ces recherches à des étrangers, et
même à des ennemis de sa nation. . . . Ainsi pensoient sur-tout ces
deux respectables frères et ce M. Ransonnet, dont les noms se
reproduisent , pour ainsi dire , autant de fois dans cette histoire ,
qu'il y est question de travaux nautiques et géographiques
Quoi qu'il en soit des pertes que notre expédition avoit faites,
il étoit de mon devoir, et en quelque sorte de mon honneur, de
chercher à les réparer par tous les moyens possibles. Sans poursuivre
plus long -temps les géans fantastiques delà terre d'Endracht, je
descendis donc au rivage, accompagné d'un matelot armé,
pi.vi.fig. 6. L'extrémité Nord de la presqu'île Péron , où nous nous
AUX TERRES AUSTRALES. 205
trouvions alors, a près de 4 iieues de largeur, et se termine à
l'Ouest par le cap Lesueur, à l'Est par celui des Plauts-fonds. Ce
fut vers cette dernière pointe que je dirigeai mes recherches. Il
étoit alors 1 1 heures du matin ; le soleil brilloit d'un éclat extrê-
mement vif; l'air étoit calme et presque suffocant ; il falloit mar-
cher sur une plage de sable qui fatiguoit également la vue par sa
blancheur, et les pieds par sa mobilité. Malgré ces obstacles,
j'arrivai au point du rivage où je m'étois proposé d'atteindre.
Mais, à l'exception d'un petit nombre de coquilles mortes que je
recueillis sur la grève, je ne rapportai rien de cette course pénible
et longue.
Trompé du côté des eaux , je gravis sur les dunes ; du som-
met de l'une des plus hautes, je reconnus distinctement à l'Ouest
les rivages élevés de la côte orientale. Les flots, sur ce point,
paroissoient immobiles , et leur couleur blanchâtre annonçoit
bien la présence de ces hauts- fonds si redoutés des naviga-
teurs, mais si précieux pour le conchyliologiste. De même,
en effet, que tels ou tels groupes de coquilles sont plus particuliè-
rement fixés à tels ou tels parages (tom. II, pag. 143), de même
aussi l'habitation particulière de chaque espèce est restreinte à telle
ou telle portion dune même côte. Ainsi, tandis que les Carinaires,
les Hyales, les Janthines, les Argonautes et les autres testacés
fragiles flottent librement à la surface des mers, les Trigonies et
les Nautiles sont relégués dans leurs profondeurs ; c'est au milieu
des récifs, parmi d'affreux rochers, qu'il faut aller recueillir les
Patelles, les Nérites, les Spondyles, les Tridacnes, les Lépas, &e.
Les Olives, les Cyprées, les Cônes, les Volutes, &c, se plaisent
aux endroits rocailleux ; les Pinnes gigantesques et fragiles ne
sauroient habiter que les places herboso - vaseuses : ici les Tarets
se creusent un asile dans les vieux bois submergés et pourris ; là
vivent incrustées dans les pierres ou dans les madrépores les Pho-
lades et les Houlettes; ailleurs, les Placunes, les Marteaux, les
2o6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Vulselles, lesPernes, les Aviculeset les autres coquilles Iamelleuses,
vont chercher des abris plus analogues à leur délicatesse extrême;
les unes s'établissent au sein des Alcyons, d'autres s'enveloppent,
pour ainsi dire, de la substance des Eponges ; celles-ci reposent sur
des couches de Conferves et d'Ulvas; celles-là se fixent aux tiges
des Fucus , et se laissent , comme eux , doucement balancer par
les flots : mais c'est aux bancs de sable sur-tout qu'appartiennent
des coquilles plus nombreuses, plus élégantes et plus variées; c'est
là que le naturaliste doit aller chercher les Mactres, les Pétoncles,
les Myes, les Solens, les Vénus, les Pectens , lesTellines, les
Glycimères, et une multitude d'autres testacés analogues. C'étoit
de pareils lieux sans doute que provenoient la plupart de celles qu'on
avoit recueillies à bord de notre conserve, et dont, par les raisons
que je viens d'indiquer, les côtes sauvages de l'île Bernier n'a-
voient pu nous fournir aucun échantillon (tom. \ , pag. uy).
A peine de retour à bord du navire , j'allai rendre compte au
commandant de l'inutilité de mes recherches , et des espérances
que j'avois conçues. Je le priai de m'accorder, ou bien une petite
embarcation pour me conduire jusqu'aux bancs de sable , ou bien
une escorte de quelques hommes armés pour m'y rendre par
terre. L'une et l'autre demande fut également repoussée par ce
chef. Ainsi , réduit à la triste alternative ou de ne rien faire
à la baie des Chiens - Marins, ou de pénétrer seul jusqu'à la rive
opposée , je n'hésitai pas.
Le lendemain 19 mars au matin, la chaloupe retournoit à terre
avec l'ordre d'y établir quelques fourneaux, et de préparer, par l'éva-
poration de l'eau de la mer, une petite quantité de sel pour ajouter
à la foible provision qui restoit encore à bord Deux jours
dévoient être employés à cette opération. Une telle circons-
tance me parut favorable à l'exécution de mon projet, et je partis
avec M. de Mont-Bazin, qui commandoit l'embarcation. A peine
nous avions touché la terre, que je me mis en route pour aller
AUX TERRES AUSTRALES. 207.
reconnoître la portion occidentale de la baie de Dampier . qui pi,
me restoit à visiter. Cette nouvelle tentative ne fut pas moins
infructueuse que celle de la veille, pour tout ce qui tenoit à mes
recherches conchyiiologiques ; mais elle devint l'occasion d'une
découverte bien intéressante pour l'histoire physique des peuples
de la terre d'Endracht.
Au fond d'une petite crique qui se trouve immédiatement à
l'Est du cap Lesueur , j'aperçus trois ouvertures sémi - circulaires
assez rapprochées les unes des autres , et trop régulièrement sem-
blables entre elles pour qu'il fut possible de les attribuer au hasard
seul. Je m'avançai ; un grand: nombre d'empreintes de pieds humains
paroissoient zut le sable; et des débris de feux récemment allumés
à l'entrée de ces espèces de souterrains, ne me permettoient pas
de douter qu'ils ne fussent l'ouvrage des indigènes, et qu'ils ne
leur servissent de retraite. Pour lever toute espèce d'incertitude,
je m'engageai dans l'un de ces réduits obscurs : à peine il avoit
un mètre de hauteur à son orifice 1 il fallut donc me courber
pour y entrer , et m'y traîner, pour ainsi dire, à quatre pattes. Sa
profondeur étoit d'environ 5 mètres, sur une largeur du tiers de
cette dernière dimension. La partie supérieure de la voûte étoit
assez unie ; mais de distance en distance on avoit pratiqué dans
le bas plusieurs petites cavités qui me semblèrent propres à rece-
voir quelques ustensiles de ménage. Le plancher inférieur de
cette habitation étoit tapissé d'une couche épaisse d'herbes
marines. L'éloignement où je me trouvois alors de la chaloupe,
mon isolement, et sur- tout la nuit qui s'approchoit, ne me per-
mirent pas de parcourir les deux autres souterrains ; mais par tout
ce que j'en pus voir, ils me parurent absolument semblables à celui
que je viens de décrire.
Quelque grossières que de telles habitations puissent être ,
elles n'en sont pas moins les plus parfaites que nous ayons eu
l'occasion d'observer à la Nouvelle-Hollande; sous ce rapport, il
bh,
2o8 VOYAGE DE DECOUVERTES
en est de même des cabanes dont j'ai déjà parlé, mais qu'il con-
vient de faire connoître ici dans tous leurs détails.
pi. x-xiv. Sur un sol de sable précédemment dépouillé de toute espèce
de végétaux, s'élèvent ces cabanes de la terre d'Endracht; elles
ont la forme d'une demi-sphère légèrement déprimée dans sa
partie supérieure ; le développement de leurs parois décrit un
tour de spire , de manière que l'entrée en est oblique et latérale ,
à-peu- près comme celle d'une coquille de limaçon. Leur hauteur
est de 12 à 16 décimètres [4 à'5 pieds] , sur un diamètre de
20 à 25 décimètres [6 à 8 pieds ]. Elles se composent d'arbris-
seaux implantés dans le sable , rapprochés entre eux , le plus
ordinairement disposés sur deux ou trois rangs , et dont les
rameaux , recourbés dans toutes les directions , entrecroisés dans
tous les sens, forment la voûte supérieure, et comme le plancher
de ces habitations. Sur cette voûte sont appliquées à l'extérieur
plusieurs couches de feuillages et d'herbes sèches , recouvertes
d'une grande quantité de sable. A peu de distance et vis-à-vis
l'ouverture de chacune de ces espèces de fours, on voit les restes
d'autant de gros feux , autour desquels gisent çà et là quelques
■débris d'alimens.
Tant d'efforts et de soins sembleroient d'abord indiquer un
état de civilisation plus avancé parmi les peuples de la terre
d'Endracht que chez les autres indigènes de la Nouvelle -Hol-
lande : ils ne sont que le résultat d'une misère plus pro-
fonde , d'une nécessité plus impérieuse ; c'est du moins ce qui
m'a paru résulter d'un examen approfondi de cet objet impor-
tant, et des considérations diverses que je vais exposer ici.
Quelque habitué que l'homme sauvage puisse être aux intempé-
ries de l'atmosphère et des saisons, il ne sauroit jamais y être abso-
lument insensible. Toutes les fois donc que des circonstances
physiques quelconques viendront à exercer sur lui une action trop
funeste, il cherchera, sinon à s'y soustraire entièrement, du moins
à
AUX TERRES AUSTRALES. 209
à diminuer leur douloureuse influence ; les efforts même qu'il fera
pour y parvenir seront toujours dans un rapport assez exact avec
l'incommodité qu'il éprouve. Ainsi, nous avons vu les habitans pi.xv.
de la terre de Diémen, pour se mettre à l'abri des vents trop
froids et trop impétueux du Sud, élever des abris grossiers, il est
vrai , mais construits pourtant et dirigés de manière à tempérer
le plus possible l'énergie redoutable de ces aquilons polaires.
(Tom. I,pag. 22 j, 234, 242.)
Sans doute il y a loin de ces frêles abat -vents aux souterrains
et aux cabanes que je viens de décrire; mais il n'y a pas moins
de différence entre les inconvéniens physiques auxquels l'un et
l'autre de ces deux moyens sont opposés.
L'indigène de la terre de Diémen habite, à la vérité, un
climat plus froid que celui dont il s'agit maintenant : mais ce n'est
pas le froid par lui-même ou la chaleur qui nuit le plus à la
vigueur de l'homme, à sa santé ; c'est le passage trop brusque et
trop fréquent de l'un à l'autre, ce sont les modifications extraor-
dinaires de l'état hygrométrique de l'atmosphère qui produisent
les infirmités, les maladies et la mort. A cet égard, nul pays peut-
être n'est plus à redouter que celui qui nous occupe. J'ai souvent
eu occasion d'insister sur la chaleur excessive qu'on y éprouve le
jour, et sur la froidure pénétrante des nuits; le lecteur a pu voir
combien nous eûmes à souffrir lors du naufrage de notre chaloupe
à la baie du Géographe (tom. \,pag. ^2,^3); il se rappellera
peut-être à quelles anxiétés je me trouvai de nouveau réduit,
lorsque, perdu vers le centre de l'île Bernier, je tombai de fatigue
et d'épuisement sur les sables : alors aussi le froid le plus vif pour-
suivoit les hommes qui m'attendoient au rivage, et les empêchoit
de se livrer au sommeil, malgré les feux énormes dont ils s'étoient,
pour ainsi dire, environnés (tom. l,pag. 123). Des observations
analogues ont été rapportées dans le ix.e (pag. 183) et dans le
x.e chapitre; là, M. Freycinet nous apprend lui-même que
TOME II. Dd
2io VOYAGE DE DÉCOUVERTES
les montres marines du Naturaliste eurent tellement à souffrir de
ces alternations extraordinaires d'une chaleur brûlante et d'un
froid excessif, que le capitaine Hamelin fut obligé de les faire
revenir promptement à bord, et de lever l'observatoire qu'il avoit
établi sur cette même presqu'île (tom. I, pag. 200) où se trouvent
les terriers et les cabanes qui nous occupent. L'influence funeste
de ces variations atmosphériques ne se fit pas sentir avec moins
d'énergie à ceux des ouvriers du Naturaliste qui , pour les répara-
tions de la chaloupe de ce navire, étoient obligés de séjourner à
terre. Malgré les tentes et les couvertures de laine qui protégeoient
ces hommes , la plupart d'entre eux furent attaqués de diarrhées
abondantes qu'il ne fut possible de guérir qu'en rappelant les ma-
lades à bord; diarrhées que le respectable médecin du Naturaliste ,
M. Bellefin, crut devoir, et sans doute avec raison, exclusi-
vement attribuer aux vicissitudes prodigieuses de l'atmosphère dans
ces parages. ('Applications utiles de la météorologie à l'hygiène navale.
Bullet. méd. Avril 1808, pag. 30.^
Tous ces faits, et plusieurs autres encore qu'il me seroit facile
de rapporter ici, s'accordent parfaitement avec le résultat des
observations météorologiques que j'ai faites sur ces bords , et à
l'égard desquelles il devient nécessaire d'entrer dans quelques
détails.
Trois époques distinctes peuvent être assignées aux modifica-
tions journalières de l'atmosphère : la première s'étend de midi
au soir; la seconde comprend la nuit toute entière; à la troisième
se rapporte le temps qui s'écoule entre le lever du soleil et l'élé-
vation de cet astre au méridien.
i.re ÉPOQ.UE. Dans un pays si voisin des tropiques, sous un
ciel toujours si pur (tom. 1 , pag. ijj),\q soleil, au plus haut point
de sa carrière, brille d'un éclat extrêmement vif; la chaleur dont
il pénètre tous les corps, seroit naturellement excessive, et tout
AUX TERRES AUSTRALES. 211
concourt encore à en accroître l'intensité; les calmes qui plus par-
ticulièrement ont lieu à cette heure du jour, l'aridité du sol, l'ab-
sence des bois et des forêts, et, par- dessus tout, la blancheur
des sables qui réfléchissent les rayons de cet astre, et les rendent,
pour ainsi dire, insoutenables. Alors le thermomètre, observé dans
l'ombre , et à une époque correspondante aux mois de novembre
et de décembre de jios climats , s'élève au - delà de z/\. , et quel-
quefois même de 250. L'hygromètre n'indique pas encore une très-
forte proportion d'humidité ; ses variations méridiennes , à l'ombre
et derrière les dunes, étoient ordinairement comprises entre 80 et
88°; mais bientôt, soumise à l'action puissante d'une haute tempé-
rature , la surface des mers s'échauffe ; elle paroît quelquefois
comme toute fumante : une énorme quantité de vapeurs s'élève
dans l'atmosphère ; elle y forme une sorte de voile léger qui se
dissipe insensiblement, à mesure que l'évaporation diminue avec
la chaleur , et que l'eau vaporisée parvient à se mêler d'une
manière plus intime, et, pour ainsi dire, à se dissoudre dans l'air.
11. e époque. A peine le soleil s'est abaissé sous l'horizon,
que la diminution de la chaleur et l'accroissement de l'humidité
deviennent de plus en plus rapides; alors, en effet, tant de
vapeurs élevées durant le jour, ne pouvant plus rester suspen-
dues dans une atmosphère trop refroidie, elles se condensent et
se précipitent vers la terre avec une telle abondance, que, sur les
4 à 5 heures du matin , on diroit plutôt d'une pluie très-fine que
d'une rosée. L'hygromètre depuis long-temps est arrivé au terme
extrême de l'humidité ; le thermomètre se soutient à peine de
10 à 12°, et quelquefois même je l'ai vu au-dessous de 8°. C'est
à cette dernière partie de la nuit qu'appartient sur-tout la froidure
pénible dont j'ai tant de fois parlé ; elle est d'autant plus insuppor-
table et plus pernicieuse , qu'elle succède plus brusquement à la
chaleur suffocante du jour.
Dd 2
212 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
iii.c époque. Cependant, à mesure que la rosée tombe ainsi,
l'air s'épure , et l'humidité diminue : souvent une petite brise
de l'Est survient ; elle se fait distinguer par une douce tempé-
rature et par une grande sécheresse ; sous son influence , la
dissolution des vapeurs qui pouvoient rester encore suspendues
dans les couches inférieures de l'atmosphère, ne tarde pas à
s'opérer; la sérénité devient parfaite, et l'hygromètre, du ioo.e
degré de son échelle, redescend précipitamment jusqu'au 80. e, et
même au 60. e
Tel est le cercle ordinaire des révolutions diurnes de la tempé-
rature de ces rivages ; à une matinée fraîche et très-sèche , succède
un jour brûlant, terminé par une nuit excessivement humide et
froide.
Au milieu de ces vicissitudes meurtrières , l'habitant de cette
terre malheureuse eût bientôt succombé, sans doute, si, dirigé
par un instinct toujours sûr, il n'avoit cherché de bonne heure les
moyens de se prémunir contre leur malignité.
Le premier de ces moyens est incontestablement celui de se
préparer des abris disposés de manière à fournir pendant le joui-
un ombrage salutaire , et , durant la nuit , un asyle indispensable
contre la froidure et l'humidité. Cette double intention se repro-
duit avec évidence, non-seulement dans la forme des cabanes que
nous avons décrites , mais encore dans la disposition de leur
ouverture, dans le choix des matériaux dont elles se composent;
elle se reproduit jusque dans ces feux qui, placés précisément en
face de la porte , et tout près des habitations , peuvent répandre
une douce chaleur au-dedans , et repousser à l'extérieur ces innom-
brables légions de petits tabanus qui nous poursuivoient impitoya-
blement par-tout.
Quelques avantages que l'indigène puisse retirer de cet ensemble
de précautions, ils cessent d'exister pour lui lorsqu'il est contraint
de s'éloigner pour aller à la recherche des alimens dont il a besoin.
AUX TERRES AUSTRALES. 213
Sans doute l'expérience lui aura suggéré , dans ces cas , la même
ressource qu'elle révéla aux indigènes de l'Afrique et de l'Amé-
rique3, celle de s'ensevelir au milieu des sables. Cette pratique
singulière, dont plusieurs voyageurs ont parlé, mérite d'autant mieux
de nous arrêter un instant ici, qu'elle se rattache d'une manière plus
intéressante à l'objet de nos recherches actuelles. Ce fut dans ce
dessein que je crus devoir entreprendre, lors de notre séjour à l'île
Bernier, quelques expériences directes sur la température de l'inté-
rieur des sables qui recouvrent par-tout cette île. Pénétrés profon-
dément par la chaleur du jour, ils conservoient en effet durant la
nuit une température beaucoup plus élevée et beaucoup moins
variable que celle de l'atmosphère. Le thermomètre de Réaumur,
plongé sous ces sables à la profondeur de 70 à 80 centimètres
[2 pieds à 2 pieds et demi], ne descendit pas au-dessous de 160,
et les variations de l'hygromètre se soutinrent assez régulièrement
de 75 à 8o°, tandis que le même instrument, à la même heure et
au même lieu, éprouvoit des oscillations de 25 à 300, et que le
thermomètre descendoit de 24 à 1 2 et 1 00..
Ainsi les usages les plus singuliers des peuples se rapportent
souvent à l'étude la plus rigoureuse des phénomènes de la nature.
C'est au même esprit d'observation, ou, pour mieux dires au
même instinct du besoin, qu'appartient l'origine des retraites sou-
terraines que j'ai décrites. En effet, toujours errant sur le rivage,
poussant au loin ses excursions journalières, l'indigène, épuisé de
fatigue et de chaleur, eut souvent occasion de se reposer à l'ombre
de quelque antre profond, de quelque grotte creusée par la nature:
il dut souvent y chercher un abri contre des averses soudaines ; il
dut enfin y trouver , au milieu des nuits les plus froides , une
température plus douce et plus égale que dans sa cabane : de tels
endroits, dès-lors, durent l'attacher davantage T et sans doute il s'y
a Voyez J. Long. Voyage de l'Amérique Lussan, Journ. d'un voy. à la mer du Sud,
septentrionale, pag. 120, et RAVENEAU DE en 1684.
214 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
fixa de préférence, toutes les fois qu'il put découvrir aux environs
des moyens certains d'existence.
Dans le cas contraire , il dut , en s'éloignant à regret de ces
cavernes hospitalières, emporter le sentiment de leurs avantages.
Ce regret devint plus vif encore, lorsqu'au retour de l'hiver, il se
vit assailli dans sa cabane par des vents plus impétueux et plus
humides, par des averses plus répétées et plus pesantes, par des
intempéries de l'air plus brusques encore et plus meurtrières.
Ainsi livré aux injures des élémens, le malheureux indigène
de la terre d'Endracht fut contraint de déposer un instant son
apathie naturelle : il arma son bras d'un morceau de bois pointu ;
le rivage voisin se compose par-tout d'une substance calcaréo-
gréeuse peu dure , il osa l'attaquer ; et bientôt il vit ses efforts
payés des plus grands avantages.
Dans ces espèces d'asyles souterrains, il trouve en effet, durant
le jour , une intensité d'ombre , une fraîcheur salutaire que sa
cabane ne sauroit lui offrir; pendant la nuit, au contraire, il y est
moins accessible aux impressions du^froid et de l'humidité; les
légions d'insectes habitués à le poursuivre sur la plage, ne sauroient
l'atteindre ici ; et du fond de sa petite caverne , il peut braver
impunément la fureur des ouragans et des averses, qui caracté-
risent sur-tout les régions équatoriales et celles qui les avoisinent.
Tels sont les résultats de mes longues méditations sur cet inté-
ressant objet. J'ai dû les présenter ici avec les principaux détails
qui s'y rattachent, afin de prouver de plus en plus combien il est
indispensable, lorsqu'on veut approfondir l'étude de l'homme
sauvage, de s'aider des observations sur la nature physique du
sol. Modifié sans cesse par l'influence des lois , des gouvernemens,
de l'éducation, des préjugés politiques et religieux, sans doute
l'homme social est plus indépendant du climat et des saisons; sans
doute leur action est sur lui moins générale et moins exclusive :
l'homme sauvage } au contraire, dans chacune des circonstances
AUX TERRES AUSTRALES. 215 ,
particulières de son existence , se trouve heurté par elle ; par-
tout elle doit le plier à son gré, et le modifier dans sa consti-
tution physique, dans ses mœurs, dans ses habitudes, dans ses
arts grossiers et naissans ; elle doit principalement exercer un
empire absolu sur lui dans tout ce qui concerne les besoins
physiques, et les moyens de s'y soustraire ou d'y pourvoir.
Déjà depuis plus d'une heure il étoit nuit lorsque je fus de
retour au mouillage de notre chaloupe ; la course que je venois
de faire m'avoit ôté tout espoir, non-seulement pour le lende-
main, mais encore pour le reste de la relâche. Je me déterminai à
ne plus différer mon excursion vers la côte orientale de la pres-
qu'île.^ Le Commandant avoit défendu à M. de Mont-Bazin
de me donner aucune espèce d'escorte; mais notre jardinier, le
bon et laborieux M. Guichenault, qui ne trouvoit pas plus
déplantes que moi de coquillages sur cette partie de la côte, s'offrit
avec empressement à m'accompagner, et M. Petit se décida lui-
même à venir avec nous.
A peine nous avions fait un demi-mille, que nous parvînmes à pi. \Us, ».• 16.
des espèces d'étangs d'eau salée , sur les bords desquels on voyoit
par -tout une grande abondance de sel marin cristallisé. Un
matelot de la chaloupe qui venoit également d'arriver à ce lieu ,
repartit aussitôt pour prévenir l'Officier, qui ne tarda pas à s'y
rendre.
Les étangs dont il s'agit sont très-peu profonds; le terrain qui
les environne ne nourrit d'autres végétaux qu'une espèce de
Salicornia, qui paroissoit languissante et rabougrie. La chaleur
de l'été au milieu duquel nous nous trouvions alors, avort fait
évaporer toute l'eau de ces étangs, et cristalliser leur sel en
une couche de l'épaisseur d'un centimètre environ [4 lignes],
qui couvroit la surface du sol ; l'intérieur même du terrain en
étoit imprégné à la profondeur de quelques décimètres. Au milieu
de cette plaine saline, je découvris le premier une espèce de
2l6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
puisard qui paroissoit assez profond , et dont l'ouverture n'avoitpas
moins de 6 à y mètres [ 1 8 à 20 pieds] de diamètre. Toutes ses
parois étoient revêtues de cristallisations salines, parmi lesquelles
on en distinguoit quelques-unes d'une belle couleur rose.
Après avoir observé ces étangs , et recueilli divers échantillons
du sel qu'ils contenoient , je poursuivis ma route avec mes deux
compagnons. Il étoit environ dix heures du matin lorsque nous
arrivâmes à la côte orientale de la presqu'île. Alors toutes mes
présomptions se tournèrent en certitude : nous trouvâmes bien
ces bancs de sable , ces flots paisibles et ces beaux coquillages
que nous venions chercher sur ce point. A la faveur des atté-
rissemens, on pouvoit s'avancer à de grandes distances, ayant à
peine de l'eau jusqu'au genou , et il suffisoit en quelque sorte de
plonger la main au milieu des sables pour en retirer les plus belles
coquilles. Dans le même temps , diverses troupes de poissons
évoluoient sans crainte autour de nous : on y distinguoit entre
autres des Labres éclatans , des Chétodons singuliers , diverses
espèces de Balistes, de Scombres, de Raies, de Tétrodons, et
plusieurs grands Squales. Un de ces derniers s'étant approché
tout-à-coup de M. Petit, celui-ci, dans sa frayeur, fit feu sur
l'animal.
Ne doutant pas que les sauvages dont nous venions d'apercevoir
des traces récentes sur la grève , ne s'empressassent d'y revenir
à ce bruit, je proposai à mes compagnons de quitter aussitôt
la mer pour aller reprendre nos vêtemens et nous cacher dans
les broussailles. M. Guichenault n'hésita pas à se rendre à
ma proposition; mais l'imprudent M. Petit s'obstina, malgré nos
prières , à rester dans la mer , en affectant même de se railler de
notre prudence. Son indiscrète sécurité ne tarda pas à faire place
à l'épouvante.
En effet , nous n'avions pas encore fini de nous vêtir, M. Gui-
CHENAULT et moi, lorsque des cris terribles se firent entendre,
te
AUX TERRES AUSTRALES. 217
et en même temps nous aperçûmes une troupe de sauvages qui,
du sommet d'une grosse dune (Cap Guïchenaidt) , se précipitoient
sur la grève. A cette vue, M. Petit lui-même, plein de terreur,
saisit à la hâte quelques-uns de ses vêtemens, et accourt à moitié
nu pour venir nous rejoindre. Après avoir doublé une pointe
voisine qui nous cachoit aux sauvages, nous nous arrêtâmes
M. Guichenault et moi, pour attendre le dessinateur et con-
certer nos préparatifs de défense; toutes nos armes consistoient
en un fusil et deux pistolets; nous les chargeâmes à double et triple
balle, nous retouchâmes nos pierres; et après nous être bien promis
de ne faire feu qu'à la dernière extrémité, mais à bout portant
nous reprîmes notre route le long de la grève.
Les sauvages ne tardèrent pas à doubler la pointe qui les avoit
quelque temps dérobés à notre vue. Dans leur course rapide ils
poussoient des clameurs terribles et menaçantes. Dé/à ils n'étoient
plus qu'à cent cinquante pas ; toute retraite ultérieure n'eût servi
qu'à les enhardir. Nous fîmes volte-face et marchâmes avec assu-
rance à leur rencontre. Cette manœuvre parut un instant les dé-
concerter ; ils s'arrêtèrent. L'un d'eux s'avança seul en nous faisant
divers gestes , et nous adressant des paroles fort animées qui nous
parurent être une espèce d'invitation à l'un de nous de se détacher
de même pour s'aboucher avec lui. Une entrevue de ce genre
dans la position difficile où nous nous trouvions , étoit précisé-
ment ce qu'il nous importoit le plus d'éviter. Indépendamment,
en effet, de l'isolement où nous nous trouvions réduits, il étoit
à craindre que le nombre des sauvages n'augmentât d'un instant à
l'autre, et que nos moyens de défense, si foibles déjk, ne devinssent
tout-à-fait inutiles; enfin nous ne savions que trop, par notre
propre expérience, combien il est difficile de se débarrasser de
ces hommes farouches , lorsqu'on s'est commis avec eux sans
des forces suffisantes pour prévenir ou repousser leurs attaques.
Bien loin donc de consentir à nous diviser, nous continuâmes à
tome II. £e
2i8 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
marcher xle front, résolus, au besoin, à vendre chèrement notre
vie.
Les naturels ne nous attendirent pas ; et quoiqu'ils fussent au
nombre de quatorze , tous armés de sagaies et de casse-têtes pareils
PL xx». à ceux de la Nouvelle- Galles , après quelques momens d'incerti-
tude et comme de délibération , ils tournèrent le dos , en se
dirigeant vers le point de la côte d'où ils étoient partis. Cette
espèce de retraite se faisoit à pas lents et sans apparence de crainte
ni de désordre. Pour donner nous-mêmes aux indigènes une
plus haute idée de notre confiance et de notre courage, nous les
suivîmes à une très petite distance, en réglant notre marche sur
la leur, sans chercher à les joindre. Ce fut ainsi que nous arrivâmes
jusqu'au pied du cap Guichenault ; ils y gravirent avec une promp-
titude admirable, et s'arrêtèrent au sommet. De là, multipliant les
cris et les gestes , ils sembloient insister sur ce que l'un de nous
se détachât pour arriver jusqu'à eux. Après leur avoir répondu
quelque temps par des cris et des gestes analogues ; nous leur
fîmes une espèce d'adieu, et reprîmes tranquillement notre chemin
le long du bord de la mer. A peine nous les eûmes perdus de vue,
que nous franchîmes les dunes pour rentrer dans l'intérieur du pays,
et traverser la presqu'île. Mais avant d'arriver. à cette triste et
dernière partie de notre Histoire, il convient de terminer d'abord
tout ce qui concerne les hommes dont je viens de parler.
Les plus anciennes chroniques que nous ayons sur cette partie
de la Nouvelle-Hollande, chroniques que nous ne manquerons
pas d'analyser ailleurs, nous la représentent comme habitée par une
race de géans redoutables; Vlaming lui-même, en 1607, parle
plusieurs fois des empreintes gigantesques de pieds humains qu'il
observa sur divers points de la terre d'Edels et de la terre d'En-
dracht ; deux de nos officiers , MM. Heirisson et Moreau,
en avoient rencontré de semblables en remontant la rivière des
Cygnes (tome I.er, page 182) ; M. L. Freycinet, à son tour^
AUX TERRES AUSTRALES. 219
avoit été saisi d'étonnement à la yue d'une empreinte de ce genre
(tome I.cr , pag. ip8)-
Ces rapprochemens divers, auxquels ne manquoient pas de se
livrer les amis du merveilleux (car on en comptoit aussi quelques-
uns parmi nous) , leur paroissoient être, avec le double rapport de
nos pêcheurs, sinon des démonstrations rigoureuses, au moins des
probabilités bien fortes en faveur de l'existence d'une race d'hommes
géans sur ces bords.
Le résultat des observations que nous pûmes faire à cet égard,
suffiroit seul pour détruire une telle hypothèse. Des quatorze
naturels dont il vient d'être question , un seul paroissoit avoir
1 mètre 70 à 80 centimètres [5 pieds 4^5 pouces] ; c'étoit celui-
là même qui marchoit à la tête de la bande, et qui nous avoit plus
particulièrement harangués. A cet individu près, tous les autres
étoient d'une taille ordinaire, même petite; et nous distinguâmes
bien en eux cette foiblesse des membres, cette gracilité des formes,
qui caractérisent les diverses peuplades de la Nouvelle -Hollande
(tom. I , pag. 430, 4&j). D'un autre côté, MM. Saint-Criq.
et Bailly, dans l'attaque qu'ils eurent à soutenir contre les
hommes farouches de cette même presqu'île (tome I.£r , page 200),
ne leur trouvèrent rien de plus extraordinaire que nous, soit dans
la taille, soit dans le courage. II n'est pas jusqu'aux dimensions
des cabanes et des souterrains que j'ai décrits, qui ne repoussent
l'existence de ces nouveaux géans du Sud.
A peine il étoit une heure après midi , lorsque nous nous
remîmes en route pour retourner à la chaloupe ; chargés des plus
riches collections de ces bords, nous nous félicitions, mes com-
pagnons et moi, du résultat heureux de notre entreprise, et nous
étions bien loin de soupçonner le péril imminent qui nous mena-
çoit alors.
Bientôt, en effet, par une suite de circonstances qu'il seroit
inutile de rapporter ici , nous nous trouvâmes perdus au milieu
Ee 2
220 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
des broussailles qui couvrent la presqu'île. Le soleil étoit encore
au plus haut point de sa carrière; sa chaleur, réfléchie par les
sables blancs , étoit insupportable ; nul souffle de vent ne rafraî-
chissoit l'atmosphère ; et les végétaux misérables parmi lesquels
nous errions, ne pouvoient nous fournir aucune espèce d'ombrage;
une soif ardente nous tourmentoit, et nous manquions également
de boisson et de nourriture. Dans cet état, trois heures entières
furent employées à une marche des plus soutenues et des plus
pénibles, au bout de laquelle, en redescendant au rivage, nous
nous trouvâmes à une demi -lieue du point d'où nous étions
partis
Le triste" essai que nous venions de faire ne nous permettant pas
de tenter une seconde fois le passage de la presqu'île, nous nous
déterminâmes à suivre le contour de la grève, quelque long que
ce dernier chemin dût être.
Cependant le soleil s'étoit abaissé vers l'Ouest ; il frappoit en
plein contre le revers des dunes que nous avions à prolonger :
cette réverbération ajoutoit à l'excès d'une chaleur que le calme
de l'atmosphère et des eaux rendoit suffocante. Nous ne tar-
dâmes pas à en ressentir les funestes effets ; une sueur excessive
et continuelle résolvoit nos corps. Notre foiblesse fut bientôt
à son comble : vainement nous nous remplissions la bouche de
petits cailloux pour déterminer l'afflux de quelques gouttes de
salive, la source en paroissoit tarie ; un sentiment de sécheresse
et d'aridité pénible, une insupportable amertume, nous rendoient
la respiration difficile et en quelque sorte douloureuse ; nos jambes
tremblantes ne pouvoient plus nous soutenir; à chaque instant
nous tombions les uns ou les autres, et nous étions long- temps
avant de pouvoir nous relever.
Ce fut alors que je me vis contraint d'abandonner la plus grande
partie des riches collections que je venois de conquérir au prix de
tant de dévouement et de périls, et que le bon M. Guichenault
AUX TERRES AUSTRALES. 221
avoit eu la complaisance de m'aider à traîner jusque - là : mais
bientôt, accablé lui-même sous le poids de la fatigue, de la chaleur,
de la soif et de la faim , il tomba sur le sol , pâle , défiguré , les
yeux presque éteints. Tous nos secours furent impuissans; il ne
pouvoit plus se relever; il vouloit, disoit-il, mourir sur ce point.
En attendant que notre malheureux compagnon eût repris quelque
force, je proposai à M. Petit de nous plonger dans l'eau de mer
jusqu'à la poitrine, et d'y rester quelques instans, bien assuré d'avance
que cette espèce de bain apporteroit un peu d'allégement à nos
peines a. L'effet surpassa de beaucoup toutes mes espérances; une
douce fraîcheur sembloit pénétrer par tous les pores ; notre bouche
devint moins brûlante ; le tiraillement pénible que nous ressen-
tions dans l'estomac et le bas-ventre, cessa comme par enchan-
tement; nous sentîmes renaître quelque vigueur; .... en un mot, ce
bain salutaire nous arracha vraisemblablement à la mort : sous sa
douce influence, M. Guichenault parut se ranimer. Pour pro-
longer les bons effets que nous en éprouvions, nous résolûmes, après
avoir abandonné une partie de nos vêtemens et nos chaussures , de
continuer à marcher dans la mer. Au coucher du soleil, une petite
brise s'éleva du large ; nous sortîmes de l'eau pour reprendre le
chemin de la grève, et cheminer, s'il étoit possible, un peu plus
vite. Notre épuisement ne tarda pas à se renouveler, et la nuit vint
nous surprendre au milieu des plus pénibles efforts. Après nous
être traînés de pointe en pointe, nous aperçûmes enfin un grand
feu que nos compagnons avoient allumé pour nous servir de point
de reconnoissance Cette vue ranima momentanément notre
courage, et nous parvînmes au lieu du rendez-vous à 10 heures
et demie du soir. Mais en ce moment la prostration de nos forces
a « Lorsqu'il se sentoit accablé de fatigue « qu'on voit sur la grève, et il dit que cette-
» (Cook parie d'un de ses matelots perdu sur » manière de se rafraîchir ne manqua jamais.
» l'île de Noël), il se déshabilloit, se mettoit » de le soulager. » Cook, 3.° Voy. tom. 11
«pendant quelque temps dans les basses eaux pag, 328.
222 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
étoit à son comble ; à moins de deux cents pas , nous tombâmes
comme inanimés sur la grève. Nos bons compagnons s'empressèrent
d'accourir; ils nous relevèrent, ils nous soutinrent, et, disposant
plusieurs feux autour de nous, ils parvinrent à rallumer le flambeau
d'une vie prête à s'éteindre. Leur empressement étoit d'autant plus
vif, que déjà ils avoient perdu l'espoir de nous retrouver. Mon ami
M. de Mont-Bazin avoit envoyé de toute part des détachemens à
notre recherche, et l'inutilité de ces tentatives le portoit à croire
que nous étions tombés sous les coups des sauvages. Son amitié
généreuse ne s'étoit pas bornée à ces soins ; il avoit refusé d'obéir
à l'ordre trois fois répété que le Commandant lui avoit donné de
repartir pour le bord, en faisant tirer trois fois le canon du vaisseau.
Les motifs de sa désobéissance étoient si impérieux, qu'il ne dou-
toit pas qu'elle ne fut approuvée par le Commandant lui-même
Cependant nos peines étoient bien loin d'avoir atteint leur
dernier terme. Il ne restoit sur la chaloupe aucune espèce de nour-
riture ou de boisson a ; il fallut passer la nuit entière étendus
a Parmi les principales causes de nos dé-
sastres, ii faut compter sur-tout l'inconcevable
opiniâtreté de notre Chef à ne jamais prendre
à bord de ses vaisseaux que la quantité de
vivres rigoureusement nécessaire pour le temps
qu'il se pvoposoit de consacrer à chacune de
ses campagnes, sans jamais tenir compte des
difficultés ou des obstacles imprévus qui pou-
voient en prolonger la durée. Les mêmes
calculs produisoient des résultats non moins
déplorables sur nos embarcations ; chacune
d'elles ne recevoit, en partant, que les vivres
absolument indispensables pour le nombre
des hommes qu'elle portoit, et pour celui
des jours qu'ils étoient censés devoir em-
ployer à leur mission. II en étoit de même
pour les divers campemens que nous établis-
sions à terre. De là, ces privations pénibles,
qui pesoient sur nous à la moindre contrariété
que nous éprouvions dans nos opérations géné-
rales ou particulières. (Voyez tom. 1 ', pag. 63 ,
14.0, 202, 2op , 246 ,307,331 ,34.0 ,347, 364;
et tom . Il, pag. 16 ,20, 97, i2y, 128, 130, 17c, )
Il n'étoit pas jusqu'au système de distribu-
tion de l'eau qui ne fût essentiellement vicieux.
Ainsi, pour me borner au cas particulier dont
il s'agit maintenant, la ration journalière étoit
d'une pinte par homme. Cette quantité, déjà si
modique pour les individus qui restoient à bord
du navire, devenoit absolument insuffisante
aux besoins des matelots qui, sous un soleil
brûlant, dévoient ramer quelquefois des jour-
nées entières; il en étoit de même pour les na-
turalistes,qui, parle genrede leurs recherches,
étoient obligés de faire des courses lointaines
sur ces plages ardentes. Souvent le cri du
besoin, plus impérieux que la voix de la rai-
son , réduisoit les plus sobres à consommer ,
dans quelques heures, ce qui devoit leur servir
pour plusieurs jours, et à s'abandonner ainsi
aux angoisses les plus déchirantes.. . . Un etoit
pas, sous des prétextes d'économie non moins
AUX TERRES AUSTRALES. 223
sur le sable , dans nos vêtemens tout trempés d'eau de mer. Pour
comble de malheur, un brouillard épais qui s'éleva le lendemain
au matin à la surface des flots, ne nous permit pas (faute de bous-
sole I) de rejoindre le navire avant deux heures du soir. Alors
nous nous trouvions réduits au plus déplorable état. Depuis qua-
rante-quatre heures nous n'avions ni bu ni mangé, et nous en
avions marché quatorze. Pâles et tremblans , les yeux caves , la
physionomie éteinte , à peine nous pouvions nous soutenir, à
peine je pouvois distinguer les objets; je n'entendois presque plus%
et ma langue desséchée se refusoit à la parole.
Tout le monde , en nous voyant ainsi défaillans, se sentit
pénétré de compassion et d'intérêt ; c'étoit à qui nous témoigne-
roit les soins les plus doux, les sollicitudes les plus affectueuses
Notre Commandant seul resta pour nous ce qu'il avoit été jus-
qu'alors pour tous ses misérables compagnons En vain
M. de Mont- Bazin rapportoit douze à quinze cents livres de
sel d'une expédition qui ne devoit pas , d'après les instructions
qu'il avoit reçues, en produire dix livres; le Commandant lui fit
un crime de ne pas rions avoir abandonnés tons les trois ( ce sont les
expressions de ce Chef) : il le condamna à payer 10 francs par
chaque coup de canon tiré pour son rappel; et cet affreux juge-
ment , il osa l'inscrire sur son journal Homme malheu-
reux ! j'avois, pour lui sauver la vie à Timor, partagé avec son
funestes, jusqu'aux armes, jusqu'aux boussoles fournie, rester toujours présente à leur
même, qu'on ne refusât souvent à nos embar- pensée!.
cations 3 ce Et pour fin de nos misères, quand nous
Sans doute il est pénible d avoir de tels ,> fûmes arrivés à Nantes, nous fûmes environ
détails à rapporter; mais ils intéressent trop «huit jours oyans si dur, et ayans la vue si
essentiellement le succès ou même le salut des „ offusquée, que nous pensions devenir sourds
navigateurs qui doivent courir la même car- „ et aveugles. » De Eéry, Hist. de la navi-
lière que nous, pour que ce ne fût pas une gation, Sac. pag. 420.
sorte de crime de les leur taire ; et s'il est vrai Cet effet de l'inanition sur les organes de
que la leçon du malheur soit susceptible de la vue et de l'ouie me paroît digne de tout
se graver plus profondément dans le cœur de l'intérêt des physiologistes,
l'homme, puisse celle que nous leur aurons
224 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
médecin la fbible provision de l'excellent quinquina que je conser-
vois pour moi-même (tom. l,pag. 1&7) Les soins les plus
touchans de l'estime et de l'amitié ne purent prévenir une fièvre
violente qui se déclara dès le soir de notre retour, et qui me retint
plusieurs jours au lit. M. Guichenault fut également très-malade,
et nous eûmes l'un et l'autre beaucoup de peine à nous rétablir
de l'épuisement où. nous étions tombés.
pi. 1 bh, n.° 16. Tandis que ces divers événemens se passoient au mouillage de la
corvette, M. L. Freycinet exécutoit lui - même d'intéressans
travaux dans la partie Nord de la baie. Naviguant pendant cinq
jours entiers au milieu des hauts - fonds , cet habile officier étoit
parvenu à sonder tous les points, à fixer la position de tous les
bancs , à déterminer toutes les passes , complétant ainsi le bel
ensemble de ses anciens travaux géographiques sur la vaste baie
dont il s'agit, et préparant à notre expédition l'une des cartes les
plus importantes dont elle ait enrichi la science nautique a.
Sous d'autres rapports, l'expédition de M. Ransonnet dans le
havre Hamelin mérite de nous occuper à son tour. L'objet essen-
tiel de cette expédition, ainsi que nous l'avons déjà dit, étoit de
se procurer le plus grand nombre possible de ces tortues dont, à
bord du Naturaliste, on avoit fait une pêche si riche et si facile
(tom. l,pag. 202) : malheureusement la saison étoit peu favorable
à nos recherches, et M. Ransonnet put à peine, en huit jours,
se procurer douze de ces animaux aux mêmes lieux où nos com-
pagnons les avoient pour ainsi dire rencontrés par milliers \
3 Cette carte, dont nous ne présentons ici étoient si abondantes sur l'île Faure.que ceux
(pi. 1 bis, 7i.° 16) qu'une foible réduction, de nos gens qui la découvrirent, purent, dans
sera publiée, avec tous ses détails, dans l'atlas quelques instans, en remplir leur canot; il n'y
géographique de notre Voyage, auquel mon avoit absolument qu'à les prendre. Après avoir
digne ami travaille depuis plusieurs années, dépecé huit de ces tortues pour se débarrasser
et qui doit paraître sous les auspices de S. E. de leurs carapaces et des viscères, ils en rap-
• le Ministre de la marine. portèrent dix-huit autres vivantes, qui pesoient
b Lors du premier séjour du Naturaliste de 250 à 300 livres chacune. Celles dont ils
dans la baie des Chiens -Marins, les tortues n'avoient'conservé que la chair étoient encore
Cette
AUX TERRES AUSTRALES. 225
Cette rareté des tortues est aussi simple à expliquer, qu'elle étoit
facile à prévoir. C'est au printemps, en effet, que ces amphibies
s'approchent des îles désertes et sablonneuses pour y déposer leurs
œufs et les faire éclore à la chaleur du soleil : ils séjournent à
terre aussi long-temps que l'éducation de leur jeune famille l'exige;
après quoi ils regagnent la haute mer, où ils vivent habituellement.
Un petit nombre d'individus foibles ou malades restent seuls au
rivage , et ce fut parmi ces derniers que nous pûmes nous en procurer
quelques-uns.
Ainsi l'habitation des tortues marines, comme celle des phoques,
est essentiellement subordonnée à la marche des saisons ; et le
navigateur prudent doit tenir compte de cette circonstance, pour
ne pas être trompé dans les recherches et même dans les spécu-
lations commerciales qu'il voudroit faire sur les animaux dont il
s'agit. Il en faut dire autant de ces baleines qui nous avoient pour
ainsi dire effrayés* par leur nombre, lors de notre premier mouillage
à la baie des Chiens-marins ( tom. I, pag. 108 , ioj) , iptf), et dont
nous ne rencontrâmes pas un seul individu à notre retour dans
cette baie.
Quelques détails assez intéressans se rattachent encore à l'expé-
dition de M. Ransonnet ; pendant son séjour sur l'île Faure , il
recueillit plusieurs observations précieuses pour l'histoire de cette
île. Nous allons les faire connoître ici.
L'île Faure, située au milieu du havre Hamelin, a 3 lieues de
longueur environ, sur une largeur de 6 à 7 milles; elle est basse,
plus fortes. (Note communiquée parM.RAN- » souffle et le battement de leurs queues, qui
SONNET, qui se trouvoit, à l'époque dont il » faisoit blanchir la mer comme s'il y eût eu
s'agit, embarqué lui-même sur le Naturaliste. ) «quelque brisant et que les vagues eussent
a Pour prouver que cette expression n'a « donné contre des rochers, nous imprimèrent
rien d'exagéré, il suffira de rappeler ce que » une grande frayeur. ■» DAMP1ER, Voy. aux
l'intrépide Dampier dit IuL- même de ces Terres Australes, tom. iv , pag. 107.
baleines de la terre d'Endracht : N_ R c .£oit . ,a même époque que nous< c,£st..
ce Notre navire en étoit environné de toute à-dire au printemps de l'hémisphère Austral , que
?? part J'avoue que le bruit de leur Dampier se trouvoit à la Nouvelle-Hollande.
TOME II. *F{
226 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
stérile , dépourvue de toute eau douce ; sa surface est entièrement
couverte de dunes sablonneuses, peu élevées et mobiles : le fond
du sol paroît formé d'une espèce de grès calcaire , tout rempli de
coquilles de diverses sortes. D'immenses bancs de sable enveloppent
cette île de toute part, laissant à peine entre eux quelques inter-
valles, où l'on trouve de 3 à 4 mètres [9 à 12 pieds] d'eau. C'est
à ces endroits plus profonds qu'appartiennent sur- tout les plantes
marines dont les tortues se nourrissent ; ces amphibies eux-mêmes
habitent plus particulièrement la côte Occidentale de l'île. La partie
de l'Est est infestée de requins d'une grandeur et d'une voracité
également remarquables : un de ces monstres faillit dévorer ce
même Lefevre qui m'avoit sauvé la vie aux îles Joséphine (t. II,
pag. ///); déjà il étoit renversé ; le terrible squale alloit l'engloutir,
lorsque trois autres matelots , accourus à ses cris , parvinrent à le
soustraire à la gueule de l'animal. Furieux de se voir enlever ainsi
sa proie , le requin s'élança à diverses reprises contre le matelot ,
parvint à lui arracher une partie de ses vêtemehs, et ne se retira
qu'après avoir reçu cinq blessures.
Plusieurs fois, nous avons indiqué d'intéressans rapports entre
la nature du sol et celle des êtres vivans qui lui sont propres ;
nous avons vu par - tout les diverses tribus d'animaux de terre
ou de mer, correspondre ' à telles ou telles latitudes, à tels ou
tels climats , s'accommoder exclusivement de telle ou telle tem-
pérature, de tels ou tels alimens, et ne pouvoir exister que là
où se trouvent réunies toutes les circonstances physiques indis-
pensables à leurs besoins. Ce n'est pas seulement au naturaliste
que des considérations de ce genre doivent être utiles ; souvent
le géographe peut en retirer de précieuses lumières ; il peut
souvent en déduire des conséquences du plus grand intérêt
pour l'objet de ses recherches. Malheureusement , il faut l'avouer,
cette partie si belle et si philosophique de l'histoire naturelle est
à peine ébauchée ; et les relations des voyageurs , qui devraient
AUX TERRES AUSTRALES. 227
lui servir de base , n'offrent ordinairement que des inexacti-
tudes ou des erreurs, au lieu des faits précis et des notions rigou-
reuses dont la science auroit besoin. Ce qui nous reste à dire
encore sur la baie des Chiens-marins, fournira la double preuve
de cette dernière assertion et de l'importance des recherches dont
il s'agit.
Parmi les nombreuses observations que Dampier avoit faites
à la baie des Chiens-marins, il en étoit une d'autant plus impor-
tante à vérifier, qu'elle contrastoit davantage avec tout ce que
nous avions pu voir nous-mêmes dans ces parages; je veux parler
de cette tête d'Hippopotame que le célèbre navigateur Anglois
prétendoit avoir trouvée dans l'estomac d'un requin3: il est, en
effet, bien prouvé pour les naturalistes,
i.° Que le véritable Hippopotame [ Hippopotamus amphi-
bins , Lin. y, appartient exclusivement à l'Afrique ,'
2.0 Que cet animal ne sauroit se passer d'eau douce;
3.0 Qu'on ne le trouve que dans les plus grands lacs et les prin-
cipaux fleuves de l'Afrique, tels que le Nil, le Niger, le Sénégal,
la Gambie, le Zaïre, la rivière Orange, &c. ;
4-° Qu'il est même assez rare de le voir descendre jusqu'à l'em-
bouchure de ces fleuves (rarior ad osiia fiaviorum , F.RXL.y
Mais, de ce qu'il est bien démontré que l'existence de l'Hippo-
potame se rattache essentiellement à celle des plus grandes réunions
a ce Nous prîmes quantité de Chiens-marins,
» que nos matelots mangeoient de fort bon
» appétit. Nous en prîmes un, entre autres, qui
« avoit 11 pieds de long: l'espace entre les
« deux yeux étoit de z.o pouces, et il y en avoit
« 18 d'un coin de la bouche à l'autre. Son
» estomac étoit comme un sac de cuir fort
«épais, et si dur, qu'à peine un couteau bien
» affilé put le couper : nous y trouvâmes la
» tête et les os d'un Hippopotame, dont les
» lèvres velues étoient encore saines et la mâ-
»choire ferme; j'en tirai plusieurs dents, deux
» desquelles étoient de la grosseur du pouce,
» et avoient 8 pouces de long; elles étoient
» déliées au bout et un peu crochues; mais les
» autres n'avoient pas plus de la moitié de cette
«longueur. L'estomac du chien -marin étoit
» rempli d'une gelée qui sentoit fort mauvais,
« ce qui ne m'empêcha pas de garder ses dents
» et sa mâchoire, et de donner la chair à mon
« équipage, qui eut soin de n'en laisser rien
«perdre. « (Dampier, Voyage aux Terres
Australes, tom. lV,pag. 102. )
Ff2
228 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
d'eau douce, l'observation de Dampier porteroit tout naturellement
à penser qu'il en existe de pareilles à la baie des Chiens-marins; une
telle conséquence se trouvant appuyée d'ailleurs par quelques par-
ticularités de la navigation du capitaine Anglois a, et sur-tout par
l'ignorance absolue où il nous avoit laissés sur tous les détails de
ce vaste enfoncement, on ne sauroit être surpris que plusieurs
géographes aient cru pouvoir fixer à ce point l'embouchure de
l'une de ces grandes rivières qu'on s'obstine à vouloir donner à la
Nouvelle-Hollande. Cette dernière hypothèse ayant été complè-
tement détruite par la belle reconnoissance de MM. Freycinet
et Faure (chap. x), il nous restoit à découvrir quel étoit l'animal
qui pouvoit avoir trompé un observateur aussi habile que Dam-
pier, et toutes nos recherches avoient été vaines jusqu'alors. Un
heureux hasard nous fournit enfin la solution du problème, et
cette dernière découverte fut encore le résultat de la mission de
M. Ransonnet dans le havre Hamelin.
Tout près de l'endroit où LefÈvre faillit être dévoré par un
requin, gisoit étendu sur la grève un animal de 20 à 22 déci-
mètres [6 à 7 pieds] de longueur, à demi décomposé déjà par la
putréfaction, et qui parut à nos matelots assez différent des phoques,
pour que ces bonnes gens crussent devoir m'en rapporter au moins
quelques débris; ne pouvant se charger de la tête entière, à cause
de la puanteur extrême qu'elle exhaloit, ils en arrachèrent sept
dents, qu'ils vinrent m'offrir. II me fut facile de reconnoître que
ces dents avoient appartenu à un animal herbivore, il est vrai,
comme l'Hippopotame, mais qu'elles différoient essentiellement
d'ailleurs de celles qui caractérisent ce dernier genre. Elles pro-
venoient , en effet, d'un Dugon , mammifère marin peu connu,
et qui paroît être relégué dans l'Océan Indien. « Cet animal »,
dit Léguât, et cet ancien voyageur est celui qui en parle avec
le plus de détail, « parvient jusqu'à la longueur de 20 pieds. . . .
a Op. cit.pag, iojj 104, ioj.
AUX TERRES AUSTRALES. 229
» Il part par troupeaux comme des moutons , à 3 ou 4 pieds
x> d'eau seulement Nous en trouvions quelquefois trois ou
3î quatre cents ensemble, qui paissoient l'herbe au fond de l'eau. . .
» Nous n'avons pas remarqué que cet animal vienne jamais à terre;
» je doute qu'il s'y pût traîner, et je ne crois pas qu'il soit amphi-
» bie. » Léguât, Voy. tom. \,pag. jjj.-jjô'.
« Chacun de ces poissons prodigieux, dit Barchewttz, avoit
y> plus de six aunes de long; le mâle étoit un peu plus gros que la
y> femelle : leur tête ressembloit à celle d'un bœuf. . . . Lorsqu'on
y> les tua, ils se promenoient (à quelques toises de profondeur),
» et mangeoient d'une herbe verte qui croît sur le rivage. » Bar-
chewitz, Ost-Indian Reise-Beschreib. pag. 381.
C'est à ce caractère d'herbivore, que le Dugon seul dans ces
régions partage avec l'Hippopotame, qu'il faut attribuer sans doute
l'erreur deDAMPiER; erreur d'autant plus excusable, que ce célèbre
voyageur n'avoit eu sous les yeux qu'une tête à moitié décomposée
par la digestion. A l'égard des deux dents plus longues dont parle
Dampier, et qui vraisemblablement auront aussi contribué à l'abu-
ser, elles appartiennent également à l'Hippopotame et au Dugon,
avec cette différence essentielle, que le premier de ces deux ani-
maux les porte à la mâchoire inférieure, et le dernier à la mâchoire
supérieure; mais le silence du navigateur Anglois exclut ici tout
moyen de distinction, et même toute possibilité de comparaison.
Du reste, nous n'avons vu nous-mêmes aucune trace de Dugon
dans ces parages; à moins peut-être qu'il ne faille rapporter à ce
genre l'animal monstrueux qui , dans la rivière des Cygnes , causa
tant d'épouvante à nos compagnons. Ce hurlement terrible , semblable
au mugissement d'un bœuf, mais beaucoup plus fort , et qui par ois soit sortir
des roseaux (tom. \,p. i<!?j) , ne sauroit appartenir, en effet, qu'à l'une
des plus grandes espèces d'animaux que l'Océan Indien nourrisse
dans ses flots : or, de tous ceux que l'on y connoît, le Dugon seul
présente des dimensions analogues au bruit terrible dont il s'agit.
230 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Une telle présomption se trouve confirmée, d'ailleurs, par tous les
détails que nous avons donnés déjà sur la rivière des Cygnes, ou
plutôt sur le long bras de mer qu'on désigne sous ce nom.
Ainsi, grâces à l'intérêt que de simples matelots vouloient bien,
à l'exemple de leurs officiers, accorder à mes travaux, nous nous
trouvons conduits à une solution aussi simple que précise de
deux problèmes également importans pour la zoologie et pour
l'histoire physique de la Nouvelle-Hollande.
Toutes nos recherches à la baie des Chiens-marins étant ainsi
terminées, nous appareillâmes le 23 mars au matin, pour nous
porter directement à la terre de Witt ; et dès le lendemain, nous
passâmes, pour la sixième fois, le tropique du capricorne. Le ther-
momètre se soutenoit alors de 20 à 24 degrés; le baromètre varioit
de 28 pouces une à deux lignes; le ciel étoit couvert, nébuleux,
et l'hygromètre indiquoit de 90 à 95 degrés d'humidité. A cet
ensemble de caractères (tom. I, pag. 32), il étoit facile de recon-
noître les régions équatoriales au milieu desquelles nous devions
pi. 1. désormais naviguer.
Le 27, nous atteignîmes la hauteur du cap Murât, où finit la
terre d'Endracht et commence la terre de Witt ; c'est sur ce der-
nier et périlleux théâtre que nous allons nous trouver placés dans
le chapitre suivant.
AUX TERRES AUSTRALES. 231
N.B. P É R O N a dirigé l'impression de ce volume jusqu'à la fin du XXX. c
chapitre; il avoit même commencé la rédaction du XXXI. c, quand la mort vint
l'arrêter au milieu de sa carrière. II a fallu nécessairement refondre ce travail pour
le compléter sous divers rapports ; le manuscrit de PÉRON forme cependant la base
et la partie principale de ce chapitre.
(Note du Continuateur de l'Ouvrage.)
CHAPITRE XXXI.
Deuxième Campagne à la Terre de Witt; nouvelle Reconnaissance
de l'archipel Bonaparte ; Mouillage aux îles de l'Institut; Ren-
contre d'une flottille Malaise ; Pêche des Holothuries ou Tripans.
[Du 27 Mars au 28 Avril 1803.]
De toutes les parties de la Nouvelle -Hollande, il en est peu
qui aient été l'objet d'autant de tentatives de la part des navigateurs
Européens, que la terre de "Witt (tom. \,pag. 12S) ; et cependant
tous les détails de cette terre immense restoient encore à-peu-près
inconnus, à l'époque où nous l'abordâmes nous-mêmes pour la pre-
mière fois. Alors une multitude d'îles sauvages et de hauts -fonds
dangereux furent découverts ou fixés par nous d'une manière exacte ;
alors plusieurs points de la terre continentale furent reconnus avec
soin; et en prolongeant le grand archipel Bonaparte dans toute son
étendue, nous avions marqué la limite des dernières terres vers le
N. O.
Cependant tous ces travaux, quelque intéressans qu'ils fussent,
étoient bien loin de présenter l'ensemble de la géographie de ces
vastes régions : il nous restoit à pénétrer au-delà de ces récifs et de
ces archipels nombreux qui nous avoient arrêtés dans notre pre-
mière campagne ; il nous restoit à reconnoître ies détails de ces
mêmes îles dont nous avions déterminé l'ensemble ; il nous restoit
232 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
enfin à aborder sur cette terre continentale, dont toutes les pro-
ductions étoient encore inconnues à l'Europe.
Aguerris par une longue navigation de ce genre, aidés par le
Casuarina, nous espérions , plus heureux que Guillaume de Witt,
que Vianen et les autres navigateurs Hollandois, triompher des
obstacles qui jadis avoient forcé deux fois Dàmpier à s'éloigner de
ces parages, et qui depuis avoient également repoussé Saint-
Allouarn Flatteuses illusions, qui ne tardèrent pas à
s'évanouir !
Immédiatement \ l'Est du cap Murât, est une espèce de grande
baie de 20 milles d'ouverture environ, vers le fond de laquelle
nous crûmes distinguer quelques coupures ; c'est à ce point de la
terre de Witt qu'appartient le groupe des îles de Rivoli, dont nous
avons déjà parlé dans le précédent volume (pag. 127) : plus loin ,
en remontant vers le N. E. , se trouvent deux autres îles, de 3 à 4
milles chacune, dont la plus Septentrionale fut désignée sous le nom
à' île Rosily , en l'honneur du navigateur célèbre à qui la marine
françoise est redevable de tant de cartes précieuses de la mer Rouge,
du golfe Persique, de la Cochinchine, des Philippines, &c.
La journée du 27 mars fut remarquable par la rencontre que
nous fîmes de plusieurs récifs. Dès la pointe du jour, la couleur
blanchâtre de la mer parut annoncer des hauts-fonds ; nous conti-
nuions cependant notre route , lorsque l'agitation des vagues nous
permit de distinguer un brisant dangereux dont nous n'étions plus
qu'à la distance de moins d'un mille.
Bientôt après, de grands bancs de sable se firent apercevoir en
avant de la terre que nous cherchions à rallier; nous les prolon-
geâmes à la distance d'une lieue. Enfin nous atteignîmes le conti-
nent : il étoit sur ce point extrêmement bas , sablonneux et stérile ;
une ligne légèrement onduleuse en dessinoit le profil; nous y re-
connûmes successivement le cap Poivre , le cap Malonet et le cap
Dupuy.
Déjà
AUX TERRES AUSTRALES. 233
Déjà nous nous félicitions de ces découvertes , lorsqu'un nou-
veau banc de sable, environné de brisans, se découvrit à nos regards ;
en vain, pour l'éviter, nous nous pressâmes de virer de bord, le
sable qui parut se mêler avec l'eau de mer , dans la ligne de notre
sillage, fit assez connoître que nous avions effleuré la surface du
banc : dans ce moment critique, le commandant ordonna de sus-
pendre les sondes , qui , devenues inutiles , ne pouvoient plus
qu'alarmer l'équipage. Notre latitude, à midi, se trouvoit de 20"
31' 52" Sud, et notre longitude de 1 1 2.0 59' 42" à l'Est de Paris.
A peine échappés à ce dernier péril, nous voulûmes revenir sur
la terre ; une nouvelle chaîne de hauts - fonds et de récifs très-
étendue nous obligea de renoncer à cette entreprise. Tout le reste
du jour fut employé à tourner ces brisans par le Nord. Plusieurs
d'entre eux nous parurent devoir rester en partie découverts à ma-
rée basse.
C'est à cette dernière circonstance qu'il faut attribuer, sans
doute , la multiplicité extraordinaire des animaux marins sur cette
partie des côtes de la Nouvelle-Hollande : d'innombrables légions
de Pétrels, de Mauves, de Goélands, de Sternes, de Fous, de
Cormorans, &c. planoient dans les airs; des milliers de poissons
de diverses sortes se pressoient autour de nos navires, et de longs
reptiles marins sillonnoient rapidement la surface des flots.
Le 28 mars fut plus particulièrement consacré à reconnoître les
îles de Montebello : elles sont au nombre de trois, et chacune d'elles
n'a pas moins de 1 o à 12 milles de circonférence ; stériles d'ail-
leurs , comme toutes celles de ces parages , elles paroissoient être
inabordables du côté de l'Ouest, à cause des redoutables récifs dont
je viens de parler.
De ces trois îles , celle du N. O. seulement avoit été aperçue
lors de notre première campagne à la Terre de Witt, et désignée
sous le nom â'I/e l'Hermite ( tom. I, pag. 128); les deux autres
furent appelées lie Lowendal et lie la Trimoiiille. Cette dernière est
tome il *Gg
234 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
fa plus Orientale , et paroît de loin comme formée de deux îles
distinctes.
Pendant toute la journée du 29, nous naviguâmes à vue d'un
nombre prodigieux d'îles et d'îlots, que nous jugeâmes devoir être
l'archipel où aborda Dampier en 1699. «Du haut de notre grand
» mât, dit ce navigateur célèbre, nous découvrîmes une infinité
» d'îles à l'Est et à l'Ouest, aussi loin que notre vue pouvoit s'é-
» tendre. De même , vers le Sud, on ne voyoit que des îles. . . .
» Les grandes étoient assez hautes, mais elles paroissoient arides
» et jaunâtres.» (Dampier, Voy. aux Terres Austr. tom. IV,
pag. iojf et 112. ) Ces îles nombreuses sembloient former une triple
chaîne en avant de la terre continentale, que nous crûmes dis-
tinguer sur quelques points , à une grande distance vers le Sud.
Les plus considérables d'entre elles ne nous parurent pas avoir au-
delà de 4 à 5 milles d'étendue ; plusieurs sont défendues par des
bancs de sable et de corail, que le Casuarïna reconnut de très-près,
en rangeant à moins de 50 toises l'une des principales , probable-
ment celle où débarqua Dampier, et qu'il désigna sous le nom
aille du Romarin. Le triste tableau qu'il fait de cette île et de celles
qui l'avoisinent, les précautions excessives qu'il lui fallut prendre
pour en approcher, les dangers qu'il y courut durant un mouillage
de vingt-quatre heures, l'empressement de tous ses officiers à s'éloi-
gner de ces parages, la crainte qu'il eut lui-même de s'engager
parmi ces îles , malgré l'espoir qu'il avoit d'y trouver quelque sorte
de bon minéral ou de l'ambre gris ( Op. cit. pag. 112. ) ; toutes ces
circonstances parurent à notre commandant autant de motifs pour
ne pas s'y arrêter : en conséquence, il poursuivit sa route vers l'Est,
A sept heures du soir, nous avions dépassé les dernières îles de
ce groupe : nous le nommâmes Archipel de Dampier, en l'honneur
du fameux navigateur à qui l'on devoit les seules notions exactes
que nous eussions encore sur les îles qui le composent.
Le 30, pendant toute la matinée, nous naviguâmes par un fond
AUX TERRES AUSTRALES. 235
assez égal de 7 à 1 1 brasses , dépassant successivement plusieurs
îles sauvages, que nous désignâmes sous différens noms, et derrière
lesquelles nous crûmes, à diverses reprises, apercevoir le continent :
une espèce de coupure que nous y découvrîmes, nous parut indiquer
l'ouverture d'un port ; nous l'avons désignée sur nos cartes sous le
nom d 'Entrée Bouguer. A midi , nous nous estimions par la latitude
de 200 zS'4o" Sud, et par 1 1 4° 5 9' 2 2" de longitude à l'Est de Paris:
à trois heures, nous avons atteint la hauteur des îles Forestier (t. I,
pag. iijf). Cette partie de la Nouvelle -Hollande présente un ca-
ractère de désordre et de déchiremens qui sembleroit attester de
grandes catastrophes physiques ; la présence d'une île volcanique
sur ce point (tom. I, pag. 130) paroît en être à-la-fois la preuve
et l'effet.
Bientôt nous nous trouvâmes aux écores des basses du Géo-
graphe (tom. \,pag. 132); pendant tout le reste du jour, nous
prolongeâmes cette barrière dangereuse sans pouvoir en atteindre
l'extrémité qu'à la nuit. Alors l'obscurité nous contraignit à jeter
l'ancre dans un chenal que forment entre eux, d'une part, les récifs
dont je viens de parler ; de l'autre, une batture que nous avions
découverte lors de notre première campagne , et qui restoit à moins
de deux lieues de nous vers le N. O. ; position difficile, et qui auroit
pu nous être funeste , si nous y eussions éprouvé quelques - unes
de ces brises nocturnes carabinées dont parle D AMP 1ER ( loc. cit.
pag. 1 i&J, et dont nous avions eu nous-mêmes à nous plaindre
(tom. I, pag. 133). Heureusement la nuit fut très-belle; plusieurs
de nos matelots l'employèrent à pêcher à la ligne, ce qui nous
procura une magnifique espèce d'Amphinome. Ce beau ver marin,
qui brille des plus riches reflets de l'or, de la pourpre et de la rose,
n'a quelquefois pas moins de 7 pouces [19 centimètres] de long:
avalant à chaque instant les hameçons de nos pêcheurs , il les dé-
soloit en quelque sorte par sa voracité.
Du 30 mars au 2 avril, nous ne pûmes point voir la terre d'assez
Gg 2
236 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
près pour en faire la géographie ; on aperçut cependant une fumée
dans le lointain , preuve évidente que ces contrées sauvages re-
cèlent aussi quelque horde misérable de l'espèce humaine.
Le 2 avril, à neuf heures du matin, nous découvrîmes des brisans
qui se projetoient en avant d'une terre voisine. Le Casuàrina reçut
ordre d'aller les reconnoître de plus près, et de s'assurer s'il y avoit
un passage entre ce point et le continent.
La terre dont il s'agissoit est un îlot bas et sablonneux, entouré
d'un banc de récifs à fleur d'eau qui a paru composé de corail et
de roches. En prolongeant ces récifs à moins d'une encablure , on
s'aperçut que le mirage les faisoit paroître beaucoup plus étendus
qu'ils ne le sont réellement; leur longueur totale, du N.E. au S. O.,
n'excède pas 3 milles. L'effet de ce mirage étoit d'ailleurs tel, que
le Géographe, qui naviguoit à plus d'une lieue des brisans , paroissoit
en être environné de toute part, et qu'il n'étoit personne à bord
du Casuarina qui ne le crût dans un péril imminent. La magie de
l'illusion ne fut détruite que par son excès même : en voyant ce
navire affecter successivement mille positions diverses, et paroître
tantôt au - dessus , tantôt au - dessous des flots , nous reconnûmes
bientôt le même phénomène qui nous avoit causé déjà des craintes
et des surprises analogues (tom. I, pag. fy, yo, et tom. \\,pag.^^\.
Dans le S. O. de ce premier îlot, on en découvrit un autre égale-
ment environné de brisans. Nous les désignâmes tous les deux sous
ie nom à' Ilots des Tortues , à cause du grand nombre d'animaux de
ce genre que nous aperçûmes dans ces parages. Au-delà, vers le
Sud , on distinguoit très-bien , du haut des mâts , une longue bande
de terres basses et rougeâtres qui faisoient évidemment partie du
continent. Notre latitude, à midi, fut observée de 190 50' 1 3" Sud,
et la longitude de 1 160 23' 48" à l'E. de P.
Cependant nous continuions à courir vers l'Est, naviguant par
un fond assez égal de 10 à 12 brasses, lorsque, sur les six heures
du soir, la sonde tomba tout-à-coup de 10 à 8; puis à y , 6 et 5
AUX TERRES AUSTRALES. 237
brasses. Vainement nous cherchons , par les manœuvres les plus
rapides, à nous tirer du péril qui nous menaçoit ; les sondes dimi-
nuent encore; déjà nous n'avons plus que 1 5 pieds d'eau, et notre
navire en tire près de 1 4- Pour comble d'alarme , le plomb indique
par-tout fond de roche. Ce fut un moment bien intéressant que
celui-là : familiarisé depuis long-temps avec tous les dangers de la
navigation , l'équipage fit preuve alors du plus honorable courage ;
un silence profond régnoit à bord ; on eût dit que chacun cherchoit
à saisir le premier bruit du brisement du navire. Dans cette posi-
tion la nuit vint nous surprendre , et rendit nos manœuvres plus
incertaines; en vain nous retrouvâmes durant quelques instans un
fond de 8 brasses, il étoit impossible de jeter l'ancre parmi les
roches qui le tapissoient. Nous ne tardâmes pas à retomber par
3 brasses ; et pendant plus de deux heures, il fallut poursuivre dans
l'obscurité cette périlleuse navigation : heureusement le temps étoit
beau, la mer calme, et les vents foibles ; sans cette réunion extraor-
dinaire de circonstances favorables, c'en étoit fait du Géographe ,
dont le grand tirant-d'eau rendoit la navigation plus embarrassante.
Enfin nous parvînmes à découvrir, par 6 brasses, un petit espace
sablonneux; nous y laissâmes tomber l'ancre, au risque d'y rester
échoués dans le cas où la mer seroit haute alors. Malgré cette
appréhension , que la force des marées en ces parages a rendoit
assez probable , tout le monde se trouvoit tellement fatigué des
manœuvres du soir, que la nuit se passa dans la sécurité la plus
parfaite : tant l'habitude du péril rend l'homme supérieur à la
crainte qu'il peut inspirer !
Le jour si désiré parut enfin, et nous sentîmes mieux alors tout
1 Les marées sont quelquefois de 25 pieds Nous ne les avons jamais observées direc-
sht les côtes de la Terre de Witî. Voyez tement nous-mêmes de plus de 1 5 pieds. Voy.
tom. I, pag. 130, 137, et Dampier, Voy. le texte de la partie géographique de notre
autour du monde, tom. m, pag. 146; idem, Voyage, liv. 2, chap. 8.
Voy. aux Terres Austr. tom. IV , pag- 121.
238 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
le bonheur que nous avions eu de trouver un point si favorable à
notre mouillage ; une grande partie des hauts-fonds que nous avions
en vue étoient à sec, et paroissoient se prolonger, dans le Sud,
jusqu'aux terres continentales. Le Casuarina mit sous voiles le pre-
mier pour s'assurer du passage ; le Géographe le suivit bientôt , et
nous parvînmes ainsi à déborder cette vaste batture, à laquelle nous
avons donné le nom de Banc des Amphinomes. Notre latitude , le 3
avril à midi, étoit de 190 41' 3 l" Sud, et notre longitude de 1 170
3' 24 à l'E. de P. De midi à trois heures , nous eûmes un calme plat ;
mais à cette dernière heure , une petite brise s'étant élevée , nous
en profitâmes pour\ porter à l'Est. Bientôt le fond diminua de 12
à 10, puis à 4? puis à 3 brasses ; enfin la sonde n'indiqua plus que
1 4 pieds ; c'étoit, à quelques pouces près , le tirant d'eau du Géo-
graphe. On ne doutoit plus qu'il ne fût près d'échouer; mais la
nature du fond diminua cette fois la terreur qu'une telle perspec-
tive devoit inspirer ; il étoit en effet d'un beau sable blanc très-pur.
La mer, autour de nous, paroissoit tellement blanchâtre, qu'il étoit
hors de doute que nous ne fussions environnés de bancs de sable :
nous parvînmes toutefois à nous retirer d'une position aussi dan-
gereuse ; et sur les huit heures du soir, nous laissâmes tomber
l'ancre par un fond de 25 brasses. La terre, durant presque tout
le jour, et lors même que nous étions engagés sur les hauts-fonds,
avoit à peine été aperçue,
Tous ces bancs , tous ces récifs qui nous désespéroient en nous
empêchant de nous occuper de la géographie des côtes , étoient
au contraire bien favorables à nos recherches d'histoire naturelle ;
et pendant ces jours d'alarmes, nous nous enrichîmes d'une foule
d'espèces d'animaux marins qui nous étoient encore inconnues,
Les serpens de mer nous étonnèrent sur-tout par leur nombre pro-
digieux : on en distinguoit de toutes couleurs et de diverses pro-
portions ; quelques-uns étoient de la grosseur du bras , et n'avoient
pas moins de 5 à 6 pieds [ 1 6 à 19 décimètres ] de long. Mais ce
AUX TERRES AUSTRALES. 239
qui fixa plus particulièrement nos regards, ce fut une espèce de
poussière grisâtre qui couvroit la mer sur un espace de plus de 20
lieues de TE. à l'O. Déjà ce phénomène extraordinaire avoit été
observé par Banks et Solander dans les parages de .la Nouvelle-
Guinée a ; ces deux illustres voyageurs rapportent que les matelots
Anglois, comparant cette poussière à de la sciure de bois , l'avoient
désignée sous ce dernier nom, sea saw-dusi. Il y a, en effet, une
sorte de ressemblance grossière entre les deux objets dont il s'agit ;
mais en soumettant cette prétendue sciure de mer au foyer d'un
microscope, on reconnoît dans chacun des atomes qui la compo-
sent, une conformation si régulière et si constante, qu'on ne doit
pas hésiter à les regarder comme autant de petits corps orga-
niques. Du reste, ils étoient assez semblables à des glumes ou balles
d'avoine; leur excessive petitesse, jointe à l'absence de toute espèce
de mouvement sensible , doit les faire considérer comme de véri-
tables œufs de quelque espèce d'animal marin.
La multiplication prodigieuse que suppose une telle quantité
d'œufs n'est pas sans exemple dans la nature ; il suffira de rappeler
à cet égard ces mers de sang dont parlent plusieurs navigateurs cé-
lèbres, et qui doivent leur couleur à une seule espèce de crustacés
microscopiques b.
Du 4 au 7 avril, nous nous trouvâmes tellement contrariés par
1 CoIIect. d'HAWKESW. tom. IV, pag. De Brosses, Navig. aux Terres Austr.
14.6-149. tom. I, pag. j>j2,
b Voyez, pour les différentes couleurs que HATCH (John), Journ. in PURCHAS,
la mer est susceptible d'affecter dans certains tom. 1 , pag. 618.
cas, et qui, pour la plupart , doivent être Kircher, Mund. subter. tom. I, pag.
attribuées à des animaux microscopiques : 2pj.
Anson, Voyage aut. du monde, pag. 145. Le Maire, Voyage autour du monde, in
BouGAlNVlLLE, Voy. autour du monde, PURCHAS, tom. l,pag.po.
tom. 1 , pag. jj; Olafsen et Polvesen , Voy. d'Islande,
BYRON, Voy. autour du monde, tom, I, tom. IV , pag. 218 et 43p.
pag. 14. PRING, 2.c Voyage, z'nPURCHAS, t. I,
Cook, 3.' Voyage, tom. 1, pag. 66. pag. 632.
DeGennes, Voy. au détroit de Magel- Schouten (GuiLL.), Voy. autour du
lan,prt«. 88. monde, pag. 31.
24o VOYAGE DE DÉCOUVERTES
les calmes, les courans et les hauts -fonds, qu'à peine pûmes-nous,
à de rares intervalles, reconnoître quelques points des terres. Ce
dernier jour, à midi, nous étions par i 8° 51' 3 1" de latitude S., et
par 1 1 90 4' 36" de longitude ài'E. de P. De cette heure jusqu'à quatre,
nous prolongeâmes d'assez près une partie du continent; le cap
Jaubert, le cap Frézier, le cap Duhamel et le cap Bossut en étoient
les points les plus remarquables. De nouveaux récifs, que le Casua-
rina reçut ordre d'aller reconnoître, obligèrent le Géographe à tenir
le large, et à manœuvrer tout le reste du jour pour les doubler
au Nord. A sept heures du soir, le commandant laissa tomber l'ancre
par les 15 brasses d'eau, fond de sable.
Tandis que le Géographe arrivoit ainsi au mouillage, le Casuarina
poursuivoit, au milieu des périls, la reconnoissance dont il avoit
été chargé. Naviguant à une très-petite distance de terre, par une
profondeur de 4 à <y brasses, il aperçut une tramée de récifs, qui
du cap Bossut se projetoit à plus d'une lieue au large : dans ce
moment les sondes tombèrent à 3 brasses, fond de roches. Le
Casuarina revira de tord ; mais les vents étoient contraires à sa
route, et les courans le drossoient avec une telle force, qu»'il sentit
bientôt l'impossibilité de s'éloigner des brisans dont il étoit entouré.
Dans une position aussi critique, l'incertitude de ses manœuvres
pouvoit lui devenir plus funeste qu'une décision franche et hardie. Il
se détermina en consécjuence à chercher un passage entre les récifs,
Sebald de Wert, Voy. in PuRCHAS,
tom. 1, pag, 79.
Van-Neck, Rec. des Voy. de la Comp.
tom. i,pag. 64.6,
M, du Tilleul, ex- commissaire de
marine, a fait, durant un voyage de France
à Ja côte de Coromandel, des observations
analogues le long des côtes de Guinée, La
mer, pendant plusieurs jours, parut comme
couverte de sang, tout aussi loin que la vuç
pouvoit s'étendre ; ce phénomène , qui d'abord
effraya beaucoup lés matelots, paroissoit dû
à une couche assez épaisse d'animaux micros-
copiques.
N. B. M. PÉROU se proposoitde revenir un jour,
dans un ouvrage particulier, sur ce phénomène vé-
ritablement remarquable de l'histoire de l'Océan ;
il espéroit prouver alors que tous ces prodiges de
mer jaune, de mer de lait, et sur-tout de mer de
sang , dont parlent tant d'auteurs célèbres de l'an-
tiquité , ne sont pas aussi absurdes qu'on s'est pli}
de nos jours à le répéter , et qu'ils doivent rentrer
dans la classe des faits physiques , tout aussi bien
que les pluies de pierres, &c. Il n'a laissé aucune
trace de ce travail dans ses manuscrits.
et
AUX TERRES AUSTRALES. 241
et il choisit le point où le courant étoit le plus violent, persuadé
que la profondeur de l'eau devoit aussi y être plus considérable
qu'ailleurs; le bâtiment fut mis sous petite voile, et, la sonde à
la main, on l'abandonna à sa bonne fortune. Il franchit de la sorte,
avec rapidité, un espace de plusieurs milles au milieu d'une mer
remplie d'écumes blanchâtres, et de récifs qui faisoient un bruit
horrible à entendre.
Les sondes suivirent une progression régulière , et passèrent
successivement de 4 à 3 et 2 brasses ■j ; ensuite de 2 ~ à 4 et 6
brasses, tantôt fond de sable pur, et tantôt fond de roche.
Les 8, 9 et 10 avril, nous fûmes assez heureux pour pouvoir
prolonger d'assez près une partie de terres médiocrement élevées,
et d'un aspect moins triste que celles que nous avions vues jus-
qu'alors. En quelques endroits, la verdure étoit d'une douce fraî-
cheur ; circonstance d'autant plus agréable pour nous, que cette
végétation contrastoit plus fortement avec la stérilité générale de
cette partie des côtes de la Nouvelle -Hollande : nous en dési-
gnâmes les points principaux sous les noms de Cap Latonche-
Tr é ville j d'Ile Gantheaume , de Cap Boileau , de Cap Bertholet , d'Ile
Camot , &c
De petits orages que, depuis quelque temps, nous éprouvions
chaque soir, et qui, partis des régions de l'Est, prolongeoient d'abord
la terre , pour se répandre ensuite sur ses rivages en une pluie abon-
dante, paroissoient être le principe de ce caractère de fertilité par-
ticulier à la portion de côtes qui étoit en face de nous. Ces orages,
accompagnés de beaucoup d'éclairs et de forts coups de tonnerre ,
ne duraient pas plus d'une heure et demie ou deux heures.
Nous aperçûmes, par iy° 26' de latitude, deux naturels qui se
promenoient sur la plage : ils étoient noirs, et avoient les cheveux
courts ; la vue de nos vaisseaux ne parut pas faire sur eux la moindre
impression.
Le soir du 10 avril, le Casuarina, poussé par les courans, fut
TOME II. H II
242 VOYAGE DE DÉCOUVERTES -
porté dans un ras de marée, et successivement près des récifs qui
sont au Nord de la plus Septentrionale des îles Lacepède. Dans
cette position dangereuse , il laissa tomber l'ancre pour attendre le
jour. La vitesse du courant mesurée à son maximum, pendant la
nuit, alloit à près de 2 milles par heure.
Le 1 1 avril, nous traversâmes de nouveau ce groupe de bancs et
de récifs qui, lors de notre première campagne, avoit été nommé
par nous Bancs des Baleines.
D'innombrables légions d'oiseaux que nous vîmes s'élancer , dès
le matin, du continent vers la pleine mer, et revenir à la nuit sur
la grande terre, nous firent soupçonner qu'indépendamment des
hauts- fonds littoraux parmi lesquels nous nous trouvions, il en
existe encore de plus au large, susceptibles d'assécher, et sur les-
quels ces animaux vont, durant le jour, chercher une nourriture
plus abondante et plus facile.
Le 1 2 avril , nous reçûmes un orage violent de la partie du Sud
qui nous fit chasser sur nos ancres durant la nuit.
Le 1 3 , à la pointe du jour, nous eûmes connoissance de plu-
sieurs petites îles auxquelles nous donnâmes le nom d'Iles Emériau.
Nous distinguâmes aussi, à diverses reprises, quelques parties d'une
terre que nous présumions appartenir au continent. Ce fut dans
ces parages que vint aborder, en 1688, le célèbre Dampier : il ne
mit cependant pas à terre sur ce point; mais il alla jeter l'ancre
dans une baie que nous n'avons pas visitée, et qui gît à peu de dis-
tance dans l'Est du cap Lévêque.
Pendant la nuit, nous eûmes beaucoup d'éclairs très -vifs, et
une atmosphère extrêmement humide et nébuleuse ; circonstance
fort rare dans ces parages , ainsi que nous avons eu déjà l'occasion
de le faire observer lors de notre première exploration de cette
côte.
Le 1 4 avril, dans la matinée, nous eûmes encore la terre en vue,
mais à une trop grande distance pour pouvoir distinguer lés détails
AUX TERRES AUSTRALES. 243
de la côte. Nous passâmes la nuit au mouillage. Un orage violent
fît chasser le Géographe , ce qui fatigua tellement son câble, que le
lendemain il rompit à l'appareillage ; l'ancre fut perdue.
Le 1 5 , peu de temps après que nous fûmes sous voiles , on
aperçut la terre ; nous la reconnûmes pour une île de deux lieues
de longueur, et qui fut nommée Ile Caffarelli. A neuf heures du
matin, nous nous rapprochâmes d'un banc assez étendu, dont la
partie Septentrionale, qui est rocailleuse et à fleur d'eau, étoit alors
entièrement à sec ; la sonde, jetée à petite distance, ne trouva point
de fond à 25 brasses. Un banc de sable. sous l'eau tient à ce récif,
et se prolonge à grande distance ; nous ne croyons pas cependant
qu'il aille se joindre à l'île Caffarelli, vers laquelle toutefois il se
dirige. Nous avons désigné ce danger sous le nom de Récif Brué,
du Chef de Timonnerie du Casuarina , jeune homme rempli de
dispositions et de zèle pour la géographie.
Sur les trois heures, la terre fut de nouveau découverte de l'avant
à nous, et bientôt nous la reconnûmes pour un groupe d'îles dont
l'une, l'île Adèle, lors de notre campagne précédente, nous avoit
paru tenir au continent. Une brume épaisse qui régnoit à l'horizon
à cette époque, fut cause de cette erreur singulière, qui n'a pu
être réellement démontrée pour nous qu'après la discussion de nos
relèvemens et la construction de nos cartes. C'est pour cette raison
que le premier volume de cette Histoire , pag. 133 , indique faus-
sement au Sud du cap Molien , une baie Berthoiid qui n'existe point
et ne fut jamais que fantastique. ( Voyez X errata général à la fin de
ce volume.)
Après nous être éloignés de la côte pendant deux jours, nous
nous en rapprochâmes le soir du 1 8 avril , à la hauteur des îles
Champagny. Nous relevâmes de nouveau ce groupe d'îles et la
partie du continent qui en est voisine ; nous reprîmes ensuite la
bordée du large. Durant la nuit, nous eûmes un violent orage, ac-
compagné de fortes rafales , qui soufflèrent successivement de tous
Hh 2
244 VOYAGÉ DE DÉCOUVERTES
les points de l'horizon, et nous obligèrent de mettre à la cape.
Le 20 avril, de grand matin, nous aperçûmes la terre, que l'on
reconnut pour appartenir à ces groupes d'îles et d'îlots que nous
avions désignés, en août 1801, sous les noms à' Iles d'Arcole et
d'Iles Maretj nous découvrîmes encore plusieurs autres îles qui
n'avoient point été aperçues : elles furent nommées IleFontanes , Ile
Tournefort, Ile Augereau , Ile Gliampionnët , &c. Le Commandant ne
voulant pas s'engager au milieu de cet archipel , et ne jugeant pas
à propos d'y envoyer le Casuarina, se contenta d'en prolonger une
seconde fois extérieurement le contour. Nous retrouvâmes ici ces
formes bizarres de tombeaux antiques, de plateaux uniformes, de
pyramides régulières, de cônes élevés, qui, dans notre première
exploration, avoient si particulièrement fixé tous les regards.
Dans la soirée, nous doublâmes, à petite distance, un grand récif
hérissé de roches à fleur d'eau, qui gît au N. O. des îles Maret. La
sonde, à un mille de ce banc, ne trouva pas le fond à 30 brasses.
Nous mouillâmes la nuit au Nord de cette batture par les 30 et 40
brasses d'eau, fond de marne.
Le 2 1 avril fut employé à continuer la reconnoissance de
l'archipel que nous avions en vue. Quelques points d'une terre
éloignée , dont le plus saillant fut désigné sous le nom de Cap
Cliâteaurenaud , nous parurent appartenir au continent ; plusieurs
fumées que l'on distinguoit çà et là , étoient une induction favo-
rable à cette opinion. Nous passâmes la nuit à l'ancre dans le N. O.
et fort au large des îles Montalivet.
Les 22 et 23 avril, nous fûmes tellement contrariés par les
calmes et les courans , que nos opérations géographiques furent
presque entièrement nulles. Ce dernier jour , dans la matinée ,
nous doublâmes un banc à fleur d'eau qui fut contourné dans l'Est
par le Casuarina. A midi, nous étions par 1 30 50' 2" de lati-
tude Sud, 1 2 30 8' o" de longitude Orientale, et en vue des îles de
l'Institut.
AUX TERRES AUSTRALES. 245
Le 24, au matin, le calme continuant toujours, notre Com-
mandant se décida à mettre un canot à la mer, pour envoyer re-
connoître l'île Cassini, qui étoit alors par notre travers. Il eût été
à désirer que cette portion intéressante de la côte, qui jusqu'à ce
jour n'avoit été examinée par nul Européen , pût être explorée
sous les rapports de la géographie et de l'histoire naturelle ; on doit
donc regretter que le commandement de cette embarcation ait
été confié à un simple matelot. Le soir, étant sur un fond propre
au mouillage , nous laissâmes tomber l'ancre dans le N. O. de l'île
Cassini, pour attendre notre embarcation, dont le retour étoit fixé
au lendemain matin.
Le 2) avril, au lever du soleil, nous découvrîmes notre bateau
qui manœuvroit pour rejoindre le bâtiment; à sept heures, nous
le vîmes changer de route tout-à-coup, s'enfoncer dans une grande
ouverture comprise entre deux îles voisines , et bientôt il fut perdu
de vue. Cette conduite étonna d'autant plus tout le monde abord,
que cette embarcation s'éloignoit ainsi beaucoup de nous, et agis-
soit en opposition des ordres qui lui avoient été donnés.
A midi, nous la vîmes reparoître et sortir de l'enfoncement
dans lequel elle étoit entrée le matin ; à deux heures, elle fut de re-
tour à bord : nous apprîmes alors que les manœuvres dont nous
n'avions pu deviner la cause, avoient eu pour but de se rappro-
cher d'une flottille de pros Malais, aperçue, par nos gens, derrière
ces îles.
Sur cette même île Cassini, où notre canot avoit abordé, et dans
une anse de sable voisine de celle où il avoit passé la nuit, se trou-
voient au mouillage deux grands pros Malais qui n'avoient pas été
vus dans la soirée ; mais à la pointe du jour , ces bâtimens ayant
mis sous voiles pour se rapprocher de l'île CondilLic , notre canot
se mit à leur poursuite. A peine avoit-il doublé la pointe der-
rière laquelle s'étoient tenus les deux pros , qu'on en aperçut
deux autres qui mettoient sous voiles avec précipitation. Notre
246 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
embarcation ne put joindre que l'un de ces derniers, les autres
s'étant enfuis à force de rames. Quelle fut la surprise de nos gens
de voir que l'équipage de ce navire étoit entièrement composé de
Malais; malheureusement, il n'y avoit personne à bord du canot
qui fût, par son instruction, en état de profiter d'une rencontre
aussi singulière; aussi nos matelots, après avoir échangé quelques
œufs de tortue pour du biscuit, se hâtèrent de revenir à bord pour
apporter la nouvelle de ce qui venoit de leur arriver.
Il étoit important d'acquérir des renseignemens exacts sur l'objet
de la présence des Malais sur cette côte; il fut, en conséquence,
décidé que notre canot seroit réexpédié dès le même jour pour
aller faire les recherches nécessaires. Cette embarcation fut mise
sous le commandement du Chef de Timonnerie du Géographe , et
le Casuarina ne reçut ordre de la suivre que pour la protéger en cas
d'attaque. Le calme le plus absolu régnoit alors à la surface des Mots,
et ne permettoit pas au Casuarina de faire usage de ses voiles :
obligé de s'avancer à l'aviron, le canot eut sur lui les plus grands
avantages; aussi ce dernier parvint -il seul à établir quelques rap-
ports avec les Malais. A l'égard du Casuarina-, la rigueur de ses
ordres l'obligea de revenir au mouillage où étoit le Géographe , avant
même d'avoir pu atteindre la flottille Indienne.
Quelque peu favorisée qu'ait été la navigation du Casuarina
derrière les îles auprès desquelles nous étions mouillés, elle a ce-
pendant enrichi la géographie de cette partie des côtes de la
Nouvelle-Hollande de la connoissance de vingt îles nouvelles. Ces
îles composent la plus grande partie du groupe que nous avons
désigné sous le nom général d'Iles de l'Institut , en l'honneur de
cette société célèbre dont s'enorgueillit notre patrie. Les principales
furent nommées Ile Bougainville , Ile Borda, Ile Corneille , Ile Laplace,
Ile Lavoisier , &c. (Voyez le plan particulier, planche n.° 8 de
l'atlas, 2.e partie.)
A la faveur de ses avirons, notre canot, ainsi que je viens de le
AUX TERRES AUSTRALES. 247
dire, avoit pu joindre les pros Malais, et voici ce que nous recueil-
lîmes, tant des matelots que de la personne chargée de diriger cette
mission importante.
La flottille que l'on étoit allé reconnoître, beaucoup plus con-
sidérable que nous ne l'avions cru d'abord , consistoit en vingt-
quatre ou vingt -six grands pros, expédiés de Macassar pour faire
sur cette côte la pèche des Holothuries, espèce de zoophite connu
des Malais sous le nom de Tripan. Chaque année, plusieurs flot-
tilles de ce genre viennent sur ces rivages à la faveur de la mousson
du N. O. , et s'en retournent au commencement de celle da S. E.
chargés du produit de leur pêche. Le Commandant de ces pros
étoit un vieux Raja Malais, et le seul de sa flotte qui eût une bous-
sole; cet instrument, de deux pouces de diamètre seulement et
d'une construction fort imparfaite , lui suffisoit cependant pour
diriger la route commune de tous les navires sous ses ordres.
Nos gens apprirent que toute cette côte étoit garnie de grands
bancs de sable qui asséchoient en partie de basse mer ; qu'ils
étoient alors couverts d'une énorme quantité d'animaux divers,
particulièrement de ces Holothuries dont les cargaisons des Malais
se composoient ; que les tortues franches, et même le caret, se
trouvoient en nombre très-considérable sur l'accore de ces bancs,
et fournissoient aux pécheurs une nourriture abondante et salubre ;
que tous ces rivages étoient excessivement poissonneux; que le
continent étoit à peu de distance , et qu'il se trouvoit de l'eau
douce dans une petite rivière qui venoit se jeter à la mer ; que les
habitans de cette partie étoient extrêmement farouches, et que
chaque fois qu'on vouloit faire de l'eau sur le continent, on étoit
obligé d'y descendre en grand nombre et armé ; qu'il étoit rare que
ces expéditions se terminassent sans effusion de sang de part ou
d'autre ; que tout récemment un Malais avoit été tué à la suite
d'une attaque de ce genre , et que plusieurs d'entre eux y avoient
été blessés.
248 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Tels furent les renseignemens que nous procura la rencontre la
plus singulière et la plus intéressante qu'il fût possible de faire sur
ces bords inhospitaliers.
Ainsi que nous l'avons fait observer dans le VIII. e chapitre de
cette relation, tom. I, les Malais paroissent avoir connu le com-
merce et la navigation à une époque dont les fastes de l'histoire
ne sauroient assigner la date précise, ou même vraisemblable ; on
peut donc présumer qu'ils découvrirent la Nouvelle -Hollande,
bien des siècles peut-être avant que les Européens connussent eux-
mêmes l'existence du grand archipel d'Asie. Cette connoissance
des rivages de la Nouvelle - Hollande ne dut pas être pour les
Malais un motif de s'y fixer. En effet , ces plages arides et sablon-
neuses, ces rivages noyés, privés presque par -tout d'eau douce,
étoient peu susceptibles de séduire des peuples établis au milieu
des régions les plus fécondes et les plus riches par leur sol. On
peut donc croire que les Malais, après avoir examiné les côtes
de la Nouvelle-Hollande, s'abstinrent long-temps de ies fréquenter.
A une époque plus moderne, leurs rapports multipliés avec les
Européens et les Chinois ayant étendu leur commerce, les peuples
Malais ont dû naturellement tâcher de se procurer plus abondam-
ment ceux des objets que les Chinois recherchent avec tant
d'empressement et d'ardeur. Parmi ces objets , la classe des aphro-
disiaques mérite une attention particulière de la part de l'obser-
vateur.
Quelques éloges que l'enthousiasme ou l'esprit de parti se plaise
à donner à la nation Chinoise ou à son gouvernement, toujours
est-il vrai que nul peuple au monde ne porte plus loin le raffine-
ment de la corruption et de la débauche. Il n'est aucun voyageur
qui n'ait pu juger par ses rapports avec les Chinois, combien à cet
égard leur imagination est fertile et féconde; dans les simulacres
de quelques-uns de leurs dieux , dans la forme de leurs vases , dans
leurs statues mécaniques, dans leurs peintures, et jusque dans leurs
feux
AUX TERRES AUSTRALES. 249
feux d'artifice , il n'est sorte de combinaisons dégoûtantes , d'atti-
tudes obscènes qu'ils n'aient su reproduire.
Mais à la Chine, comme en Europe, cet excès de libertinage ne
demeure pas impuni ; l'épuisement le suit de près. Il a donc fallu
chercher dans la nature et dans l'art les moyens d'exciter des forces
affoiblies ou même presque entièrement éteintes. De là, l'usage
immodéré de tant de substances excitantes, et cette foule de pra-
tiques infâmes qu'il seroit indiscret de développer ici; de là encore
ces philtres des courtisanes Chinoises, dont les Chinois que nous
avons pu voir à Timor ne parloient qu'avec une sorte d'ivresse :
perfides secours qui ne rendent aux organes une vigueur momen-
tanée que pour précipiter leur ruine, et amener bientôt tous les
maux qu'elle traîne après elle !
II est une autre sorte d'aphrodisiaques , beaucoup moins dérai-
sonnables sans doute , mais qui me paraissent cependant emprunter
des préjugés une grande partie de leur célébrité : ce sont ces nids
d'hirondelles gélatineux, si renommés dans tout l'Orient, et qui
forment une branche de commerce importante ; ce sont aussi les
pieds de cerfs, les ailerons de requins ou de squales; certaines es-
pèces de coquillages qu'on sale légèrement, et qu'on mange à moitié
corrompus ; ce sont enfin ces Tripans ou ces Holothuries , dont la
pêche occupe annuellement un si grand nombre de navires dans
les mers équatoriales de l'Asie.
Plusieurs espèces d'Holothuries existent dans nos mers d'Europe;
mais c'est entre les tropiques sur -tout qu'elles se montrent plus
variées et plus nombreuses. Ces animaux, que les naturalistes ran-
gent dans la classe des zoophytes mous , sont d'une forme cylindroïde ;
leurs proportions varient suivant les espèces : il en est qui n'ont pas
moins de 2.5 à 30 pouces de longueur; l'Ile-de-France en nourrit sur
ses rivages, qui quelquefois ne sont guère au-dessous de ces propor-
tions. Dans la plupart des contrées du monde, on fait rarement
usage de ces Holothuries ; mais les Chinois s'en servent comme
tome 11. Ii
250 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
d'un puissant aphrodisiaque , et répandues dans tout l'empire,
elles s'y vendent à très-haut prix.
Les bancs nombreux qui existent entre les îles du grand archipel
d'Asie étant très - riches en zoophytes de ce genre, les Malais se
trouvent depuis long-temps, à ce qu'il paroît, en possession d'en
faire le commerce principal; et cette exportation est d'autant plus
avantageuse , que la manière de les préparer est plus simple et plus
prompte; H suffit, en effet, après les avoir retirés de l'eau, de les
placer sur des nattes étendues à la surface de la terre , et de les
exposer au soleil ardent de ces régions. Ces animaux se resserrent
tellement alors sur eux-mêmes , que leur longueur se réduit à
environ cinq ou six pouces. Quand ils ont été parfaitement des-
séchés , on les embarque dans des pros destinés à cette sorte de
pêche, et de là ils sont portés à Batavia, à Macassar, et dans diffé-
rens autres lieux, d'où on les expédie ensuite pour Canton ou pour
Macao.
D'après les renseignemens que nous nous sommes procurés à
Timor, auprès de quelques Chinois éclairés, il paroîtroit que la
rorme des Tripans, qui leur a mérité en diverses contrées le nom
de Prïapes marins , ainsi que leurs grandes dimensions , sont la
source principale des rares vertus qu'on leur prête ; mais si c'est-
là un préjugé ridicule , il s'en faut beaucoup qu'on doive porter
le même jugement du fait lui-même, c'est-à-dire, de la vigueur
nouvelle qu'une pareille nourriture est susceptible de rendre à
l'homme. En effet, toutes les parties de ce zoophyte singulier se
trouvent enveloppées dans une espèce de sac épais et membra-
neux, que l'on peut, par une forte cuisson, résoudre en une gelée
très-épaisse, très-substantielle et dès-lors très-corroborative ; et si
l'on fait attention qu'il en est de même des ailerons de requins,
des nids gélatineux, des pieds de cerf, &c. , on conviendra sans
doute que cette classe d'aphrodisiaques est préférable à la première,
et que si le principe sur lequel se fonde l'usage est absurde, du
AUX TERRES AUSTRALES, 251
moins l'effet en est sûr et même très-puissant. A la vérité , plusieurs
substances indigènes, les pieds de veau, par exemple, pourroient
offrir les mêmes propriétés ; mais à la Chine, ainsi qu'en Europe,
les préjugés se trouvent favorables à tout ce qui porte avec soi le
double intérêt d'une production exotique et de la rareté. Servis
exclusivement sur la table des riches et des grands de l'Empire , ces
nids, ces ailerons, ces pieds de cerf et ces Tripans, s'y présentent
à -la -fois comme une source de vigueur nouvelle, et comme un
témoignage éclatant de la fortune et de la puissance de l'homme
qui en fait usage.
Quoi qu'il en soit, à mesure que la consommation de ces objets
s'est multipliée , les pêcheurs de Tripans ont été forcés d'étendre
le théâtre de leurs excursions. Le grand banc de Sabul , qui se
trouve au Sud de Timor, occupe tous les ans un grand nombre
de barques destinées à cette pêche ; il en est de même des bancs
de la côte N. O. de la Nouvelle -Hollande. Mais ici tout semble
concourir au succès de recherches de ce genre : de toute part, en
effet, se développent d'immenses bancs de sable dont plusieurs
découvrent à mer basse, et présentent aux pêcheurs des millions
d'animaux divers ; ici brille toujours un soleil ardent sur une terre
sablonneuse, stérile et blanchâtre, qui ajoute encore à l'ardeur de
ses rayons, et rend par-là plus facile et plus prompte la dessiccation
de ces zoophytes.
Ceux de nos gens qui avoient été sur l'île Cassini , rapportè-
rent un assez grand nombre de coquillages qui tous appartenoient,
à quelques variétés près de couleurs et de proportions, aux espèces
que nous avions précédemment recueillies à Timor ; en revanche,
pas une seule des espèces du Sud de la Nouvelle-Hollande et de la
terre de Diéinen: résultat curieux, également applicable à toutes les
branches du règne animal. Nous apprîmes encore de nos matelots
que toute la portion de l'île sur laquelle ils avoient abordé, étoit
composée de substances madréporiques et calcaires , et que , sous
Ii 2
252 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
ce rapport , la constitution de ces rivages étoit semblable à celle
de Timor.
A peine le canot et le Casuarina furent de retour, que notre
Commandant s'empressa d'appareiller pour reprendre l'exploration
des terres en vue; mais bientôt il 'fut contraint par les calmes de
laisser de nouveau tomber l'ancre.
Le Casuarina, qui, à six heures du soir, étoit à quelques milles dans
le N. O. du Géographe, découvrit et vint reconnoître, à la distance
d'une ou deux encablures, un banc de sable et de roches à fleur
d'eau, sur lequel la mer doit briser avec force, lorsqu'elle est agitée
par le vent. La sonde , à moins d'un mille de ce banc dangereux,
a rapporté 3 ^ brasses.
Le 28 avril, nous continuâmes à prolonger cette suite immense
de bancs, auxquels nous avons donné le nom de Bancs des Holo-
thuries. Quelques-uns étoient à découvert, et l'on apercevoit, de
distance en distance , des pointes de rochers qui se montroient sur
leur surface blanchie par l'écume des vagues. Une terre, aperçue
à grande distance au-delà, nous laissa dans l'incertitude de savoir
si elle appartenoit à des îles ou au continent.
Le 29 et le 30 avril, après avoir été de nouveau contrarié par
l'extrême foiblesse du vent, suite ordinaire du revirement de la
mousson dans ces parages , notre Commandant désespéra de pou-
voir continuer, à l'époque où nous nous trouvions , la reconnois-
sance de la terre de Witt, et se décida, en conséquence, à faire une
seconde relâche à Timor : son projet étoit, après avoir pris les
rafraîchissemens dont il avoit besoin, de s'élever contre mousson
jusqu'à la hauteur du cap AX^alshe, à l'extrémité S. O. de la Nou-
velle-Guinée, et de profiter ensuite des vents de S. E. , qui seroient
alors dans toute leur force, pour explorer le golfe de Carpentarie,
et compléter la reconnoissance de la terre de Witt. Nous verrons
dans le XXXIII.e chapitre quel fut le succès de cette dernière
partie de nos opérations aux Terres Australes.
AUX TERRES AUSTRALES. 2j3
Par suite de cette détermination , l'ordre de route fut donné au
N., et le 30, à six heures du matin, nous mîmes sous toutes voiles
pour gagner la relâche projetée.
Ainsi se termina , pour la seconde fois , notre navigation à la
terre de Wit't. Sur la simple exposition des faits , le lecteur aura pu
se convaincre que cette partie de la Nouvelle - Hollande offre un
grand nombre de dangers et d'obstacles, et sans doute il faudra un
concours de circonstances bien favorables, pour que la géographie
en soit faite avec tous les détails qu'elle comporte. Les récifs, les
hauts-fonds, les courans, les hautes marées, les vents, les calmes
même, la brièveté des jours, tout semble ici se réunir pour repousser
le navigateur et contrarier ses opérations.
A la vérité , les pros Malais fréquentent habituellement ces
rivages; mais d'abord, si l'on fait attention à la petitesse de ces
barques qui leur permet de naviguer sans danger au milieu des
hauts -fonds et des bancs de sable ; si l'on observe que le long
séjour près des côtes, qu'exige la pèche des Malais, leur fournit
l'avantage de pouvoir profiter de la mousson du N. O. pour l'ar-
rivée sur ces plages , et de celle du S. E. pour leur retour dans les
îles d'Asie, on conviendra sans doute qu'une navigation de ce genre
est absolument dégagée de tous les périls qui se réunissent contre
les Européens^.
Au reste, quelque peu satisfaisans que soient nos résultats par-
ticuliers, ils n'en sont pas moins précieux. En effet, la position
géographique des divers points de la terre de Witt n'ayant été
déterminée que par des navigateurs fort anciens, ne l'avoit même
été par eux que d'une manière aussi défectueuse que les méthodes
dont ils faisoient usage. On peut, au contraire , regarder comme
très-exact ce que nous avons pu faire en ce genre ; l'excellence de
nos instrumens et l'attention scrupuleuse de nos observateurs en
sont un sûr garant : d'ailleurs la plupart de nos relèvemens ont
été vérifiées sur les lieux à deux époques différentes , et peu de
254 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
travaux de cette espèce ont eu à subir une pareille vérification.
On pourra donc partir aujourd'hui , pour de nouvelles décou-
vertes , des points très-nombreux d'ailleurs que nous avons fixés ;
et conséquemment éviter cette foule de récifs et de hauts-fonds au
milieu desquels nous avons tant de fois couru de si grands périls.
Sans doute il sera possible à l'avenir de faire mieux que nous
sur ces rivages ; mais nos propres efforts et nos découvertes n'en
conserveront pas moins l'honorable titre des premières difficultés
vaincues , et nos travaux seront toujours un des élémens essentiels
des succès qu'ils auront préparés. Ainsi la perfection dans les dé-
couvertes nautiques, comme dans les sciences, est le fruit tardif de
l'expérience et du temps ; on ne peut y arriver que par une suite
de degrés plus ou moins rapides , dont souvent les derniers ne sont
pas les plus difficiles à parcourir.
AUX TERRES AUSTRALES. 255
CHAPITRE XXXII.
Second séjour a Timor : Course à Bâbâô el Olinama : Chasse
du Crocodile.
[Du 30 Avril au 3 Juin 1803.]
Des vents variables et légers nous conduisirent heureusement
des côtes de la Nouvelle -Hollande en vue des terres de Timor,
dont nous aperçûmes les cimes les plus élevées, le 3 mai, au cou-
cher du soleil. Le lendemain, nous nous avançâmes pour traverser
le détroit de Rottie ; mais , contrariés par les calmes, nous ne pûmes pi. i, atl. 2/pan.
exécuter cette manœuvre que dans la journée du y
Après avoir doublé dans l'Ouest l'Ile de Simâô, nous arrivâmes,
le 6 mai, à l'entrée de la baie de Coupang; le Pilote hollandois
fut reçu à bord avant la nuit , et toutefois la foibiesse extrême de
la brise ne nous permit d'arriver au mouillage que fort tard : nous
mîmes enfin à l'ancre à 1 oh ~ du soir , près de terre et dans le
voisinage du fort Concordia.
y mai. Après le salut d'usage, et pendant qu'on s'occupoit à
bord du soin d'affourcher nos bâtimens , les naturalistes et les offi-
ciers de l'expédition , réunis au Commandant , s'empressèrent de
remplir un devoir d'étiquette. Le Gouverneur actuel de Coupang
étoit M. Joanis Giesler, précédemment secrétaire de la Com-
pagnie des Indes dans cette résidence : nous allâmes tous chez lui,
et revîmes avec beaucoup de plaisir un homme honnête et bon,
des procédés duquel nous avions eu fort à nous louer, lors de
notre première relâche. Il nous apprit la mort de l'ancien Gou-
verneur, M. Lofstett, qu'une fièvre aiguë avoit emporté en trois
256 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
jours. M. Giesler, qui l'avoit remplacé, étoit lui-même dange-
reusement malade, et, malgré les soins éclairés que lui prodigua
notre médecin M. Lharidon, nous avons su depuis qu'il avoit
succombé. Tel est le climat de cette partie de Timor , que les
Européens ne peuvent y vivre long-temps ; vérité effrayante, mais
suffisamment prouvée par la rapide succession des Gouverneurs
hollandois , et par nos propres désastres : les malheurs arrivés au
navire le Huntef , désarmé en entier par les maladies, nous en
fourniront bientôt une nouvelle preuve.
Ce fut M. Giesler qui nous apprit la relâche qu'avoit faite sur
cette rade , dans les premiers jours d'avril , le capitaine Flinders ,
commandant la corvette angloise l'Investigator. Après avoir pris
les rafraîchissemens qui lui étoient nécessaires , cet habile officier
devoit se rendre au port Jackson pour réparer les avaries de son
navire. Les derniers travaux qu'il avoit exécutés sur les côtes de Ja
Nouvelle-Hollande, avoient eu pour but la reconnoissance du golfe
de Carpentarie : opération pénible, mais d'un haut intérêt, sous le
double rapport de la géographie et de la navigation.
Le Gouverneur nous promit de fournir à nos divers besoins , et
sur-le-champ il donna des ordres pour que chacune des demandes
dont nous lui remîmes la note , fût exactement remplie. Il accorda
aussi, avec beaucoup de grâce, des logemens à notre Commandant
et à ceux de nos messieurs que le genre de leurs travaux devoit
retenir à terre pendant notre séjour dans la baie.
Après cette entrevue, nous retournâmes tous à bord : les uns,
pour faire disposer ce qui intéressoit le service des navires ; les
autres, pour se préparer à reprendre le lendemain, de la manière
la plus utile, le fil de leurs recherches et de leurs observations.
Nous ne vîmes jamais une plus belle soirée : le ciel étoit serein,
la mer parfaitement calme; et la lune, en éclairant de ses premiers
rayons , la verdure des arbres dont l'île est couverte , répandoit
sur tous les objets une teinte vaporeuse et incertaine. La douceur
de
AUX TERRES AUSTRALES. 257
de la température inspiroit je ne sais quelle vigueur, quel sentiment
de bien-être difficile à définir, mais qui, rendant indifférent pour
toute sensation extérieure , faisoit désirer la durée de cet état
agréable et doux , que je comparerois volontiers à la force d'inertie
d'un corps en repos. L'influence de la température et du climat sur
les habitudes physiques et sur les affections morales de l'homme
de ces contrées, formeroit sans doute un sujet intéressant de mé-
ditations pour le physiologiste et le philosophe.
Le 8 mai , dès la pointe du jour , nos barriques d'armement
furent envoyées à terre pour le service de l'aiguade ; une embar-
cation Malaise, avec son équipage, étoit destinée à faire notre eau
et à la transporter à bord; mesure sans contredit très-convenable
à la santé de nos matelots et à la célérité de l'ouvrage. Le Com-
mandant alla s'établir dans la maison de l'ancien Gouverneur
Lofstett, tandis que nos naturalistes et nos astronomes se logè-
rent dans les appartemens qu'on leur avoit préparés dans Je fort
Concordia.
Tous les Malais que nous avions connus lors de notre première
relâche, ceux sur- tout avec lesquels nous nous étions plus parti-
culièrement liés, nous témoignèrent, par de vives démonstrations
d'alégresse , le plaisir qu'ils avoient de nous revoir. Ces bons insu-
laires s'informoient de la santé de chacun de nos compagnons de
voyage, et ils s'affligeoient avec nous de la mort de ceux de nos
camarades que nous avions perdus depuis notre départ de Timor.
Si quelquefois il arrivoit qu'ils eussent oublié le nom de l'un d'entre
nous, ils le désignoient par les occupations auxquelles ils l'avoient
vu se livrer le plus habituellement : c'est ainsi que M. Lesueur
fut appelé oran mati bonrou [l'homme tueur d'oiseaux]; M. Bailly,
notre minéralogiste, oran batou [l'homme caillou], &c.
A notre tour, nous eûmes à partager leurs regrets sur la mort
de quelques-uns des amis que nous avions laissés à Coupang : le
tome 11. Kk
pa't.
258 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
pi. xxv, ati. Roi de Solor, Nâbà Léb , et le Raja d'Amassi, étoient de ce
nombre. Ce dernier n'étoit point encore enterré, quoiqu'il fût
mort plusieurs mois avant notre retour. On nous dit la raison de
ce retard , qui tient à un usage singulier établi dans le pays.
Les obsèques d'un prince Malais se font ici avec beaucoup
de pompe. Non -seulement les principaux sujets du Monarque
assistent à cette cérémonie ; mais les Rois ses alliés y envoient des
députations : les agens de la Compagnie Hollandoise et les prin-
cipaux bourgeois métis de Coupang, ne manquent jamais de s'y
trouver. La cérémonie dure quelquefois huit jours, pendant les-
quels on doit nourrir tous les assistans. On conçoit qu'il faut pour
cela beaucoup de buffles, de cochons, de volailles, &c. ; mais de plus
il faut beaucoup d'or , parce que la plupart de ceux qui viennent à
l'enterrement, à commencer par l'agent principal de la Compagnie ,
doivent recevoir une plaque de ce métal. Il y a des plaques de
différentes grandeurs, suivant l'importance du personnage auquel
on les destine : nous en avons vu qui pesoient environ cinq louis,
d'autres trois, d'autres deux. Les Rois étrangers ne reçoivent point
d'or, mais on en donne à tous les autres individus présens. Ce
sont les sujets ou mansia du défunt qui sont obligés d'apporter
les provisions et l'or dont on a besoin ; aussi la difficulté de réunir
tout cela exige d'autant plus de temps, que les mansia sont plus
pauvres. Les funérailles du Souverain doivent en conséquence être
différées jusqu'à ce que ses sujets aient fourni en totalité ce qui est
nécessaire pour procéder à son enterrement. Or il n'est pas rare
de voir ici des Rois dont le corps reste exposé dans la maison royale
pendant quatre ou cinq ans, avant d'être mis en terre. Durant cette
période , les femmes du mort sont obligées de veiller tour à tour
auprès du cercueil , que l'on tient constamment couvert d'une
draperie, et environné de flambeaux allumés.
Ce cercueil est composé d'un tronc d'arbre creusé avec soin, et
AUX TERRES AUSTRALES. 259
fermé avec une planche : on enduit extérieurement les jointures
avec une sorte de mastic, composé, je crois, d'un mélange de
chaux vive et de sucre de palmjer. Ainsi enveloppés, et malgré
la chaleur extrême du climat, les cadavres ne répandent aucune
mauvaise odeur au dehors.
Presque tous les Rois Malais des environs de Coupang ont chez
eux un caveau sépulcral dans lequel reposent leurs ancêtres, et où
ils doivent être déposés un jour eux-mêmes. Ces caveaux sont
bien entretenus et gardés jour et nuit : quelques Rajas ont les leurs
à Coupang même, et cette prérogative est considérée dans le pays
comme un grand honneur.
Du 9 au 1 3 mai, des embarcations s'occupèrent de transpor-
ter à bord le riz et l'arack destinés à compléter nos provisions de
campagne. Ces objets nous avoient été fournis des magasins de la
Compagnie , à un prix raisonnable , ainsi que les buffles donnés
en ration journalière et comme rafraîchissement à nos équipages.
Quant à ce qui nous étoit personnel, nous préférâmes de traiter
directement avec les Rajas de notre connoissance ; les Hollandois,
qui toléroient ces échanges de petite valeur, n'eussent pas souffert
que nous fissions de la sorte l'approvisionnement de nos vais-
seaux, voulant eux-mêmes jouir du bénéfice qui en résultoit.
Le 1 4 on aperçut à l'entrée de la baie , au Nord de Simâô ,
un navire à trois mâts, qui faisoit des signaux de détresse : nous
nous empressâmes d'envoyer le grand canot du Géographe à son
bord, pour lui porter les secours que nous pouvions offrir. Ce
bâtiment, reconnu pour être Américain, et qui se nommoit the
Himter , ne put arriver au mouillage que le lendemain. Il venoit
de l'établissement Portugais de Dlely , sur la côte Septentrionale pi. i,ad. 2-cPan.
de Timor, et étoit chargé de cire et de bois de sandal. Son équi-
page, attaqué par les plus affreuses épidémies, la dyssenterie et la
fièvre, se trouvoit presque entièrement détruit. Trois hommes
seulement restoient debout; les autres étoient morts ou dange-
Kk 2
26o VOYAGE DE DÉCOUVERTES
reusement malades ; le Capitaine sur-tout étoit à l'extrémité. Nos
médecins prodiguèrent à ces infortunés tous les soins que l'hu-
manité réclame : ils les firent descendre à terre, les placèrent dans
un local salubre, et leur administrèrent les plus généreux secours;
mais tous ces efforts vinrent échouer a contre une maladie qui,
lorsqu'elle se développe avec une certaine intensité, est irrévoca-
blement mortelle .
Du 16 au 20 mai. Nos courses fréquentes aux environs de
Coupang n'avoient pas pour unique but l'achat des subsistances
que nous voulions embarquer; nos naturalistes y trouvoient l'oc-
casion de faire de nombreuses et d'intéressantes moissons pour
augmenter les collections déjà si riches qu'ils avoient rassemblées :
ces courses nous mettoient encore à portée d'étudier d'une manière
particulière, et plus complète que nous ne l'avions fait jusqu'à ce
jour, les mœurs et les usages domestiques des Malais; et aussi de
mieux connoître une langue pleine d'harmonie, de simplicité et de
douceur, quoique privée souvent de cette variété de formes qui
est un des principaux caractères du langage des peuples dont la
civilisation est plus avancée. Il me seroit impossible de présenter
ici l'énumération de tant de recherches , et je dois à regret en
renvoyer l'exposition aux ouvrages spécialement destinés à les
recueillir et à les publier.
Les naturels des environs de Coupang nous ont paru être fort
attachés à leurs souverains , quoiqu'ils ne leur donnent pas ces
marques de respect excessif dont les autres peuples de l'Inde sont
si prodigues. Souvent nous sommes allés chez ces rois , et toujours
nous les avons vus entourés de leurs sujets et assis au milieu d'eux,
plutôt comme des compagnons que comme des maîtres.
Le Malais en général est trop éloigné de nos mœurs pour res-
* Nous avons appris plus tard que le na- Coupang , où les HoIIandois l'ont acheté
vire le Hunter , entièrement désarmé par les pour le compte de la Compagnie,
maladies, fut abandonné dans la baie de fc Voy. tom. 1 , pag. i7,, lig. 14.
AUX TERRES AUSTRALES. 261
sentir les besoins factices qui rendent nos jouissances si difficiles ;
il n'est pas tourmenté par la soif démesurée des richesses, et se
trouve dans cet état moyen de civilisation, où l'on doit rencon-
trer, sinon la gloire, la splendeur, la prépondérance d'une nation,
du moins le bonheur individuel et domestique. Ce qui l'entoure
ne peut exciter en lui ni l'orgueil, ni l'envie, ni l'ambition, suite
ordinaire d'une nature dégénérée ; un heureux climat lui offre
tout ce qu'il peut désirer pour satisfaire sans peine ses besoins
physiques, et l'inégalité des conditions n'est pas assez grande en-
core pour fatiguer l'amour-propre des inférieurs. Il est vrai qu'il y
a des esclaves ; mais il existe une grande différence entre la ma-
nière dont on les traite ici et le régime de nos colonies d'Amé-
rique : le préjugé de couleur , la différence de langage , n'existent
point; l'esclave aime son maître, et s'empresse de prévenir les
désirs de celui dont la vie uniforme ne le soumet à aucun caprice.
D'ailleurs, la condition d'esclave n'est point dure à Timor; comme
c'est un luxe d'en avoir un grand nombre pour le service inté-
rieur de la maison , ils ne sont point surchargés d'ouvrage ; ceux
que l'on destine au service extérieur, sont employés à la culture
du maïs et du riz, ainsi qu'à la garde des troupeaux.
Ces peuples sont partie païens et partie mahométans ; mais ces
derniers, que l'on nomme S/a me , ne se font aucun scrupule de
manger du porc et de boire des liqueurs fortes. Les Européens en
ont converti quelques-uns au christianisme; de ce nombre sont
tous les métis, tant Portugais que Hollandois.
Beaucoup de gens parmi eux croient aux enchanteurs et aux
sorciers : ils regardent comme tels tous les étrangers qui ont les
cheveux rouges , et leur attribuent la plus grande puissance , aussi
bien qu'à certaines vieilles femmes qui se mêlent de donner des
remèdes, tous tirés du règne végétal. Plusieurs ont des fétiches
ou divinités tutélaires auxquelles ils adressent leurs vœux ; une
pierre ou un arbre sont ordinairement les objets de ce culte ,
2Ô2 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
dont on rencontre également des traces parmi diverses peuplades
d'Afrique.
Quelques-uns portent des espèces d'amulettes qu'ils croient
propres à les préserver de tous malheurs. M. Leschenault en a
vu une au cou d'un Malais de l'intérieur de l'île ; ehe consistoit en
plusieurs cordelettes auxquelles étoient attachés ,
i.° Trois vieux morceaux d'étoffe de coton, de deux pouces
en carré : un de ces morceaux étoit rouge , et les autres si
sales , qu'il étoit impossible d'en distinguer la couleur ;
2.0 Un vieux morceau de fer , paraissant avoir appartenu à la
fermeture d'un petit coffret;
3.0 Deux becs de perroquet;
4-° Le bec et les pattes d'un oiseau de proie ;
<.° Un petit os de quadrupède;
6.° Un petit paquet de cheveux ;
y.° Un petit morceau de bois de forme cylindrique, d'un pouce
de longueur.
A d'autres cordelettes pendoient quelques grains de verre.
Cet homme sembloit porter depuis long-temps cette volumi-
neuse relique ; car elle étoit fort malpropre. M. Leschenault
desiroit la lui acheter; mais, quoiqu'il lui offrît en échange des
objets d'une assez grande valeur, l'insulaire refusa de la céder, et fit
entendre qu'à la guerre elle le préserveroit des coups de l'ennemi.
Il seroit long de reproduire ici toutes les pratiques supersti-
tieuses qu'une fausse religion a introduites parmi les Malais ; je
ne puis cependant me refuser de transcrire à ce sujet ce dont
MM. Taillefer et Maurouard furent témoins lors de notre
précédente relâche.
Au retour d'une promenade dans l'intérieur de l'île, ces mes-
sieurs, pressés par l'extrême chaleur du jour et invités par la beauté
AUX TERRES AUSTRALES. 263
du site , cherchoient un lieu où ils pussent se reposer, lorsqu'ils
aperçurent une habitation dont ils s'approchèrent , espérant y
trouver quelques rafraîchissemens. Mais laissons parler M. Tail-
lefer lui-même. «Nous étant avancés, dit-il, vers cette cabane
d'une apparence assez modeste , nous aperçûmes à son entrée deux
vieillards assis en face l'un de l'autre, aux deux extrémités d'une
natte. L'un d'eux paroissoit plongé dans une profonde douleur;
l'autre avoit une contenance grave et imposante. Ils nous accueil-
lirent avec bonté, et nous firent donner les cocos que nous deman-
dions , sans qu'il nous fût possible de leur faire accepter en retour
le moindre présent. Après avoir accordé quelques instans aux
devoirs de l'hospitalité , celui de ces vieillards qui paroissoit le
maître de l'habitation, commença, sans que notre présence semblât
le gêner en rien, une cérémonie dont les détails attirèrent nos
regards. Il ordonna à un jeune esclave d'apporter trois petits pou-
lets , en choisit un , et adressa à l'autre vieillard quelques paroles
dont nous ne pûmes saisir le sens. Ensuite il prit une pincée de
riz, la jeta à terre en trois fois ; et après avoir frappé fortement
le poussin contre la natte , il le saisit par le bec et le regarda
expirer. Dès que l'animal ne fit plus aucun mouvement, il exa-
mina avec attention la disposition du plumage et des pattes ; et
adressant de nouveau la parole à l'autre vieillard , il conversa tran-
quillement avec lui. Les mêmes cérémonies eurent lieu à l'égard
des deux autres poulets. Ces trois- victimes immolées ne suffirent
point; le sacrificateur en demanda une nouvelle : un jeune poulet
lui fut apporté, et subit le sort des précédens. Alors la conver-
sation de nos vieillards s'anime. L'esclave allume un bûcher ;
les victimes sont jetées dessus, et bientôt la flamme les a privées
de leurs plumes. L'aruspice les saisit, et, avec une dextérité in-
croyable, met leurs entrailles à découvert. L'arrangement des vis-
cères devient un sujet d'observation pour lui ; il examine d'un œil
curieux leurs différens rapports : puis, suivant avec soin les rami-
264 VOYAGE DÉ DÉCOUVERTES
fixations des vaisseaux sanguins, sa figure s'altère, il n'a plus cette
contenance grave qu'il avoit conservée jusqu'alors ; il paroît ins-
piré, et prononce avec enthousiasme des mots qui jettent l'autre
vieillard dans une profonde rêverie. La mère des malheureux
poulets fut aussi vouée à la mort ; et tandis qu'un esclave la pour-
suivoit à travers les champs où elle fuyoit en vain, je demandai à
l'aruspice le motif de la cérémonie dont nous étions les témoins.
« La fille de cet homme , me répondit-il , est malade ; il est venu
» me consulter pour savoir quelle sera l'issue de la maladie. » Puis ,
me montrant le ciel , il prononça le mot Deos ; et ramenant ses
mains vers les victimes , me fit entendre qu'il lisoit l'avenir dans
la disposition de leurs entrailles. Je lui demandai si le Deos des
Malais étoit le même que celui des François et des Hollandois :
« Sato Deos [ un seul Dieu ] » fut toute sa réponse,
« Le sacrifice de la poule vint interrompre notre conversation ;
et bientôt le vieillard étranger reçut l'arrêt fatal de la mort de son
enfant. Ce malheureux père, ne pouvant plus contenir son déses-
poir, et craignant sans doute de nous laisser voir les larmes qui
inondoient son visage, porta les mains sur ses yeux, et disparut.»
2 1 mai. Depuis notre arrivée en rade , nous jouissions sans
interruption d'un temps superbe. Le calme régnoit pendant la nuit,
et sur Je matin on éprouvoit de légères fraîcheurs de l'E. au S. E.
Dans le courant du jour , les brises varioient assez souvent de l'E.
au N.E. , et rarement au N. O. ; les brises d'E. et d'E. S. E. étoient
quelquefois très-violentes et accompagnées de pesantes rafales : c'est
ce que nous éprouvâmes principalement dans la journée du 2 1
mai, où le Géographe chassa sur ses ancres, au point d'être obligé
de réaffourcher.
22 mai. Malgré toutes les précautions dont l'expérience nous
avoit démontré la nécessité a, plusieurs personnes de nos équipages
3 Nous croyons utile de rapporter ici en de préceptes d'hygiène: c'est, i.° à n'user
quoi consiste principalement ce petit nombre qu'avec une extrême sobriété de toute es-
ne
AUX TERRES AUSTRALES. 265
ne purent échapper à l'influence maligne du climat. Quelques-
unes étoient attaquées de la dyssenterie ; mais cette maladie n'avoit
point encore le caractère effrayant de malignité qui nous désola
lors de notre précédente relâche et qu'un plus long séjour auroit
pu lui donner ; c'est pourquoi nous hâtâmes nos préparatifs de
départ. M. Leschenault, dont la santé étoit trop affoiblie pour
continuer la campagne , obtint ce jour-là son débarquement. C'est
une perte dont chacun de nous sentit vivement l'importance.
Le 23 mai, nos infatigables naturalistes, Péron et Lesueur,
après avoir recueilli une multitude d'échantillons d'objets divers
relatifs à la zoologie, voulurent encore joindre à leurs collections
le squelette d'un crocodile ; ils se déterminèrent à aller en faire
la chasse dans les plaines de Bàbâô , où , parmi des marais infects ,
ces animaux pullulent d'une manière étonnante, Ce n'est pas qu'il
ne s'en trouve aussi à Coupang, et même qu'on n'y en aperçoive
chaque jour; mais ici, les localités convenant moins sans doute à
leur espèce, ils viennent rarement dormir à terre : or, c'est sur-tout
dans cette position que le crocodile doit être attaqué, si l'on ne
veut s'exposer soi-même à une mort presque certaine. Le Com-
mandant voulut bien permettre à nos amis de faire cette incur-
pèce de fruits , et particulièrement de ceux au serein , et encore moins y dormir ; 9.0 à
qui sont le plus aqueux , tels que melons , ne jamais coucher sur la terre ni sur un sol
bananes, oranges, &c. et généralement de humide, &c. &c.
toutes les substances débilitantes ou Iaxa- J] ne faut pas craindre d'épicer , même
tives; 2,0 à éviter l'usage du lait, et notam- assez fortement, tous les mets; le piment,
ment de celui de buffle, qui est extrêmement je gingembre et le curcuma ou safran de
pernicieux; 3.0 à ne boire ni calou ni touac l'Inde, sont en général les épices qu'il faut
(deux sortes de liqueurs fermentées, retirées, préférer. A l'égard des boissons, on doit
par incision , du palmier ) , et modérément choisir l'eau de fontaine plutôt que celle de
de l'eau de cocos; 4.° à s'interdire toute es- rivière qui contient toujours des principes
pèce d'excès, soit en boissons, soit en travaux terreux et putrides : le café, le thé, ïe vin ,
forcés, &c. ; J.° à ne point s'exposer à la ]e punch même, conviennent mieux que la
pluie; 6.° à ne jamais laisser sécher sur soi bière, et sur-tout que les limonades, les
ses habits ; 7.0 à ne jamais se baigner pendant orangeades, &c. qui , prises avec trop d'abon-
que le soleil est sur l'horizon , mais seulement dance, sont ici de véritables poisons.
le matin et le soir ; 8.° à ne point s'exposer
TOME II.
LI
2Ô6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
sion, et le Gouverneur se chargea de leur procurer, non-seulement
les chevaux et l'escorte dont ils avoient besoin, mais aussi de
puissantes recommandations auprès du Raja de Bâbâô. Ce prince,
allié des Hollandois, fut invité à faciliter l'opération dont il s'agit,
et même à la protéger de tout son pouvoir : précaution utile ,
sinon pour vaincre, du moins pour diminuer l'effet de la terreur
religieuse que le crocodile inspire aux Malais , qui le regardent
comme sacré a.
Cette terreur a donné lieu aux plus ridicules comme aux plus
horribles superstitions. C'est ainsi qu'autrefois les Rois de Simâô
avoient coutume de livrer chaque année une jeune fille aux cro-
codiles ; ordinairement , on abandonnoit la victime dans le fond
d'une caverne, sur le bord de la mer, où bientôt elle devenoit la
pâture de ces animaux carnassiers. Cet usage barbare, dont on
rencontre des traces dans la plus haute antiquité, a été détruit par
la Compagnie Hollandoise.
L'anecdote suivante, dont personne à Coupang n'eût osé con-
tester la réalité , prouvera l'extrême crédulité de ces peuples. Sur
l'île de Savu, dit-on, un crocodile ayant dévoré un homme, une
sorcière du pays fit une sommation à tous les crocodiles de se
présenter devant elle ; ils obéirent : la troupe étoit nombreuse ; le
coupable se tenoit à la queue de la bande , à dessein de se sauver
par la fuite ; mais il ne put échapper à l'œil perçant de la magi-
cienne, qui, le forçant de s'approcher du rivage, lui ordonna de
rendre un bras de l'homme avalé , qui étoit encore dans son esto-
mac. On fit ensuite à ce bras de fort belles obsèques.
Ici le titre de fils de crocodile, d'enfant de crocodile, hérédi-
taire dans une famille , est une fort grande distinction ; et ceux qui
peuvent le plus multiplier les degrés de cette espèce de noblesse,
a Ils sont persuadés qu'ils mourroient, s'ils Boaya makan oran , oran tramakan boaya
tuoient un crocodile , et croient justifier le [ les crocodiles avalent les hommes , mais les
culte qu'ils rendent à ces animaux, en disant: hommes ne peuvent avaler les crocodiles].
AUX TERRES AUSTRALES. 267
se regardent comme très-heureux. Ces préjuges, plus généralement
établis et plus sacrés avant l'arrivée des Européens dans ces pa-
rages, sont bien loin encore d'être entièrement détruits; seulement,
les offrandes, les prières et les sacrifices se font avec plus de mys-
tère et de précautions.
Le 26 mai, jour de leur départ pour Bâbâô, MM. Péron et
Lesueur se mirent en route de très -grand matin; cinq Malais
montés et quatre qui ne i'étoient pas, dévoient être leurs guides
et leur escorte ; nos messieurs eurent aussi un cheval pour chacun
d'eux, mais ils durent se résoudre à les monter à poil, le pamalis
ou interdiction de l'usage des selles ayant lieu sur la route de
Coupang à Bàbâô.
Ce pamalis est un préjugé fort singulier qui règne parmi les
habitans de Timor et des îles voisines ; ceux qui en sont frappés ,
montent toujours à poil , et croient qu'il leur arriverait malheur
s'ils se servoient de selles. Quelque pressantes que fussent les
instances de nos amis , bien décidés à prendre sur eux toute
l'influence du maléfice , il ne leur fut pas possible de vaincre
l'opposition des Malais, qui se croyoient déjà, sans doute obligés
de veiller à la conservation des personnes confiées à leur garde.
Il fallut donc prendre son parti de bonne grâce , et se mettre en
route ainsi équipé.
Le cortège, composé en tout de onze personnes, se dirigea
d'abord au travers des bois jusqu'à Oba , où se trouvent la belle pi. 14, ati. '*.*
habitation de M.me Van-Esten a et l'humble demeure du respec- part'
table Néas h, ancien roi de cette partie de la vallée. D'Oba, nos
voyageurs se rapprochant du bord de la mer, suivirent le Passer
panguian , touchèrent à Calapa lima, lieu nommé ainsi des cinq
cocotiers qui s'y trouvoient autrefois plantés, et arrivèrent enfin au
joli village d'Osapa kitkil. Là, ils s'arrêtèrent un instant sous le toit
a Voy. I.cr vol. pûg. ij2.
b Ibid. pag. jjj et suiv.
LI 2
268 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
hospitalier d'un vénérable vieillard , qui , d'un air aisé et plein
d'obligeance, vint de lui-même leur offrir des cocos, du lait et
du riz.
A peu de distance d'Osapa Kitkil , on découvre près du rivage
deux îles basses , ombragées par de vieux palétuviers à demi plongés
dans la mer. La route présente ici les plus agréables aspects : sur
la gauche , de nombreux palétuviers , dont les branches rares et
pendantes suffisent à peine pour produire une ombre légère ,
forment cependant un abri où viennent se réunir en foule divers
oiseaux pélagiens. Quand, à l'instant du flux, les eaux se reversent
sur la plage , on les voit se réfugier dans cette forêt marine , pour
y attendre l'heure où le retrait de la mer leur permettra de chercher
au milieu des roches leur nourriture accoutumée.
A droite du chemin , de magnifiques cocotiers balancent dans
les airs leurs têtes majestueuses , qui dominent sur une multitude
d'arbres de plusieurs espèces , chargés de fleurs et de fruits. A
l'ombre de ces arbres remarquables par leur taille et par leur
beauté , croissent de nombreuses lianes , qui , s'élevant jusqu'à
leur sommet, forment autant de colonnes de verdure. Par -tout
règne une douce fraîcheur, par-tout aussi le plus profond silence;
diverses espèces de tourterelles l'interrompent quelquefois par
leurs accens plaintifs et amoureux ; et la douce mélancolie qu'elles
font éprouver dans ces lieux enchantés, remplit l'ame d'une émotion
involontaire.
La route jusqu'à Osapa Bessar est tracée au milieu des bois les
plus agréables. Le village, bâti lui-même dans la forêt, occupe une
assez grande étendue de terrain , parce que les maisons sont fort
éloignées les unes des autres ; il ne contient pas cependant plus de
trois ou quatre cents habitans , parmi lesquels on compte quelques
Chinois.
Nos voyageurs passèrent la rivière d'Osapa Bessar auprès du
village de ce nom, et se dirigèrent ensuite vers Nonsouis par des
AUX TERRES AUSTRALES. 269
chemins étroits et rocailleux qu'entrecoupent souvent de profonds
ravins.
M. Péron rapporte qu'au-delà de Nonsouis, une troupe de
chevaux gardés par des Malais lui offrit un assez singulier spec-
tacle. « La liberté dont jouissent ces animaux, dit-il, les rend vifs,
impatiens dans leurs mouvemens , impétueux dans leur course :
viennent-ils à s'éloigner, leurs gardiens, serrant des genoux les
épaules du cheval qui les porte , se dirigent aussitôt sur leurs
traces, passent entre les arbres avec la rapidité de la foudre, et
manœuvrent ces rapides coursiers avec une telle adresse, qu'ils
évitent les arbres placés sur leur passage , et courent , ou volent
pour mieux dire , comme en rase campagne. C'est ainsi qu'ils ral-
lient les chevaux écartés du troupeau , avec une légèreté et une
souplesse dont rien en Europe n'offre le parallèle ; ces cavaliers ,
comme les Centaures de la fable , semblent ne faire qu'un seul
corps avec le cheval qu'ils montent. »
Aïeniki et Tarons se , villages de peu d'importance, furent suc-
cessivement traversés par nos voyageurs, qui passèrent ensuite la
rivière de Pànhefenaïe , dont les bords marécageux nourrissent de
nombreux crocodiles ; puis ils se rendirent à Nobaki , hameau d'une
foible étendue, mais riche cependant par ses cultures de cannes à
sucre, de maïs et de riz. Continuant leur route au milieu d'une
forêt épaisse et sombre, ils virent successivement les villages de
Pànqmoutti et à'Oëbello , et parvinrent enfin à la petite \iiie de
Bâbâô , terme principal de leur voyage , après avoir parcouru ,
depuis Coupang , une route d'environ huit lieues.
Leur petite caravane présentoit quelque chose de singulier : les
Malais qui servoient d'escorte , n'ayant pour tout vêtement que
des pagnes drapées d'une manière gracieuse , dont le vent chan-
geoit à chaque instant les plis , rappeloient assez bien , malgré la
simplicité du bagage, la marche de ces patriarches voyageurs dont
parle la Bible ; l'ombre religieuse des forêts répandue sur la scène,
270 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
y ajoutoit un certain caractère auguste dont il seroit difficile de
rendre l'effet.
MM. Péron et Lesueur descendirent chez le Raja auquel ils
étoient recommandés, et qui les reçut de la manière la plus obli-
geante. C'étoit un homme de petite taille , maigre , très-vif, d'une
figure ouverte et riante. Sa demeure , avantageusement située sur
le dernier plan d'une colline , étoit ombragée par de grands arbres ,
et entourée d'un bois de cocotiers , de palmiers et de tamariniers ,
qui y entretenoit une douce fraîcheur. De ce point , on a la vue sur
une belle plaine , limitée au Nord par l'immense rideau des mon-
tagnes d'Anmfoa; des collines, des prairies et des groupes d'arbres
divisent cette étendue en plusieurs compartimens qu'entrecoupent
plusieurs petites rivières , dont les embouchures se perdent parmi
les marécages.
Nos amis ne tardèrent pas à prendre les renseignemens dont
ils avoient besoin pour se diriger dans la chasse périlleuse qu'ils
avoient à faire a ; ils s'informèrent sur-tout du lieu où il falloit aller
chercher les crocodiles : mais quand ils proposèrent aux Malais
de les aider dans cette expédition, ceux-ci tressaillirent d'horreur,
et se refusèrent unanimement à ce qu'on leur demandoit. Vaine-
ment le Raja, chargé par le Gouverneur hollandois de seconder
cette entreprise, voulut -il interposer son autorité, les préjugés
religieux et la crainte l'emportèrent toujours. La seule chose qu'on
put obtenir, à force de menaces d'une part, de promesses et de
prières de l'autre, ce fut que deux d'entre eux iroient indiquer la
retraite habituelle de ces monstres,
a Les habitans assurent qu'il y a des cro- fucus, qui, croissant sur leur dos, cachent,,
codiles de plus de 36 pieds de longueur; ils en quelque sorte, ces animaux redoutables
attaquent également les hommes, les che- sous leur verdure.
vaux, les sangliers et les buffles, et n'épar- Leur présence, dit-on , rend inhabitables,
gnent même pas leur propre espèce puisqu'on dans le Nord de la baie, les rivages où se
a vu souvent de vieux crocodiles en dévorer trouvent les marais de Toupi , Bênon, Pônln,
de plus jeunes. Quelques-uns ont la peau Oëana,- et dans l'Est, ceux dt Lélétacanounac.
couverte de coquillages, et parfois aussi de ( Voy. pi. 14, atl. 2.c part.)
plantes mannes, telles que des ulves et des
AUX TERRES AUSTRALES. 271
Le lendemain , dès la pointe du jour, on se mit en marche ; et
d'abord ce ne fut pas sans peine que nos messieurs parvinrent à
traverser plusieurs rivières profondes , sur des ponts formés d'un
seul tronc de palmier de 1 5 à 20 pieds de longueur ; les Malais ,
au contraire , y marchoient aussi librement que s'ils eussent foulé
du pied le sol le plus uni.
Arrivés au milieu d'une vaste rizière qui venoit d'être inondée
tout récemment, la route offrit des difficultés plus grandes encore;
comme on ne pouvoit marcher que sur la crête d'un talus en dos-
d'âne et fort étroit, la jambe, au moindre faux pas, s'enfonçoit
jusqu'au genou dans le sol devenu fangeux par le séjour des
eaux.
« Seuls avec nos guides au milieu de ces marais , dit M. Le-
sueur, et cherchant parmi les lagunes à découvrir des crocodiles,
nous fûmes souvent menacés d'être abandonnés par nos conduc-
teurs ; nous les décidâmes cependant à pénétrer dans un bois
de lataniers coupé en plusieurs sens par une petite rivière. En
nous avançant vers un point où cette rivière forme un coude
assez brusque, nous découvrîmes enfin à vingt-cinq pas de dis-
tance un crocodile couché en partie dans l'eau, où il paroissoit
endormi; je l'ajustai sur-le-champ pour le frapper au-dessous de
l'aisselle , et comme l'animal me présentoit le côté , je tirai de
manière à lui rompre les vertèbres dorsales , et j'y réussis. Dès
que le monstre se sentit blessé, il voulut se jeter à l'eau ; mais ne
pouvant y parvenir, on le vit se débattre et s'agiter avec fureur.
Son sang couloit en abondance, et au bout de quelques minutes,
il nous parut près d'expirer. Bien sûrs alors qu'il ne pourroit nous
échapper, nous résolûmes de renvoyer au lendemain le soin d'en-
lever ses dépouilles. Les serpens et les autres reptiles dont ces
lieux humides sont remplis, effrayés de l'explosion d'une arme à
feu , s'enfuirent rapidement çà et là parmi les herbes et jusque
entre nos jambes ; spectacle aussi nouveau qu'effrayant et dange-
ÎJi VOYAGE DE DÉCOUVERTES
reux pour nous. Quant à nos guides , qui se tenoient toujours
prudemment à une grande distance, ils parurent fort surpris de
voir que les crocodiles n'étoient point à l'épreuve de la balle :
cette découverte ranima un peu leur courage , et leur donna en
nos moyens une confiance qu'ils n'avoient pas encore eue ; toute-
fois leur étonnement fit place à la satisfaction, lorsque nous re-
prîmes avec eux le chemin de Bâbâô. »
De retour chez le Raja, les deux Malais, fiers du courage dont
ils venoient de donner la preuve , racontèrent avec enthousiasme
les détails de l'expédition ; ils eurent soin de ne pas s'oublier dans
le récit , en se louant outre mesure , circonstance qui offre un
contraste assez plaisant avec les craintes dont ils avoient été réel-
lement agités.
On se mit à table, ou plutôt chacun s'accroupit, selon l'usage
du pays, sur la natte même où les mets étoient servis : une gaieté
générale et assez bruyante anima le repas. Les bornes de cette
relation ne me permettent pas d'entrer dans une foule de détails
qui donneroîent une idée plus précise des mœurs de ces insu-
laires, de celles des femmes sur-tout ; on y trouveroit des traits qui
montrent jusqu'où les peuples qu'on suppose appartenir à la simple
nature, sont familiarisés avec une licence que réprouvent il est vrai
les principes de la société civilisée, mais par laquelle ils ne croient
pas blesser ce que nous appelons délicatesse, pudeur et vertu.
Après que nous eûmes dîné, le Raja engagea ses hôtes à aller
promener avec lui vers les habitations voisines de sa demeure , et
même jusqu'à Olinama , joli village des environs. « Rien de plus
agréable à voir, dit M. Péron , que ces cabanes spacieuses, om-
bragées par de grands arbres, Les familles étoient généralement
groupées autour de quelques vieillards , dont la sérénité annonçoit
la vie tranquille : par-tout le bonheur étoit peint sur le visage de
ces bons insulaires ; les uns frloient du coton , les autres, pré-
paraient leur chandelle de coussambi , ou s'amusoient à faire des
paniers
AUX TERRES AUSTRALES. 273
paniers et de petits ouvrages du même genre. Les enfans se livroient
à différens jeux ; tandis que de tendres nourrissons , couchés sur des
espèces de plateaux suspendus aux branches des arbres , étoient
balances mollement par leurs mères. »
Nos voyageurs cependant ne perdoient pas de vue l'objet prin-
cipal de leur mission. Ils avoient à transporter à Bâbâô les dé-
pouilles du crocodile ; et , comme la nature des chemins ne leur
permettoit pas de se servir de chevaux, il fallut engager une dou-
zaine de Malais à venir le lendemain dans la plaine pour aider à
en faire l'enlèvement. Le succès de la première expédition avoit
inspiré plus de confiance en faveur de nos amis ; la manière géné-
reuse dont ils récompensèrent leurs guides , autant peut-être que
leurs pressans discours , acheva de les décider.
28 mai. Arrivés au lieu où gisoit le crocodile, les Malais,
saisis de terreur, se mirent promptement en prières, affectant de
se tenir à l'écart. MM. Péron et Lesueur commencèrent la
dissection du reptile ?" ; et cette opération fut d'autant plus pénible,
qu'il fallut , pour en venir à bout , se mettre parfois dans l'eau
jusqu'à la ceinture. Quand les diverses parties du squelette et la
peau eurent été rassemblées et qu'on voulut les transporter, les
Malais , qui , jusqu'à cet instant , avoient été paisibles spectateurs ,
refusèrent unanimement d'y mettre la main ; ils fuyoient au moindre
* M. Lesueur donne dans son journal côtés, et disposée de manière à seconder les
la description suivante de ce crocodile : mouvemens du reptile ; les plaques de sa
« Sa longueur étoit de neuf pieds et demi ; peau , assez larges sur le dos et sur les flancs,
son dos , le dessus de sa queue et de ses diminuoient d'une manière insensible , à
pattes, d'un brun foncé, varié de légères mesure qu'elles se rappvochoient davantage
teintes jaunâtres .et roussâtres plus ou moins des parties plus susceptibles de mouvement ;
foncées , et formant des marbrures assez aux articulations sur - tout , elles étoient si
agréables; le ventre, le dessous des pattes et petites et si rapprochées, qu'on eût dit une
de la queue étoient d'un jaune clair qui s'é- mosaïque.
teignoit peu à peu, en remontant, jusqu'à ce ccSes pattes étoient courtes, fortes et armées
qu'il se confondît avec la couleur brune des d'ongles ; mais il lui manquoit l'avant -bras
parties supérieures. du côté gauche, qui probablement avoit été
» La queue étoit cannée , plate sur les mangé par les autres crocodiles. »
TOME 11. Mm
27?' VOYAGE DE DÉCOUVERTES
mouvement que faisoient ces messieurs pour se rapprocher d'eux ,
et même firent mine plusieurs fois de s'en retourner tout- à-fait.
Dans cette perplexité , et pour ne pas perdre , faute d'un secours
indispensable , le fruit de tant de peines et de dangers , nos amis
eurent recours à de nouvelles promesses et à un expédient qui
réussit : ils se firent apporter deux grands bambous, au milieu
desquels ils attachèrent fortement les dépouilles de l'animal ; les
Malais ne firent plus alors aucune difficulté de charger le fardeau
sur leurs épaules ; mais ils eurent grand soin de se tenir toujours
aux extrémités de cette espèce de brancard.
Tout étant ainsi disposé , on se remit en route pour Bàbâô ; le
soleil étoit dans toute sa force, et l'on fut obligé de marcher pendant
une heure avant de rencontrer de l'ombre. A peine nos voyageurs
furent-ils arrivés sous les arbres , qu'ils aperçurent de loin trois per-
sonnes qui venoient à eux ; c'étoit la fille du Raja , la jeune et
intéressante Canaga , qui , suivie d'une de ses femmes et d'un
esclave , leur faisoit apporter des rafraîchissemens : ils remercièrent
cette aimable personne de son attention obligeante, et firent halte
sous un beau massif de palmiers pour reprendre haleine et se
restaurer.
A quatre heures après midi , ils arrivèrent à Bàbâô. « Le roi
nous attendoit, dit M. Pjéron ; et du plus loin qu'il nous vit, il
envoya un de ses officiers pour nous faire déposer sous un arbre,
assez loin de son habitation, le fardeau sacrilège que nous escor-
tions.
y> Nous fûmes surpris de voir tous les curieux dont nous avions
été entourés les deux jours précédens , s'éloigner aujourd'hui de
nous avec précipitation : le Raja lui-même , quoiqu'il nous ac-
cueillît avec sa bonté ordinaire, ne voulut pas nous approcher,
que préalablement nous ne nous fussions purifiés ; il nous le fit en-
tendre, en nous montrant du doigt une auge creusée dans un
tronc d'arbre , où nous devions entrer pour recevoir les ablutions
AUX TERRES AUSTRALES. 275
d'usage. Cette cérémonie ne nous plaisoit guère ; mais il n'y eut
pas moyen de l'éviter. Tous les Malais , hommes , femmes et
enfans , formoient un cercle autour de nous ; et malgré les règles
de la bienséance Européenne , il fallut nous déshabiller tout-à-
fait. L'auge ne pouvant contenir qu'une seule personne , nous y
passâmes, M. Lesueur et moi, successivement ; deux esclaves ap-
portèrent de grands vases remplis d'eau, et nous les vidèrent sur
la tête : nous reçûmes ainsi chacun une vingtaine d'ablutions.
» Pendant que tout cela s'exécutoit , un Malais se servit d'un
long bambou pour enlever nos hardes, et les porter, sans y toucher
autrement , dans le bassin d'une fontaine voisine. Lorsque nous
fûmes ainsi suffisamment purifiés , le Raja nous fit donner de grandes
pagnes du pays , dont nous nous vêtîmes : dès ce moment tout le
monde nous approcha sans crainte ; et chacun, en plaisantant sur
notre nouveau costume, se faisoit un plaisir de nous appeler Orati
Malayo [hommes Malais]. »
Rien ne retenant plus nos amis , et les ordres du chef de l'expé-
dition les forçant de presser leur retour, ils remercièrent le Raja
de toutes les politesses qu'ils avoient reçues de lui, et le prévinrent
que leur départ pour Coupang auroit lieu le lendemain avant l'au-
rore. Ce bon Raja fit , ainsi que sa famille , les plus vives instances
pour retenir plus long-temps ses hôtes auprès de lui ; mais lorsqu'il
en vit l'impossibilité, il voulut au moins leur laisser un souvenir
agréable, en égayant les derniers moraens de leur séjour à Bâbâô.
Tout fut donc disposé pour une fête nocturne , semblable à celles
que nous avions vues quelquefois à Coupang , où elles font le
charme des plus belles soirées.
Le peuple Malais de ce canton se réunit sous de grands tama-
riniers , dont l'épais feuillage ajoutoit à l'agrément du site que
l'on avoit choisi. Un grand feu qui éclairoit la scène , rendoit
plus supportable la fraîcheur de la nuit , en même temps qu'il
Mm 2
2j6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
dissipoit l'humidité toujours très - grande de ces plaines maréca-
geuses et couvertes de bois ; il servoit aussi à détruire les mous-
tiques, qui, attirées par l'éclat de la flamme, venoient s'y précipiter
par myriades.
Les vieillards, rangés autour du foyer, sembloient présider à la
fête. Bientôt les danses commencèrent au son de quelques instrumens
simples et particuliers à ces régions, qu'accompagnoit le chant même
des danseurs ; leur voix juste , et graduée sans art , exécutoit des
morceaux pleins d'harmonie, quoique d'une facture un peu sauvage.
« Nous admirions avec quelle énergie ces insulaires exprimoient
le caractère de chacune de leurs danses; les femmes, sur-tout, modi-
fioient avec beaucoup de grâces les airs qui indiquoient le change-
ment des figures propres à émouvoir les diverses passions, ou à les
peindre. Ce tableau piquant et animé le devint encore davantage
dans les pantomimes guerrières, auxquelles le costume du pays
prêtoit infiniment. L'obscurité profonde qui régnoit autour de
nous, donnoit à ce spectacle quelque chose de féroce, sur -tout
après un chant triste et sourd, assez comparable à un rugissement.
Les Malais sur deux rangs , pressés les uns contre les autres , un
peu courbés et représentant des hommes qui vont à la découverte
de l'ennemi pour tâcher de le surprendre , levant les pieds et les
posant doucement, marchoient accompagnés de ce chant lugubre.
Tout-à-coup, et comme s'ils eussent atteint leurs ennemis, ils s'é-
lançoient , en poussant des cris perçans , tellement prolongés et
confus, qu'il étoit difficile de ne pas en être effrayé. Bientôt ils
reprenoient un air calme, évoluoient de diverses manières, et
recommençoient les manœuvres qu'ils avoient déjà faites, jusqu'à
ce que le besoin du repos se fît sentir a. »
Cette fête agréable se continua fort avant dans la nuit et ne
iaissa à nos voyageurs que quelques instans pour se délasser des
fatigues du jour et se disposer au trajet qu'ils avoient à faire.
» Journal de M. Péron.
AUX TERRES AUSTRALES. 277
Le 29 mai, de très-grand matin, nos amis commencèrent leurs
préparatifs de départ. A 6h , ils prirent congé du Raja et se mirent
en route pour Coupang , accompagnés de l'aimable Canàga et de
plusieurs personnes de sa suite, qui voulurent les reconduire à
quelque distance. Cette augmentation de compagnie ajouta beau-
coup à la gaieté du cortège. Le cheval chargé des dépouilles du
crocodile étoit conduit par un esclave, qui le tenoit comme en
lesse, mais au bout d'une corde de 50 à 60 pieds de longueur,
tant il avoit peur de se souiller. Tous les Malais que l'on rencontra
sur la route, prévenus par les cris de ceux de l'escorte, s'enfuyoient
avec précipitation dans les bois, afin de passer à la plus grande
distance possible de ce convoi redoutable. La fille du Raja s'amu-
soit beaucoup de la frayeur de ces pauvres gens, et leur fuite pré-
cipitée lui fournit matière à beaucoup de plaisanteries.
Arrivée sur les bords de la rivière Mëniki, Canaca se disposa
à quitter nos amis ; ceux-ci lui firent de petits cadeaux qu'elle reçut
avec plaisir: elle ne put leur présenter comme preuve de sa recon-
noissance , que le panier à bétel dont elle se servoit habituellement.
Après leur avoir fait ses adieux, elle partit au grand galop, avec sa
suite, et disparut bientôt comme un trait.
Nos voyageurs poursuivirent leur route, repassant, à très -peu
près, par les mêmes chemins qu'ils avoient suivis d'abord, et arri-
vèrent à Coupang au milieu du jour, excédés de fatigue et de
chaleur.
Malgré toutes les précautions qu'ils avoient prises, la peau du
crocodile avoit subi un commencement de putréfaction, qui em-
pêcha absolument de la conserver ; il fallut la jeter à la mer , ce
qui causa un \if regret à ceux qui en avoient fait la conquête
au prix de tant de peines et de dangers. Le squelette de l'animaî
fut donc pour eux le seul fruit de l'expédition qu'ils venoient de
faire ; ils s'empressèrent d'en nettoyer les diverses parties et de les
envoyer à bord. Transporté depuis en France, il se trouve main-
278 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
tenant à Paris, dans le cabinet d'anatomie du Muséum d'histoire na-
turelle, comme un témoignage du dévouement et du zèle des deux
savans naturalistes aux soins desquels on le doit : il faut leur en
savoir d'autant plus de gré, que cette course audacieuse fut faite
entièrement à leurs frais.
Pendant que MM. Péron et Lesueur s'occupoient ainsi
avec succès à compléter leurs collections zoologiques, nous fai-
sions en rade toute la diligence possible pour mettre sous voiles
incessamment.
Nos vivres étoient embarqués, nos instrumens d'astronomie rap-
portés de l'observatoire, quand la désertion de six des meilleurs
matelots du Géographe vint nous forcer tout-à-coup à retarder
notre départ. L'état defoiblesse de l'équipage, non moins diminué
par les maladies, qu'épuisé par les fatigues inséparables du voyage,
nous faisoit attacher une grande importance à retrouver nos déser-
teurs ; aussi prîmes-nous sur-le-champ, de concert avec le Gouver-
neur , les mesures les plus efficaces pour découvrir le lieu de leur
retraite.
30 mai. Sur la fin de notre relâche, les Chinois établis à Coupang
célébrèrent une fête que l'on nous dit être celle de l'agriculture.
Quelques coups de pierriers, tirés dans la matinée, annoncèrent le
commencement de la cérémonie. Le soir , leur temple , situé près
des bords de la mer, fut illuminé avec de grandes lanternes de gaze,
sur lesquelles étoient peintes des figures bizarres et monstrueuses.
On tira beaucoup de fusées et d'autres feux d'artifice, mais tout
cela n'avoit rien de merveilleux. Admis dans l'intérieur du temple,
nous y vîmes plusieurs autels chargés de simulacres de divinités en
porcelaine, et, dans une sorte de tabernacle en bois ciselé et doré,
une idole de forme humaine, plus grande que les autres. Les Chinois
eurent grand soin de nous dire que toutes les divinités qui étoient
là en petit, se trouvpient en Chine avec des proportions colossales.
Devant chacune de ces idoles, brûloient de grands cierges rouges
AUX TERRES AUSTRALES. 279
et dorés, ainsi que des bûchettes de bois de sandal , qui répan-
doient dans l'enceinte un parfum agréable. Au milieu de l'édifice
étoient plantés quelques arbres, au-dessus desquels le toit étoit
interrompu, pour laisser un libre accès au jour et à/ 'air perpendiculaire
si convenable à la santé des végétaux. Dans le fond du temple, plu-
sieurs Chinois assis autour d'une table servie de différens mets , affec-
toient, en mangeant, de prendre des attitudes forcées : chacun d'eux
avoit les pieds sur la table et le menton sur les genoux. Plus loin,
six Malais avec des hautbois , des guitares d'une forme baroque et de
petites timbales en bois recouvertes d'une peau de cochon , exé-
cutoient une musique discordante, au bruit de laquelle cependant
un Chinois placé devant l'idole principale , dansoit de temps à
autre, en prenant des postures grotesques. Ailleurs on jouoit des
tamtams. Le -bruit sonore et perçant de cet instrument, qui, à quel-
ques égards, se rapproche de celui des cymbales de nos orchestres,
quoique beaucoup plus fort, est à peine supportable de près : à
quelque distance, il produit -non -seulement d'agréables accords,
mais une mélodie qui flatte l'oreille, sur-tout quand les musiciens
sont habiles.
Le 1 .er juin, deux de nos déserteurs revinrent à bord, désespérant
sans doute de pouvoir long -temps se soustraire aux recherches
que nous faisions de toutes parts, et voulant éviter la punition
qui leur eût été infligée, si on les avoit ramenés de "force. Deux de
leurs camarades , qui s'étoient cachés sur l'île Bourôu, au Nord de
la baie , furent repris par nos détachemens. Pour ne pas retarder
indéfiniment notre départ , nous nous décidâmes à laisser les
autres à Timor, dans le cas où ils ne seroient pas rentrés avant
deux jours.
Le 2, nous prîmes congé du Gouverneur, et fîmes à bord nos
derniers préparatifs d'appareillage. La difficulté de relever nos
ancres d'affourche, profondément enfoncées dans une vase molle
et tenace , rendit ces préparatifs assez longs.
280 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Indépendamment de nos dyssentériques, dont j'ai déjà parlé, et
de notre estimable botaniste, M. Leschenault, que sa mauvaise
santé obligea de rester à terre, nous, avions encore notre astronome,
M. Bernier, qui étoit fort affoibli. Frappé de l'idée que s'il retour-
noit en mer, il ne reverroit jamais sa terre natale, d'abord il avoit
voulu débarquer. Poursuivi sans cesse par les plus funestes pres-
sentimens , il étoit devenu sombre et rêveur ; il parloit de sa
mère, de sa famille, de ses amis, et s'affligeoit lui-même du
chagrin que sa mort devoit causer aux personnes qui lui étoient
chères. Cependant un excès de zèle l'emportant bientôt sur des
considérations qu'il regardoit comme pusillanimes , il ne jugea pas
que cet état d'indisposition fût de nature à l'empêcher de conti-
nuer le voyage ; il sentit combien sa présence étoit utile dans une
expédition où les observations astronomiques sont de la plus grande
importance, et se détermina à suivre les nouvelles chances de
notre navigation L'infortuné n'avoit, hélas, que trop bien
prévu quelle devoit être sa destinée ! Mais n'anticipons point sur
les événemens,
M. Brévedent, mon second sur le Casuanna, ayant obtenu
depuis quelques jours, pour raison de santé, de passer à bord du
Géographe , M. Ransonnet, officier plein de mérite et d'instruction,
destiné à le remplacer , voulut bien consentir à partager mes tra-
vaux et toutes les fatigues inséparables d'une navigation faite sur
un navire aussi petit et aussi frêle que le mien.
Le 3 juin, à ph du matin, aussitôt que la brise se fut élevée, le
Commandant fit le signal d'appareillage et mit sous voiles un instant
après. Le Casuarïna se disposoit à le suivre, lorsque des sept cochons
qui avoient été embarqués, quatre se jetèrent à la mer et nagèrent
vers la terre. Cette perte de la plus grande partie de mes rafraî-
chissemens me fut fort sensible ; mais il n'y avoit point de remède ;
il m'étoit impossible de tarder plus long-temps : le Géographe , qui
s'éloignoit sous toutes voiles, me réitéroit l'ordre formel d'appa-
reiller
AUX TERRES AUSTRALES. 281
reiller avec célérité; je ne tardai pas à le suivre; et dès que je
l'eus rallié, nous fîmes route de conserve, pour doubler au Nord
et à l'Ouest l'île de Simâô. Les calmes qui nous contrarièrent au
milieu du jour, ne nous permirent pas de dépasser pendant la
nuit le parallèle de cette île.
tome il Nn
282 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
CHAPITRE XXXIII.
Dernières opérations à la Terre de Witt : Traversée de la
Nouvelle- Hollande a V Ile -de -France.
[Du 3 juin au 12 août 1803.]
Nous avons vu dans le XXXI. me chapitre a que l'intention
du Commandant avoit été d'abord de s'élever à contre-mousson
jusqu'au" cap Walshe, après avoir ravitaillé ses deux vaisseaux, pour
de là revenir à l'Ouest en prolongeant la partie des côtes de la
Nouvelle - Hollande qui lui restoit à explorer ; mais l'espoir de
trouver dans le voisinage du continent, au Sud de Timor, des
brises de terre et de mer dont il pourroit se servir pour s'avancer
directement à l'Est, lui fit modifier son premier projet, et le dé-
termina à faire route tout de suite pour rallier la terre de Witt.
Cet espoir n'étoit pas d'accord avec ce que nous avoit appris
notre expérience, puisqu'il est de fait que jamais nous n'avions
observé ces brises sémi- diurnes dans les parages dont il s'agit b.
Sans doute il eût été bien préférable de courir de grandes bordées
au large de toutes terres, et de profiter des petites variations
assez ordinaires de la mousson régnante, pour se diriger vers
l'extrémité Sud -Ouest de la Nouvelle- Guinée ; les courans nous
eussent favorisés dans cette route c, avantage que nous perdions
r' Pag. 2j2. tion des vents régnans ; mais lorsque la
b Voyez le texte de la partie nautique et mousson change , les courans ne prennent
géographique de notre voyage, pag. 245 , une direction nouvelle et n'acquièrent leur
246 , 253 et 254. maximum de vitesse qu'après un laps de
' On sait que dans les parages où soufflent temPs plus ou moins grand, selon les loca-
les moussons, les courans généraux de mer ''tes-
s'établissent toujours au large dans la direc-
part.
AUX TERRES AUSTRALES. 283
indubitablement en allant naviguer trop près de la côte , où les
courans de la marée sont les seuls qui se fassent sentir. Mais le
Commandant n'en persista pas moins dans sa résolution, quoique
l'avis des marins qu'il avoit consultés, fût, comme il le dit lui-
même dans son journal, qu'il ne pourroit pas réussir dans cette
entreprise.
Le 4 juin à midi,' n'étant pas à plus d'une lieue de l'extrémité pi. i, atîas
Nord -Ouest de l'île Rottie, nous fîmes route pour la doubler à
l'Ouest ainsi que les trois îlots qui l'avoisinent dans cette partie.
Arrivés par le travers de la petite île Douro , nous fixâmes sa po-
sition par io° 50' 26" de latitude Sud et 1200 20' 27" de longi-
tude à l'Est de Paris. Ces terres , en général moins élevées que
celles de Timor, présentent cependant le même aspect de ferti-
lité et d'abondance ; par-tout l'œil se repose sur une douce verdure
qui couvre le sol et dénote la richesse des habitans. Plusieurs
embarcations Malaises aperçues entre la terre et nous , faisoient
voile dans diverses directions et animoient le paysage.
Pendant la journée du 5 , nous eûmes un vent d'E. joli frais ,
dont nous profitâmes pour nous avancer au Sud; nous aperçûmes,
avant le coucher du soleil, des volées considérables d'oiseaux péla-
giens, se dirigeant du N.O. au S. E. , sans doute pour chercher
un refuge avant la nuit sur les bancs , très - multipliés , qui existent
dans ces parages.
Quoique le nombre de nos malades n'eût point encore aug-
menté depuis notre départ de Timor, cependant l'état de plu-
sieurs d'entre eux s'étoit assez aggravé pour nous donner de vives
inquiétudes. M. Bernier sur -tout nous alarmoit : sa maladie,
qui d'abord avoit paru n'être qu'une simple indisposition , prit
tout -à- coup la tournure la plus fâcheuse. Le î juin au soir, il
tomba sans connoissance, et donna tous les symptômes d'une fin
prochaine; on lui appliqua les mouches, mais inutilement : bien-
tôt il n'y eut plus d'espérance ; enfin dans la nuit du 5 au 6 , à
Nn 2
284 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
quatre heures et demie du matin , il rendit le dernier soupir. Cet
événement malheureux , arrivé si subitement , plongea tout le
monde , à bord , dans une consternation difficile à rendre : non-
seulement chacun voyoit en M. Bernier un astronome savant et
laborieux; mais ceux qui avoient vécu dans son intimité, regret-
toient sur-tout son caractère plein de douceur et de modestie, ses
manières aimables et obligeantes.
Né à la Rochelle le 19 novembre 1779, Pierre - François
Bernïer devint, dès l'âge de seize ans, l'élève et l'ami d'un habile
astronome, M. Duc l a-Chapelle de Montauban, qui lui inspira
le goût de l'astronomie et qui lui en donna les premières notions.
Il avoit à peine dix-sept ans qu'il fit des observations dignes d'être
imprimées , et que l'on s'empressa , en effet , d'insérer dans la
Connaissance des temps. Jérôme Lalande l'attira à Paris ; et
sachant que Bernier avoit peu de fortune, il le logea chez lui,
et lui fournit, avec un désintéressement qui fait à-la-fois l'éloge
du maître et du disciple, tous les moyens de perfectionner son
instruction. Le 5 août 1800, la commission de l'Institut a le dé-
signa pour l'un des deux astronomes destinés à faire l'expédition
aux Terres Australes; et, quoiqu'il n'eût pas une santé très-robuste,
il accepta avec empressement un poste qui exigeoit beaucoup de
zèle et d'assiduité , mais qui promettoit à l'observateur une ample
moisson de travaux et de gloire. Je ne dirai point tout ce qu'il a
fait pendant le cours du voyage, tant pour l'astronomie que pour
la géographie et la physique : c'est à l'ouvrage même où tous ces
matériaux ont été réunis b, qu'il convient de recourir comme aux
titres nombreux et incontestables que Bernier s'est acquis à l'es-
time des savans et à la reconnoissance des navigateurs. Il mourut
à vingt-trois ans sept mois et dix-sept jours, n'étant encore, il est
1 Voy. i." vol. pag. 9.
k Voyage de Découvertes aux Terres Australes, &c. Navigation et Géographie. Un vol.
in-j..0 , avec un atlas sur grand colombier. Paris, i8ij.
AUX TERRES AUSTRALES. 285
vrai, qu'à la fleur de l'âge, mais doué d'une raison déjà mûre , d'un
esprit sage, et sur -tout d'une singulière habileté dans la pratique
des calculs et des observations. Son corps fut abandonné aux flots
par 12° 35' de latitude australe et 1200 50 de longitude à l'Est
du méridien de Paris.
Nous continuâmes à faire route au Sud pendant les journées
suivantes : le 8 juin, les vents s'étant un peu hâlés vers l'Ouest, nous
en profitâmes pour nous avancer dans la direction opposée, et
gagner le point où dévoient recommencer nos opérations géogra-
phiques. Nous dépassâmes, le 10 au soir, les bancs des Holothu-
ries; mais nous n'en prîmes aucune connoissance, non plus que
des terres qui les avoisinent, le Commandant ne voulant pas s'en-
gager dans des parages dangereux, qui auroient indubitablement
retardé beaucoup sa marche.
Parvenu le 12 a 1 30 26' de latitude et 124° 54' de longitude,
il fit cingler directement vers la côte, que nos vigies aperçurent
bientôt de l'avant à nous. La foiblesse extrême de la brise ne nous
permit pas toutefois d'en commencer l'exploration avant cinq
heures du soir, et à six le calme obligea de laisser tomber l'ancre.
La partie du continent que nous avions en vue, nous restoit
alors à deux lieues de distance : son aspect est triste, sa hauteur
moyenne et ses contours uniformes; le sol, peu boisé et coupé à
pic près du rivage, présente cependant à l'intérieur quelques arbres
de haute futaie qui annoncent moins de stérilité et de sécheresse ;
mais nulle part nous n'avons aperçu un lieu propre au débarque-
ment. On nomma Cap Ruilùère la pointe la plus rapprochée de
notre mouillage, et liés Lesueur deux petites îles basses et sablon-
neuses gisant à quelque distance dans l'Ouest.
De ce point, la côte se développe au S. E. , à-peu-près en ligne
directe jusqu'au cap Dusséjour. Il nous lut impossible de la prolon-
ger, les vents de la mousson régnante se trouvant tout-à-fait con-
traires à la route que nous eussions dû suivre pour cela. Nous
286 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
louvoyâmes donc à petit bord et employâmes six jours entiers à
nous avancer de vingt-cinq lieues dans le sens de la côte ; enfin
le Commandant lui-même, jugeant qu'il étoit impossible de per-
sister dans un pareil système d'exploration, se décida à l'abandon-
ner et à courir de grandes bordées au large.
A cette époque, le cap Dusséjour et les trois petites îles La-
crosse, qui en sont voisines, formbient pour nous la limite des
terres visibles dans le Sud ; on voyoit en avant un banc parallèle
au rivage et fort étendu ; il fut nommé Banc des Méduses, à cause
du grand nombre d'animaux de ce genre que nos naturalistes
trouvèrent dans les environs : nous virâmes de bord sur ses ac-
cores.
Une grande monotonie règne en général sur les divers points
de la côte que nous avons examinés depuis le cap Rulhière : les
rivages , légèrement sinueux , offrent de distance en distance de
petites anses de sable , où l'on pourrait mettre à terre par un beau
temps; mais par -tout ailleurs la coupe abrupte du sol rend ses
abords absolument impossibles. Une montagne isolée, remarquable
par sa forme quadrangulaire , est le seul point de reconnoissance
que nous ayons aperçu dans tout cet espace : nous l'avons nommée
Montagne du Casuarina, et nous avons fixé sa position près du
cap Saint-Lambert , par 1 4° 2. \ de latitude Sud et i 25 ° 20' de lon-
gitude Orientale.
Les 10 et 20 juin, nous ne vîmes pas la terre : le 2 1 , on la
découvrit dans l'Est , à quatre heures du soir ; mais elle étoit si
basse , qu'à la distance de trois lieues et au point de notre mouil-
lage , nous ne pouvions encore bien juger de ses contours et de
la constitution qui lui est propre. Nous nommâmes Cap Dombey
sa partie la plus saillante, et Iles Barthélémy trois îlots peu élevés
qui gisent auprès. Plusieurs feux qu'on vit sur la côte, nous ap-
prirent que des hordes misérables de l'espèce humaine existoient
sur ces bords inhospitaliers ; mais telle étoit la nature des contra-
AUX TERRES AUSTRALES. 287
riétés que les vents nous faisoient éprouver depuis long -temps,
qu'il nous fut toujours impossible de nous arrêter sur aucun point,
soit pour examiner ceux de ses produits qui pouvoient intéres-
ser l'histoire naturelle, soit pour étudier les mœurs des habitans.
Tout étoit nécessairement subordonné à la marche de nos tra-
vaux géographiques , qui eux - mêmes eurent beaucoup à souffrir
de la direction fâcheuse qui nous étoit imprimée.
Entre le cap Dusséjour et le cap Dombey est un espace de
trente lieues environ, où nous n'avons pas vu la terre : il paroît
que la côte forme un enfoncement sur ce point; mais les sondes
prises au large n'ayant jamais été au-dessus de 32 brasses, et s'étant
même tenues plus ordinairement entre 21 et 27, nous avons lieu
de penser que l'ouverture dont il s'agit n'est pas très - considé-
rable.
Plusieurs enfoncemens de moindre étendue se sont aussi mon-
trés au Nord du cap Dombey : nous n'avons pénétré dans aucun,
et nous nous sommes bornés à prolonger la terre, à toute vue,
pendant les journées du 22 au 25 juin. Des calmes multipliés et
la variété de la brise ont contrarié encore et retardé souvent notre
route , qui d'ailleurs a été faite d'une manière assez directe , le
Cap au N. E. et au N. N. E. lu île Pérou , le seul point de la côte
dont nous ayons pu nous approcher à deux lieues de distance ,
n'a encore été vue qu'imparfaitement : cette île est remarquable
par un piton isolé placé vers sa partie Septentrionale.
Le 26 à midi, nous parvînmes à -la hauteur du cap Fourcroy,
pointe saillante et très-remarquable, que nous rangeâmes à moins
d'une lieue de distance. La côte, sur ce point, est très-écore, et,
changeant aussitôt brusquement de direction , elle s'élève au Nord
l'espace de quelques milles pour s'incliner ensuite fortement à l'Est.
Nous continuâmes del'examiner jusqu'au soir ; mais alors les vents
soufflant bon frais par rafales , et le temps ayant la plus mauvaise
apparence , nous jugeâmes à propos de tenir le large pendant la
288 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
nuit. Le lendemain , nous courûmes au Nord , sans voir la terre ,
dont la présence cependant nous fut annoncée par plusieurs co-
lonnes de fumée. Enfin le 28, la grande variation du brassiage,
variation qui alloit parfois de 64 à 1 8 brasses, nous apprit que
nous étions arrivés sur les accores du banc fort étendu qui gît à
l'extrémité du cap de Léoben , et que nous nous trouvions , par
conséquent, sur la limite Orientale de la terre de Witt.
Le Commandant vit bien qu'il lui étoit. impossible d'entre-
prendre, en allant de l'Ouest à l'Est, la reconnoissance de la terre
d'Arnheim, contiguë à celle que nous venions de visiter d'une
manière si incomplète : aussi se décida-t-il à revenir à son premier
projet de louvoyer au large , pour tâcher d'atteindre l'extrémité
Sud-Ouest de la Nouvelle-Guinée.
Pendant cinq jours entiers nous éprouvâmes des vents forcés
du S. E. variables au Sud et à l'E. S. E. , accompagnés de pesantes
rafales et d'une mer très -houleuse. Le temps, sans cesse chargé
d'humidité et de nuages noirs et épais, ayoit l'aspect de nos plus
mauvais jours d'hiver en Europe. Obligés de nous tenir sous une
petite voilure, retardés par les courans contraires et par le Çasua-
rina, qui marchoit fort mal, nous ne pûmes, malgré tous nos
efforts, nous porter vers l'Est.
Du 3 au 7, nous fûmes plus heureux; les vents soufflant avec
moins de furie , nous permirent d'avancer environ de 5 degrés
en longitude. Déjà nous étions parvenus à soixante -dix lieues à
l'Ouest du cap Walshe , et nous pouvions espérer de l'atteindre
dans quatre ou cinq jours, lorsque d'importantes considérations
vinrent de nouveau nous forcer à changer la direction de nos
routes.
On se rappellera probablement que le régime malsain et incon-
venable sous tant de rapports a auquel nous "fûmes condamnés dès
3 Voy. 1 « vol. pag. 6j , jji , jzj. et j^S.
notre
AUX TERRES AUSTRALES. 289
notre départ de l'Ile-de-France, fit naître parmi nous des maladies
graves et multipliées, qui nous poursuivirent aux diverses époques de
notre navigation. Ces maladies attaquèrent un si grand nombre d'indi-
vidus, que les médicamens, embarqués d'abord pour toute la cam-
pagne, se trouvoient déjà consommés lors de la relâche du Géographe
au port Jackson. Nous en embarquâmes de nouveau , et huit mois
s'étoient à peine écoulés , que nos médecins se virent hors d'état
de fournir aux besoins de notre infirmerie : situation d'autant plus
déplorable , que nos malades étoient en grand nombre , et nos
équipages exténués par des privations de toute espèce. On voit
donc que, sous le seul rapport de la santé de nos gens, il nous
devenoit physiquement impossible d'exécuter l'exploration des
cinq cents lieues de côtes que nous avions encore à voir, tant à
la Carpentarie qu'à la terre d'Arnheim ; mais ces motifs, quelque
puissans qu'ils fussent, n'étoient cependant pas les seuls, qui nous
empêchassent de continuer la campagne : le manque d'une quan-
tité d'eau suffisante y apportoit un nouvel obstacle. En effet ,
quoique le Géographe eût pris à Coupang toute celle qu'il avoit
été possible d'y embarquer, on avoit à bord un si grand nombre
de plantes vivantes, de kanguroos, de casoars, &c. qu'avec l'éco-
nomie la plus scrupuleuse, et je puis dire la plus excessive, notre
provision d'eau ne pouvoit pas durer au-delà de quatre-vingt-
quinze jours. Or, déjà trente-quatre s'étoient écoulés depuis notre
départ de Timor ; il nous en falloit environ quarante pour notre
traversée jusqu'à l'Ile-de-France.; en sorte que vingt-un jours seule-
ment pouvoient être employés sur la côte : c'étoit à peine le temps
nécessaire pour nous rendre à l'extrémité Orientale de la terre de
Carpentarie, où dévoient recommencer nos relèvemens.
D'après cet exposé, on conviendra sans doute que les consi-
dérations les plus fortes nous engageoient à presser notre retour
dans le seul port où nous pussions trouver les ressources dont
nous avions un impérieux besoin : tel fut aussi le parti auquel
TOME IL Oo
zgo VOYAGE DE DÉCOUVERTES
s'arrêta notre Commandant. Grièvement incommodé d'un crache-
ment de sang opiniâtre, il étoit intéressé plus que personne à voir
s'améliorer notre situation commune. En conséquence, le 7 juillet,
à dix heures du soir, il donna l'ordre de mettre le cap en route
pour l'Ile-de-France. Cette décision, après laquelle chacun de nous
soupiroit depuis long - temps , et que nous attendions comme le
signal de notre délivrance, nous causa une joie aussi vive qu'elle
étoit naturelle.
Nous ne tardâmes pas à revoir les hautes montagnes de
Timor. Le 1 3 , nous traversâmes, pour la dernière fois , le dé-
troit de Rouie, et vérifiâmes, par un relèvement de la petite
île Cambi, la marche de nos chronomètres. Les erreurs qu'on y
reconnut étoient toutes fort légères : celle du n.° 3 1 , par exemple,
n'avoit été que de 36" de temps, ou 9' de degré, en cinquante-
quatre jours ; cette variation est à peine sensible , si l'on fait atten-
tion à ce qu'exigent les besoins ordinaires de la navigation. Nous
fîmes usage de ces élémens pour corriger la longitude de tous
les points où nous avions observé pendant notre dernière cam-
pagne; mais sans entrer ici, à cet égard, dans une discussion trop
minutieuse , il doit suffire de renvoyer le lecteur à la partie
nautique et géographique de notre Voyage, où ces détails sont
exposés avec tout le soin et toute l'étendue nécessaires.
Le 14, nous doublâmes au Sud et à bonne distance les îles de
Savu et du Nouveau-Savu, aperçues l'une et l'autre dans la ma-
tinée. Depuis lors jusqu'au 24 du même mois, le Casuarhia et le
Géographe , poussés par un vent frais de l'Est et favorisés par le
plus beau temps, firent route de conserve, sans qu'il leur arrivât
rien de remarquable ; séparés ensuite par un fort coup de vent ,
ils ne se rejoignirent qu'à l'Ile-de-France.
Le 30, le Commandant adressa une lettre aux officiers, savans
et artistes embarqués sur son bord ; on les réunit pour leur en faire
lecture ; en voici le texte : « Conformément aux ordres impératifs
AUX TERRES AUSTRALES. 291
» du Gouvernement , vous êtes prévenus d'avoir à rassembler tous
» les journaux, mémoires et notes que chacun de vous en particulier
« a dû rédiger depuis le commencement de la campagne jusqu'à
» cette époque : il m'est expressément ordonné de les réclamer.
» Vous voudrez bien me remettre toutes ces pièces lorsque nous
» aurons atteint la longitude de l'île Rodrigue. Elles seront mises
» en votre présence dans une caisse qui sera scellée et adressée au
35 Ministre de la marine.
55 Chacun de vous, en réponse à cette lettre, aura à déclarer,
37 sur sa parole d'honneur, qu'il n'a réservé aucun journal ni écrit
» qui soit relatif à l'expédition. »
Cette formalité fut remplie le 5 août à midi. Le 7, le Géographe
arriva à l'Ile-de-France, et entra aussitôt dans le port.
Quant au Casuarina, que sa marche inférieure avoit fait laisser
de l'arrière, il fut très -fatigué par le coup de vent des derniers
jours de juillet , l'un des plus mauvais que nous eussions éprouvés
depuis notre départ d'Europe. Le 25, un violent roulis entraîna à
la merle maître voilier de ce navire, qui étoit sur le pont occupé
à la manœuvre. Sur-le-champ je fis jeter les bouées de sauvetage ;
et, comme l'état du vent et de la mer empêchoit de se rendre
au point où cet infortuné étoit tombé, je fis virer de bord, et me
plaçai sous le vent à lui. Si cet homme eûtsu nager, il auroit pu faci-
lement revenir à nous ; mais il ne le savoit point , et bientôt nous lui
vîmes lever les mains au ciel et s'engloutir. Telle fut la fin mal-
heureuse de Nicolas-Auguste Souday, excellent voilier, homme
laborieux, et de la conduite duquel je n'avois jamais eu qu'à me
louer; nous le regrettâmes beaucoup, et ne reprîmes notre route
que lorsque nous eûmes perdu tout espoir de le sauver.
Le 9 août , nous aperçûmes l'île Rodrigue , et le 1 1 , à sept
heures du matin, l'IIede-France ; mais nous ne pûmes aller mouiller
que le 1 2 à côté du Géographe. Tous nos journaux furent aussitôt
remis cachetés entre les mains du Commandant.
Oo 2
202 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
CHAPITRE XXXIV.
Séjour à l'Ile-de-France : Relâche au Cap de Bonne-Espérance ,
Retour en Europe.
[Du 13 août 1803 au 16 avril 1804.]
Il faut avoir été privé comme nous, pendant plusieurs années,
de toute relation avec les personnes les plus chères, avoir passé
ce temps d'exil sur des mers orageuses ou des terres sauvages, en
butte aux contrariétés , aux maladies , aux privations sans cesse
renaissantes, pour bien concevoir tout ce que nous éprouvâmes en
nous voyant réunis à nos parens, à nos amis , à nos compatriotes
de l'Ile-de-France; les lettres d'Europe qui nous y attendoient
vinrent ajouter à notre contentement : celui qui a une bonne mère,
un père tendre, une épouse chérie , peut apprécier les douces
affections dont fut alors rempli le cœur de ceux d'entre nous qui
furent assez heureux pour recevoir de bonnes nouvelles de leur
famille.
Cette alternative de chagrin et de joie, de fatigue et de repos,
de disette et d'abondance , à laquelle les marins sont si souvent
exposés, les soumettant, presque sans cesse, aux impressions les
plus actives et les plus fortes, doit les habituer à supporter plus
facilement que les autres hommes les vicissitudes de la vie. Triste
avantage cependant qu'on ne peut acquérir que par des secousses
multipliées du corps et de l'âme , toujours si funestes à la santé !
Parmi les nouvelles que nous apprîmes ici, je dois citer ce qui
est relatif à la corvette le Naturalise. On se rappellera sans doute a
* Voy. plus haut, pag. y,
AUX TERRES AUSTRALES. 293
que ce bâtiment fut expédié de l'île King, pour rapporter en France
les collections nombreuses d'objets d'histoire naturelle, recueillies
depuis le commencement de la campagne. M. Hamelin, qui le
commandoit, avoit eu d'abord le projet de ne faire aucune re-
lâche ; mais l'état et le nombre de ses malades l'obligèrent bientôt
de venir toucher à l'Ile-de-France : là, parmi les personnes qu'il
mit à terre comme incapables de supporter les fatigues de la
navigation, se trouvoit notre minéralogiste M. Depuch, réduit
au dernier degré de marasme par la dyssenterie. Ce jeune et
infortuné savant, aussi précieux par sa modestie et la bonté de
son cœur, que par l'étendue et la variété de ses connoissances, ne
devoit jamais revoir sa terre natale ! Victime intéressante de nos
communs désastres, il succomba bientôt. Nous déplorâmes la perte
d'un ami qui nous avoit été cher, et auquel l'expédition doit tant
de travaux utiles.
Après* une relâche de dix jours, M. Hamelin remit sous
voiles le 10 février 1803. Il vit un instant la côte d'Afrique,
doubla hors de vue le Cap de Bonne-Espérance , et passa l'équa-
teur le 28 mars, pour rentrer dans l'hémisphère Septentrional.
Sa route fut contrariée par une avarie majeure dans la tête du
grand mât et par la disette d'une partie des vivres. Le 26 mai on
perdit M. Amand de Gouhier. Cet intéressant jeune homme ,
d'un caractère fort doux , étoit parti de France en qualité de
pilotin, et avoit mérité par sa bonne conduite le grade d'aspirant
de seconde classe. Il mourut d'une inflammation d'entrailles, après
cinq ou six jours seulement de maladie.
Le lendemain, le Naturaliste arriva en vue des côtes d'Angle-
terre, et, malgré l'exhibition de son sauf-conduit et les justes et
fortes représentations que fit M. Hamelin, ce bâtiment fut arrêté
par la frégate angloise la Minerve , capitaine Charles Bullen,
qui jugea convenable de le conduire à Portsmouth , pour y faire
examiner, disoit-il , la validité de son passe-port. Cette vexation
294 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
dura jusqu'au. 6 juin , que le Naturaliste fut relâché par ordre de
l'amirauté. II quitta Portsmouth le même jour, et entra le len-
demain dans le port du Havre, après une absence de deux ans
sept mois et dix-huit jours.
Ces détails sur le sort de nos anciens compagnons de voyage,
furent pour nous du plus grand intérêt. Si nous nous affligeâmes
de la mort de quelques - uns d'entre eux , et des privations qui
n'avoient cessé de les poursuivre, nous eûmes tous au moins la sa-
tisfaction de voir que les collections importantes qu'ils accompa-
gnoient, étoient heureusement parvenues dans notre patrie.
Quant à nous; ce qui devoit principalement nous occuper pen-
dant notre séjour à l'Ile-de-France, c'étoit d'abord la santé de
nos équipages, puis les réparations des navires et le remplacement
de nos vivres. Pour satisfaire au besoin le plus pressant , nous
envoyâmes tout de suite à l'hôpital la plus grande partie de nos
gens ; mais dans le nombre il y en avoit de si sérieusement ma-
lades, que nous eûmes le chagrin d'en perdre plusieurs. Il n'en
mourut qu'un seul appartenant au Casuar'ma,
Le ly août, nous vîmes entrer dans le port la frégate la Belle-
Poule, et quelques jours après, le vaisseau le Marengo , les frégates
la Sémillante > l'Atalante , la corvette le Bélier , et deux navires de
transport. Tous ces bâtimens , sous les ordres du contre - amiral
Linois, avoient à bord le général Decaën et huit cents hommes
de troupes , et revenoient de la côte de Coromandei , où ils
avoient été envoyés pour prendre possession de la ville et du ter-
ritoire de Pondichéry. Mais tandis que le Gouverneur anglois re-
tardoit, sous divers prétextes, de faire la remise de la place, un
aviso , expédié de nos ports , étoit venu apporter à la division
l'ordre d'appareiller sans délai pour se rendre à l'Ile-de-France.
Tout annonçoit le prochain renouvellement des hostilités avec la
Grande-Bretagne , et c'est ce qui avoit engagé le Gouvernement
françois à prendre cette mesure de prudence.
AUX TERRES AUSTRALES. 295
La goélette le Casuarina n'ayant été achetée que pour faire
avec plus de facilité la géographie des côtes de la Nouvelle-Hol-
lande, se trouvoit maintenant inutile à notre expédition. Je reçus
donc l'ordre de la désarmer le 29 août , et de passer avec mon
équipage sur la corvette le Géographe , où ce renfort ne fut pas
superflu.
16 septembre. J'ai dit, dans le chapitre précédent, qu'à l'époque
où nous abandonnâmes l'exploration des terres Australes, notre
Commandant se trouvoit dangereusement malade. Depuis notre
arrivée dans la colonie, son état s'étoit beaucoup aggravé ; déjà, il
y avoit long-temps que tout espoir de guérison étoit perdu, et les
efforts des médecins n'avoient pour but que de prolonger de
quelques jours une existence dont la nature même de la maladie
avoit fixé le terme. Enfin ce dernier moment arriva; et le 16 sep-
tembre 1 803 , à-peu-près vers le milieu du jour, M. Baudin cessa
d'exister Le 17, il fut enterré avec les honneurs dus au
rang qu'il avoit occupé dans la marine militaire : tous les officiers,
tous les savans de l'expédition, assistèrent à ce convoi, auquel se
rendirent aussi les principales autorités de la colonie.
On s'attendoit, à bord, que le commandement du Géographe
resteroit à M. Henri Freycinet, premier lieutenant de la cor-
vette : ses travaux pendant le voyage, sous le double rapport de
la géographie et des observations astronomiques, sembloient ajou-
ter aux droits qu'il avoit comme officier de marine ; mais l'amiral
LiNOis jugea devoir nommer M. M il i us, capitaine de frégate,
qui se trouvoit alors à l'Ile-de-France. Cet officier , au mérite et
aux talens duquel je me plais à rendre une entière justice, avoit
appartenu à l'expédition, dans le principe, en qualité de premier
lieutenant du Naturaliste, et ne l'avoit quitté, au port Jackson,
que pour cause de maladie a. Il fut donc considéré comme faisant
a Voy. tom. 1, pag. 366,
296 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
toujours partie de cette expédition, et dès-Jors la supériorité de
son grade lui assuroit le commandement.
Il seroit peu intéressant pour le lecteur que je m'étendisse ici
sur les divers événemens politiques qui eurent lieu dans la colonie
et sur ceux que nous apprîmes pendant notre séjour: je ne parlerai
donc point des ordres qui nous furent apportés par la corvette
le Berceau, à l'occasion du renouvellement de la guerre entre la
France et l'Angleterre; des changemens que cette circonstance
occasionna dans le gouvernement de l'île ; du départ de l'escadre
de l'amiral Lin ois pour aller en croisière ; de l'arrivée dans le
port d'une division de vaisseaux de ligne Hollandois, &c. &c. Ces
détails, déjà un peu surannés, seroient d'ailleurs étrangers au but
de cette histoire, et je dois les supprimer.
Je ne ferai aussi mention que très -rapidement des travaux que
nos naturalistes exécutèrent, pendant la relâche, pour augmenter
leurs collections déjà, si riches, MM. Péron et Lesueur, les seuls
zoologistes qui nous restassent alors, s'occupèrent avec beaucoup
de soin et de persévérance de l'étude des poissons qu'on trouve
sur ces rivages ; ils en découvrirent une multitude d'espèces nou-
velles, qui tous furent décrits et dessinés avec l'exactitude que ces
savans voyageurs apportoient dans leurs travaux.
Notre jardinier, le laborieux, l'infatigable M. Guichenot,
augmenta le nombre des plantes vivantes qu'il vouloit transporter
en Europe ; il trouva à cet égard , chez M. Céré , Directeur du
jardin de botanique, au quartier des Pamplemousses, toutes les
facilités qu'il pouvoit désirer, et cet empressement désintéressé
d'être utile, apanage touchant et ordinaire des hommes qui s'oc-
cupent de l'étude des sciences.
Parmi les arbres qui nous furent donnés par ce savant agricul-
teur, je dois distinguer sur-tout l'Arbre à pam des îles de la mer
du Sud. Ce végétal précieux, qu'il seroit possible, peut-être, d'ac-
climater dans quelques parties de l'Italie et de l'Espagne, n'existe
AUX TERRES AUSTRALES. 297
à l'Ile-de-France que depuis l'année 1797. Dentrecasteaux en
fit embarquer plusieurs individus à Tongatabou a pendant son
voyage à la recherche de la Pérouse ; transportés ensuite à Java,
où les frégates françoises furent désarmées , ces arbres restèrent
près de trois ans sur l'île, confiés aux soins de M. la Haye, jar-
dinier-botaniste de l'expédition. Malgré l'état déplorable de sa
santé , M. la Haye ne voulut point abandonner à d'autres le soin
de cultiver les plantes vivantes qu'il avoit recueillies pendant le
cours d'une navigation longue et périlleuse : rien ne put à cet égard
lasser sa constance et son courage. M. le contre -amiral Willau-
mez , alors capitaine de vaisseau , et qui avoit été lui-même l'un des
officiers les plus distingués de Dentrecasteaux , sollicita l'ordre
d'aller chercher ces plantes , fut expédié pour les prendre à bord
de la frégate la Régénérée qu'il commaridoit, et parvint enfin à
les transporter à l'Ile-de-France. Ce fut l'amiral Willaumez encore
qui engagea M. Dupuy, aujourd'hui Pair de France, et à cette
époque Intendant de la colonie , à faire distribuer des arbres à pain
chez ceux des habitans de l'île qui se livroient avec le plus de succès
et de soins à l'agriculture ; on en fit passer également à la Martinique
et à Cayenne, où ils ont fort bien réussi.
Indépendamment des richesses végétales que nous devions rap-
porter dans notre patrie , M. Péron voulut essayer d'y en trans-
porter d'un autre genre et d'un intérêt tout aussi grand ; je veux
parler de l'excellent poisson d'eau douce, connu sous le nom de
Gmiramy b. Ce poisson , comme l'on sait , originaire de Chine , a
a L'une des îles des Amis. » comme sa hauteur est très- grande à pro-
'• Osphronhne Goramy , poisson Gouramie «portion de ses autres dimensions , il fournit
ou Gouramy de Lacepède, Hist. des poissons, » un aliment aussi copieux qu'agréable
tom. III pa°: uv- " ^ seroit bien à désirer que quelque ami
« Cet osphronème, dit l'auteur, est remar- » des sciences naturelles, jaloux de favoriser
«quable par sa forme, par sa grandeur, et » l'accroissement des objets véritablement
«par la bonté de sa chair. II peut parvenir «utiles, se donnât le peu de soins néces-
» jusqu'à la longueur de deux mètres ; et » saires Pour Ie faire arriver en vie en France,
TOME II. Pp
298 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
été naturalisé depuis plusieurs années à l'Ile-de-France, où on le
trouve maintenant en abondance dans les rivières et dans les vi-
viers. Divers essais ont été déjà faits par quelques personnes pour
l'apporter en Europe ; mais jusqu'ici tous ont été infructueux,
ce qui dépend, selon moi, du défaut de précautions convenables
pendant le transport. M. Péron n'a pas été plus heureux que ses
prédécesseurs ; cependant l'inutilité de ses efforts particuliers , loin
de décourager ceux qui voudroient renouveler une tentative aussi
importante, doit au contraire leur faire redoubler de zèle pour
s'entourer de soins plus minutieux et plus complets. Quatre ou
cinq jours avant de mettre sous voiles, M. Péron reçut de M.
Céré cent petits gouramys qui furent distribués dans douze vases ,
chacun de cinq à six pintes de capacité. Quelques-uns de ces poissons
moururent dans les premiers momens de leur transport sur le vais-
seau; néanmoins trois jours après notre départ, il en restoit encore
quatre-vingt-treize , paroissant jouir d'une santé parfaite. Nous avions
l'espoir de les conserver jusqu'en France, lorsque, avant d'avoir
atteint le travers du canal de Mosambique , la mauvaise qualité de
l'eau donnée pour remplacer une partie de la leur, occasionna la
mort de tous ces animaux sans exception.
Il paroît que jusqu'à ce jour les variations subites de la tempé-
rature, et peut-être aussi les orages qu'on éprouve dans le voisinage
du Cap de Bonne-Espérance , où il règne des brises très-fraîches et
de fréquens coups de vent, ont été la cause de la mort des gouramys
qu'on a essayé de transporter en Europe. M. Péron avoit pris des
précautions pour éviter ce premier inconvénient : chacun de ses
vases, couvert d'une gaze légère, pour empêcher que les poissons,
en sautant, ne s'échapassent au-dessus des bords, fut enfermé dans
une armoire bien abritée de l'air extérieur.
Je remarquerai que la putridité de l'eau , toujours mor-
al ry acclimater dans nos rivières, et procurer ainsi à notre patrie une nourriture peu chère ,
» exquise, salubre , et très-abondante. »
AUX TERRES AUSTRALES. 299
telle s pour les poissons , pourroit aisément se corriger par l'usage
des filtres-charbon , aujourd'hui si généralement connus et employés.
Peut-être devroit-on tenter également l'usage de l'eau de mer dis-
tillée ; mais ce qui vaudrait mieux sans doute , ce seroit de faire
de fréquentes relâches sur la route , et d'y renouveler souvent cette
provision. Il me semble d'ailleurs que les gouramys embarqués
sur notre bord étoient trop jeunes (ils n'avoient guère que 3 à
4 pouces de longueur ) ; que les vases qui les contenoient étoient
trop petits; enfin que ces mêmes vases eussent dû être suspendus
par un mouvement de Cardan, fait avec de simples cercles de
barriques, pour éviter que ces animaux ne vinssent, au roulis, se
heurter contre les parois. A ces réflexions , que l'expérience m'a
suggérées, il me paroît important, pour l'utilité des voyageurs qui
voudraient renouveler ces mêmes tentatives, de joindre ici quelques-
uns des préceptes que l'illustre M. de Lacepede a insérés dans
son Histoire des poissons.
« De toutes les saisons, dit l'auteur1", la plus favorable au transport
» de ces animaux (les poissons) est l'hiver, à moins que le froid
» ne soit très-rigoureux. Le printemps et l'automne le sont heau-
» coup moins que la saison des frimas; mais il faut toujours les
» préférer à l'été. La chaleur aurait bientôt fait périr des individus
35 accoutumés à une température assez douce ; et d'ailleurs ils ne
» résisteraient pas à l'influence funeste des orages qui régnent si
33 fréquemment pendant l'été.
» C'est en effet un beau sujet d'observation pour le physicien;
« que l'action de l'électricité de l'atmosphère sur les habitans des
33 eaux, action à laquelle ils sont soumis, non-seulement lorsqu'on
33 les force à changer de séjour , mais encore lorsqu'ils vivent indé-
33 pendans dans de larges fleuves ou dans des lacs immenses, dont
a « La plus terrible des maladies des pois- « miasmes produits dans le fluide qui les en-
»sons, dit LacepÈDE, op. cit. tom. III, ■» vironne. »
»p. xxij , est celle qu'il faut rapporter aux b Tom. III , pag. v) et suiv.
Pp 2
300 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
y> la profondeur ne peut les dérober à la puissance de ce feu
» électrique.
y> II ne faut exposer aux dangers du transport que des poissons
55 assez forts pour résister à la fatigue , à la contrainte , et aux autres
5> inconvéniens de leur voyage. A un an, ces animaux seroient
s? encore trop jeunes ; l'âge le plus convenable pour les faire passer
55 d'une eau dans une autre , est celui de trois ou quatre ans.
55 On ne remplira pas entièrement d'eau les tonneaux dans
55 lesquels on les renferme \ Sans cette précaution, les poissons,
55 montant avec rapidité vers la surface de l'eau , blesseraient leur
55 tête contre la partie supérieure du vaisseau dans lequel ils seront
55 placés. Ces tonneaux devront d'ailleurs présenter un grand espace.
55 Bloch, qui a écrit des observations très-utiles sur l'art d'élever
55 les animaux dont nous nous occupons, demande qu'un tonneau
55 destiné à transporter des poissons du poids de 50 kilogrammes
55 [100 livres ou à-peu-près], contienne 320 litres ou pintes
55 d'eau.
55 II est même nécessaire que vers la fin du printemps, ou au
55 commencement de l'automne , c'est-à-dire lorsque la chaleur est
55 vive au moins pendant plusieurs heures du jour, cette quantité
55 d'eau soit plus grande, et souvent double ; et quelle que soit la
55 température de l'air, il faut qu'il y ait toujours une communi-
55 cation libre entre l'atmosphère et l'intérieur du tonneau , soit
55 pour procurer aux poissons , suivant l'opinion de quelques phy-
55 siciens, l'air qui peut leur être nécessaire, soit pour laisser
55 échapper les miasmes malfaisans et les gaz funestes qui, ainsi
r> que nous l'avons déjà dit dans cette histoire, se forment en
55 abondance dans tous les endroits où les habitans des eaux sont
55 réunis en très-grand nombre, même lorsque la chaleur n'est pas
Pour de longues traversées , des jarres en terre me paroissent devoir être préférées aux
barriques, dont le bois , en se décomposant, peut fournir des miasmes putrides et délétères.
AUX TERRES AUSTRALES. 301
» très-forte , et leur donnent la mort souvent dans un espace de
» temps extrêmement court.
» Mais comme ces soupiraux, si nécessaires aux poissons que
» l'on fait voyager , pourroient , s'ils étoient faits sans attention ,
33 laisser à l'eau des mouvemens trop libres et trop violens qui
» la feraient jaillir, pousseraient les poissons les uns contre les
53 autres, les froisseroient et les blesseraient mortellement, il sera
33 bon de suivre à cet égard \es conseils de Bloch , qui recom-
33 mande de prévenir la trop grande agitation de l'eau par une
33 couronne de paille ou de petites planches minces introduites
33 dans le tonneau, ou en adaptant à l'orifice qu'on laisse ouvert
33 un tuyau un peu long , terminé en pointe , et percé vers le haut
33 de plusieurs trous qui établissent une communication suffisante
33 entre l'air extérieur et l'intérieur du vaisseau C'est avec des
33 précautions analogues , que dès le xvi.e siècle on a répandu dans
33 plusieurs contrées de l'Europe, des espèces précieuses de poissons
33 dont on y étoit privé. C'est en les employant.... qu'on a peuplé
33 de cyprins dorés de la Chine, les eaux non-seulement de France,
33 mais encore d'Angleterre , de Hollande et d'Allemagne.
33 Mais il est un procédé par le moyen duquel on parvient à son
33 but avec bien plus de sûreté , de facilité et d'économie , quoique
33 beaucoup plus lentement.
33 II consiste à transporter le poisson , non pas développé et
33 parvenu à une taille plus ou moins grande, mais encore dans
33 l'état d'embryon et renfermé dans son œuf. Pour réussir plus
33 aisément, on prend les herbes ou les pierres sur lesquelles les
33 femelles ont déposé leurs œufs , et les mâles leur laite , et on les
33 porte , dans un vase plein d'eau , jusqu'au lac , à l'étang , à la
33 rivière, ou au bassin que l'on désire de peupler.. . . Si le trajet
33 est long, on change souvent l'eau du vase dans lequel les œufs
33 sont transportés.
33 La qualité et l'abondance de la nourriture .... sont aussi les
302 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
» objets auxquels on doit faire le plus d'attention, lorsqu'on cherche
:» à conserver des animaux en vie dans un autre séjour que leur
» pays natal .... L'aliment auquel le poisson que l'on vient de
» dépayser est le plus habitué , est celui qu'il faudra lui procurer ;
» il retrouvera sa patrie par -tout où il aura sa nourriture fami-
» lière. »
J'ai appris de M. Céré que lui-même s'étoit livré autrefois à
de curieuses expériences pour parvenir à faire vivre les gouramys
absolument dans l'eau de mer. A cet effet , il choisit un certain
nombre de sujets d'un âge convenable : d'abord il les plaça dan&
un très-grand vase rempli d'eau douce ; tous les jours il renouveloit
une partie de cette eau ; puis il en enlevoit une très-petite mesure,
qu'il remplaçoit par une quantité égale d'eau de mer. Ce procédé
exigeoit , comme l'on voit , beaucoup de patience et d'exactitude ;
M. Céré le continuoit depuis assez long-temps pour que l'eau fût
devenue presque aussi salée que celle de la mer, sans que la santé
de ses poissons en parût altérée le moins du monde , lorsque l'incurie
ou la méchanceté d'un de ses nègres vint détruire en un instant le
fruit de plusieurs années de travaux et de constance. Le chagrin que
cet événement lui causa, et plus encore peut-être le temps et les
soins qu'exigeoit l'expérience, l'empêchèrent de la recommencer.
II n'en reste pas moins bien constaté , ce me semble , que l'on
pourroit habituer le gouramy à vivre dans l'eau de mer ; circons-
tance qui diminueroit de beaucoup les difficultés de son transport
en Europe.
Cependant les réparations qu'avoit exigées la corvette le Géo-
graphe étoient terminées ; toutes nos provisions étoient abord, et
notre équipage , si long-temps fatigué par d'excessives privations ,
avoit eu le temps de se reposer : un plus long séjour eût été désor-
mais sans objet ; le capitaine Milius ordonna donc de faire les
dernières dispositions pour l'appareillage. Le 15 décembre 1803,
tout étant achevé , nous prîmes congé du Gouverneur et de nos
AUX TERRES AUSTRALES. 303
amis , et le \6 nous mîmes sous voiles. Ce fut avec un profond
sentiment de reconnoissance et de regret que nous nous séparâmes
de ces bons habitans de l'Ile-de-France , qui nous avoient si cor-
dialement accueillis : l'hospitalité généreuse qu'ils exercèrent envers
nous, les attentions et les soins délicats dont ils nous comblèrent,
furent un ample dédommagement des peines de notre voyage. Les
procédés de ces hôtes respectables et chéris demeureront à jamais
gravés dans nos cœurs , avec le souvenir des vertus précieuses dont
l'intérieur de leurs familles nous a offert les modèles. Leur tou-
chante bonté ne sembla-t-elle pas même nous poursuivre, lorsque,
à notre insu , ils envoyèrent à bord du vaisseau tout ce qu'une pré-
voyance ingénieuse leur suggéra pouvoir nous être utile et agréable
pendant la traversée , et nous ménagea ainsi la plus douce surprise î
Que nous reconnûmes bien là nos excellens amis !
Les premiers jours de notre navigation furent assez favorisés, et
n'offrirent rien qui fût digne de remarque. Arrivés par le travers
du canal de Mosambique , nous éprouvâmes une bourasque vio-
lente, qui dura quarante-huit heures, mais qui ne nous causa aucune
avarie. Le 30 décembre, nous aperçûmes la terre de Natal, et la
prolongeâmes pendant quelque temps sans nous y arrêter. Nous
observâmes que les courans portoient fortement au Sud dans ces
parages.
Le 3 janvier 1 804, après avoir doublé la partie la plus Australe
de l'Afrique, nous nous dirigeâmes vers la baie de la Table au Cap
de Bonne-Espérance, où nous laissâmes tomber l'ancre dans l'après-
midi. Le but de cette relâche étoit de nous procurer des rafraîchis-
semens , et d'embarquer pour la ménagerie du Muséum d'histoire
naturelle de Paris quelques-uns des animaux rares et curieux que
l'on trouve dans ces riches contrées.
Aussitôt que nous fûmes au mouillage , M. Milius envoya un
de ses' officiers saluer le Gouverneur et le prévenir de nos besoins.
Le lendemain, nous allâmes lui faire une visite de corps, et le 5
304 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
nous dînâmes chez lui. Nous ne saurions trop reconnoître ici avec
quelle extrême politesse nous en fûmes accueillis. M. de Janssens,
Gouverneur général de la colonie , se prêta obligeamment à toutes
les questions que nous lui fîmes , et voulut bien faciliter à nos
naturalistes, par tous les moyens en son pouvoir, les observa-
tions et les recherches qui leur paroissoient être dans l'intérêt des
sciences.
Un des objets que nous nous proposions d'examiner avec le plus
de soin , c'étoit l'existence vraie ou fausse de ce fameux tablier des
femmes Hottentotes dont on a tant parlé , et sur lequel cependant
on étoit encore si peu d'accord. Sans doute la réalité de cet
organe doit être considérée comme un des phénomènes les plus
curieux de la physiologie; mais, il faut en convenir, la diver-
gence des récits des voyageurs, à cet égard, en est un non moins
singulier peut-être. Jamais, en effet, contradiction ne se soutint
plus long-temps sur un théâtre d'ailleurs aussi bien connu que le
Cap de Bonne-Espérance. Des milliers de voyageurs y abordent
annuellement depuis des siècles ; nous en avons une foule de des-
criptions ; presque toutes parlent de cette conformation bizarre ,
mais d'une manière tellement contradictoire , que l'opinion des
naturalistes a dû rester toujours indécise. Comment, en effet
asseoir son jugement sur un objet aussi délicat , lorsque des
hommes également célèbres et dignes de foi viennent en nombre
à -peu-près égal pour nier ou pour attester le fait dont il s'agit ,
et sur lequel chacun d'eux se présente comme témoin oculaire î
Il étoit donc pour nous d'une haute importance de chercher à
éclaircir une question si long-temps agitée sans être résolue, et de
montrer d'où avoit pu provenir à cet égard l'opposition des obser-
vateurs : telle fut la tâche qu'entreprirent MM. Péron et Lesueur.
Un savant aussi distingué que modeste , M. Raynier de Klerk
Dibbetz , Médecin en chef de la colonie , leur fournit tous les
secours qu'ils pouvoient désirer, et de nombreux moyens de résoudre
leurs
AUX TERRES AUSTRALES. 305
leurs doutes. De l'examen attentif et prolongé auquel ils se livrèrent,
et dont tous les officiers du Géographe et plusieurs autres membres
de l'expédition furent témoins, il résulte1,
i.° Que cet organe singulier, désigné improprement sous le nom
de tablier des Hottentot.es , existe bien certainement chez les
femmes d'une autre peuplade ;
2.0 Qu'il ne se rencontre jamais chez les Hottentotes;
3.0 Qu'il est un des caractères observés constamment parmi
une nation nombreuse et sauvage, connue sous le nom de
Houzouâna ou Boschisman ;
4-° Que cet organe appartenant exclusivement à la race des
Houzouânas , doit donc être appelé tablier des femmes Houz-
ouânas ou Boschisman ;
y° Qu'on le trouve également chez les jeunes filles et chez les
vieilles femmes, avec la seule différence de proportion déter-
minée par la diversité des âges ;
6.° Qu'il n'a rien de commun avec les diverses parties de l'ap-
pareil sexuel ordinaire aux femmes des autres peuples ;
y.° Que ce n'est point un repli de la peau du ventre, comme
l'ont annoncé quelques voyageurs anciens, trop peu versés
dans la physiologie ;
8.° Que ce n'est pas non plus un prolongement artificiel ou
naturel des grandes lèvres, ni des nymphes, ainsi que plusieurs
observateurs l'ont écrit ;
9.0 Que son existence est indépendante de toute affection ma-
ladive et de toute espèce de tiraillement mécanique ;
a J'ai extrait ces détails sur les femmes parfaite vérité, dévoient entrer dans un tra-
Houzouânas de deux mémoires manuscrits vail que Al. PÉRON avoit projeté sur l'His-
de MAL PÉRON et LESUEUR, lus à I'Jnsti- toire des peuples sauvages visites pendant notre
tut de France en 1805. Ces mémoires, qu'ac- expédition. 11 ne m'eut pas été possible d'en
compagnent un grand nombre de planches donner ici le texte entier sans dépasser les
dessinées avec un soin extrême et la plus bornes de cet ouvrage.
TOME II. Qq
306 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
i o.° Qu'on l'observe dès l'enfance , qu'il croît avec l'âge , et dis-
paroît par le croisement des races Hottentote et Boschisman.
Quelque extraordinaire que puisse paraître et que soit en effet
ie tablier des femmes Boschisman, il n'est cependant pas le seul
phénomène que présente leur organisation. Il y en a un autre tout
aussi inexplicable, mais beaucoup plus frappant, bien qu'il ait été
généralement plus négligé, c'est le développement prodigieux de
leurs fesses.
Le Vaillant donne à cet égard de minutieux détails dont nous
avons reconnu l'exactitude. «... Ce croupion alongé n'est qu'une
55 masse graisseuse et charnue, dit-il a, qui, à chaque mouvement du
55 corps, contracte une oscillation et une ondulation fort singulières.
55 J'ai vu une fîllede trois ans... jouer et sauter devant moi pendant
55 plusieurs heures. Je la plaignois d'être chargée de ce gros paquet
55 qui me paroissoit devoir gêner ses mouvemens ; et je ne m'aper-
55 cevois point qu'elle en fût moins libre. Quelquefois, pours'amu-
55 ser d'un jeune frère avec qui elle jouoit, elle marchoit à pas
55 comptés ; puis , appuyant fortement le pied contre la terre, elle
55 communiquoit à son corps un ébranlement qui faisoit remuer
55 son postique comme une gelée tremblante; le bambin cherchoità
55 l'imiter; mais n'en pouvant venir à bout, parce qu'il n'avoit pas
55 ce gros c. . qui n'est propre qu'au sexe, il se dépitoit d'impa-
55 tienoe , tandis que sa soeur rioit à gorge déployée. Les mères. . .
55 lorsqu'elles sont en marche , . . . . placent ( leurs enfans ) sur
55 leur croupe. J'en ai vu une courir ainsi ; et l'enfant . . . posé
55 debout ... se tenoit derrière elle comme un Jockey derrière un
55 cabriolet. 55
Un voyageur dont les écrits portent un caractère de véracité
si bien reconnu des habitans du Cap, Barrow confirme par ses
observations particulières , ce que nous venons de rapporter. « La
1 Second Voyage de LE VAILLANT en Afrique, tom, III f pag. rojetzoô'.
AUX TERRES AUSTRALES. 307
» courbure intérieure de l'épine dorsale, dit-il a, et l'extension des
y? parties postérieures, sont les caractères de toute la race Hottentote ;
33 mais dans les petits Boschismans ces caractères sont si excessive-
» ment exagérés, qu'ils en sont ridicules. Si la forme de la lettre S
35 peut être regardée comme un modèle de grâces dans les femmes,
33 celles-ci ont des droits à la première place parmi les beautés par-
33 faites. Leur personne, depuis la gorge jusqu'au genou, se dessine
33 absolument comme cette lettre. Dans un autre sujet que je me-
33 surai, les parties postérieures se projetoient à cinq pouces et demi
33 en dehors de l'épine du dos ; cette exubérance étoit toute de
33 graisse, et rien n'étoitrisible comme de voir cette femme marcher:
33 chaque pas étoit marqué par un tremblement pareil à celui qu'au-
33 roient éprouvé deux masses de gelée placées au même endroit. 33
Nous avons vu nous-mêmes ces fesses extraordinaires dans un
nombre assez grand d'individus tous du sexe féminin et de la race
des Boschismans; il paroît cependant qu'on rencontre aussi quel-
quefois cette difformité chez les Hottentotes.
Des faits que je viens de rapporter, on peut conclure, ce me
semble, que la contradiction des voyageurs, relativement au ta-
blier, provient sur-tout de ce qu'ils ont attribué aux femmes Hot-
tentotes , ce qui appartenoit réellement à des individus d'un autre
peuple. Les sujets soumis à une observation peut-être trop superfi-
cielle, pouvoient aussi n'être pas de race pure, mais le résultat du
croisement des races Hottentote etBoschisman. C'est ainsi que des
erreurs involontaires se sont propagées, tantôt par des observateurs
étrangers aux connoissances anatomiques, et tantôt par ceux qui
ont cru pouvoir établir leur opinion sur de simples ouï-dire. Au
reste , l'existence de cet organe chez les femmes Houzouânas ou
Boschisman, ne peut être aujourd'hui révoquée en doute; cette
vérité, qui paroît jaillir des observations qui nous sont propres,
b Voyage de John Barrow en Afrique, tom. II ,pag. So de la trad. franc.
Qq 2
308 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
acquerra sans doute un nouveau degré d'évidence par les remarques
intéressantes que M. le Gouverneur de Janssens a faites depuis
notre départ du Cap, dans le pays des Boschismans, et qu'il a bien
voulu nous communiquer peu de temps après son retour en
Europe.
M. de Janssens ayant été forcé, pour terminer quelques arran-
gemens avec les Caffres , de se porter sur la frontière Orientale
de la colonie, résolut de pénétrer dans le pays des Boschismans,
et de vérifier', par ses propres observations, ce qu'il avoit entendu
dire de ce peuple extraordinaire. Accompagné, dans cette entreprise,
d'un détachement de troupes, et muni de tous les objets nécessaires,
M. de Janssens, à force de générosité, de patience et de soins,
parvint à se mettre en rapport avec les Boschismans. Pendant près
de cinq semaines, il vécut, pour ainsi dire, au milieu d'eux; il entra
dans tous les détails de leur existence , de leurs mœurs et de leurs
habitudes, et donna sur-tout une grande attention à leur organisa-
tion singulière.
C'est ainsi qu'il s'est assuré que les Boschismans forment effec-
tivement une nation bien distincte de celle des Hottentots ; que
tous les individus en sont extrêmement petits ; que la taille com-
mune des hommes est de 4 pieds, comme l'avoit dit Barrow; que
toutes les femmes , sans exception , ont le tablier ; que cet organe
parvient quelquefois à la longueur de 7 ou 8 pouces ; qu'il se perd,
à la vérité, par le croisement des races ; mais qu'à la quatrième géné-
ration il conserve encore tous les mêmes caractères, aux dimen-
sions près , qui sont réduites des deux tiers.
Ces femmes ont toutes des fesses monstrueuses, et M. de Janssens
a vu de jeunes enfans montés sur cette espèce de croupe, s'y tenir
debout, tandis que leurs mères étoient en marche. On nous avoit
assuré au Cap que les hommes ne participoient point à une telle
difformité ; mais M. le Gouverneur a reconnu que l'assertion n'étoit
pas exacte , et que la croupe graisseuse dont il s'agit , quoique
AUX TERRES AUSTRALES. 309
beaucoup moins prononcée chez les hommes que chez les femmes ,
étoit cependant un caractère commun aux deux sexes.
Les Boschismans, continue le même observateur, errent dans les
déserts de l'Afrique Méridionale sur une surface immense dé-
pourvue de bois % qui s'étend d'Orient en Occident, à partir des
limites de la colonie du Cap, et vers le Nord, jusqu'à une distance
considérable encore inconnue h. Ce peuple est sauvage , féroce ,
rabougri , et misérable au-delà de ce qu'on peut imaginer. Il ne vit
pas en corps de nation ; chaque famille est dans l'isolement, et les
hommes ne se réunissent en petites troupes que pour se défendre,
ou pour piller chez les colons Hollandois , chez les Caffres, ou autres
indigènes qui ont des propriétés. Ils sont redoutés , et vivent dans
l'inimitié avec tous leurs voisins , dont ils sont traités à leur tour
plutôt comme des bêtes féroces que comme des hommes. Il paroît
cependant que cette férocité ne dépend pas d'une organisation par-
ticulière , mais qu'elle est une conséquence de leur état misérable et
des mauvais traitemens qu'ils reçoivent des peuples moins éloignés
qu'eux de la civilisation.
Ces sauvages ne cultivent pas la terre, et, si l'on en excepte le
chien, ils n'ont aucun animal domestique. Quand on leur en donne,
ce que les Hollandois ont fait quelquefois dans l'espoir de les adoucir
et de leur faire perdre leurs habitudes pillardes, ils ne savent pas les
conserver. Cependant, ceux des jeunes Boschismans que les paysans
de la colonie parviennent à fixer pour quelque temps chez eux,
deviennent de très-bons gardiens de troupeaux.
Pour tout vêtement, ils portent de petites peaux crasseuses sur
les épaules. Ils n'ont ni huttes ni ustensiles ; leurs armes consistent
en de petits arcs et des flèches légères qui sont empoisonnées ; ils
tirent à de grandes distances et avec une rare justesse. Ils ont l'or-
a Le nom de Boschiesman ou de Bosjesman , qui, en hollandois, signifie Homme des bois.
est par conséquent très-impropre.
b En 1807.
310 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
gane de la vue extrêmement exercé, et au-delà même de ce qu'on
pourrait croire.
La chasse ne peut suffire à leurs besoins. Leur nourriture ordi-
naire est extrêmement dégoûtante et peu assurée ; ils supportent la
faim pendant long -temps , par l'habitude qu'ils ont d'une disette
presque continuelle ; mais lorsqu'ils ont du gros gibier, ils mangent
en un seul repas une quantité prodigieuse de viande.
Leur vocabulaire ne doit contenir qu'un très-petit nombre de
mots , attendu que ces gens ont peu de besoins , qu'ils connoissent
peu d'objets , et ne sentent guère la nécessité de communiquer
leurs pensées. Les sons qu'ils articulent ne peuvent pas se rendre
par écrit a : ce n'est qu'un claquement de la langue mêlé d\m son
guttural. On rencontre des différences d'idiomes, de l'une à l'autre
famille , pour peu que le lieu de leur résidence habituelle soit
éloigné.
L'usage du tabac est leur plus grande jouissance. Ordinairement
ils fument une espèce de chanvre que les colons Hollandois
nomment dagha , qui est très-fort et qui étourdit. Au lieu de pipes ,
ils se servent des os de l'antilope ou de ceux de quelque autre
animal.
Souvent les colons, et même les autres peuplades qui envi-
ronnent les Boschismans , font une chasse ou battue sur ces mal-
heureux, et tuent, sans pitié comme sans remords, tous ceux qu'ils
trouvent ; les Hollandois conservent cependant quelquefois les
jeunes enfans pour les élever à garder leurs troupeaux ; mais ils
prétendent que jamais , même quand ils sont élevés chez eux , ils
ne peuvent leur faire perdre leurs premières inclinations vagabondes.
1 « Ce son est le même, dit DE PAGES, «Je ne puis les rendre que par l'expression
» que celui que font certaines gens du peuple, » de clop ou de clep. » ( Voyages autour du
» gourmets ou ivrognes, lorsqu'ils trouvent monde et vers les deux pôles, &c. to?n. H,
:» du vin bon. Ils font deux espèces de ces pag. 26. )
33 sons en tournant différemment la langue.
AUX TERRES AUSTRALES. 311
Il est plus probable que cela tient au peu de soin qu'ils prennent
d'eux, ou, plus exactement, à un défaut absolu d'éducation.
M. de Janssens avoit expressément défendu de faire de pareilles
chasses , voulant tâcher d'apprivoiser ces peuples par un régime de
douceur et de justice. Malheureusement les circonstances qui l'ont
rappelé en Hollande ne lui ont pas permis d'observer l'effet de ce
nouveau système , dont il attendoit beaucoup de succès.
Un fait qui vient à l'appui de cette idée , c'est que, s'étant pro-
curé un jeune Boschisman a, et l'ayant gardé pendant deux ans et
demi chez lui au Cap de Bonne-Espérance, M. de Janssens par-
vint à l'apprivoiser parfaitement. Ce jeune sauvage, auquel on donna
le nom de Flamengo , avoit un très-bon naturel , et paroissoit sus-
ceptible du plus grand attachement, sans aucune inclination vicieuse :
doué d'une intelligence assez remarquable , il parvint à apprendre
avec facilité la langue Hollandoise et même un peu d'anglois. Ses
membres d'ailleurs très-souples et très-agiles, le rendoient fort propre
aux exercices du corps,
La durée totale de notre relâche au Cap de Bonne- Espérance
fut de vingt-un jours ; nous en repartîmes le 24 janvier 1 804, et
reprîmes la route de France. Le 3 février, nous aperçûmes l'île
Sainte-Hélène, et parvînmes bientôt après à l'équateur, malgré les
calmes qui nous atteignirent , mais qui heureusement ne furent pas
de longue durée. Lorsque nous quittâmes les régions des tropiques
pour nous rapprocher des mers plus froides de notre hémisphère,
un grand nombre de personnes de l'état-major et de l'équipage fut
attaqué de coliques bilieuses très-intenses, et qui, chez quelques-uns,
résistèrent long-temps à tous ies remèdes. MM. Boullanger, de
Montbazin et moi, nous enfumes les plus fortement affectés, et ne
* La tribu à laquelle il appartenoit, vivoit vière Orange ou Grande Rivière, comme la
dans un canton situé entre les Rhenosser ber- nomment plus ordinairement les colons.
gen [montagnes des Rhinocéros] et la Ri-
312 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
recouvrâmes même notre santé que long-temps après notre arrivée
en France.
M, Milius , pour éviter le même désagrément qu'avoit eu le
Naturaliste , qui, malgré son passe-port, avoit été arrêté et conduit
pour plusieurs jours en Angleterre , ainsi que nous l'avons vu plus
haut, pag. 2j)3, se décida à ne point faire route pour le Havre, celui
de nos ports où cependant il nous eût été plus commode de dé-
barquer, mais il se dirigea vers Lorient.
Le 23 mars, d'après nos observations, nous ne devions pas être
fort éloignés des côtes de Bretagne, et nous pouvions dire avec
l'Arioste :
Or , se mi mostra la mia carta il vero ,
Non è lontano a discoprirsi il porto;
Si che nel iito i voti scioglier spero
A chi ne! mar per tanta via m' ha scorto ;
Ove , o di non tornar col legno intero ,
O d' errar sempre , ebbe già il viso smorto :
Ma mi par di veder, ma veggo certo ,
Veggo la terra , e veggo il Iito aperto a.
Nous ne pûmes cependant pas y entrer le même jour dans ce port
si désiré; car le pilote n'étant arrivé abord que le 24, assez tard,
nous n'allâmes mouiller devant l'île de Groix que le soir, et le len-
demain en rade de Lorient \
On pourroit croire qu'arrivés au terme de notre voyage dans
cette France , après laquelle nous avions soupiré si long-temps ,
nous dûmes nous livrer à une joie bien vive ; cependant, et
ce qui nous surprit nous-mêmes , nous n'en fûmes que foiblement
touchés : la gaieté ne revint point encore parmi nous ; on eût dit
que la vue de notre vaisseau, en nous rappelant trop fortement
a Orlando furioso , canto XLvi. à 17 mille lieues marines ou 21 mille lieues
b La durée du voyage de ia corvette le moyennes de France la somme des routes
Géographe a été de quarante - un mois et qu'elle a parcourues dans cet intervalle.
demi hors des ports de France ; et j'ai estimé
les
AUX TERRES AUSTRALES. 313
les souffrances auxquelles nous y avions été en proie , empoisonnoit
toutes nos autres affections. Ce ne fut même qu'après nous être
tout-à-fait éloignés des rivages de la mer, que notre ame put s'ouvrir
enfin aux sentimens de bonheur, étrangers à nos cœurs depuis si
long-temps.
M. le vice-amiral Thévenard , préfet maritime , et M. le capi-
taine de vaisseau Molini , chef militaire , nous accueillirent avec
une extrême bonté , et nous comblèrent d'attentions et d'égards.
Il m'est bien doux de pouvoir en témoigner publiquement ici notre
respectueuse gratitude à celui des deux qui existe encore.
Le 2 6 mars, on commença de mettre à terre les diverses collections
d'histoire naturelle que nous avions à bord. Indépendamment d'une
foule de caisses de minéraux, déplantes desséchées, de coquilles;
de poissons, de reptiles et de zoophytes conservés dans l'alcool; de
quadrupèdes et d'oiseaux empaillés ou disséqués , nous avions encore
soixante et dix grandes caisses remplies de végétaux en nature,
comprenant près de deux cents espèces différentes de plantes utiles ;
environ six cents espèces de graines , contenues dans plusieurs
milliers de sachets ; enfin une centaine d'animaux vivans , d'espèces
rares ou tout-à-fait nouvelles.
Le débarquement de tant d'objets précieux nous occupa près de
quinze jours; enfin, le 14 avril, on commença le désarmement
de la corvette. Ce travail ayant été achevé le 1 6 , l'équipage fut
ce jour même congédié pour trois mois.
tome 11. Rr
3 14 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
LIVRE V.
I
MÉMOIRES -SUR DIVERS SUJETS.
CHAPITRE XXXV.
Mémoire sur la Dyssenterie des pays chauds et sur l'usage du
Bétel ; par M. PÉRON.
l_i'ÎLE de Timor, située au milieu des régions équatoriales ,
jouit d'une température constamment fort élevée. Cette chaleur,
le plus souvent humide , produit un effet aussi prompt que funeste
sur les Européens nouvellement arrivés dans ces régions. Des
sueurs abondantes, continuelles, les épuisent ; le plus léger mou-
vement les rend excessives , et le repos le plus absolu ne les sus-
pend pas entièrement. L'organe cutané, doublement énervé par
cette chaleur humide et par cette excrétion extraordinaire , semble
absorber tous les fluides de l'économie ; il paroît du moins lui
seul servir à leur exhalation : en effet, les autres excrétions di-
minuent rapidement ; les urines deviennent chaque jour plus
rares ; on ne mouche plus. Les organes salivaires participent bien-
tôt à cette espèce d'épuisement général , qui se communique à
tout le système digestif : l'estomac s'affoiblit , les alimens solides
lui répugnent ; il n'appète plus que des fruits, des légumes et des
boissons acidulés.
AUX TERRES AUSTRALES. 315
Bientôt la fatigue de i'estomac est plus sensible encore ; ces
mêmes fruits et ces boissons acidulés ont achevé d'épuiser sa
force ; l'appétit est entièrement perdu. La constipation survient ;
elle est opiniâtre : si l'on va dans cette circonstance à la selle ,
les déjections sont extrêmement dures et comme desséchées. Le
rectum, irrité par le séjour trop long de pareilles matières, ne
tarde pas à être douloureux ; il manque de fluide lubrifiant , ainsi
que le reste du canal intestinal. L'irritation est de plus en plus
forte ; elle fait des progrès rapides : l'inflammation se déclare avec
des ténesmes insupportables et des déjections sanguinolentes qui
consomment l'épuisement du malade.
Cette foiblesse générale , qui prend sa source dans l'anéantisse-
ment des forces digestives, ne permet guère d'avoir recours aux
grands moyens antiphlogistiques : on est forcé de se borner à
l'usage des fomentations émollientes , des demi - lavemens adou-
cissans, des bains tièdes, des boissons rafraîchissantes, &c. Vaines
ressources ! La prostration des forces augmente d'une manière
effrayante; quelques jours encore, et la dyssenterie la plus cruelle
se trouve compliquée d'une fièvre essentielle , souvent putride
ou maligne, ou même bilioso-putride.
Placé dès-lors entre deux écueils également redoutables , le mé-
decin ne peut que prévoir l'issue funeste de cette double affection,
trop au-dessus des ressources de l'art et de la nature : réduit à la
médecine des symptômes, il combat alternativement celle de ces
maladies dont la marche est plus rapide et plus alarmante ; mais
comme elles sont d'une nature essentiellement opposée, le trai-
tement indiqué pour l'une , aggrave les accidens de l'autre; et le
médecin le plus instruit, malgré toute sa persévérance, ne sauroit
que très-rarement soustraire à la mort une victime que tout cons-
pire à lui livrer.
Telle est cette maladie cruelle de Batavia, des Moluques , des
Philippines, de l'Inde, de Madagascar, et de tous les pays chauds
Rr 2
3 1 6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
en général, dont Bontius, Cleyer, Pison, Prosper-Alpin,&c,
nous ont tracé tour à tour la marche redoutable, et qui fait encore
le désespoir des médecins fixés dans ces régions ; mais dont la cause,
quelque simple qu'elle soit, n'a pas été par eux assez précisément
déterminée.
Surpris de la violence de cette maladie qui nous a causé tant
de pertes irréparables , qui successivement a frappé la plupart de
mes collègues et de mes amis , enlevé un si grand nombre de
nos meilleurs matelots, je m'appliquai de bonne heure à l'observer
plus particulièrement. Le vaisseau des Etats-Unis d'Amérique,
the Hiinter, attaqué de cette épouvantable épidémie, perdit en peu
de temps à Timor son capitaine et presque tout son équipage ;
de sorte qu'il fut abandonne dans la baie de Coupang, où les
Hollandois le prirent pour le compte de la Compagnie.
Une catastrophe aussi terrible , jointe à notre propre expé-
rience, me rendit plus précieuses les recherches que j'avois
faites sur son étiologie , lors de notre premier séjour dans ïîie.
Les naturels de ces climats sont presque entièrement étrangers
à ce fléau cruel ; et cet avantage , ils ne le doivent pas uniquement
à l'habitude, car ils le partagent avec les équipages des vaisseaux de
plusieurs autres contrées Indiennes qui visitent leurs ports. Je revins
donc à l'hygiène de ces peuples , et les premiers moyens prophy-
lactiques que j'observai , me parurent tellement efficaces et tel-
lement actifs , que je crois devoir y rapporter presque exclusive-
ment la santé dont jouissent les indigènes au milieu des désastres
de tant d'Européens. Pour bien sentir l'importance de ces moyens,
il est à propos de revenir sur la cause elle-même que nous venons
d'assigner à la maladie. Nous l'avons attribuée spécialement à
l'atonie du système cutané , fatigué par des excrétions trop abon-
dantes , et à l'épuisement ou plutôt au dessèchement du système
digestif. Ces idées, qui meparoissent incontestables, étant admises,
AUX TERRES AUSTRALES. 317
que pourroit dicter la théorie la plus saine et la plus éclairée sur les
moyens de prévenir ce double accident !
Ne seroit-ce pas de chercher, i.° à donner du ressort à l'organe
cutané, 2.0 à s'opposer à ces excrétions débilitantes, 3.0 à sou-
tenir la force du système digestif, et dès-lors à rappeler au dedans
ces mêmes excrétions si malheureusement dirigées au dehors ! Eh
bien ! ce que la théorie pourroit indiquer ici, l'expérience paroît
elle seule l'avoir appris aux habitans l
En effet, tandis que, par des bains froids , répétés trois ou quatre
fois par jour, ils raniment la tonicité du système cutané, c'est
par des frictions d'huile de cocos , également renouvelées plu-
sieurs fois dans le jour, qu'ils cherchent à fermer, pour ainsi dire,
d'une manière physique, le passage à cette humeur trop abondante
de la transpiration : ainsi donc, les bains et les frictions d'huile
répondent efficacement aux premières indications déduites de la
cause elle-même de la maladie.
Tandis que les liqueurs sont ainsi repoussées du dehors au
dedans , s'il m'est permis de m'exprimer ainsi , des moyens plus
actifs et plus énergiques tendent à concentrer les sécrétions à
l'intérieur du canal intestinal. Je ne parlerai pas des divers masti-
catoires dont la plupart des individus font usage, le cachou, le
cardamome , l'ambre gris , mêlés diversement avec quelques autres
substances , plusieurs graines aromatiques qui me sont inconnues ;
je ne parlerai pas non plus des épices de toute espèce, du poivre,
de la cannelle, de la muscade, du girofle, du gingembre, des pimens
les plus actifs dont leurs alimens sont assaisonnés , et qui les
rendent immangeables pour un Européen ; je ne dirai rien également
du thé qu'ils prennent à forte infusion, &c. : tous ces moyens,
quels qu'ils puissent être, doivent céder à l'énergie du bétel,
espèce de préparation presque universellement en usage dans
les pays chauds, et sur laquelle les médecins ne me paraissent
pas avoir suffisamment porté leurs recherches.
3 1 8 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Quatre substances le composent ordinairement :
i .° La feuille brûlante d'une espèce de poivrier [piper bétel, Lin./,
qui donne son nom à tout le mélange dans lequel iï entre. Quel-
quefois on se sert du fruit jeune de cette plante ;
2.0 Une assez forte quantité de feuilles de tabac ;
3.0 De la chaux vive, environ un quart du poids total du mé-
lange. Cette chaux est retirée par la calcination de diverses espèces
de madrépores; elle est beaucoup plus caustique que la nôtre, et
c'est M. Vauquelin lui-même, qui, sur les échantillons rapportés
par M. Lesueur et par moi, en a porté ce jugement. On voit des
personnes, dit le père Papin, qui prennent de cette chaux gros
comme un œuf par jour.
La 4-e substance qui entre dans la composition du bétel , est la
noix d'aréquier [areca catechu , Lin._/, qui forme elle seule plus de
la moitié du poids total du bétel.
Je ne dirai rien de la feuille ou du fruit du poivre, ni du tabac,
ni de la chaux vive ; l'activité de semblables substances est assez
particulièrement connue ; et d'abord on avouera qu'il seroit diffi-
cile d'introduire un composé plus actif dans l'estomac : la noix
d'arec l'est cependant davantage encore. En effet, prenez une de
ces noix bien fraîche , coupez - la par le travers avec un cou-
teau , vous serez étonné de la promptitude avec laquelle toute
la lame deviendra noire; laissez-la sans l'essuyer vingt -quatre ou
trente - six heures , et cette lame sera presque détruite : preuve
facile , autant qu'indubitable, qu'il existe dans la noix d'arec une
très-forte proportion d'acide gallique. Sa présence se manifeste
d'une manière bien remarquable encore, lorsqu'on introduit une
portion de ce même fruit dans la bouche et qu'on veut la mâcher:
on ne sauroit supporter l'espèce d'astriction mécanique qu'elle fait
éprouver dans tout l'intérieur de la bouche et de la gorge; je ne
connois rien qui soit capable de déterminer une sensation de ce
genre aussi fortement , et sur-tout aussi instantanément. Déjà donc
AUX TERRES AUSTRALES. 31c;
Ja noix d'arec, employée seule, seroit de tous les astringens le plus
énergique , et nous venons de voir qu'on ne la mâche qu'avec d'autres
substances capables d'ajouter encore à sa vigueur et d'augmenter ses
effets. Combien ne doit-elle pas agir activement au-dedans du canal
intestinal, puisque l'usage d'une semblable préparation suffit seul
pour corroder toutes les dents, pour les dissoudre, au point qu'il
est rare de voir une personne de l'un ou de l'autre sexe, qui n'en
soit, à 25 ou 30 ans, absolument privée : et qu'on ne croie pas
qu'elles tombent naturellement, ou qu'on soit forcé de les arracher;
elles sont usées dans la force du terme, jusqu'aux bords des gencives.
Ce qu'il y a de plus singulier dans ce phénomène , c'est qu'il est
rare de voir un naturel se plaindre de maux de dents ; et même
je n'ai jamais entendu dire , pendant notre long séjour, que per-
sonne en souffrît.
Une seconde observation très - importante, sans doute, et
qui sert de plus en plus à démontrer l'énergie du bétel pris inté-
rieurement, c'est la couleur des excrémens de tous les individus
qui en font usage. Dans les premiers temps de mon séjour à
Timor, j'étois surpris souvent de cette couleur d'un rouge de
brique , presque sanguin , que j'observois dans les excrémens des
naturels ; je ne savois à quoi l'attribuer ; enfin , à force de ré-
flexions et de questions à cet égard , je parvins à découvrir qu'elle
devoit être exclusivement rapportée à l'action du bétel. Voici les
raisons de mon opinion sur cet objet.
Quelle que soit la nature chimique de la noix d'arec , ou
plutôt du composé dans lequel elle entre, toujours est-il que son
premier effet, en se mêlant ou se combinant avec la salive, est
de développer cette même couleur d'un rouge de brique très-
foncé, qui se reproduit dans les excrémens. Cet effet, analogue, ce
me semble, à la coloration du phosphate de fer avec excès d'acide,
par lasoude à l'état caustique, paroît être dùbien incontestablement
à quelque action chimique du bétel sur le fluide salivaire, et il
32o VOYAGE DE DÉCOUVERTES
me paroît plus que probable que cette action se continue dans
l'intérieur du canal intestinal avec les autres fluides qui l'abreuvent
sans cesse et le lubrifient. Une seconde raison qui semble ne laisser
aucun doute sur le principe de la coloration des excrémens par le
bétel , c'est que cette couleur ne se retrouve pas dans ceux des
enfans ou des jeunes gens qui ne font pas encore usage de cette
préparation, et qui tous ont alors de très-belles dents.
Quoi qu'il en soit de ce que nous venons de dire sur la compo-
sition du bétel , sur la nature particulière de chacune des subs-
tances qui le composent , sur ceux de ses effets apparens , on
ne peut s'empêcher de conclure que son action sur le canal intes-
tinal ne sauroit manquer d'être excessivement forte. De tous les
astringens connus, il paroît être le plus énergique, et dès-lors le
plus propre à rendre à ce viscère le degré de force et de ton que
l'afFoiblissement général doit tendre à lui enlever ; c'est un agent
d'irritation puissante et locale qui doit y rappeler la vie, y déter-
miner l'afflux des liqueurs propres à entretenir sa souplesse, et
prévenir l'espèce de dessiccation intérieure dont tous les Euro-
péens se plaignent d'abord.
Ainsi donc, l'usage seul du bétel doit produire au - dedans
tout l'effet salutaire que les bains froids et les frictions huileuses
déterminent aji- dehors ; les conditions propres à prévenir la
maladie cruelle dont nous parlons, se trouvent donc parfaite-
ment remplies. Ainsi, comme je viens de le dire, l'expérience
seule et l'instinct ont pu suggérer à l'homme de ces régions
brûlantes, ces mêmes idées qui ne sont pour nous que le résultat
des méditations les plus longues et du perfectionnement de nos
connoissances physiques et médicales.
Aussi, malgré l'inconvénient terrible dont j'ai parlé, celui de.
la perte totale des dents, ou du moins de leur destruction plus ou
moins grande, le bétel est -il d'un usage général dans tous les
climats chauds, depuis les Moluques jusqu'aux rivages du fleuve
Jaune ,
AUX TERRES AUSTRALES. 321
Jaune, et depuis ceux de l'Indus et du Gange jusqu'aux bords de
la mer Noire. Cet usage, cependant, n'est pas également répandu
par-tout ; on seroit tenté de dire qu'il l'est en raison du degré de
la chaleur des climats où on l'emploie. On sait, par exemple, qu'à
Constantinople la mastication du bétel est plutôt un objet de
luxe parmi les grands, qu'une pratique de la nation.
Ce qui achève enfin de prouver l'utilité d'une habitude aussi
universelle, aussi constante, c'est la nécessité ou se trouvent les
Européens fixés dans ces régions, d'avoir recours à des moyens
analogues à celui-ci pour se préserver de l'influence délétère
du climat et de la température. On sait combien, dans les co-
lonies de l'Inde , l'usage de la pipe est général ; au Bengale
même , les femmes Angloises de qualité fument le ouka ; les
vins les plus généreux, les liqueurs fortes, sont prodigués sur
toutes les tables ; différentes préparations toniques , et particu-
lièrement la fameuse drogue amère des Jésuites de Pondichéry ,
le sont chez les grands; quelques liqueurs d'absinthe, ou même
des infusions alcooliques de quinquina , chez les personnes moins
aisées, précèdent chacun des repas, et de fortes infusions de café,
des punchs brûlans , les terminent toujours. Personne n'ignore
à quel point , dans ces contrées , les épices de toute espèce
sont en usage, et quelle consommation on en fait. Dans la maison
du prince et de l'esclave, on voit également ces caris enflammés,
mélange insupportable pour nous de viande ou de poisson le
plus souvent salé , de poivre , de girofle , de gingembre , et de
ce piment qu'on appelle enragé. Sur toutes les tables, on retrouve
encore les achats, comparables à nos cornichons, mais dans les-
quels ce même piment enragé entre avec le gingembre pour plus
de moitié.
Ainsi donc, l'Européen, soumis par-tout à l'influence des cir-
constances physiques dans lesquelles il se trouve placé, se voit
contraint malgré lui de souscrire bientôt à ces usages , que
tome ir. S s
322 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
d'abord son irréflexion et ses préjugés lui avaient fait repousser et
condamner. Malheureusement , les mêmes préjugés conservent
toujours un trop grand empire sur lui; car, au lieu d'adopter
simplement le bétel des naturels , leurs bains et leurs frictions
huileuses, il a recours à des moyens analogues, il est vrai,. mais plus
dangereux pour sa constitution, et sur -tout plus impuissans «que
ceux qu'il néglige, ou que même il dédaigne. Aussi, voyez dans
les Moluques ces garnisons énervées de soldats Bataves : vainement
l'or est allé du fond de la Germanie les arracher à la froidure
salutaire de leurs forêts ; vainement leur constitution robuste les
défend, pendant quelques années, contre cette action énervante
de la température ; elle parvient bientôt à les dompter ; et cette
langueur, cet épuisement, qui s'observent d'abord dans la plupart
de ces soldats transportés aux Indes, suffisent assez pour faire
reconnoître les victimes malheureuses de nos usages, et sur-tout
de notre obstination à repousser ceux des peuples étrangers , lors
même qu'ils nous deviennent le plus nécessaires.
Tels sont les résultats particuliers de mes réflexions sur l'usage
du bétel, objet qui auroit dû, je le répète, fixer davantage l'atten-
tion des médecins européens transportés au milieu de ces régions
lointaines. L'expérience, au reste, est ici d'accord avec la théorie;
elle a servi de règle à ma conduite pendant tout le temps que
je suis resté dans ces parages ; et , malgré la foiblesse de ma
constitution , malgré les travaux pénibles auxquels je me livrois
tous les jours, ma santé dans les Moluques s'est soutenue très-
bonne , lors même qu'un si grand nombre de mes malheureux
amis étoient malades et mourans.
AUX TERRES AUSTRALES. 323
CHAPITRE XXXVI.
Mémoire sur la Température de la Mer , soit à sa surface , soil
à de grandes profondeurs ; par M. PÉRON.
De toutes les expériences de physique, il en est peu dont les
résultats soient plus intéressans et plus curieux que celles dont je
vais m'occuper ici. Le météorologiste y puisera des données- pré-
cieuses sur les variations atmosphériques au milieu de l'Océan ;
elles fourniront au naturaliste des connoissances indispensables
relatives à l'habitation des diverses tribus d'animaux marins ; le géo-
logiste et le physicien y trouveront l'un et l'autre des faits certains
sur la propagation de la chaleur au milieu des mers , et sur l'état
physique intérieur de ce globe, dont les excavations les plus pro-
fondes que l'on ait remarquées peuvent à peine effleurer la superficie ;
en un mot , il n'est aucune science qui ne puisse avec avantage
revendiquer les résultats des expériences de ce genre. Combien
donc ne doit -on pas être surpris du peu d'intérêt qu'on leur a
donné jusqu'à ce jour !
SECTION PREMIÈRE.
Température de la Mer à sa surface.
Les expériences sur la température des eaux de la mer peuvent
se faire à sa surface, ou à des profondeurs plus ou moins grandes
au-dessous de cette même surface.
Les premières sans doute sont faciles à répéter; leurs résultats
doivent être, à peu de chose près, rigoureux. Il suffit, en effet,
de plonger un thermomètre dans l'eau, de J'y laisser assez long-
Ss 2
324 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
temps pour qu'il puisse en prendre la température actuelle. Celle
de l'atmosphère ayant été déterminée au même instant , soit
avec le thermomètre qu'on vient de plonger dans l'eau , soit avec
un instrument pareil dont le rapport avec le premier est exacte-
ment connu, on parvient àconnoître ainsi, non-seulement la tem-
pérature absolue de l'eau de la mer à sa surface pour l'instant de
l'observation , mais encore ses rapports actuels avec la température de
l'atmosphère ; rapports intéressans, et sur lesquels j'aurai plus d'une
fois occasion de revenir dans la rédaction générale de mes travaux
météorologiques a. Je dois me borner en ce moment à présenter
ici quelques-uns des résultats qu'on peut déduire de cette première
partie de mes observations , toutes faites en pleine mer , et ré-
pétées quatre fois par jour, à six heures du matin, à midi, à
six heures du soir, à minuit :
i .° La température des eaux de la mer à sa surface et loin des
terres, est en général plus froide à midi que celle de l'atmosphère
observée à l'ombre ;
2.0 Elle est constamment plus forte à minuit ;
3.0 Le matin et le soir, elles se font ordinairement équilibre;
4-° Le terme moyen d'un nombre donné d'observations com-
paratives entre la température de la surface des flots et celle de
l'atmosphère, répétées quatre fois par jour, à six heures du matin,
à midi, à six heures du soir , à minuit, et dans les mêmes parages,
est constamment plus fort pour les eaux de la mer, par quelque
latitude que les observations soient faites ; du moins , je n'ai vu
aucune exception à ce principe, du 49-e degré Nord au 45 -e de-
gré Sud ;
5.0 Le terme moyen de la température des eaux de la mer à
* Cet ouvrage sur la météorologie n'a point qu'il a tenus pendant le voyage, et des notes
été entrepris ; et M. PÉRON, en mourant, n'a sans ordre,
laissé même, sur cet objet, que les journaux
AUX TERRES AUSTRALES. 325
leur surface et loin des eontinens, est donc plus fort que celui de
l'atmosphère avec laquelle ses flots sont en contact.
Quelques physiciens ont obtenu des résultats différens des miens:
mais n'en voit-on pas d'abord la raison dans la différence des
lieux et des époques des observations ! En effet , toutes celles
que je connois ont été faites durant le jour, et le plus souvent vers
son milieu ; toutes ont été répétées à peu de distance des rivages
et des eontinens, dont la température, ainsi que nous aurons bien-
tôt occasion de l'observer , est cinq fois plus considérable que
celle des flots : rien d'étonnant dès-lors que le terme moyen indi-
qué par de semblables expériences ait été moindre pour les eaux
de la mer; et mes propres expériences le confirment assez.
Ces premières données m'ont mis à portée de détruire aisément
un préjugé météorologique bien ancien sans doute, puisqu'il re-
monte au moins jusqu'au siècle d'ARiSTOTE, celui de réchauffement
des vagues par leur agitation. Irving et Forster paraissent avoir
été trompés eux-mêmes par les résultats singuliers que les ob-
servations fournissent à cet égard ; ceux que j'ai obtenus sont
tout-à-fait semblables, et cependant c'est d'eux seuls que je vais
me servir pour démontrer l'erreur des anciens et la détruire. Pour
cela, revenons aux faits. Je viens de dire, il n'y a qu'un instant,
que la température des eaux de la mer à sa surface étoit alterna-
tivement plus chaude ou plus froide que celle de l'atmosphère.
Dans cette succession alternative du* plus au moins, il doit y avoir
un instant où l'équilibre a lieu; prenons cet instant, et supposons
la température de l'atmosphère et des eaux à 20 degrés l'une et
l'autre ; supposons en même temps que la surface de la mer soit
paisible, et que l'atmosphère Je soit aussi : cependant un orage
s'élève; parti des régions glacées du pôle, un vent impétueux vient
agiter l'atmosphère et soulever la surface des mers. Quels effets
va-t-il produire sur l'une et sur l'autre .' Plus froid qu'elles , il leur
enlèvera une portion quelconque de calorique ; mais comme
326 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
il agit d'abord plus facilement sur l'atmosphère , qu'il peut la pé-
nétrer dans toute sa masse , nul doute qu'il ne la refroidisse plus
promptement et plus fortement aussi. Les eaux de la mer , au
contraire , résistant davantage à son action , ne lui présentant que
leurs couches les plus superficielles , il ne peut leur enlever que
successivement , et toujours lentement , la température que l'at-
mosphère abandonne au premier instant ; d'où il résulte que cette
dernière, dans un temps donné, doit perdre une portion de calo-
rique beaucoup plus forte que les eaux de la mer.
Une seconde cause encore tend à la refroidir d'une manière
non moins puissante : je veux parler de l'évaporation qui commence
avec le soulèvement des vagues, et qui devient d'autant plus grande,
que l'agitation des flots est plus forte et plus profonde ; car alors
le sommet de chaque vague, en retombant sur lui-même, semble
se briser et se résoudre en pluie très -fine, quelquefois tellement
abondante , que la surface d'une mer violemment agitée paroît
toute fumante. Or, les innombrables petits globules roulés dans
l'atmosphère y doivent éprouver une forte évaporation qui ne peut
se faire qu'aux dépens du calorique de l'air dans lequel ils se trou-
vent ainsi ballottés. Voici donc une nouvelle cause de refroidis-
sement pour l'atmosphère, et qui tourne toute entière au bénéfice
de la température des eaux de la mer. Sa quantité relative doit
croître encore en raison de cette seconde circonstance ; elle devait
également augmenter par une suite nécessaire de l'action inégale du
vent sur les flots et sur elle : donc tout se réunit pour abaisser la tem-
pérature de l'atmosphère par rapport à celle de l'eau ; donc cette
dernière paraîtra plus forte que la première , et même elle sera
véritablement telle. Mais, pour être actuellement plus chaude que
l'atmosphère , s'ensuit-il que sa température se soit réellement aug-
mentée, ou plutôt, pour revenir aux expressions d'ArusTOTE, est-il
vrai qu'elle se soit échauffée par l'agitation ï Mes nombreuses ex-
périences me permettent de répondre ici, d'une manière positive,
AUX TERRES AUSTRALES. 327
que c'est une erreur de sensation. Jamais la température absolue
des eaux de la mer n'augmente par leur agitation; elle diminue
au contraire ; elle diminue même d'autant plus , que le vent qui les
soulève est plus violent, sur-tout lorsqu'il est froid; mais, dans
tous les cas, elle diminue beaucoup moins rapidement que celle de
l'atmosphère : de sorte que cette dernière ayant perdu six , par
exemple , l'autre n'aura perdu qu'un dans le même temps ; elle
fera donc éprouver une sensation de chaleur d'autant plus grande,
que le refroidissement de l'atmosphère aura été plus rapide et
plus fort. C'est d'après une telle sensation qu'ARiSTOTE avoit
sans doute avancé la proposition que je viens de combattre, et
qui répugnoit à l'état actuel de nos connoissances sur les pro-
priétés physiques de l'eau. De tout ce que je viens de dire à cet
égard , on peut déduire le corollaire suivant :
7.0 La température relative des flots agités augmente , mais leur
température absolue diminue toujours.
SECTION DEUXIÈME.
Teinpératurc de la JVler à diverses profondeurs.
1 .° Description d'un nouvel appareil pour déterminer la tem-
pérature de la mer à de grandes profondeurs.
Autant les expériences à faire sur la température des eaux de la
mer à sa surface sont simples et faciles, certaines dans leurs résultats ,
autant celles que l'on répète sur cette même température, à des
profondeurs plus ou moins grandes, sont compliquées et délicates;
autant sur-tout il est difficile de s'assurer de cette exactitude indis-
pensable lorsqu'on doit établir des rapports. Des observations
de ce genre m'ayant été recommandées particulièrement, lors de
mon départ, par MM. Fourcroy, Laplace, Brisson et
328 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Lamétherie, je crus devoir m'en occuper; et, pour le faire avec
plus de succès, je cherchai d'abord à me procurer un appareil d'une
composition plus simple, d'un emploi plus facile, et d'une exac-
titude plus grande aussi dans les résultats, que tous ceux que je
savois avoir été jusqu'à ce jour mis en usage par les physiciens qui
se sont occupés de cet objet. En effet , les thermomètres de
Mallet et de Pictet; celui de Micheli, connu sous le nom de
thermomètre pour les puits ; celui du comte de Marsigli , celui de
Cavendish , celui à ressort, ceux de Saussure, le cylindre à
double soupape de Forster, de Morozzo, le cylindre de verre
scellé à la lampe d'émailleur, la bouteille d'ÏRViNG ; en un mot,
tous les moyens employés jusqu'à ce jour me paroissant avoir
des inconvéniens plus ou moins graves, je parvins, en méditant
beaucoup cet objet, à la construction de l'appareil dont je vais
présenter ici les détails.
Rien de plus facile que de plonger un thermomètre à la pro-
fondeur jugée convenable ; mais ce qui n'est rien moins que d'une
exécution aussi simple, c'est de disposer cet instrument de telle
sorte , que la température acquise à cette profondeur ne puisse
sensiblement varier pendant le temps nécessaire pour le ramener
à la surface. Le seul moyen que j'avois d'arriver à ce but étoit de
rendre mon thermomètre le moins sensible possible, et, pour cela,
de disposer autour de lui plusieurs enveloppes de substances peu
conductrices du calorique. Elles sont en grand nombre ; mais
parmi celles qui possèdent à un degré plus éminent cette pro-
priété, on distingue sur -tout l'air, le verre, le bois, le charbon,
les graisses et les résines. Je résolus de les employer toutes à-la-
fois, et dans un ordre tel, que leur faculté peu conductrice du
calorique devînt encore plus foible. On sait, en effet, que la cha-
leur, de même que le fluide électrique, pénètre d'autant plus
difficilement les corps, qu'ils sont d'une nature plus différente entre
eux. Cette idée si simple, qu'il doit paroître étonnant qu'elle ne
se
AUX TERRES AUSTRALES. 329
se soit pas d'abord offerte à ceux qui les premiers se sont occupes
de cet objet, est cependant un sûr garant de la supériorité de
mon appareil sur tous ceux dont on s'est servi jusqu'à ce jour.
A la vérité , plusieurs substances peu conductrices du calorique
avoient été successivement employées dans les expériences sur la
température de la mer; mais toutes ne l'ayant été qu'isolément,
et d'une manière quelquefois même peu raisonnée, les résultats
obtenus par tant d'appareils divers ne sauroient être rigoureuse-
ment comparables, soit avec eux-mêmes, soit entre eux tous; double
et précieux avantage qui doit appartenir, ce me semble, à l'appa-
reil nouveau dont j'ai fait usage : les détails de sa construction
doivent en faire ressortir tout l'intérêt.
Un thermomètre àmercure ( t,Jîg. /) , porté sur une règle d'ivoire , pi. xl.
est renfermé dans un cylindre de verre de 3 centimètres environ
de diamètre. Cet instrument est placé dans un étui de bois (c) plus
long que lui, et d'un diamètre double de celui du tube de verre;
il résulte de cette disposition un espace libre qu'on remplit exacte-
ment de poussière de charbon de bois (dj : le tout est ensuite posé
dans un troisième cylindre de métal (a) , d'un diamètre également
double de celui de l'étui de bois; le nouvel espace libre est rempli par
du suif fondu (b) qu'on y coule. A chacun des étuis de bois et de métal
appartient un couvercle (h, f) de la même matière; et l'on peut
les enlever tous les deux à-la-fois , d'une manière prompte , à l'aide
d'un mécanisme très-simple (g, i) qu'on peut observer aisément
dans le dessein de mon ami, de mon collaborateur, M. Lesueur.
On parvient donc en un instant jusqu'au thermomètre même , qu'un
cordon léger débordant la couche de suif sert à découvrir d'abord
et à retirer aussitôt. Tout cet appareil, ainsi disposé [fig. 2), se ren-
ferme dans une double poche de toile goudronnée (n,Jîg. j), qu'on
attache ensuite à l'extrémité de la ligne de sonde (q, o, p, r) qui
doit le plonger à la profondeur déterminée par l'observateur. Une
masse de plomb (s), plus ou moins considérable, sert à entraîner Je
tome il Tt
330 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
tout au fond des eaux , en même temps qu'à maintenir la machine
dans la situation la plus perpendiculaire possible.
Tel est l'appareil simple, peu dispendieux, et sur -tout d'un
emploi facile , que j'imaginai pour mesurer la température de
la mer, à diverses profondeurs et sous des latitudes diffé-
rentes. Malheureusement , dans mes premiers essais avec mon
infortuné collègue , avec mon intéressant ami M. Depuch , la
difficulté de faire construire à bord le cylindre métallique a nous
força de nous borner à l'étui de verre, au charbon, à l'étui de
bois. Cette dernière disposition cependant ne laissa pas de nous
donner les résultats précieux que je vais exposer, en traitant
successivement de la température de la mer à diverses profon-
deurs, soit le long des côtes et dans le voisinage des continens,
soit en pleine mer et loin de toute grande terre.
SECTION TROISIEME.
Température de la Mer h diverses profondeurs , et près des Côtes.
Les expériences de Marsigli , de Saussure et les miennes,
sur la température des eaux de la mer à diverses profondeurs et
le long des côtes, présentent d'abord une différence si grande,
dans les résultats, avec ceux qui ont été obtenus par tous les
autres observateurs, sur cet objet, loin des continens et des
3 M. PÉRON, depuis son retour en France, lignes de diamètre propre à donner issue à
fit exécuter par un de nos plus habiles artistes, l'air; une vis ensuite bouchoit cette ouver-
l'étui en cuivre qui vient d'être décrit. Mais ture; cependant ce ne fut jamais avec assez
ayant voulu se servir de cet appareil pour de précision, pour que l'eau ne pénétrât pas
faire à Nice de nouvelles expériences, il dans l'instrument par les interstices inévitables
éprouva une difficulté presque insurmontable de ce mécanisme.
a 1 ouvrir et à le fermer; pour parvenir plus En conservant l'appareil ingénieux de PÉ-
facilement à ce but, on fut obligé de prati- RON, ilfaudroit imaginer un moyen plus com-
quer au couvercle, un trou d'environ deux mode pour fermer l'enveloppe en cuivre. L. F.
AUX TERRES AUSTRALES. 331
grandes îles, que la distinction que j'établis ici me paroît non-
seulement utile, mais encore tout-à-fait indispensable. En effet,
que de causes réunies concourent , le long des rivages , à élever la
température des eaux ! La proximité des terres , dont la chaleur
moyenne , d'après les belles expériences de Raymond , est cinq
fois plus intense que celle des flots ; la profondeur du lit
des mers , beaucoup moins considérable ; la concentration plus
grande des rayons du soleil ; l'existence des courans , qui doi-
vent être tout-à-fait insensibles dans les abîmes les plus profonds
de l'Océan ; enfin l'énorme quantité d'êtres organisés , soit végé-
taux, soit minéraux, qui tapissent le fond des mers, et qui pa-
roissent jouir d'une température supérieure à celle du fond qu'ils
habitent; tout paroît concourir à donner une proportion plus forte
de température au fond des mers le long des côtes , que loin des
terres , toutes choses d'ailleurs supposées égales. Aussi , dans la
Méditerranée, Saussure et Marsigli, Donati dans le golfe-
Adriatique, et moi-même dans les mers qui baignent la côte Oc-
cidentale de la Nouvelle-Hollande, avons-nous tous obtenu pour
résultat, ou bien une température supérieure à celle de la surface
et de l'atmosphère , ou bien une chaleur égale au moins à la
température moyenne du centre de la terre. Il faudroit bien se
garder d'en conclure, ainsi que l'ont fait quelques physiciens, que la
température moyenne du fond des mers est la même que celle de
la terre à une certaine profondeur. Marsigli l'a vue s'élever jus-
qu'à -+- 1 yà,o ; je l'ai trouvée moi-même à -+- 1 8 J,o. Voilà donc des
résultats en plus qui tendent à repousser déjà cette idée, et bientôt
nous allons en voir en moins de plus décisifs encore. Aussi le
sévère Saussure , malgré ses propres résultats , qui sembloient
devoir le confirmer dans cette idée, la combat-il lui-même de la
manière la plus victorieuse : Marsigli se trouva pareillement
forcé, par ses expériences sur les zoophytes et sur les poissons, à
reconnoître l'inexactitude de la conséquence qu'il avoit cru d'abord
Tt 2
332 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
pouvoir déduire de ses observations (voyez page i ^ 8 de son ou-
vrage, édition in-folio).
Ce que je dis ici de la température du fond de la mer se re-
trouve également pour celle de la surface. En effet, chaque fois
que nous nous approchions des terres, je voyois la température
augmenter, toutes les autres circonstances restant les mêmes ; on
auroit pu déterminer, pour ainsi dire, les proportions du rappro-
chement, d'après celles de l'accroissement de température de la
surface des rlots.
Indépendamment des autres causes de la supériorité de chaleur
de la mer le long des côtes, et que je viens d'assigner, il en est
encore une que je ne crois pas devoir passer sous silence. Le
28 mai 1801 , nous venions d'aborder enfin à ces plages si long-
temps désirées de l'Ouest de la Nouvelle - Hollande ; nous nous
trouvions déjà au Nord du cap Leuwin : la mer étoit calme, le
ciel étoit serein , un zéphir agréable nous faisoit parcourir à peine
un tiers de mille à l'heure ; à force de prières , nous obtînmes du
Commandant, mon collègue Maugé et moi, de laisser jeter
une de nos dragues à la mer : c'est une espèce de filet propre
à ramener à la surface les substances qui tapissent le fond des
mers ; instrument précieux sous beaucoup de rapports pour un
naturaliste. Chaque fois que nous retirions notre drague de la
profondeur de 90 à 100 brasses, par laquelle nous naviguions
alors , elle étoit encombrée de zoophytes de diverses espèces ,
particulièrement de rétépores , de sertulaires , d'isis , de gor-
gones , d'alcyons et d'épongés , mêlés avec des fucus et des
ulvas en grand nombre. Presque tous ces objets étoient phos-
phoriques ; et ce spectacle fut d'autant plus agréable, que notre
pêche se faisoit au milieu des ténèbres ; mais ce qui surprit
davantage tout le monde à bord , ce fut la chaleur dont toutes
ces susbtances paroissoient jouir ; elle étoit de plus de trois
degrés supérieure à celle de l'atmosphère et de la surface.
AUX TERRES AUSTRALES. 333
Quelle peut être la cause d'une telle chaleur î Ces zoophytes la
tenoient-ils immédiatement du fond de la mer, plus échauffé
que la surface ! ou bien , comme les animaux plus parfaits
qu'eux , ou plutôt comme les substances végétales , jouiroient-ils
d'une température supérieure à celle du milieu dans lequel ils
habitent! C'est une question délicate, dont la solution exige
encore de nouvelles expériences : seulement, si l'on se rappelle
les observations de Buniva sur la température propre aux pois-
sons ; si l'on remarque que toutes les observations de Marsigli et
de Don ati ont été faites dans des lieux encombrés d'épongés,
de coraux, d'alcyons , &c. , que les miennes , le long des côtes de
la terre de Leuwin, ont eu lieu dans un fond également tapissé
d'animaux, peut-être ne répugnera-t-on pas autant à admettre cette
idée, que les zoophytes, accumulés au fond des mers, y jouissent
d'une température qui leur est propre , et qui, dans certains cas, est
supérieure à celle des eaux dans lesquelles ils sont plongés. Quoi
qu'il en soit, on peut déduire, ce me semble, de toutes les expé-
riences faites jusqu'à ce jour sur la température de la mer à diverses
profondeurs et le long des rivages, les conséquences suivantes :
8.° Toutes choses égales d'ailleurs, la température du fond de
la mer le long des côtes et dans le voisinage des grandes terres, est
plus forte, à même profondeur , qu'au milieu de l'Océan.
9.0 Elle paroît augmenter à mesure qu'on se rapproche davan-
tage des continens ou des grandes îles.
io.° La chaleur cinq fois plus considérable des terres, la pro-
fondeur moins grande du lit de la mer, la concentration des rayons
solaires et les courans, peuvent être considérés comme les causes
essentielles de ce phénomène.
ii.° Il n'est pas improbable que les animaux et les végétaux
qui tapissent le fond des mers, puissent y contribuer eux-mêmes
par la température plus élevée dont ils paroissent jouir.
334 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
i 2.0 Dans tous les cas, il seroit inexact d'appliquer à la tempé-
rature de la mer, observée loin des continens, les résultats
obtenus sur cet objet le long des rivages et des îles.
13.0 La conséquence générale des observations tentées jusqu'à
ce jour, dans les circonstances dont nous parlons, exclut toute
idée de température uniforme et constante au sein des mers,
puisqu'on la voit varier du 8.e au i8.e degré de Réaumur.
SECTION QUATRIÈME.
De la Température de la Mer à de grandes profondeurs loin des terres.
Nous voici parvenus à la troisième et dernière partie des expé-
riences qu'on peut tenter sur la chaleur des eaux de la mer ; elle en
est aussi la plus délicate et la plus intéressante par les données pré-
cieuses qu'elle fournit sur l'état physique de l'intérieur de notre
globe , à des profondeurs auxquelles nous ne saurions atteindre
dans sa partie solide. Après avoir exposé rapidement les détails
de mes observations particulières , j'examinerai successivement
toutes celles de même nature qu'ont tentées avant moi plusieurs
voyageurs célèbres , afin de reconnaître jusqu'à quel point les
résultats communs s'accordent ou divergent entre eux,
i.'e Expérience par y 00 pieds au milieu de l'Océan Atlantique.
Le 22 novembre 1800, par 8° Nord, au milieu de l'Océan At-
lantique , M. Depuch et moi nous plongeâmes l'appareil dont j'ai
parlé jusqu'à la profondeur de ^00 pieds; nous ne pûmes ob-
tenir du Commandant de le laisser plus de oh 5'. On en de-
meura 1 2 pour le retirer ; l'air étoit alors à-f- 24e* , la surface de la
mer à -+-2^,3. Notre thermomètre, malgré le peu de temps qu'il
AUX TERRES AUSTRALES. 335
avoit séjourné dans l'eau, malgré le temps plus que double qu'il
falloit pour le retirer, malgré l'influence de l'eau qui pénétra dans
l'intérieur de l'appareil; notre thermomètre , dis -je, marquoit
seulement -4- 2 od,o : déjà donc il présentoit un résultat de 4^3 en
moins, comparé à la température de la surface.
2.e Expérience par 300 pieds.
Le surlendemain, par 70 de latitude Nord, nous tentâmes une
seconde expérience par 300 pieds de profondeur ; nous pûmes
y laisser notre appareil pendant trois heures, grâce au calme plat
que nous avions alors. En le retirant, nous trouvâmes que l'eau,
malgré nos précautions, avoit pénétré dans l'intérieur de notre
appareil , avoit aplati le cylindre de fer - blanc que protégeoit
notre étui de bois; enfin que, par l'effet de cette pression, notre
thermomètre avoit été brisé dans la poussière de charbon où nous
l'avions plongé. Déjà M. Depuch et moi nous nous affligions
de ce contre - temps , lorsqu'il me vint à l'esprit, après avoir
retiré les fragmens du thermomètre cassé, de porter à sa place
le second thermomètre dont nous nous servions alors pour dé-
terminer la température des eaux à leur surface. Cet expédient
nous réussit au-delà de nos espérances ; nous le vîmes effective-
ment redescendre avec rapidité du 24. e degré , où nous l'obser-
vions dans ce moment, jusqu'au 13.% où il s'arrêta d'abord pour
remonter ensuite. De cette manière , notre expérience ne fut pas
tout-à-fait perdue pour nous, et les résultats nous furent d'autant
plus agréables , qu'ils s'accordoient parfaitement avec ceux de la
précédente, en ce point essentiel, que la température des eaux de
la mer étoit beaucoup plus froide à 300 pieds de profondeur qu'à
sa surface, qui, dans ce moment, ainsi que je viens de le dire,
étoit dans l'air à-t-24d.
Cette seconde expérience nous fournit encore un nouveau sujet
336 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
de plaisir; elle nous confirma dans l'opinion réfléchie de la supério-
rité de mon appareil sur le plus parfait de ceux qu'on avoit employés
avant nous, le cylindre à double soupape. En effet, M. Depuch
désirant faire quelques observations sur le degré de salure de
la mer à diverses profondeurs, avoit fait plonger, en même temps
que mon thermomètre , un cylindre métallique de cette espèce ,
exécuté par Lenoir. Nous le retirâmes plein d'eau. Le thermo-
mètre que nous y plongeâmes sur- fe- champ ne descendit qu'à
2J au-dessous de la température observée à la surface, tandis
que ce même thermomètre, logé, comme je viens de le dire, à la
place de celui que la pression avoit cassé, s'abaissa de i id : preuve
incontestable, à tous égards, de la supériorité de notre appareil,
et de la défectuosité du cylindre à double soupape.
3.° Expérience par 1200 pieds et par J° de latitude Nord,
Les expériences dont je viens de parler ont été faites par des
profondeurs peu considérables , avec un appareil moins parfait
que celui dont j'ai donné d'abord la description ; il me reste à
décrire deux autres observations du même genre , plus récentes
aussi, puisqu'elles ont été faites pendant notre dernière traversée
de l'Inde en Europe, avec un instrument mieux construit et par des
profondeurs beaucoup plus grandes. Le 19 février i8o4,nous
nous trouvions au milieu des Tropiques par un calme plat, qui
retenoit notre bâtiment immobile à la surface des flots ; je profitai
de cette circonstance pour prier l'Officier commandant de me
permettre de tenter de nouvelles expériences sur cet objet. J'avois
eu le temps de faire exécuter mon appareil à-peu-près de la ma-
nière dont je l'avois conçu. Je le fis descendre à 1 200 pieds : il y
resta ih 50', non compris le temps de l'extraction, qui dura 17'.
Il étoit alors 511 27'; l'atmosphère indiquoitH- 25^7 de Réaumur;
la
AUX TERRES AUSTRALES. 337
la surface des eaux étoit à-H 2.^, y Mon thermomètre, retiré de
cette profondeur de 1200 pieds, ne marquoit plus que H- yd,j ;
refroidissement déjà très-considérable sans doute , et qui l'eût été
bien davantage encore, sans les inconvéniens dont j'ai parlé dans
la première expérience, et dont la plupart se reproduisirent dans
celle-ci. Néanmoins, les résultats de cette troisième expérience,
toujours analogues à ceux des précédentes, deviennent d'autant
plus intéressans, qu'ils confirment de plus en plus l'abaissement
progressif de la température du fond des mers. L'observation
suivante auroit achevé de dissiper tous mes doutes, s'il eût pu m'en
rester quelques-uns encore.
4-e Expérience par 2i44 pieds de profondeur , et par 4° de
latitude Nord.
Le 22 février suivant, je profitai de la continuité du calme pour
répéter mes épreuves intéressantes. 2 1 44 pieds de corde furent en-
voyés au fond de la mer à 1 ih 1^' du matin : on en commença
l'extraction à midi 30'; elle dura 4f par la mauvaise volonté
de l'équipage , à qui les observations de ce genre ne plaisoient
guère. L'immersion absolue dura donc yt\ L'air se trouvoit alors
à-H2^d: la surface des flots indiquoit-f- 24H,8. Le thermomètre,
revenu du fond , et retiré promptement de son étui , n'indiquoit
que-f-6d, c'est-à-dire, près de 1 9/ de moins que la surface ; diffé-
rence énorme, et qui vraisemblablement auroit été plus considé-
rable encore , si l'extraction , qui dura trois quarts d'heure , n'eût
pas trop permis à la température de l'appareil de varier, et né-
cessairement ce dut être en plus , et si la pression de l'eau ,
toujours plus forte que mes moyens , ne lui eût pas permis
de s'introduire encore dans l'intérieur de notre appareil. Malgré
ces graves inconvéniens , toujours le même résultat, toujours la
température de la mer décroissant à mesure qu'on s'enfonce
davantage dans ses abîmes. Quel peut en être le terme ! C'est
tome 11. Vv
338 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
un problème non moins curieux qu'important à connoître , et
dont ia solution ne paroît pas, dans l'état actuel de nos con-
noissances , aussi difficile qu'on pourroit le soupçonner d'abord.
Mais comme la rigueur exige de nouvelles expériences et le
concours général de tous leurs résultats , voyons maintenant quels
sont ceux qu'ont obtenus les physiciens qui s'étoient occupés de
cet objet, et dans les mêmes circonstances, je veux dire en pleine
mer, loin des continens et des îles.
Si l'on en excepte le voyageur célèbre dont le retour comble
de joie tous les amis des sciences a, mais dont les résultats et
les procédés me sont encore inconnus ; trois personnes seule-
ment se sont occupées jusqu'à ce jour , en pleine mer , de la
température à diverses profondeurs et d'une manière suivie ,
Forster, Irving et moi. Par un de ces hasards presque
inouis , nos expériences se trouvent répétées aux trois points du
globe les plus opposés. Irving, dans le Voyage de Phipps au
Pôle Boréal, a fait les siennes jusqu'au 80. e degré de latitude Nord.
Forster, dans l'expédition de Cook au Pôle Austral, les a con-
tinuées jusqu'au 64:-e degré Sud, au-delà duquel nul voyageur
n'a pu encore s'avancer ; et moi-même , placé , pour ainsi dire ,
au milieu de ces admirables extrêmes , j'ai fait mes expériences
aux environs de l'Equateur. Certes, il seroit difficile de trouver
aucun autre fait en physique qui pût compter des termes de
comparaison pris à des distances aussi éloignées; et cependant nous
allons voir ces expériences diverses donner des résultats analogues
à ceux que je viens moi-même de présenter.
Expériences de Forster au Pôle Austral.
Dans le tableau des expériences faites par le naturaliste Anglois
(voy. pag. 3^2 bish), il est facile de se convaincre combien cette théorie
3 M. le Baron de Humboldt. de M. PÉRON , les tableaux et les notés con-
6 II m'a paru utile de joindre au mémoire tenus dans cette page additionnelle. L. F. .
AUX TERRES AUSTRALES. 339
d'une température uniforme au sein des mers est contraire à l'obser-
vation. On la voit, en effet, varier ici du 16. e degré de Réaumur,
jusqu'au terme de la congélation de ce même instrument : résul-
tats précieux et parfaitement comparables aux miens, dont ils ne
diffèrent que parce que les expériences ayant été faites au milieu
des régions glacées du Pôle antarctique , une profondeur moins
grande a donné un refroidissement plus considérable.
Ces expériences de Forster confirment aussi mes résultats
particuliers sur les rapports entre la température de la surface et
celle du fond de la mer. En effet, dans les trois premières expériences
et dans la dernière , le terme moyen indiqué pour le fond de la
mer est inférieur à celui de sa surface. A la vérité, dans la 4-e et la $.e
il est supérieur; mais, dans le premier cas, la température de la
surface se trouvoit, à près d'un degré de Réaumur, au-dessous du
point de congélation , et celui du fond ne différoit de ce terme que
de 0,9 : différence si peu sensible , qu'on ne sauroit en tenir aucun
compte dans des expériences qui n'ont pu être rigoureuses à ce
point , sur-tout à des degrés si voisins de la congélation , ou même
au-dessous d'elle. Dans le second cas , la différence n'étoit pas plus
considérable; la surface de la mer étoit à od de Réaumur, et la
température à 500 pieds indiquoit id,i au-dessus de ce terme, dif-
férence également insensible. D'ailleurs , si l'on fait attention que
ces expériences ont été faites au milieu de l'été de ces régions,
c'est-à-dire au mois de décembre, on concevra sans peine que
les montagnes de glace qui se résolvoient de toute part dé-
voient entretenir à la surface la basse température observée par
Forster; tandis qu'à des profondeurs plus considérables, la
fusion des glaces n'ayant pas lieu , la chaleur que les rayons du
soleil pouvoient y faire descendre devoit s'y maintenir momen-
tanément plus grande. Nous pouvons donc, indépendamment de
ces deux différences , pour ainsi dire , inappréciables , et dont
on' peut aisément d'ailleurs se rendre un compte satisfaisant,
Vv 2
34o VOYAGE DE DÉCOUVERTES
déduire de l'ensemble des expériences de Forster, les mêmes con-
séquences qui nous ont été fournies par les miennes; c'est-à-dire,
i .° la non-existence d'une température uniforme et constante de
i od environ dans les couches les plus profondes des eaux de la
mer ; z.° le décaissement de cette même température à mesure
qu'on plonge à des profondeurs plus grandes.
Indépendamment de ces deux conséquences essentielles des
résultats de Forster, nous pouvons en déduire deux autres non
moins importantes aussi : la première , c'est que le refroidissement
des eaux de la mer, à profondeurs égales, est beaucoup plus con-
sidérable à mesure qu'on se rapproche des Pôles. En effet, nous
venons de voir que mon thermomètre, par une profondeur de
2 1 44 pieds, n'est descendu près de l'équateur qu'à -+-6°, tandis que,
pour celle beaucoup moins grande de ^oo pieds, Forster a
trouvé le sien au terme zéro de Réaumur. Cette conséquence sans
doute pouvoit bien se soupçonner aisément ; mais il n'est pas moins
précieux de retrouver ici l'expérience et l'observation d'accord
avec l'analogie.
2.0 Je disois il n'y a qu'un instant : « On peut déduire de mes
» observations le refroidissement progressif de la température de
» la mer, à mesure qu'on s'enfonce dans ses abîmes ; » j'ajoutois
ensuite : « Quel peut en être le terme ...» ! Le voici , d'après les
expériences de Forster : la congélation éternelle de ces abîmes a ,
a Sans rechercher ici en quoi l'influence la glace, d'après les expériences d'iRVlNG, ne
atmosphérique peut être nécessaire au phéno- s'élevant que d'un douzième au-dessus de l'eau
mène de la congélation, toujours est-il vrai salée : cependant ces énormes glaçons étoient
que les rivières, les lacs et la mer même, en mobiles, et sui voient la direction des vents et
se congelant, ne se prennent pas en totalité; descourans; donc l'eau qui les supportoit étoit
il s'établit à la superficie une croûte de glace fluide au-dessous comme autour d'eux ;quoi-
qui a plus ou moins d'épaisseur, et sans laquelle qu'à une latitude, et sous une température
l'eau reste encore fluide. Les navigateurs rap- aussi basse, l'eau du fond de la mer dut être
portent avoir trouvé, en approchant des pôles, gelée, s'il est vrai qu'elle se gèle quelquefois,
des îles flottantes de glace de deux milles de (KÉRAUDREN ,&v\\c\zEaudemeràw Diction-
circuit, et de plus de cinquante pieds d'élé- naire des Sciences médicales , section II
vation, ce qui suppose que la partie immergée Paris, 1 8 1 4 )• Note ajoutée. L. F.
n'avoit pas moins de 550 pieds d'épaisseur;
AUX TERRES AUSTRALES. 341
même au milieu de l'été de ces régions. Il est bien étonnant
que jusqu'à ce jour on ait presque oublié des résultats aussi pré-
cieux, et que nous allons voir se reproduire plus décidés encore
dans les expériences du docteur Irving au Pôle Boréal. Forster
lui-même ne semble pas avoir senti toute l'importance de ses ré-
sultats pour l'histoire physique de notre globe ; il se borne, en
effet, à s'en servir pour réfuter l'opinion de Buffon sur la for-
mation de ces montagnes de glace qui, jusqu'à ce jour, ont re-
poussé par-tout les navigateurs européens. On peut voir de quelle
manière il s'exprime à cet égard, après avoir détruit l'hypothèse
du naturaliste françois , qui prétendoit que ces masses de glace
avoient besoin, pour se former, d'un point d'appui solide et ter-
restre. (Forster, a." Voy. de Cook , tom. V, pag. 81 .).
Expériences dTrving au Pôle Boréal.
Nous venons de parcourir deux séries précieuses d'observations
sur la température de la mer, celles de Forster au milieu des flots
du Pôle Austral , et les miennes aux environs de l'équateur. Nous
arrivons à la troisième , la plus intéressante sous tous les rapports.
Favorisé par un chef ami des sciences (le cap.ne Phipps, aujourd'hui
lord Mulgra ve) , Irving a pu multiplier davantage ses observations ;
\\ a pu les faire avec des instrumens plus variés, et par des profon-
deurs beaucoup plus grandes que je ne le pouvois moi-même, obligé
de lutter ici, comme dans tout le reste de mes travaux, contre
la mauvaise volonté du chef, ou même contre son opposition di-
recte. Dans des circonstances plus heureuses sous tous les rapports,
le docteur Irving a répété ses expériences (voy. le tableau ci-joint
pag. 342 bis) , par 60, 75, 78, et même par 80 degrés de latitude
Nord, il les avariées depuis la profondeur de 1 60 pieds jusqu'à celle
de 3365, 34'5 et 3900. Cette magnifique suite d'observations
fournit encore des résultats parfaitement d'accord entre eux, et
342 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
tout-à-fait semblables à, ceux de Forster, ainsi qu'aux miens. On
y voit cette température des eaux de la mer, à des profondeurs
inégales, varier du 8.e degré de RÉ aumur, à H- y\6, à -h 3^6, à
H-od,4, à od,o, et enfin à 3 degrés environ au-dessous du point
de la congélation de Réaumur. On la voit constamment a plus
foibie au fond qu'à la surface de la mer ; on la voit enfin , comme
dans les expériences de Forster, s'abaisser graduellement de 8d
au-dessus de zéro jusqu'à 3e* au-dessous de ce même point. Toutes
les conséquences que nous avons pu déduire des précédentes
observations se trouvent donc confirmées par celles d'iRViNG, et
nous pouvons en étendre les applications à l'universalité des
grandes mers , puisque , sur les points les plus éloignés du globe
et les plus opposés , nous voyons ces mêmes résultats se repro-
duire à des époques fort éloignées les unes des autres, chez des
observateurs différens et munis d'appareils également variés.
Expériences recueillies par Kirwan.
Nous avons encore sur la température de la mer plusieurs ex-
périences isolées, anonymes, et dès -lors peu connues. Quelque
imparfaites qu'elles soient, on retrouve néanmoins dans leurs ré-
sultats de nouvelles preuves des conséquences que je viens succes-
sivement d'établir : ainsi , dans quelques observations d'ELLis sur
la chaleur des mers d'Afrique, on lit cette phrase remarquable:
« La chaleur diminuoit à mesure qu'on descendoit. »
Nous devons à Kirwan une réunion de plusieurs expériences
sur ce même objet, expériences bien incomplètes sans doute, puis-
que rien n'y est dit de l'appareil avec lequel elles ont été faites,
des précautions prises pour assurer l'exactitude des résultats, &c.
Un grand nombre d'entre elles sont d'auteurs inconnus, et les autres
a II eût été mieux de dire , presque cons- qu'à la surface on avoit eu -t- iA,i et dans
tamment ; car l'expérience du 4 août donne l'air oA. ( Voy. les tableaux ci-joints.^ L. F.
-J-3V R. à 60 brasses de profondeur, tandis
TABLEAUX des Expériences de FORSTER et ^'IRVING sur la température des Eaux de la mer.
Pag. 342 II
Expériences de Forsteu sur la Température de la mer, à diverses profondeurs.
772 Septembre J.
Octobre.. 12.
Décembre 15.
o°;2'N.
24. 44. S.
.4.48. s.
W. O.S.
52.26. s.
64. o. S.
HAUTEUR DU THERMOMETRE
DANS L AIR.
• 60,0.
■)o,S-
•33 ,0.
■37,0.
16, 9
profonde
( \'o)\ le z.< Voyage deCoOK, tom. V , png.Ji, observ. de FORSTER, trad. franc. ^
II paroît, par cette table, dit Forster, que sous la ligne et près des tropiques, l'eau est plus
froide à une grande profondeur qu'à la surface dans les hautes latitudes.
<7jtf.pag.j3J
Ex péri EN ces faites par Irving, près du Pôle Nord, avec le thermomètre du lord
Charles Cavendish, pour trouver la température de l'eau à différentes profon-
deurs {**).
rtMPiBATOM
pour
Température d« la mer
à la plus grande profondeur
CHALEUR
DATE.
de l'eau
telle
1. compression
l'inégalité
on ait plonge le thermomètre ,
de l'air.
entrasses.
que 1 indiquoil
d'expansion
l'instrument.
W
Fahrcinhcit.
Réaumur.
Fahrcinhcil.
Reaun
"'■
1 * Juin
-80.
-t- IJ'.
+ 30.
-*-})■
-+- 22.
-+- 1 1*.
-+- 1.
■+- xf,o.
-f-31 ,0.
-t-33 .O.
-t-31.0-
-r-48d,j.
-i-4o,5-
-t-44.7-
■+• 7
-+- 3
+ 5
30 M....
Il8.
— 0,4.
+ 0,4.
,8.
S
A0Û131
-T" 10.
TOME II.
Expériences faites avec la bouteille du docteur Irving, pour déterminer la tempé-
rature a différentes profondeurs de la mer.
Juin
Juillet.... 3
Août 4
Septembre 4
7
LATITUDE
—
NORD, &c.
" b"""-
<5o° 0'
6,.
par le travers de
Shetland.
78. 0.
"
So. 30.
60.
dessous des glaces.
«
80.
7;. 0.
68;.
60. ,4.
ï«.
HAUTEUR DU THERMOMÈTRE
DANS L AIR.
■66,5.
A LA SURFACE
de la mer.
profonde!]
-4°V>.
-44.0.
-3.«-n
( Voy. de Phipps , pag. i44- )
(*) Phipps fait remarquer, au sujet de cette observation, que, le 4 septembre, le docteur IRVING
n'ayant été satisfait d'aucune des bouteilles qui avoient été envoyées à l'eau, en prépara une lui-même pour
cette expérience. Un thermomètre plongé dans de l'eau qui avoit été puisée au fond de la mer, se tint à
4oJ,o F. [ 3J,6 R. ], ainsi qu'il est porté sur cette table.
(**) L'expérience du I." juillet, dans laquelle, dit Phipps, on compara l'instrument (de CAVENDISH)
avec le thermomètre de FAHREINHEIT à différens degrés de chaleur, fait voir qu'on ne peut compter sur
ce résultat qu'à 2 ou 3 degrés F. [ o'',o ou r',3 R.] prés, puisque les extrêmes des résultats qui ont donne
les diverses comparaisons, dirféroient entre eux d'environ 5'' F. [±J R. ]
( Voy. le Voyage de Phipps au Pôle Boréal, pag. 143 de la trad. franc. ;
AUX TERRES AUSTRALES. 343
paroissent avoir été faites par des hommes très-obscurs ; dans plu-
sieurs on n'indique ni les lieux, ni les latitudes où elles ont été
prises ; et lorsque la latitude est donnée , jamais on ne distingue
si elle est Nord ou Sud : enfin on ne dit point si on les a ré-
pétées en pleine mer ou le long des côtes. De l'équateur, elles
paroissent avoir été exécutées à diverses époques sans doute et
par diverses personnes jusqu'au yo.c degré. En profondeur, elles
ont été variées depuis celle de quelques pieds, jusqu'à la profondeur
prodigieuse, si rien n'est exagéré , de 49 1 6. Quant aux résultats , ils
ne présentent pas, il est vrai, cette constance de rapports qu'on
trouve dans les expériences de Forster et d'iRViNG, et dans les
miennes ; mais ce qu'on y voit d'une manière positive , c'est
que la température de la mer, à diverses profondeurs, n'est pas
constante , qu'elle n'est pas uniforme ; qu'elle peut varier depuis
iyd de Réaumur jusqu'au point de la congélation. Ainsi donc il
n'a pas été fait encore sur cette matière une seule tentative dont
les résultats ne fournissent de nouvelles preuves des conséquences
que j'ai présentées , et de celles aussi qu'il me reste à réunir à mes
précédentes.
(Voyez pag. 346 bis le tableau général de tous les résultats des
expériences faites jusqu'à ce jour sur la température de la mer,
soit à sa surface, soit à diverses profondeurs, le long des rivages
et en pleine mer. )
Telles sont les conséquences générales de mes expériences sur
la température de la mer. Pendant près de quatre ans , je les ai
faites sous bien des climats divers, et j'ose assurer que ces résul-
tats ne sont pas indignes de la confiance des physiciens. En effet,
quelle que puisse être leur opinion sur les dernières conséquences
que j'ai cru pouvoir en déduire, les faits eux-mêmes en sont tout-
à-fait indépendans. Ce n'est pas dans l'ombre du mystère que mes
observations ont été faites ; ce n'est pas non plus dans le cercle
étroit d'un petit nombre d'amis trop complaisans, qu'elles ont été
344 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
répétées : c'est sous les yeux du chef de notre expédition, sous
ceux de mes collègues , de nos officiers , de nos aspirans , que j'ai
travaillé ; les résultats en ont été presque toujours consignés dans les
journaux du Commandant, dans ceux de mes compagnons et dans
le journal plus important du vaisseau qu'on désigne sous le nom
de casemet. "Enfin il n'est aucun individu ayant fait partie de l'état-
major de la corvette le Géographe , qui ne puisse attester l'exacti-
tude des résultats que je viens de présenter dans ce mémoire, et
l'attention religieuse que je donnai toujours à mes observations
de ce genre.
SECTION CINQUIÈME.
Expérience d'une Bouteille envoyée à 2i44 pieds de profondeur.
Pour terminer cette partie curieuse de mes observations sur
l'histoire physique de la mer, il me reste encore à parler d'un
phénomène très-curieux et tout-à-fait nouveau, je pense, que j'eus
occasion d'observer dans la dernière expérience que je fis au mi-
lieu des tropiques, à 2 i44 pieds de profondeur. A la même ligne
de sonde qui supportoit mon thermomètre, je fis attacher une
bouteille de verre noir, fortement bouchée avec du liège, scellée
avec de la cire d'Espagne, le tout maintenu plus solidement en-
core par un morceau de grosse toile goudronnée. J'étois curieux
de connoître quel seroit, à des profondeurs si grandes, l'effet de
cette pression prodigieuse de l'eau. La bouteille fut retirée intacte,
mais pleine d'eau; malgré les précautions dont je viens de parler,
tous les bouchons avoient été repoussés en dedans, excepté la
toile goudronnée , à travers laquelle l'eau paroissoit avoir passé
comme par un crible. La température du fond se faisoit bien
distinguer au seul toucher de cette bouteille : elle étoit d'une
fraîcheur excessive, et, lorsque je l'eus essuyée, bientôt elle fut
couverte
AUX TERRES AUSTRALES. 345
couverte de gouttelettes d'eau, qui, suspendues ou dissoutes dans
l'atmosphère, venoient rapidement se condenser contre ses parois
glacées.
Mais voici le phénomène le plus remarquable à tous égards.
L'eau qui remplissoit l'intérieur de la bouteille n'avoit ni la cou-
leur ni Ta transparence ordinaires; elle étoit opaque et blanchâtre;
enfin elle paroissoit fermenter comme du vin de Champagne mous-
seux. Surpris de ces circonstances singulières, je versai de cette eau
dans un verre : après avoir pétillé quelques instans , elle reprit sa
diaphanéité naturelle et sa couleur. Je voulus en goûter ; elle
étoit fortement salée : j'en répandis sur le pont du vaisseau ; elle
y produisit le même effet qu'un acide étendu d'eau versé sur
quelque substance calcaire. Je bouchai le goulot de la bouteille ;
j'agitai l'eau fortement ; à l'ouverture , elle s'élança violemment
à deux ou trois pieds de distance , avec la même force qu'auroit
pu faire la meilleure bière. Je répétai cette expérience une seconde
fois; elle eut le même succès; seulement, la projection de l'eau
fut moins forte et moins éloignée. Je dois observer ici que tout
cela se passoit publiquement sur le pont de notre vaisseau, non-
seulement en présence des membres de l'état-major, mais encore
devant l'équipage. L'étonnement des spectateurs et le mien étoient
extrêmes.
Cependant , à force de chercher à me rendre compte des
circonstances de l'opération, je parvins bientôt à reconnoître
la cause aussi simple que satisfaisante de toutes ces anomalies
singulières. Je me dis : Ma bouteille, lorsque je la plongeai dans
les abîmes de la mer, n'étoit pas effectivement vide; elle étoit
remplie d'air atmosphérique contenu par le bouchon de liège
que j'avois enfoncé avec force dans le goulot : or , n'est-il pas évi-
dent que cette pression verticale exercée par une colonne d'eau
de 2 1 44 pieds , en enfonçant le bouchon , aura dû forcer l'air
que la toile goudronnée retenoit encore à se combiner avec
tome 11. Xx
346 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
l'eau , qui , s'y précipitant avec une force inappréciable , pour
ainsi dire, devenoit elle-même un obstacle à la sortie de cet air
atmosphérique. C'est le phénomène des eaux gazeuses artificielles
qu'on fabrique maintenant avec la machine à compression. Ici l'art
triomphe : il a prévenu par la théorie l'expérience elle-même et
deviné la nature.
Telle est l'explication simple et facile d'un phénomène qui
paroissoit d'abord tout-à-fait extraordinaire, et qui rentre cepen-
dant, ce me semble, dans les règles les plus ordinaires de la phy-
sique et de la chimie.
TEMPÉRATURE DES EAUX DE LA MER.
Pag. 346 lis.
RÉSULTATS GÉNÉRAUX de toutes les Expériences faites jusqu'à ce jour sur la Température des Eaux de la mer , soit à sa surface ,
soit a diverses profondeurs.
Loin des rivages..
TEMPERATURE \
DE LA MER
à sa surface.
Près des rivages.
Près des rivages.
TEMPERATURE)
DE LA MER
diverses profondeu
Loin des rivages
CONSEQUENCES GÉOLOGIQUES
qu'on pourrait déduire de ces résultats.!
1." La température des eaux de la mer est en général plus foible à midi que celle de l'atmosphère observée dans l'ombre à la même heure.
2.0 Elle est constamment plus forte à minuit.
3.° Le matin et le soir, elles se font le plus ordinairement à-peu-près équilibre.
4.° Le terme moyen d'un nombre d'observations donné, comparatives entre la température de l'atmosphère et celle de la surface des flots, répétées quatre fois par jour à six
heures du matin, à midi, à six heures du soir, à minuit et dans les mêmes parages, est constamment plus fort pour les eaux de la mer, par quelque latitude que les
observations soient faites : du moins, je n'ai pas vu d'exceptions à cette règle, du 49-c degré Nord au 45-c Sud.
5.° Le terme moyen de la température des eaux de la mer à leur surface et loin des continens , est donc plus fort que celui de l'atmosphère avec laquelle ses flots sont en contact
6.° La température relative des flots augmente par leur agitation, mais leur température absolue diminue toujours.
7.° La température de la mer augmente à mesure que l'observateur s'approche des continens ou des grandes îles. ( Voyei les Résultats io.c et il.')
8.° Toutes choses égales d'ailleurs , la température du fond de la mer le long des côtes et dans le voisinage des grandes terres est plus forte qu'au milieu de l'Océan.
9.0 Elle paraît augmenter à mesure qu'on se rapproche davantage des continens et des grandes îles.
io.° La chaleur cinq fois plus considérable des terres, la profondeur moins grande du lit des mers, la concentration des rayons solaires, et les courans, paroissent devoir être
considérés comme les causes essentielles de ce phénomène.
il." II ne parait pas improbable que les animaux et les végétaux qui tapissent le fond des mers, puissent y contribuer eux-mêmes par la température plus élevée dont ils pa-
roissent jouir.
12.° La température des eaux de la mer, loin des rivages, à quelque profondeur qu'on l'observe, est en général plus froide que celle de la surface.
13.0 Ce refroidissement paraît être dans un rapport quelconque avec la profondeur même, puisqu'il se trouve d'autant plus grand, que les expériences ont été faites par des
profondeurs plus considérables.
14.° Les deux résultats précédens se trouvent également exacts au milieu des flots glacés des deux pôles, et de ceux brûlans de l'équateur : seulement, à profondeur égale, la
proportion du froid est beaucoup plus grande vers les régions polaires que dans les régions équatoriales.
15.° Tous les résultats des observations faites jusqu'à ce jour sur cet objet se réunissent pour prouver que les abîmes les plus profonds des mers , de même que les sommets de
nos montagnes les plus élevées, sont éternellement glacés, même sous L'équateur.
16. ° En poursuivant la comparaison, exacte sous tous les rapports, de la température des gouffres de l'Océan avec celles de pitons les plus élancés de nos continens, il doit
en résulter que, de même que sur ces derniers, un très-petit nombre de végétaux et d'animaux peut et doit y vivre actuellement.
17.° Des résultats analogues à ceux que nous venons d'observer au fond des mers, ont démontré qu'un semblable refroidissement existoit à de grandes profondeurs dans les
principaux lacs de la Suisse et de l'Italie.
18.0 Les observations de GeorGI, de Gmelin, de PallAS, de LedyArd et de PATRIN en Sibérie; celles du célèbre et rigoureux observateur Saussure en Suisse, sem-
blent prouver qu'il en est de même pour le sein de la terre, toutes les fois que les observations sont faites loin des mines. Des résultats semblables ont été dernièrement
obtenus en Amérique par SltAW, MACKENSIE, UMFERVILLE et RoBSON.
19.0 Tant de faits réunis ne doivent-ils pas laisser quelque incertitude sur cette théorie si généralement admise, et d'ailleurs si pleine de génie, d'un feu central intérieur qui
maintient une température uniiorme et constante d'environ ioJ dans toute la masse de notre globe, soit liquide, soit solide !
20.0 Ne serions-nous pas forcés un jour, par de nouvelles expériences sur cet objet, d'en revenir à ce principe ancien, si naturel et si conforme d'ailleurs à tous les phénomènes
qui se passent chaque jour sous nos yeux : «La source unique de la chaleur de notre globe, c'est le grand astre qui l'éclairé; sans lui, sans l'influence salutaire de ses
rayons, bientôt la masse entière de la terre, congelée sur tous ses points, ne serait qu'une masse inerte de frimas et de glaçons. Alors l'histoire de l'hiver des régions
polaires serait celle de toute la planète »
AUX TERRES AUSTRALES. 347
CHAPITRE XXXVII.
Notice sur l'Habitation des Animaux marins a ; par
MM. PÉRON et Lesueur.
Nùm rerum paretts natura animantes certâ quâdam disposition? ptr tcrrarum
orbem distribuera '. Qttibus regionilus hujus illiusa-ue assignaverit ! An cuh'is
generi singularem suam dederit patriam !
( ZlMMERMANN , Zool. geogr. Prflf. J)Jg. IX. )
A une époque où l'histoire naturelle n'avoit pas encore son
langage propre et rigoureux , où les méthodes de cette science
étoient encore incomplètes et défectueuses , les voyageurs et les
naturalistes ayant confondu sous un même nom , pour ainsi dire
à l'envi les uns des autres , des animaux essentiellement différens ,
il n'est aucune classe du règne animal qui , dans l'état actuel des
choses, ne compte plusieurs espèces orbicoles , c'est-à-dire, plusieurs
espèces qui sont indistinctement communes à toutes les parties du
globe, quelles qu'en puissent être d'ailleurs la position géographique
et la température. D'autres espèces, quoique restreintes à de cer-
taines latitudes , passent cependant pour être communes à tous les
climats , à toutes les mers comprises dans ces latitudes : l'existence
a BuFFON, ZlMMERMANN et M. DE rant plusieurs années , sur une grande partie
LACEPÈDE ont posé les véritables principes de la surface du globe, nous nous proposons
de cette partie de l'histoire des animaux; de traiter un jour, dans toute son étendue,
mais entraînés, faute d'observations propres, l'importante question dont il s'agit : non-seu-
par l'autorité de ceux dont ils vouloient rec- lement alors nous espérons prouver l'exac-
tifier les erreurs , ces hommes illustres ont titude des lois établies par BuFFON et
consacré eux - mêmes dans leurs immortels ses honorables émules , mais nous démontre-
écrits une foule d'identités fausses ou dou- rons encore qu'elles sont applicables à toutes
teuses: ils ne se sont occupés d'a'lleurs que les espèces d'animaux de terre ou de mer.
des principales classes du règne animal , les Ici nous nous proposons seulement de pré-
mammifères, les oiseaux et les poissons, senter quelques faits relatifs au grand pro-
Forts d'une longue suite de recherches et blême dont il s'agit,
d'observations rigoureuses, poursuivies, du-
X
x 2
348 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
de ces derniers animaux est regardée comme indépendante des lon-
gitudes. Ainsi, pour nous restreindre à des espèces marines, on
voit répéter chaque jour dans les ouvrages les plus estimables
d'ailleurs, que la grande baleine [balœna mysticetus , Lin. y se
retrouve également au milieu des frimas du Spitzberg et des glaces
du Pôle antarctique ; que les loups marins, les veaux marins, les
lions marins , &c. comptent également d'innombrables tribus dans
les mers les plus reculées des deux, hémisphères ; que la tortue
franche et le caret habitent indifféremment l'Océan Atlantique , la
mer des Indes et le grand Océan Équinoxial.
Quand on ne consulteroit que la raison et l'analogie , de telles
assertions pourroient paroître douteuses ; en recourant à l'expé-
rience , elles se trouvent absolument fausses. Qu'on parcoure , en
effet, tous les monumens sur lesquels reposent ces prétendues
identités, on verra qu'elles n'existent réellement que dans les noms,
et qu'il n'est pas un seul animal bien connu de l'hémisphère Boréal ,
qui ne soit spécifiquement différent de tout autre animal également
bien connu de l'hémisphère opposé. Nous avons pris la peine d'établir
cette comparaison difficile pour les cétacés, pour les phoques, &c.
Nous avons consulté une foule d'auteurs a, réuni toutes les des-
criptions , toutes les figures des animaux dont il s'agit , et nous
avons reconnu d'importantes différences entre les moins dissem-
blables de ces êtres supposés d'espèces identiques h.
Personne plus que nous , il est permis de le dire , n'a recueilli
d'animaux de l'hémisphère Austral ; nous les avons tous observés f
décrits et figurés sur les lieux : nous en avons rapporté plusieurs
milliers d'espèces en Europe ; elles sont déposées dans le Muséum
d'histoire naturelle de Paris. Que l'on compare ces nombreux
animaux avec ceux de notre hémisphère , le problème sera bientôt
résolu, non-seulement pour les espèces d'une organisation plus
* Voyez l'indication ci-jointe de ces auteurs ,pag.jj2.
h Voyez plus bas l'article relatif à l'habitation des Phoques.
AUX TERRES AUSTRALES. 349
parfaite , mais encore pour toutes celles qui sont beaucoup plus
simples, et qui, sous ce rapport, sembleraient devoir être moins
variées dans la nature. Qu'on examine, nous ne dirons pas les doris,
les aplysies , les salpas , les néréides , les amphinomes , les amphi-
trites , et cette foule de mollusques et de vers plus composés qui
se sont successivement offerts à notre observation ; qu'on descende
jusqu'aux holothuries , aux achnies , aux béroës , aux méduses ; qu'on
s'abaisse même , si l'on veut , jusqu'à ces éponges informes , que
tout le monde s'accorde à regarder comme le dernier terme de la
dégradation , ou plutôt de la simplicité de l'organisation animale ;
parmi cette multitude, pour ainsi dire, effrayante , d'animaux antarc-
tiques , on verra qu'il n'en est pas un seul qui se retrouve dans les
mers Boréales ; et de cet examen bien réfléchi , de cette longue
suite de comparaisons rigoureuses, on sera forcé de conclure, ainsi
que nous avons dû nous-mêmes le faire, qu'il n'est pas une seule
espèce d'animaux marins bien cotinue qui , véritable cosmopolite , soit
indistnictement propre a toutes les parties du globe.
Il y a plus, et c'est en cela sur-tout que brille l'inépuisable variété
de la nature, quelque imparfaits que des animaux puissent être, ils
ont reçu chacun une patrie distincte ; c'est à certains parages qu'ils
sont fixés ; c'est là qu'ils se trouvent plus nombreux, plus grands
et plus beaux. A mesure qu'ils s'éloignent de ce point, les individus
dégénèrent, et l'espèce finit par s'éteindre. Prenons pour exemple
cette énorme oreille de mer dont il est tant de fois parlé dans notre
Voyage sous le nom d'baliotis gigantea : c'est à l'extrémité du globe,
c'est sous le choc des flots polaires qu'elle se complaît ; c'est là qu'elle
parvient à la longueur de 1 ^ à 20 centimètres [ 5 à 7 pouces ] ; c'est
là qu'elle forme ces bancs précieux sur lesquels les habitans de la
terre de Diémen viennent chercher une nourriture abondante
A peine sommes -nous à l'île Maria, nous n'avons fait, pour
ainsi dire, que traverser le canal Dentrecasteaux , et déjà ce grand
coquillage a perdu de ses dimensions : à ï'iie King, il est plus petit
350 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
encore et plus rare ; sa dégradation devient de plus en plus sen-
sible , à mesure qu'on remonte davantage vers l'île Decrès et vers
les îles Joséphine. Dans les misérables avortons de cette espèce qui
végètent sur les rochers de la terre de Nuyts , on a peine à recon-
noître le plus grand coquillage de la terre de Diémen ; et au-delà
du port du Roi-George , on en chercheroit en vain la trace.
Il en est de même de ces phasianejles , naguère si rares et si
précieuses , et que nous avons rapportées en si grand nombre : l'île
Maria est leur véritable patrie ; c'est là qu'il seroit possible d'en
charger des navires. Comme Khaliotis gigantea du cap Sud, elles
expirent au port du Roi-George, après avoir éprouvé, comme elle,
une suite de dégradations presque insensibles, il est vrai, mais qui
finissent pourtant par anéantir l'espèce.
Il seroit facile de multiplier les exemples de ce genre ; mais ce
que nous venons de dire sur la plus grande et sur la plus belle
coquille de cette partie du grand Océan Austral, suffit pour prouver
que les animaux originaires des pays froids ne sauroient s'avancer impu-
nément jusqu 'au milieu des zones, brûlantes.
D'un autre côté, les animaux de ces derniers climats ne paroissent
pas plus destinés à vivre dans les pays froids , et notre propre expé-
rience nous en fournit encore une preuve bien éclatante. De tous
les pays que nous avons pu voir, il n'en est point qui soit com-
parable à Timor pour l'abondance des coquillages et pour leur
variété ; la richesse de ces bords est véritablement, en ce genre,
au-dessus de toute expression : plus de vingt mille coquilles appar-
tenant à plusieurs centaines d'espèces y ont été réunies par nos
soins. Eh bien ! de cette multitude prodigieuse de testacés , il n'en
est pas un que nous ayons pu retrouver, soit à la terre de Diémen ,
soit dans les parties australes de la Nouvelle-Hollande ; c'est à la
terre d'Endracht , et conséquemment aux approches des régions
équatoriales, qu'on voit paraître quelques-unes des coquilles Timo-
riennes,
AUX TERRES AUSTRALES. 351
Ce n'est pas seulement pour les espèces que cette exclusion sin-
gulière a lieu ; on foberve aussi parmi les genres. Sans parler, en
effet, de ces crassatelles, de ces houlettes, de ces trigonies sur-tout,
qui paroissent être si rares à l'état de vie dans la nature, il est des
genres dont les nombreuses espèces semblent avoir été presque
exclusivement affectées à telle ou telle partie du globe : c'est ainsi ,
par exemple, que les pays équatoriaux réunissent une multitude de
ces cônes , de ces olives , de ces cyprées , &c. que l'on connoît à
peine sur les rivages plus froids de l'un et l'autre hémisphère. Ainsi,
tandis que Timor et toutes les îles voisines fourmillent de ces
brillans coquillages , deux ou trois espèces petites , obscures , osent
à peine se montrer dans les parties australes de la Nouvelle-Hol-
lande. C'est à la hauteur du port du Roi-George qu'on voitreparoître
avec quelque éclat les testacés de ces genres pompeux ; ils succèdent,
pour ainsi dire , aux phasianelles , aux haliotis , et continuent , en
l'embellissant encore , cette admirable échelle géographique des
productions de la nature. Envisagée sous ce point de vue, la science
nous paroît offrir une carrière aussi utile que brillante à parcourir,
et dont les belles divisions géographico-zoologiques de M. de Lace-
pÈde, et le précieux travail hydrographico -zoologique de M. de
Fleurieu , ont glorieusement marqué l'ouverture.
SUR L'HABITATION DES PHOQUES».
D'après les recherches que nous avons déjà faites, nous nous
sommes assurés que, sous le nom d'ours marin [pJwca ursinu] , il
1 Le nombre des auteurs qui ont écrit sur roissent être peu connus des naturalistes, qui
les animaux de cette famille est très-consi- ne les citent jamais: nous croyons faire une
dérable; et ce n'est pourtant qu'en réunissant chose agréable autant qu'utile à ces derniers,
tous les matériaux qui se trouvent dissémi- en leur indiquant les sources principales où
nés dans leurs écrits, qu'il est possible de faire nous avons puisé nous-mêmes. Quelque
un travail complet sur les phoques; la plu- considérable que cette liste puisse paroitre,
part de ces auteurs, et ceux-là même qui il s'en faut de beaucoup qu'elle soit com-
oifrent le plus d'intérêt sous ce rapport, pa- plète ; nous ne pensons même pas qu'il nous
352 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
existe réellement plus de vingt phoques décrits, figurés ou indiqués
dans lés divers auteurs, et qui diffèrent entre eux, non-seulement
par l'habitation, la couleur, la forme, la grandeur, la position res-
pective des nageoires antérieures , &c. , mais encore par le nombre
des dents , la présence des auricules ou leur absence , &c.
La confusion n'est pas moins grande à l'égard des veaux marins
[plwca vîtulina J ; non-seulement, en effet, cette prétendue espèce
habiterait à-la-fois les régions glacées des deux pôles , mais encore
elle vivroit au milieu des flots de la zone torride ; elle se repro-
duirait au sein de la mer Caspienne, et, par un privilège inoui
jusqu'à ce jour, elle occuperait de ses tribus essentiellement marines
soit possible de terminer avant plusieurs an-
nées la compilation difficile que nous avons
entreprise sur les animaux dont il s'agit.
Liste des Auteurs.
Albini, Aldrovande, Alessandro,
Anderson , Ansqn , Argensole, Aris-
TOTE.
Banks, Barrow , Battel , Beau-
chêne, Bell, Bélon, Billings, Bo-
MARE, BûRY, BOUGAINVILLE, BrISSON,
buffon , byron.
Candis h, Cardan, Carteret,
Charleton, Charlevoix, Clayton,
cook, coréal, cox, crantz , cu-
vier.
Dampier, de Gennes, de Lussan,
Dentrecasteaux, de Noort, Denys,
Dereste, de Brosses, Desmarets,
Dodart , Dracke, Duclos - Guyot ,
pu Petit-Thouars.
Egède, Ellis, Erxlében.
Fabricius, Flacour , Fleurieu,
Forster, Frézier, Furneaux.
Gesner,Gmelin,Grandpré, Grew,
Gronovius.
Hackluyt, Hagenaar, Hallenius,
Hawkins, Hearne, Heidenreich,
Hermann, Houttmann, Huddart.
Isbrandt, Jonston.
Knor, Kolbe, Krackenninikow.
LABBE, LABILLARDIÈREj LACtPÈDE,
Laët, Langius, la Hontan, la Pé-
rouse, Leclercq, Lemaire, Lépéchin,
Lescarbot, Linnée.
Macartney, Mainziez, Mar-
chand, Marion, Martens, Math ws,
Meares, Merrett, Misson, Molina,
Mortimer, Muller.
Narborough, Nassau, Noël.
(Edmann, Olafsen, Olaus magnus.
Pages, Pallas, Parsons, Pennant,
Penrose, Perestrello, Pernetty,
PlGAFETTA , PLINE , POLVESEN , PoN-
TOPPIDAN, PRETTY, PRÉVOST, PURCHAS,
PïRARD.
q.uirogoa.
Ray, Rochon, Rogeus, Rondelet.
Sauer, Schréber, Schouten, Spar-
mann, Spilberg, Stavorinus, Stel-
ler, Strahlenberg, Surville.
Ulloa.
Valentyn, Vancouver.
Wallis, W tther, White.
Zimmermann, Zorgdrager.
les
AUX TERRES AUSTRALES. 353
ies eaux douces du lac Baïkal, celles du Ladoga, de l'Onega, &c. !!!. .
Pour justifier detelsrapprochemens,on a supposé que les phoques
dont il s'agit ont pu passer de la mer Noire dans la mer Caspienne,
à la faveur des conduits souterrains que quelques géographes pensent
devoir exister entre l'une et l'autre de ces deux mers3. Mais comment
concevoir, dans cette hypothèse, que des animaux qui ont besoin
de venir à chaque instant respirer l'air à la surface des flots , aient
pu, sans étouffer, faire une route de plusieurs centaines de lieues
à travers ces espèces de siphons souterrains , où il paroît impos-
sible d'admettre l'existence d'aucune portion d'air atmosphérique !
Effrayé sans doute d'une telle objection, Pallas établit une autre
hypothèse à cet égard ; il veut que la Méditerranée , la mer Noire et
la Caspienne, n'aient formé jadis qu'une seule et même mer, peuplée
de ces animaux, et qui s'étendoit jusqu'aux pays des Calmoucs et
des Cubans b.
D'autres naturalistes, au contraire, et Tourneeort à leur tête,
pensent que la Méditerranée , dont le niveau étoit anciennement
plus élevé que nous ne le voyons de nos jours, a rompu les montagnes
du Bosphore, et formé la Caspienne, en se précipitant sur l'Asie
comme un épouvantable torrent". Ainsi l'Océan renversa jadis ses bar-
rières entre Calpé et Abyla, pour former la Méditerranée elle-même.
Toutes ces explications , toutes ces grandes hypothèses , ne
paroissant pas encore à Zimmermann susceptibles de rendre raison
d'un aussi singulier phénomène , il suppose que le fait n'a pu être
produit que par une grande révolution et un bouleversement
général du globe d.
A l'égard des prétendus veaux marins d'eau douce , rien n'a paru
» Kircher. Mund. subter, Lu lof F. c Tournefort, Voyage du Levant,
Geograph. ZlMMERMANN , Zool. geograph. tom. 1 , pag. So ; tom. II, pag. 63.
pag. 24.8. African. Reich. S, pag. j. i ZlMMERMANN, Zool. geograph. pag.
b Pallas, Reise durch RussI. tom. III, 2j/.
pag. jfy.
TOME 11. Y y
354 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
plus simple que de les faire arriver de l'Océan par divers fleuves jus-
qu'aux lacs où ils se trouvent établis maintenant. Ainsi ceux du lac
Baïkal , par exemple , y seroient venus de la mer Glaciale , les uns
en remontant le Jenissey, le Tunguska et l'Angora; les autres, en
suivant le cours de la Lena, du Witim, du Sélinguéa, &c. Quelques
portions de route à faire par terre n'étoient sans doute pas capables
d'arrêter des voyageurs aguerris par une traversée de sept à huit
cents lieues ; car on suppose qu'ils ont pu faire cette dernière partie
de leur route en se traînant sur le sol.
Et ce sont des naturalistes estimables sous tant d'autres rapports,
qui ont pu créer de pareilles hypothèses ! L'identité des
animaux dont il s'agit b avec les véritables veaux marins de la Médi-
terranée, de la mer Noire, de la Baltique et de l'Océan glacial, se
trouveroit-elle appuyée du témoignage des plus illustres naturalistes,
il sembleroit encore impossible de pouvoir y croire ; et c'est sur la
simple assertion d'un Langius, d'un Isbrandt, d'un Heidenreich,
que de telles erreurs se trouvent consacrées dans les annales de la
science !
L'histoire du lion marin [plwca leonhia] est entachée de mé-
prises plus graves encore, s'il est possible.
i .° Trois grandes espèces de phocacés des mers du Sud ont été
faussement réunies sous ce nom, et confondues ensuite avec le lion
marin du Sud.
2.0 Cette dernière espèce se compose elle-même de plusieurs ani-
maux essentiellement différens ; il suffit de comparer, pour s'en con-
vaincre, les descriptions que F abriciusc et Stellerj nous ont laissées
1 II convient de faire observer ici qu'on maux de ce dernier genre ont été, à diverses
ne trouve aucune trace de Phoques dans ces reprises, confondus avec les phoques,
fleuves. c Fabricius, Faun. Groenl. pag. y
b II paroît assez probable que les prétendus (1780).
phoques des divers lacs de la Russie appar- d StellÉR, Nov. Corn. Petropol. vol. H,
tiennent au genre loutre ; cette présomption pa„, oéo-?66 (i7$i).
est d'autant plus naturelle, que plusieurs ani-
AUX TERRES AUSTRALES. 353
du lion marin antarctique. Placés l'un et l'autre sur un théâtre éga-
lement favorable aux observations de ce genre, ayant vécu plusieurs
années l'un et l'autre entourés des animaux qu'ils ont décrits , ces
deux naturalistes célèbres nous offrent des termes de comparaison
également précieux, également irrécusables.
Or, il résulte de cette comparaison , que le pïwca leonina de
Fabricius diffère du pïwca leonina de Steller :
i.° Par les proportions. Le lion marin de Fabricius n'a
que 7 à 8 pieds de longueur a ; et Steller dit positivement du sien,
qu'il est deux fois plus grand que les ours de mer: <■<- Magnitudine bis,
■» velmaximos etserio confectos , ursus marines superat . » Mais , d après
le même Steller , les ours marins ont 7 à 8 pieds de longueur c ;
l'espèce de Fabricius est donc précisément une fois plus petite que
celle de Steller.
2.0 Par la forme de la tête. L'espèce de Fabricius porte
sur le front une sorte de gros tubercule susceptible de se gonfler
comme une vessie , et cariné dans sa partie moyenne d ; Steller ne
dit rien d'une conformation aussi extraordinaire.
3.0 Par la disposition des narines. Indépendamment des
véritables narines, dit Fabricius, le lion marin en a de fausses dans
le même tubercule dont il vient d'être fait mention , et le nombre
de ces fausses narines varie d'une à deux, suivant l'âge e : or, l'animal
de Steller ne présente rien de semblable à tout cela.
4.0 Par la couleur des yeux. L'iris dans le phoque de Fabri-
cius est brunf ; dans celui de Steller, il est d'un blanc d'ivoire
poli g.
5.0 Par la forme des nageoires. Celles de devant, dans
l'animal de Fabricius, ont la forme d'un pied humain, et le pouce
1 Op. cit. pag. 7. • Op. cit. pag. 7.
b Op. cit. pag. 360. f Op. cit. pag. 8.
c Op. cit. pag. 331. e Op. cit. pag. 361.
À Op. cit. pag. y.
Yy 2
356 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
en est le plus long doigt3 ; cette configuration remarquable est étran-
gère au lion marin de Steller h.
6° Par le mode d'accouplement. Ceux de Fabricius s'ac-
couplent debout c ; ceux de Steller, étendus sur le sable, la femelle
dessus , le mâle dessous d.
j.° Par l'époque de la mise bas. Ceux de Fabricius, en
avril e ; ceux de Steller, en juillet f.
8.° Par le lieu de la mise bas. Ceux de Fabricius, sur la
glace g ; ceux de Steller , sur le continent \
9.0 Par la nature des poils. Dans l'animal de Fabricius, ils
sont doux et longs , avec un fond laineux et profond ' ; dans celui
de Steller, ils sont courts, roides et sans aucune fourrure k.
i o.° Par la couleur aux diverses époques de la vie. Les
lions marins de Fabricius, à l'âge de douze mois, sont blancs, avec
le sommet du dos d'un gris livide ; à la seconde année , ils sont d'un
blanc de neige , avec une raie étroite et brunâtre sur le dos. Dans
les plus vieux, la tête et les pieds sont noirs ; le reste du corps , éga-
lement noir, est parsemé de taches grises, le dos restant toujours
plus obscur '.
Dans les lions marins de Steller , les poils sont de couleur
marron, parfois brunâtre ; les individus adultes affectent une teinte
rousse, assez semblable, dit Steller, à celle des vaches, et cette
teinte est plus forte dans les jeunes , plus pâle dans les vieux , plus
vive, et comme ochracée, dans les femelles m.
1 1 .° Par la crinière. Les lions marins mâles de Steller ont
le dessus de la tête et le cou garnis de poils longs et soyeux qui
a Op. cit. pag. 8.
s Op. cit. pag. 8.
b Op. cit. pag. j6o , jjj,
h Op. cit. pag. 363.
e Op. cit. pag. 8.
■ Op. cit. pag. 8.
d Op. cit. pag. 36o, 36z, 3S4.
k Op. cit. pag. 360.
' Op. cit. pag. 8.
1 Op. cit. pag. 8.
' Op. cit. pag. 363.
"> Op. cit. pag. 360.
AUX TERRES AUSTRALES. 357
forment une espèce de crinière très - remarquable a, et dont on
ne trouve aucune trace dans les lions marins Groënlandois de
Fabricius.
12.0 Ces animaux diffèrent encore par le nombre de dents.
Ceux de Fabricius n'en ont que trente-deux b , et ceux de Steller
en ont trente-six c.
13.0 Ils diffèrent enfin par les oreilles. Le lion marin de
Fabricius n'a point d'auricules d ; celui de Steller en ae, et appar-
tient conséquemment au nouveau genre que nous avons cru devoir
établir dans la famille des phocacés sous le nom d' Otarie f.
Maintenant, nous osons le demander, si, pour les plus grands
phoques de notre hémisphère , il règne une telle confusion , même
dans les écrits des plus célèbres naturalistes, de quelles erreurs plus
graves ne doit pas se trouver surchargée l'histoire de ces innom-
brables amphibies marins qui peuplent toutes les parties de l'Océan
antarctique! Comment admettre ces réunions téméraires, ces iden-
tités invraisemblables dont on les a rendus l'objet, et qui se trouvent
consacrées dans un si grand nombre d'ouvrages ï Presque exclusi-
vement observés jusqu'à ce jour par des hommes étrangers à tous
les principes de la science , à toutes les distinctions qu'elle exige , à
toutes les comparaisons qu'elle réclame, la plupart de ces animaux
sont spécifiquement indéterminables ; et de tous ceux que nous avons
pu voir nous-mêmes , ou à l'égard desquels il nous a paru possible
de pouvoir prononcer avec certitude, il n'en est pas un seul qui ne
se distingue essentiellement des espèces Boréales analogues.
3 Op. cit. pag. 8. A Op. cit. pag. S.
b Op. cit. pag. y. c Op. cit. pag. j6i.
' Op. cit. pag. jâo, jjj, 334. ( Voy. plus haut, pag. 37.
358 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
CHAPITRE XXXVIII.
Notice sur la Végétation de la Nouvelle - Hollande et de la
terre de Diémen ; par M. LESCHENAULT.
De toutes les productions du globe, les végétaux sont sans con-
tredit les plus immédiatement utiles à l'homme ; les plantes céréales
et les fruits forment en général la base de sa nourriture. La nature ,
tant dans l'ancien que dans le nouveau monde , a prodigué ces
précieuses productions: l'homme par la culture les a multipliées,
les a améliorées; et par-tout où l'agriculture a été le plus perfec-
tionnée, la civilisation a fait le plus de progrès. La Nouvelle-Hol-
lande offre une exception bien malheureuse pour ses habitans. Non-
seulement ce pays sablonneux ne produit aucune plante céréale ,
mais encore aucun végétal propre à la nourriture de 1 homme ; car
on ne peut regarder comme dignes d'être cultivées et d'offrir une
ressource suffisante, l'espèce de fougère [ pteris esculenta] dont les
habitans de la terre de Diémen mangent les racines ; les bulbes
d'orchidées 3 et l'espèce de céleri que mangent les habitans de la côte
de Leuwin , et les fruits du cycas riedlei qui ont besoin d'être torréfiés
pour perdre leur qualité malfaisante.
Si l'agriculture réunit les hommes par la nécessité où ils sont de
s'entr'aider dans leurs travaux ; si une société d'agriculteurs voit
avec plaisir s'augmenter le nombre des membres qui la composent,
parce qu'elle n'est jamais inquiète sur ses moyens de subsistance ; si
1 M. Je Capitaine Lewis , qui a traversé pain se conserve long-temps. M. Lewis m'en
l'Amérique depuis les Etats-Unis jusqu'à la a montré plusieurs morceaux, et j'en ai goûté;
côte Occidentale, m'a dit que les habitans des il est noir et a un goût mielleux; il n'est
bords de la rivière Columbia mangeoient qu'un accessoire à la nourriture ordinaire des
aussi des bulbes d'une espèce de liliacée , habitans.
qu'ils les manîpuloient en forme de pain : ce
AUX TERRES AUSTRALES. 359
l'habitude du travail et l'absence du besoin adoucissent les mœurs
et contribuent au bonheur, il en est tout autrement d'une société
d'hommes qu'une terre ingrate refuse de nourrir: n'ayant d'autres
moyens pour se procurer leur subsistance que leur adresse et le ha-
sard, la crainte de partager une proie incertaine doit les isoler par
très-petites sociétés, les tenir en garde contre leurs voisins, les
rendre ennemis et jaloux par prudence, cruels et même anthropo-
phages par besoin. Comment des hommes dont tous les instans
sont employés péniblement à se procurer leur nourriture, qui en
sont souvent plusieurs jours de suite privés, ou réduits par la fa-
mine à se disputer les plus vils alimens, ne seroient-ils pas toujours
prêts à combattre et à s'entre-détruire ! Tels sont et tels doivent être
les habitans de la Nouvelle-Hollande, que la nature avoit destinés,
par l'absence de végétaux nourriciers, à être toujours barbares, si
les Européens, en les leur apportant, n'avoient introduit chez eux
le germe de la civilisation.
Les mêmes causes naturelles qui ont empêché que l'espèce hu-
maine ne se multipliât beaucoup dans la Nouvelle-Hollande, me
font croire que l'intérieur de ce vaste pays est entièrement dépourvu
d'habitansa. Un peuple agriculteur est attiré dans l'intérieur des terres
1 Cette présomption ne paroît pas devoir quels sont dessinés d'ingénieux emblèmes :
se vérifier. Les Anglois , dans l'expédition sur un de ces manteaux on remarqua plusieurs
qu'ils ont faite, en 1815, à l'Ouest des mon- croix très-bien faites. Quelques-uns de ces
tagnes Bleues, ont rencontré des naturels qui, hommes étoient suivis de chiens apprivoisés,
certainement, n'avoient jamais eu de corn- qui vraisemblablement leur servent à chasser
munication avec les rivages de l'océan. les kanguroos et les casoars. On observa avec
Ce fut dans les plaines de Bathurst ( voy. étonnement que plusieurs individus, des deux
la note de la pag. <foy) , sur les bords de la sexes, étoient borgnes ; mais on ne put pé-
rtvière Campbell, qu'après avoir franchi ces nétrer le motif d'une mutilation si étrange ,
montagnes fameuses, ils commencèrent à re- trop générale d'ailleurs pour la croire acci-
trouver des traces de l'espèce humaine. Les dentelle. Ces sauvages, au reste, sont peu
sauvages qu'ils virent ont une ressemblance curieux, et paroissent d'un caractère plus doux
assez exacte avec ceux des environs de que ceux de Sydney. (Détails tirés d'une lettre
Sydney, mais ils différent de ces derniers en écrite à M. R.OYER, par un des voyageurs qui
ce qu'ils portent des manteaux de peaux de ont fait partie de l'expédition. ) L. F.
kanguroos , artistement arrangés, et sur les-
/
360 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
par l'espoir de rencontrer un sol pJus ancien et plus fécond ; mais
celui qui n'est que pêcheur et chasseur, doit se presser sur les rivages
qui lui offrent la double ressource du poisson et du gibier. Les côtes
de la Nouvelle-Hollande ne sont pas assez peuplées pour donner
lieu de penser que le surcroît de ses habitans ait été forcé de s'en-
foncer dans l'intérieur, où, du reste, ils se seroient anéantis, ou
tout au moins auroient été réduits à quelques misérables hordes
sans cesse errantes.
L'histoire delà végétation de la Nouvelle-Hollande, très-curieuse
sous le rapport des dissertations botaniques auxquelles elle peut
donner lieu, et des plantes nouvelles qu'elle renferme, n'offre pas
cet intérêt général qu'entraînent après elles les découvertes immé-
diatement utiles à la société; mais peut-être un jour ce pays, à peine
connu, nous enrichira- 1- il de quelques productions précieuses.
Combien de plantes qui aujourd'hui servent à notre soulagement
ou à notre sensualité , ont été ignorées ou méprisées pendant une
longue suite de siècles ! Parmi les végétaux de la Nouvelle-Hollande,
il est à croire que plusieurs seroient de quelque utilité dans les arts
ou dans la médecine ; mais les sauvages, dénués de toute industrie,
n'ont aucune connoissance de leurs propriétés, Le hasard, le temps
et l'expérience peuvent seuls nous éclairer. Déjà quelques unes de
ces plantes, en les jugeant parleur analogie ou par leurs produits,
méritent une attention particulière. Telles sont :
Les xanthorœa, d'où découle très-abondamment une résine odo-
rante dont les naturels se servent pour boucher les sutures de leurs
canots en écorce , et pour souder la hampe de leurs sagaies avec le
morceau de bois dur qui leur sert de pointe;
~V eucalyptus resinifera, dont la gomme rouge est renommée par
les Européens comme un très-bon remède contre les dyssenteries ;
U hibiscus heterophyllus , qui croît sur les bords de la rivière d'Haw-
kesburry, et dont l'écorce peut servir à faire des cordages ;
Plusieurs mimosa, qui donnent des gommes;
Plusieurs
AUX TERRES AUSTRALES. 361
Plusieurs plantes de la famille des myrthes et de celle des com-
posées, qui sont éminemment aromatiques ;
Une espèce d'indigotier que j'ai trouvé dans le canal de Dentre-
casteaux, duquel on obtiendroit peut-être une fécule colorante ;
Pans le même lieu, une plante voisine du genre cafier, qui par la
culture, parviendroit peut-être à remplacer ce précieux arbuste. Si
de ces deux dernières plantes on pouvoit tirer le parti que j'in-
dique ici, elles deviendroient d'autant plus importantes, qu'à cause
du lieu où elles croissent, qui est situé par le 43 -e degré de latitude
Sud, on pourroit espérer de les acclimater dans nos contrées tem-
pérées d'Europe;
Deux espèces de lin, qui croissent sur la côte Occidentale;
Deux espèces de tabac : l'un, le nicotiana undulata, décrit par
M. Ventenat, et qui a fleuri à la Malmaison; l'autre que j'ai trouvé
sur l'île Decrès : celui-ci a le très-grand avantage de croître très-
bien dans les sables arides des bords de la mer;
Un arbuste des bords des ruisseaux de la terre de Diémen, dont
les fruits ont une saveur piquante et aromatique.
Je dois aussi mettre au nombre des plantes intéressantes , le cu-
suarina torulosa et le xdomelum pyrifera , dont les bois sont propres
à la marqueterie; X atherosperma moschata, de l'île King, arbre dont
le bois a une forte odeur d'anis.
Je joindrois encore à ces plantes {'eucalyptus robusta, hel arbre
qui parvient à une hauteur considérable, et fournit un bon bois de
construction, si, par sa contexture, il n'annonçoit une croissance
trop lente pour être jamais introduit avec avantage dans nos forêts.
Si le règne animal, dans la Nouvelle-Hollande, offre des parti-
cularités remarquables qui l'isolent, pour ainsi dire, de celui des
autres parties du monde, le règne végétal n'a point un caractère
moins distinctif. Ce caractère tient non-seulement aux différences
botaniques, mais encore à une physionomie naturelle qui sera re-
marquée des yeux les moins observateurs. Les parties Méridionales
TOME II. Zz
362 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
de l'Afrique sont les seules à la végétation desquelles on puisse
comparer celle de la Nouvelle-Hollande; par les mêmes parallèles,
on retrouve ces innombrables légions de bruyères et de protées qui
renferment plusieurs arbustes remarquables par leurs formes gra-
cieuses et délicates , et qui parent la stérilité de l'un et de l'autre
climat.
Mais dans tous les lieux que nous avons visités, et sur-tout sur
la côte Occidentale de la Nouvelle-Hollande, nous n'avons retrouvé
dans les grandes masses, ni la majesté des forêts vierges du nouveau
monde, ni la variété et l'élégance de celles de l'Asie, ni la délica-
tesse et la fraîcheur des bois de nos contrées tempérées d'Europe.
La végétation est généralement sombre et triste ; elle a l'aspect de
celle de nos arbres verts ou de nos bruyères: les fruits, pour la plu-
part, sont ligneux; les feuilles de presque toutes les plantes sont
linéaires, lancéolées, petites, coriaces et spinescentes. Cette con-
texture des végétaux est l'effet de l'aridité du sol et de la sécheresse
du climat; c'est à ces mêmes causes qu'est due, sans doute, la rareté
des plantes cryptogames3 et des plantes herbacées. Les graminées,
qui ailleurs sont généralement molles et flexibles, participent ici de
la rigidité des autres plantes : on en voit des exemples remarquables
dans ïuniola disticlwphylla, décrite par M. Labillardiere, et dans
une espèce defestuca que j'ai trouvée sur la côte Occidentale, dont
toutes les feuilles sont autant d'aiguillons.
La plupart des plantes de la Nouvelle-Hollande appartiennent
à des genres nouveaux ; et celles qui se rattachent à des genres déjà
connus, sont presque autant d'espèces nouvelles.
Les familles naturelles qui dominent sont celles des protées,
des bruyères, des composées, des légumineuses et des myrthoïdes.
Les plus grands arbres appartiennent tous à cette dernière famille, et
presque exclusivement au genre eucalyptus.
Les familles dont je viens de faire mention, sont très-abondam-
* Les plantes cryptogames renferment les champignons, les mousses, les fougères.
AUX TERRES AUSTRALES. 363
ment répandues, et se partagent une grande partie de la végétation.
Cette observation prouve jusqu'à quel point le système des familles
naturelles est d'accord avec la marche de la nature, qui rarement
isole les espèces, mais au contraire les réunit presque toujours en
grand nombre sur un même sol et dans un même climat.
Les plantes même qui se rattachent aux familles les plus natu-
relles, conservent dans la Nouvelle-Hollande des caractères qui leur
sont propres : c'est ainsi que beaucoup de légumineuses sont à co-
rolles papilionacées avec des étamines libres ; que plusieurs sont à
feuilles opposées, et qu'une grande quantité de mimosa offrent le
singulier caractère d'avoir dans leur jeune âge des feuilles pennées,
mélangées avec des feuilles simples.
Après cet exposé rapide de l'état général de la végétation dans
la Nouvelle-Hollande, je vais en présenter un tableau succinct et
particulier pour les différens lieux que j'ai tour-à-tour parcourus.
Les parties de la Nouvelle-Hollande où j'ai abordé, situées entre
les tropiques ou dans leur voisinage, sont remarquables par leur
affreuse stérilité. Sur l'île Bernier, sur la presqu'île Péron, sur l'île
Depuch, je n'ai pas vu un arbre de dix pieds de hauteur; je n'ai
trouvé aucune trace des palmiers si constamment et si abondam-
ment répandus sur toutes les côtes de l'Asie situées entre les tro-
piques : quelques figuiers, quelques mimosa, s'élevant avec peine à
la hauteur de quatre à cinq pieds, quelques solanum hérissés d'épines,
sont les seules plantes analogues à celles des autres régions équato-
riales. Cependant, dans ces tristes parages, et sur-tout sur ïile Bernier, Baie <*« cw
plusieurs plantes, pour la plupart nouvelles, intéressent le botaniste.
Nos herbiers en réunissent une centaine d'espèces, parmi lesquelles
je cite ici:
Un melaleuca* et un leptospcrmum , dont les rameaux rampent sur
les dunes de sable mouvant de la côte;
1 Les plantes que j'ai rapportées étant pour la plupart nouvelles ou non encore détermi-
nées, je ne donnerai le plus souvent, dans cette notice, que leur nom générique.
Zz 2
tier.
364 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Une espèce nouvelle de zygophyllum, plusieurs sa/so/a et ana&asis ;
Un spinifex , différent de celui qu'a décrit M. LabillardiÈre ,
sous le nom fShirsutus ;
La plante indiquée par Dampier sous le nom de damarai
Une espèce de ??iimosa dont les rameaux tortueux s'entrelacent
et forment des touffes épaisses, sous lesquelles se retirent les kan-
guroos à bandes.
Archipel Fores- £ur ]'^je j)epUC\l t j'ai trouvé la flagellaria indica, un spondias et
une fort jolie plante de la famille des amaranthes.
Baie du Géo- En s'avançant vers le Sud, la végétation est plus fraîche et plus
grap e vigoureuse. Derrière les dunes de sable qui encaissent la côte de
la baie du Géographe, on trouve un terrain gras et fertile, com-
posé des débris des végétaux que le temps y a accumulés : les forets
contiennent sur-tout des eucalyptus qui parviennent à une grosseur
considérable et dont les troncs sont courts et couverts d'exostoses ;
un melaleuca, dont l'écorce, de plusieurs pouces d'épaisseur, est
formée de feuillets minces, flexibles et très-doux, qui se détachent
facilement. C'est avec cette écorce a que les naturels garnissent l'in-
térieur des abris où ils reposent.
Parmi les plantes herbacées, on remarque une espèce de céleri
que mangent les naturels.
Les lieux marécageux sont couverts de salicornes.
Les plantes du genre protœa sont rares dans la baie du Géographe ;
mais on rencontre le banksia nlvea, et une autre espèce du même
genre, dont les cônes, longs d'un pied, sont chargés de fleurons
jaunâtres , et dont les feuilles sont profondément découpées/
Parmi les autres plantes remarquables de ces parages, je dois
citer le calothamnus sangu'inea , le xanthorœa hastile , le cycas ridlei;
Un très-beau gnaphalium à fleurs blanches ;
1 J'ai vu à Timor une écorce semblable commerce. On m'a dit qu'on la tiroit de
qui sert à garnir les coutures des embarca- l'Archipel des Moluques.
tions du pays. Cette écorce est un objet de
AUX TERRES AUSTRALES. 365
Une espèce de leptospermum , auquel ses rameaux flexibles donnent
l'aspect du saule pleureur; le leptospermum marghiatum ; \antlwcercis
lïttorea ;
Une espèce nouvelle de coryzema; une espèce, aussi nouvelle, de
lasiopetatum.
Quoique la végétation soit assez active dans la baie du Géo-
graphe, cette fertilité n'est qu'apparente; la couche de terre végé-
tale, peu profonde, repose sur le sable, et seroit bientôt épuisée
par la culture.
Le port du Roi-George, à la terre de Nuyts, offre une grande GeJ°" da Ro1
variété de plantes ; les collections que M. Guichenault et moi y
avons réunies, sont très-considérables. Le cap qui est à l'Occident
du port, est composé de roches granitiques; il est dépourvu de
végétaux, ce qui lui a valu de la part de Vancouver le nom de
Bald-Head [ Cap chauve ]. Depuis ce cap jusqu'à l'entrée du havre
de la Princesse -Royale, la côte est formée en grande partie des
mêmes roches , recouvertes de sable blanc et d'une très - légère
couche de terre végétale. II ne croît point de grands arbres sur
toute cette partie, mais une grande variété de petits arbustes. La
végétation est excitée par l'humidité qu'entretiennent les réservoirs
d'eau douce qui sont sous ces amas de roches, et dont l'existence
se manifeste par l'eau qui sourd dans plusieurs endroits. Dans les
lieux les plus humides, on trouve en grande abondance la singu-
lière plante décrite par M. Labillardiere, sous le nom de cepha-
lotus folllcularis : j'ai remarqué que ses feuilles en godet sont tou-
jours remplies d'eau et d'un grand nombre de petits moucherons.
Sur la côte opposée à Bald-Head et sur toute celle du havre de la
Princesse -Royale, la végétation est belle, les forets sont épaisses et
élevées ; plusieurs petits ruisseaux y entretiennent la vie et la fraî-
cheur. Quoique le sol soit généralement sablonneux, cependant on
rencontre quelques veines de bonne terre végétale rougeâtre ; dans
les lieux un peu marécageux, j'ai trouvé un très -beau metrosidcros ,
366 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
auquel je donne ,1e nom spécifique de paludosa à cause des lieux où
il croît. Les épis de fleurs de ce bel arbuste sont très-longs et du
rouge le plus éclatant.
Sur les bords de lamer, croissent, en grande abondance, Xade-
nanthos cuneata, Kadenanthos sericea au feuillage velouté, et une es-
pèce du même genre dont les feuilles sont arrondies.
Parmi le grand nombre de plantes nouvelles du port du Roi-
George que j'ai recueillies, je citerai :
Deux espèces de casuarina qui ne parviennent pas à plus de
dix-huit pouces de hauteur;
Un eucalyptus remarquable par la forme de ses fruits , qui res-
semblent à de petites urnes;
Un bignonia, arbuste à feuilles épaisses, dont les fleurs blanches
ont une forte odeur de tubéreuse ;
Un billardiera , sous-arbrisseau qui vient en touffe buissonneuse ;
Une belle espèce de calorophus, dont les feuilles frisées forment
d'agréables panaches ;
Une plante très-remarquable de la famille des asperges.
ifes Joséphine. Les îles Joséphine sont sablonneuses et dépourvues d'eau douce;
les plantes, sèches et rabougries , ne paroissent croître qu'avec regret
sur ce sol stérile. On n'y voit point de grands arbres.
Plusieurs espèces nouvelles de salsola bordent le rivage.
Dans l'intérieur, j'ai trouvé d'intéressant un pittosporum qui a le
port et l'apparence de l'olivier;
Une espèce nouvelle de dianella, et un westringia dont le feuil-
lage est d'un vert noirâtre.
lie Decrès. Uîlc Decrès est sablonneuse, et nous n'y avons rencontré aucun
ruisseau ; cependant la végétation y est belle et les plantes y sont très-
variées. J'en ai recueilli un grand nombre de nouvelles. J'attribue
la vigueur de la végétation, que n'arrête pas la stérilité du sol, aux
roches qui servent de base à ces sables, et qui, arrêtant l'infiltration
des eaux pluviales, entretiennent une humidité qui est très-salutaire
aux plantes.
AUX TERRES AUSTRALES. 367
Parmi les végétaux que j'ai observés sur l'île Decrès, je citerai:
L'espèce de tabac dont j'ai déjà parlé, et qui croît sur le sable
des bords de la mer.
Un melaleuca à longues feuilles filiformes;
Un autre melaleuca à fleurs jaunes;
Plusieurs espèces nouvelles à' eucalyptus ;
Une très-jolie espèce à' anthericum ;
Une plante de- la famille des iridées;
Une espèce nouvelle de solarium;
Un très -joli et très singulier liseron sans tige, dont les fleurs
purpurines et solitaires sortent immédiatement de terre et ne sont
entourées que de quatre à cinq très-petites feuilles linéaires qu'elles
cachent sous leur corolle.
Aucun des lieux de la Nouvelle-Hollande où j'ai abordé, ne m'a PortWestem.
offert un aspect plus riant, une végétation plus forte et plus vigou-
reuse que les côtes du port Western, et je crois aussi que le sol n'y
est nulle part aussi généralement fertile. Le pays a peu d'élévation ;
et comme plusieurs endroits, tels que l'île des Anglois et l'île des
François, ne paroissent que très -passagèrement habités, les beaux
massifs de verdure qui les couvrent, ne sont pas autant détruits
par les incendies , qu'il est ordinaire de le voir dans d'autres lieux
plus fréquentés par les naturels, qui ont soin de se débarrasser par
le feu, des petits arbustes qui garnissent le sol, et qui gêneroient
leur marche dans les forêts.
Je suis resté plusieurs jours dans le port Western, et me suis
enfoncé sur quelques points dans l'intérieur du pays. Par-tout il est
bien boisé ; dans un grand nombre d'endroits, j'ai trouvé un terrain
excellent et profond., composé d'une grande quantité de débris de
végétaux et d'une terre argileuse et rougeâtre, contenant, à ce que
je pense , un peu de fer. Ce terrain a pour base des roches qui
m'ont paru aussi ferrugineuses.
Cependant, malgré cette fertilité, les plantes sont peu variées,
368 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
parce que celles auxquelles le terrain convient davantage, y croissent
en grande abondance, végètent avec beaucoup de vigueur et
étouffent les autres.
Le nombre des plantes que j'y ai recueillies est peu considérable:
il est vrai que l'époque où j'ai visité ce port, n'étoit pas favorable
à mes recherches ; c'étoit au commencement d'avril , et par consé-
quent sur l'arrière-saison de ces climats.
J'ai remarqué que les eucalyptus étoient d'autant plus abondans
que le sol étoit meilleur: mais dans les lieux sablonneux et secs,
je n'ai rencontré que des banksia et des casuarhia; j'ai aussi observé
dans ces mêmes lieux un lepiospermum à feuilles glauques.
Parmi les plantes du port Western, je citerai:
Un rizoplwra qui croît sur les plages vaseuses et inondées des
bords de la mer.
Le loranthus floribimda , plante parasite qui s'attache à V eucalyptus ;
Un très-joli petit sous-arbrisseau de dix-huit pouces de hauteur,
de la famille des rosacées , portant de belles fleurs jaunes : il croît
dans les lieux sablonneux.
Je trouvai aussi en grande abondance Xoxalis acetosella : nous en
ramassâmes une très - grande quantité qui nous procura un mets
d'autant plus agréable, que depuis cinq mois nous étions privés
de végétaux.
Pon Jackson LaNouvelle-GalIes du Sud, sur la côte Orientale, est le seul lieu de
la Nouvelle-Hollande où les Européens aient porté leur industrie
et l'agriculture ; mais jusqu'à présent1, ses produits n'ont pas été d'ac-
cord avec les espérances des Anglois, qui cependant n'ont rien né-
gligé pour faire fleurir leur établissement. Le cultivateur est encou-
ragé par le Gouvernement, qui lui accorde toute espèce de secours;
et quoiqu'il ne soit jamais inquiété dans ses travaux par le petit
nombre de sauvages qui peuplent les lieux voisins, cependant la
* Année 1803,
colonie
AUX TERRES AUSTRALES. 369
colonie ne récolte pas encore assez de grains pour sa subsistance*.
Les environs de Sydney sont très -stériles : aussi n'y a-t-il de cul-
ture que dans les lieux où, par la disposititon du terrain, les graisses
et débris des végétaux ont été entraînés par les eaux pluviales ou
par les débordemens. Dans toutes les parties de la Nouvelle-Galles
du Sud occupées jusqu'à présent par les Anglois, la fertilité est
presque toujours due à de pareilles causes; rarement la terre y est
fertile de son propre fonds, et ce n'est jamais que sur de petites
étendues.
Les lieux fécondés par le débordement des rivières et par les
inondations sont propres à la culture d£ toutes les plantes d'Eu-
rope, et quelquefois donnent un produit dont les bords de la rivière
d'Hawkesburry offrent des exemples remarquables, ainsi qu'on a pu
s'en convaincre dans le premier volume de cette relation.
Mais lorsque des causes accidentelles n'ont pas engraissé le sol,
le cultivateur est souvent déçu des espérances que lui avoit données
un terrain couvert de belles forêts, ouvrage lent et progressif de plu-
sieurs siècles de végétation, que n'avoit jamais troublé l'industrie
des hommes. Peu d'années suffisent pour épuiser une terre qu'il a
péniblement défrichée. J'ai rencontré, dans les environs de Parra-
a Cette opinion de M. Leschenault est «pays la colonie de la Nouvelle-Galles a oc-
entièrement opposée à ce que j'ai entendu ■>■> cupée jusqu'à présent sur la côte Orientale,
dire si souvent moi-même au port Jackson, » au Nord et au Sud du port Jackson ,
et à ce que contiennent, à cet égard, tous » doivent.... être étonnés que parmi la popu-
nos journaux. MM. Hamelin et PÉRON, « lation qui, depuis vingt-cinq ans, est défi-
entre autres, s'expliquent de la manière la :» nitivement fixée dans ce pays, il ne se soit
plus formelle et avec de grands détails. Sans «pas trouvé une seule personne ayant assez
répéter ici un témoignage qui se reproduit j> d'énergie pour tenter le passage de ces
dans diverses parties de cette histoire , et » montagnes : mais lorsque l'on considère ,
qu'on retrouvera encore, chap. XL, dans le » d'une part, que même pendant la majeure
Tableau des Colonies Anglaises aux Terres » partie de ce temps , cette étroîte portion de
Australes, je rapporterai seulement l'assertion ■» pays fournissoit AU-DELÀ de la consomma-
An Gouverneur du port Jackson, qui, dans » tion de ses habitans , et que, d'un autre
sa relation officielle des Découvertes faites au- m côté , l'espace qui les sépare, &c. » ( Voytf
delà des montagnes Bleues , dit positivement: Mémoires du Muséum d'hist. natur. pre-
<■< Ceux qui savent quelle petite portion de mière année, pag. 2^.1.) L. F.
TOME II. A
aa
370 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
matta, nombre de ces cultures abandonnées. Le sol, après avoir été
cultivé, ne se couvre plus, lorsqu'il est rendu à la nature, que d'ar-
bustes chétifs et d'une espèce de sacharum , plante graminée, sèche
et rude, qui n'est pas propre à la nourriture des bestiaux.
Jusqu'à présent les Angiois n'ont introduit dans la Nouvelle-
Galles du Sud que les plantes d'Europe a ; je n'ai vu aucune espèce
de culture coloniale; cependant je pense que le coton y réussiroit h.
Cette plante n'exige ni arrosement ni terrain fertile, et la chaleur
est assez grande pour l'y faire mûrir.
La vigne , que l'on a cherché à naturaliser, n'a pas réussi , quoi-
qu'on ait confié cette entreprise à des vignerons françois de Bor-
deaux. M. Péron a fait connoître les causes qui se sont opposées au
succès de cette culture. (Voyez tom. I , pag. 383 et suiv.)
Les environs de Sydney, peu convenables aux plantes d'Europe,
sont cependant couverts d'une foule de plantes indigènes. Il
n'est peut - être aucun pays où la végétation offre une si grande
variété et une réunion d'aussi jolis arbustes, dont plusieurs sont
remarquables par l'élégance de leurs formes, la beauté et la suavité
de leurs fleurs. Ces plantes ont presque toutes été décrites par les
botanistes angiois. Celles de nos herbiers qui offrent le plus d'intérêt
par leur nouveauté, ont été rapportées d'un voyage que je fis vers
les montagnes Bleues. Je recueillis plusieurs plantes de la famille
des légumineuses ;
Une espèce de laurier qui croît sur les bords de la rivière d'Haw-
kesburry ;
* Le savant auteur de ce Mémoire a été » le jardin dont j'avois la jouissance, ckc. »
induit en erreur sur ce point. Ce qui le prou- (Voy. A Voyage round the world, in the
veroit encore, indépendament de ce que mes years 1800 — 1804, &c; by John Turn-
autres compagnons de voyage et moi avons bull, page 452, seconde édition,). L. F.
pu recueillir au port Jackson , c'est ce que b M. PÉRON a vu dans l'habitation de
rapporte, à ce sujet, le capitaine Turnbull, M. le Baron de LA ClAmpe, une belle plan-
pour l'époque même où nons nous trouvions tation de cotonniers et de cqfiers. ( Voy. tom. I,
dans la colonie: « Les fruits des tropiques, pag. 432.) M.HAMELIN cite aussi, dans son
» dit-il, et la plupart de ceux des autres cli- journal, ces mêmes plantations de coton-
■» mats , se trouvent en grande abondance dans niers. L. F.
AUX TERRES AUSTRALES. 371
Une très- jolie espèce de dianella;
Plusieurs plantes de la famille des myrthes et de celle des com-
posées;
Une espèce à'exocarpos qui ne parvient pas à plus de deux pieds
de hauteur.
La végétation est sans cesse en activité dans la Nouvelle-Hol-
lande, et aucune saison ne l'arrête entièrement. J'étois, ainsi que je
l'ai dit plus haut, dans le port Western (qui est situé par le 38/
degré ~ de latitude Sud ) dans les premiers jours du mois d'avril ,
mois qui correspond à celui d'octobre de notre hémisphère. A cette
époque , aucune plante ne paroissoit disposée à quitter simultané-
ment ses feuilles , et un grand nombre étoient encore en Heurs.
A Sydney, pendant les mois de juillet et d'août, quoiqu'il fît assez
froid pour avoir constamment du feu dans les appartemens, ce-
pendant aucune plante ne s'est entièrement dépouillée; la végéta-
tion étoit ralentie, mais non pas interrompue. Au mois de sep-
tembre et d'octobre , les plantes annuelles ont paru , et toutes les
autres se sont couvertes de fleurs.
Nulle région ne doit autant intéresser le naturaliste , que la Nou-
velle-Hollande ; elle est un sujet nouveau de recherches et de mé-
ditations: par sa constitution physique et ses productions dans
les trois règnes, elle diffère de tous les autres pays; et les géographes
modernes, en la constituant cinquième partie du monde, n'ont fait
que suivre les indications de la nature.
J'ai fait voir, au commencement de cette notice, quelle influence
la végétation a dû avoir sur la population et la civilisation des
habitans de ces contrées : en effet, quelque heureuses dispositions
morales et intellectuelles que l'on puisse supposer aux indigènes,
elles eussent été détruites par le besoin impérieux de songer sans
cesse à conserver et à défendre leur existence ; mais la nature ne
paroît les avoir doués que d'une somme d'intelligence en rapport avec
le pays qu'ils habitent. Toutes les fois que nous avons eu occasion
Aaa 2
372 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
de communiquer avec eux, nous n'avons point remarqué ce degré
de curiosité qui indique aptitude et désir de s'instruire. Quoique,
depuis plusieurs années, les naturels des environs de Sydney fré-
quentent sans crainte et sans cesse les Anglois, ils ne sont cepen-
dant guère moins barbares qu'avant l'arrivée des Européens. Quelle
différence avec les autres habitans de la mer du Sud ! Les navigateurs
Européens qui ont abordé aux îles des Amis, aux îles de la Société,
aux îles Sandwich , se sont vus entourés avec le plus grand intérêt
et la plus vive curiosité; les présens qu'ils ont faits aux habitans ont
été reçus avec enthousiasme et appréciés avec discernement. Ici,
au contraire, quand, après avoir indiqué aux sauvages de la Nouvelle-
Hollande l'usage de quelques objets qui pouvoient leur être de la
plus grande utilité, nous leur en faisions présent, ils les recevoient
sans réflexion , et les abandonnoient presque toujours avec indif-
férence.
Les résultats de nos recherches en botanique sont :
L'observation que j'ai faite de quelques plantes que je suppose
et que j'indique comme pouvant offrir des avantages.
Nos herbiers renferment plus de mille espèces, dont un grand
nombre sont nouvelles \
Beaucoup de graines que nous avons rapportées ont multiplié
considérablement, dans nos climats, les plantes de la Nouvelle-
Hollande, auparavant si rares en France. Ces plantes, remarquables
en général par l'élégance de leurs formes et la délicatesse de leurs
fleurs, ornent non - seulement les jardins de la Malmaison et du
Muséum d'histoire naturelle , mais sont encore répandues en grand
nombre dans nos départemens, et quelques-unes donnent l'espérance
de pouvoir y être naturalisées.
a Lorsque j'écrivois cette notice , l'excellent ouvrage du célèbre et savant voyageur-
naturaliste M. BrûWN , sur les plantes de la Nouvelle-Hollande, n'avoit pas encore paru.
AUX TERRES AUSTRALES. 373
CHAPITRE XXXIX.
Fragment d'un Mémoire* de MM. PÉRON ^/Lesueur,
sur l'Art de conserver les animaux dans les Collections
Zpologiques.
Des meilleurs moyens de fermeture des vases ou les Animaux doivent
être placés.
.... Le mastic des vitriers que nous substituâmes à la cire molle,
ne nous parut pas valoir mieux que cette dernière substance. Si le
mastic, en effet, adhère mieux au verre, ce n'est que dans son état
de dessiccation parfaite qu'il offre cet avantage : or, cette dessic-
cation , qui exige toujours beaucoup de temps à terre , peut être
regardée comme réellement impossible en mer. Dans ce dernier
cas, le mouvement du vaisseau entretient à l'intérieur des flacons
une agitation dont la conséquence nécessaire est d'en repousser les
couvercles ; le mastic qui doit les assujettir, se trouve privé par-là
de toute adhésion avec le verre , long-temps avant qu'il ait acquis
assez de consistance pour résister à ces chocs multipliés.
2 Malgré les recherches que M. LESUEUR même le silence du manuscrit , je crois de-
et moi avons faites dans les papiers de M. PÉ- voir dire néanmoins que M. PÉRON s'est
RON, il ne nous a pas été possible de trouver presque toujours servi , pendant notre voyage ,
la totalité de ce mémoire, dont il manque de bocaux en verre à large ouverture et de
huit pages au commencement. La partie que diverses dimensions. Les vases en grès, en
j'en donne ici , et qui a été retirée d'un porcelaine et en faïence , ont un défaut de
brouillon informe, m'a paru toutefois assez transparence fort incommode; les vases en
importante pour la conserver. Ce qui manque bois ont de plus l'inconvénient de laisserquel-
au début paroît être sur-tout relatif au choix quefois échapper la liqueur qu'on leur confie.
des vases dans lesquels doivent être placés Cependant il est mille circonstances qui
les animaux. Sans prétendre réparer ici moi- peuvent en commander l'emploi. L. F.
374 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Mais , supposons la dessiccation du mastic complète , ce qu'il est
toujours possible d'obtenir pendant les relâches , le naturaliste
voyageur n'en sera guère plus avancé ; car, dans ce dernier cas,
le verre des plateaux étant trop foible a pour résister à la force de
l'évaporation que les grandes chaleurs déterminent dans l'intérieur
des vases , ces plateaux manqueront rarement de se fendre , et
d'entraîner , par suite de leur rupture , la perte des objets qu'ils
dévoient garantir. Si cet effet a souvent lieu , même dans les galeries
du Muséum d'histoire naturelle , combien ne doit-il pas être plus
fréquent à bord des navires , où l'agitation concourt avec la chaleur
excessive des climats équatoriaux à développer cette évaporation,
et a la rendre plus considérable que dans nos régions tempérées.
Nous avons remarqué d'ailleurs qu'à bord des navires le mastic
des vitriers étoit susceptible d'une altération particulière ; conti-
nuellement battu par un alcool dont la température ( entre les
tropiques ) est rarement au-dessous de 25 d de Réaumur, on le voit
insensiblement jaunir, rancir, devenir assez friable pour ne pouvoir
plus que très -imparfaitement remplir les fonctions auxquelles il
étoit destiné.
A l'égard du parchemin, qui nous avoit été indiqué comme der-
nier moyen pour assujettir les disques , il ne nous fut pas plus utile
que les autres. L'humidité excessive , jointe à la chaleur qui régnoit
dans la cale du vaisseau , où nos caisses se trouvoient déposées , ne
tardoit pas à faire moisir le parchemin et à le réduire à une sorte
de putrilage.
Tous les procédés de conservation qui nous avoient été recom-
mandés en Europe se trouvant ainsi en défaut, il nous fallut créer
un nouveau système de fermeture, et nos efforts réussirent au-de$.
même de nos espérances. Il ne s'agissoit pas seulement de parvenir
* Au lieu de donner aux disques en verre nous avions à bord, qui empêcherait de leur
que l'on destine à couvrir les bocaux, une en donner deux et même trois lignes! L. F.
ligne d'épaisseur, ainsi qu'étoient ceux que
AUX TERRES AUSTRALES. 375
à empêcher Je coulage ou même l'évaporation, il falloit trouver des
moyens de fermeture tels, que, dans quelque position que les caisses
fussent placées , nos vases ne pussent pas perdre leur liqueur.
Les matelots, trop souvent, lorsqu'ils changent l'arrimage de la cale,
et sans s'inquiéter des résultats de leur négligence, peuvent renverser
les caisses de zoologie sens dessus dessous , et occasionner par-là des
pertes considérables. D'un autre côté , vouloir exiger plus de soin
de la part de ces hommes , paroît être une chose à-peu-près impos-
sible. Nous trouvâmes un remède direct à ce mal.
D'abord nous substituâmes des bouchons de liège aux plateaux de
verre ; cette modification, aussi simple qu'avantageuse, n'étoit cepen-
dant rien en comparaison du lut dont nous avions besoin : il falloit
que la composition en fût simple , peu dispendieuse , que nous en
eussions tous les matériaux sous la main ; qu'il fût d'un emploi facile,
que la dessiccation en fût instantanée ; qu'il pût résister à l'action de
l'alcool ; qu'il eût assez de force pour pouvoir supporter, non-seu-
lement le poids du liquide et des animaux contenus dans chaque
flacon, mais encore résister à leur double choc au milieu des plus
forts roulis et des plus violentes tempêtes. Un tel lut devoit encore
adhérer fortement à la surface polie du verre, s'insinuer dans tous
les pores du liège, faire corps avec lui ; il devoit être sur-tout, même
dans ses couches les moins épaisses, excessivement peu friable et
cassant. Tel étoit le mastic dont nous avions besoin , tel est celui
que nous imaginâmes, et dont nous allons indiquer les élémens :
Résine ordinaire ( brai sec des marins ) ,
Ocre rouge ,
Cire jaune,
Huile de térébenthine;
et, suivant que vous voudrez rendre votre lut plus ou moins cassant,
plus ou moins gras, ajoutez-y aussi plus ou moins de résine etd'oxide
de fer, ou d'huile de térébenthine et de cire. Faites fondre d'abord
376 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
la cire et la résine , ajoutez ensuite l'ocre rouge par petites portions,
et à chaque fois tournez fortement avec une spatule : lorsque le
mélange aura bouilli pendant sept ou huit minutes, versez l'huile de
térébenthine , mêlez , et laissez continuer l'ébullition.
Pour prévenir l'inflammation de tant de substances combustibles,
inflammation qui pourroit avoir les suites les plus graves à bord d'un
navire , il faut ,
i .° Se servir d'un vase d'une capacité au moins triple ou même
quadruple de la quantité de lut qu'on veut préparer ;
2.0 Que le vase soit pourvu d'un manche, afin qu'on puisse le
retirer facilement de dessus le feu, toutes les fois que la matière en
ébullition se soulève, se boursoufle et menace de dépasser les bords
du vase ;
3.0 Éviter de soumettre le vase à J'action directe de la flamme ;
sur-tout ne pas le perdre un instant de vue, et remuer sans cesse le
liquide avec une spatule de bois ;
4-° Que si, malgré toutes ces précautions, la liqueur en fusion
venoit à s'enflammer, ce que l'huile de térébenthine mise en évapo-
ration ne rend que trop facile, on couvre aussitôt le vase avec un
plateau de cuivre, de fer-blanc, de tôle ou même de bois, plateau
qu'il conviendra, à cet effet, d'avoir toujours auprès de soi pendant
l'opération dont il s'agit.
A l'égard de la qualité du lut , il est facile de la déterminer à son
gré ; il convient pour cela d'en prendre de temps à autre une petite
quantité au bout d'une spatule , de la laisser refroidir sur une assiette
ou sur tout autre corps froid , et d'essayer ensuite quel est son véri-
table degré de ténacité , de fragilité , &c. L'habitude de procéder à
ces tâtonnemens nous les avoit rendus très-familiers , et il étoit bien
rare qu'ils ne nous conduisissent pas à obtenir dans nos préparations
tel degré de force que nous desirions : nous avouerons toutefois
qu'il eût peut-être mieux valu déterminer de prime abord les doses
respectives de chaque substance ; mais ce que nous avons négligé
de
AUX TERRES AUSTRALES. 377
de faire peut très-facilement être exécuté par quiconque aura sous
la main les ingrédiens nécessaires pour ces expériences : il nous
suffit de dire ce que nous avons pu faire, bien assurés qu'il sera
facile, avec plus de temps et dans des circonstances plus favorables,
de faire encore beaucoup mieux.
La substance dont il s'agit, et que nous croyons devoir désigner
sous le nom de litJwcolle , à cause de son extrême ténacité, a quelque
rapport , ainsi que nous l'avons appris depuis , avec le mastic
qu'emploient certains graveurs pour sceller leurs pièces sur la table,
et qui se compose de parties égales de résine et de sable fin. Ce
ciment des graveurs est d'une dureté prodigieuse ; mais il nous
paroît comporter plusieurs inconvéniens très-graves qui ne lui per-
mettroient pas de servir aux mêmes usages que le nôtre.
i.° Par la nature des principes qui le constituent, il est néces-
sairement trop sec et trop fragile pour pouvoir être employé avec
succès en couches de peu d'épaisseur.
2.0 Le sable, qui entre pour beaucoup dans sa composition, en
rend le grain trop grossier ; il ne sauroit assez aisément pénétrer
tous les pores du liège et s'insinuer dans toutes ses fissures.
3.0 La résine, qui forme la moitié de son poids, ne se trouvant
en quelque sorte défendue par aucun corps gras contre l'action de
l'alcool, ne sauroit manquer d'en être altérée; et, sous ce rap-
port, comme sous ceux qui précèdent, notre lithocolle offre aux
naturalistes les plus incontestables avantages. Par le moyen de la
cire et de l'huile de térébenthine, il résiste parfaitement bien à l'al-
cool ; on peut réduire la terre rouge que nous y faisons entrer en
poudre aussi fine qu'on le désire ; et suivant les proportions qu'on
veut admettre dans les quatre matières qui le forment, il est pos-
sible de lui donner à .volonté tel degré de force, de dureté, de
mollesse, &c. qu'on juge nécessaire.
Enfin , soit que cela provienne de l'huile de térébenthine et
de la cire, soit qu'il faille le rapporter à i'oxide de fer, ou plutôt
tome 11. Bbb
378 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
au mélange même de ces divers ingrédiens et aux combinaisons
diverses qui peuvent s'opérer entre eux, le lithocolle nous a tou-
jours paru un ciment très-solide, et nous ne connoissons aucune
préparation qui réunisse ce dernier avantage à ceux qui le distin-
guent d'ailleurs.
L'emploi du lithocolie offre encore les plus grandes facilités.
Après avoir ajusté sur chaque flacon le bouchon de liège qui doit
en fermer l'ouverture, il faut le frotter avec un linge sec pour
enlever l'humidité qui s'y trouve ; alors on fait chauffer le ciment
jusqu'à un degré voisin de l'ébullition. Prenant ens-uite un mor-
ceau de bois, à l'extrémité duquel on a adapté préalablement du
vieux linge , de manière à en former une espèce de pinceau gros-
sier , on remue le ciment pour détacher du fond du vase l'ocre
rouge qui tend à s'y précipiter ; puis , avec ce pinceau , on
applique une couche de lithocolle sur toute la surface extérieure
du bouchon ; et l'on renouvelle cette application tout autant de
fois qu'on le juge convenable. Souvent la matière , en pénétrant le
liège, fait vaporiser un peu d'alcool qui traverse la couche de mastic,
et vient crever à sa surface : dans ce cas , il est bon de faire tomber
quelques gouttes de lithocolle sur ces espèces de crevasses ; après
quoi , si le dégagement des vapeurs alcooliques continue, on laisse
refroidir le tout : il suffit bientôt après d'une goutte ou deux de
ce mastic pour compléter l'oblitération des crevasses. Quelquefois
nous renversions les flacons que nous voulions luter , dans le vase
qui contenoit le lithocolle ; et en les retirant aussitôt , les bouchons
se trouvoient recouverts d'une couche assez égale. En répétant cette
immersion à plusieurs reprises, et en la faisant toujours rapidement,
on peut arriver à rendre l'épaisseur du ciment aussi forte qu'on le
désire ; et cette méthode, qui s'applique sur-tout avec avantage aux
petits flacons, est presque toujours la meilleure. Peut-être même
seroit-elle la plus expéditive dans le cas où l'on auroit une trentaine
de flacons à luter successivement , les premiers immergés ayant le
AUX TERRES AUSTRALES. 379
temps de se refroidir avant que tous les autres soient plongés dans le
mastic liquide : il est bien entendu toutefois que les flacons seront
parfaitement secs avant de les soumettre à l'immersion. Cette ma-
nière de procéder nous paroît cependant très-difficile, pour ne pas
dire inexécutable , à l'égard des gros flacons.
Sans doute , dans ce cas , ces vases offriroient souvent une soli-
dité suffisante dans leur fermeture pour rassurer le naturaliste le
plus vigilant et le plus inquiet ; mais il faut à bord des vaisseaux
prévoir les chances les plus défavorables, notre propre expérience
nous ayant appris qu'elles étoient toutes susceptibles de se réaliser.
Le zoologiste ne sauroit donc se borner à l'emploi des moyens
que nous venons d'indiquer ; il en est d'autres qui doivent complé-
ter cette première partie de ses soins conservateurs : je veux parler
de la couverture et du ficelage des bocaux.
Nous avons vu déjà, que le parchemin ne sauroit convenir à cet
usage ; nous le remplaçâmes» d'abord par une simple toile, tendue
aussi exactement qu'il étoit possible de le faire, et maintenue autour
du collet des flacons par plusieurs tours de ficelle. A cette toile
simple nous en substituâmes par la suite d'autres que nous trem-
pions, tantôt dans l'huile, tantôt dans du brai gras liquide. Ces
petits moyens rendoient la tension plus facile ; et le brai gras , en
adhérant lui-même au lithocolle , ajoutoit encore à la force qui lui
est propre : cette dernière espèce de couverture nous parut devoir
être préférée aux deux autres.
A toutes ces précautions nous en joignîmes une autre qui nous
parut sur -tout utile pour les plus grands bocaux. EUe consistoit à
soutenir nos bouchons par une grosse ficelle, qui, en se rattachant
au pourtour du collet des flacons , formoit une croix au milieu de
chaque couvercle.
On voit que les moyens divers que je viens d'exposer sont d'une
exécution minutieuse ; mais l'habitude ne tarde pas à les rendre faciles
Bbb 2
380 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
dans la pratique, et les bocaux préparés de cette manière peuvent
impunément être renversés sens dessus dessous , être exposés à
toutes les secousses de la tempête, supporter les trajets les plus longs
et résister parfaitement à la chaleur ; le corps même des vases seroit
brisé par l'évaporation avant que l'alcool pût s'échapper de leur in-
térieur : or , il ne faut rien moins à la mer qu'une telle solidité pour
garantir les fruits précieux des travaux du zoologiste. C'est en usant
des moyens dont nous venons de parler, et de plusieurs autres encore
qu'il nous reste à faire connoître , que nous sommes parvenus , au
milieu des circonstances les plus désastreuses , à préparer ces nom-
breuses collections alcooliques dont nous avons enrichi la science
et notre patrie.
B.
Des diverses espèces de Liqueurs propres à conserver les Animaux.
• ■'■'.; t %
Apres s'être assuré des vases nécessaires à ses travaux et des
moyens de les clore le plus solidement possible, le zoologiste-
navigateur doit porter ses soins sur les liqueurs dont il a besoin.
Dans ces derniers temps, on a beaucoup vanté la dissolution de
muriate suroxigéné de mercure ; nous ignorons jusqu'à quel point
elle pourroit justifier les éloges qu'on en a faits : nous n'avons jamais
eu recours à cette substance dangereuse ; et si l'on en excepte un
très-petit nombre de cas difficiles à prévoir, nous ne pensons pas
que la liqueur dont il s'agit puisse jamais être d'une grande res-
source pour un naturaliste placé dans les circonstances difficiles où
nous nous sommes trouvés nous-mêmes. Où prendre, en effet, la
quantité prodigieuse de sublimé corrosif qui deviendroit nécessaire
pour remplir plusieurs centaines de flacons , pour immerger plu-
sieurs milliers d'animaux de toutes les classes î Comment échapper
aux accidens funestes que la plus foible absorption de ce sei mer-
curiel entraîne à sa suite, sur-tout lorsque la préparation des animaux
AUX TERRES AUSTRALES. 381
exige que le naturaliste ait sans cesse les mains plongées dans la
liqueur dont il fait usage î Et les exanthèmes que de telles lotions
ne manqueroient pas d'exciter, comment les prévenir! Comment
éviter une foule d'autres accidens qui seroient la suite de la plus
légère méprise, au milieu de tant d'hommes qui se trouvent pres-
sés dans un si petit espace î Je ne parlerai pas des idées criminelles
que cette profusion de liqueurs empoisonnées peut faire naître ,
et qui, seules, devroient alarmer les marins les moins prévoyans.
Nous devons donc admettre que les inconvéniens directs du sublimé
corrosif sont plus que suffisans pour le faire à jamais proscrire de la
liste des moyens généraux de conservation zoologique.
Il ne paroît pas que la dissolution de sulfate d'alumine, qu'on a
préconisée beaucoup aussi, quoique moins dangereuse que celle dont
nous venons de parler, puisse être plus utile. Nous n'avons pas été
dans le cas, il est vrai, de juger par nous-mêmes de l'efficacité de
ce moyen ; mais M. de la Roche, qui, dans son Voyage aux îles
Baléares, a voulu en tenter l'usage, a perdu, par cet esssai, la plu-
part des animaux qu'il avoit recueillis.
L'eau surchargée de muriate de soude, que quelques personnes
ont recommandée, nous a fourni d'aussi tristes résultats ; tous les
animaux que le manque absolu de liqueur alcoolique nous força
de préparer de cette manière à l'île King, se trouvèrent complète-
ment pourris au bout de quelques jours.
L'emploi du muriate de soude ne nous fut pas aussi désavan-
tageux : sur huit flacons d'animaux que nous avions salés dans le
canal Dentrecasteaux, quatre seulement se trouvèrent corrompus
lors de notre arrivée au port Jackson ; les quatre autres nous mon-
trèrent des poissons assez bien conserves, mais sans couleur. Deux-
grosses têtes de chimères de la terre de Diémen étoient sur-tout
restées en bon état. Il résulteroit donc de cette expérience , que
l'emploi du muriate de soude peut , dans un cas de nécessité très-
pressant , offrir quelque ressource au naturaliste- voyageur. Nous
382 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
pensons même qu'il eût été possible , jusqu'à un certain point ,
d'éviter les pertes que nous avons faites, en choisissant des vases
plus grands que les nôtres , et c'est ici peut-être que les tonneaux
de bois pourroient être le plus utiles. Il faudroit également avoir
attention de donner au bout de quelques jours issue à la saumure,
et de la remplacer par du sel frais ; il faudroit sur-tout ne confier
au sel que des animaux morts très-récemment, et profiter des heures
les moins chaudes du jour, ou même de la nuit, pour préparer
ces sortes de salaisons. La facilité remarquable avec laquelle de
très-grosses pièces de cochon, de bœuf, &c. résistent, par le secours
du seul muriate de soude, à la décomposition putride, nous assure
encore que l'emploi de cette substance pourroit devenir utile dans
plusieurs cas ; c'est par elle qu'il seroit possible peut-être de rap-
porter de très-grandes peaux d'animaux, qui emploieroient trop de
temps et trop de préservatif arsenical pour être conservées à bord des
navires par les moyens ordinaires : on doit en dire autant de plu-
sieurs animaux qui, par leur grosseur, exigeroient trop d'alcool.
En un mot , il est une foule d'objets qu'on pourroit procurer à la
science par des salaisons bien soignées. Sans doute ces préparations
sont difficiles à faire au milieu des régions équatoriales ; cependant,
avec les diverses précautions que nous venons d'indiquer, Cook est
parvenu à obtenir de très-bonnes salaisons à Taïti. L'amiral Dentre-
casteaux n'a pas eu moins de succès à Amboine, et plusieurs des
îles du grand Océan équatorial fournissent maintenant d'abondantes
provisions de ce genre à la colonie Angloise du port Jackson.
Il est des objets trop moux ou trop délicats pour pouvoir être
impunément enterrés dans le sel ; ce fut pour ceux-là qu'à défaut
d'alcool, nous employâmes quelquefois l'huile d'olive: ce moyen,
extrêmement précaire et borné , peut suffire cependant pour
quelques petits mollusques et pour plusieurs zoophytes pélagiens.
Le vinaigre nous réussit encore mieux ; s'il n'eût pas été si diffi-
cile de s'en procurer de bon, il auroit même pu devenir pour nous
AUX TERRES AUSTRALES. 383
d'une grande utilité. Pour ajouter à sa force naturelle , nous le satu-
rions d'abord de muriate de soude ; puis , nous le laissions digérer
pendant plusieurs jours sur une forte quantité de poivre et de piment
très-acre ; après quoi nous décantions la liqueur et la conservions
dans des bouteilles. Ce vinaigre ainsi préparé , soutenu d'ailleurs
par les divers procédés dont il sera bientôt question , a rarement
trompé notre attente.
Mais de tous ces moyens, il faut l'avouer, il n'en est aucun qui
puisse disputer l'avantage aux liqueurs alcooliques. Elles seules,
dans tous les temps, offriront une garantie suffisante au naturaliste;
il ne doit donc épargner ni peine ni argent pour s'en procurer,
et ne jamais partir sans en avoir avec lui une provision abon-
dante.
Nous qui tant de fois eûmes à gémir de la pénurie extrême où nous
nous trouvâmes réduits, nous devGns le dire avec une sorte d'or-
gueil, jamais aucune espèce de sacrifices ne nous coûta pour arriver
au but honorable qui nous étoit prescrit. Argent, vêtemens, objets
d'échange, tout fut employé pour avoir de l'alcool; souvent nos
amis nous ouvrirent leur bourse; quelquefois il nous fallut con-
tracter des emprunts onéreux a . Au port Jackson, nous payâmes du
rum jusqu'à cinq francs la pinte; et lorsqu'enfin toute espèce de res-
source alloit nous manquer, nous vîmes avec une douce émotion la
plupart de nos camarades de l'état-major renoncer en notre faveur à
la foible portion d'arrack qui leur tenoit lieu de vin : abandon géné-
reux, et d'autant plus digne d'éloges, que les naturalistes qui nous
avoient devancés dans la même carrière, avoient eu quelquefois à
se plaindre des officiers militaires de la marine ! Des liqueurs fortes
obtenues à un si haut prix ne pouvoient être employées avec trop
* Entre autres dettes de ce genre, nous de 13 pour cent par an. C'est entre les mains
en avions fait une au port Jackson de 8 à de M. Barry, chez M. CoiNDRE, agent
900 francs, dont il nous a fallu payer de de change à Paris, que nous nous sommes
notre poche le capital et les intérêts, à raison libérés de cette dette et des intérêts.
384 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
de ménagement, et l'on va voir que nous ne négligeâmes rien pour
en tirer le plus grand parti possible.
Aux diverses époques de notre voyage, nous eûmes successive-
ment occasion d'employer le rack ou l'eau-de-vie de riz, le rum,
l'arrack ou tafia, l'eau-de-vie ordinaire de France, et quelquefois
seulement l'alcool. Ces diverses liqueurs, l'alcool seul excepté, nous
ont paru, à force égale, toutes aussi bonnes pour la conservation
des animaux. Les observations que nous allons présenter ici, leur
sont donc généralement applicables.
i.° Les liqueurs alcooliques, toutes choses égales d'ailleurs, sont
d'autant plus favorables aux collections zoologiques, qu'elles sont
plus incolores.
2.0 Elles sont d'autant plus susceptibles d'altérer les couleurs
des animaux, qu'elles donnent plus de degrés à l'aréomètre.
3.0 L'un des premiers soins du zoologiste consiste donc à cher-
cher les moyens de les avoir le plus foibles possible.
4-° L'alcool pur détruit la plupart des couleurs animales ; il les
détruit d'autant plus complètement et plus promptement, qu'il est
plus concentrent qu'on l'emploie en une plus grande quantité relative.
y° Ramené par son mélange avec l'eau à un degré moins fort,
l'esprit de vin paroît avoir encore sur les couleurs animales une
action plus désavantageuse que les autres liqueurs alcooliques d'une
force égaie ; c'est du moins ce que nous avons éprouvé plusieurs
fois depuis notre retour en France , en substituant à l'ancienne
eau-de-vie , ou à l'ancien tafia de nos bocaux , un esprit-de-vin ré-
duit au même degré aréométrique que la liqueur qu'il devoit rem-
placer. Il convient d'observer toutefois que l'alcool dont il s'agit ,
et qui nous avoit été fourni par le Muséum d'histoire naturelle ,
provenoit ordinairement de la distillation de liqueurs spiritueuses
qui avoient déjà servi au même objet, et qui conservoient parfois
tine assez mauvaise odeur.
6.° En général, et en supposant l'emploi des moyens accessoires
dont
AUX TERRES AUSTRALES. 385
dont nous allons bientôt parler, nous avons reconnu que, pour
la plupart des animaux, il suffisoit d'employer une liqueur alcoo-
lique de 16 à 22 degrés, suivant les espèces qu'on doit conserver.
Nous n'en avons même jamais eu de plus forte à notre dispo-
sition.
c
De la Manière de disposer les Animaux dans les vases.
En vain le zoologiste- voyageur seroit pourvu des meilleurs
vases, en vain il seroit sûr de leur fermeture et de la qualité des
liqueurs dont il doit se servir , il pourroit encore éprouver des
pertes fâcheuses, s'il n'apportoit de nouveaux soins et une nouvelle
sollicitude au placement de ses animaux dans ces mêmes vases.
Plusieurs moyens ont été successivement recommandés ; nous allons
en indiquer les inconvéniens ou les avantages.
Immersion simple : elle consiste à plonger les animaux dans l'alcool ,
et à les abandonner à leur propre poids. Ce moyen , aussi facile
qu'expéditif, est cependant sujet aux inconvéniens les plus graves.
i.° Le mucus'qui adhère autour de l'animal, les alimens que son
estomac contient , les excrémens qui remplissoient le canal intes-
tinal , sont autant de causes puissantes de corruption , dont aucune
n'est prévenue par le procédé dont il s'agit.
2.0 Les reptiles , les poissons anguilliformes , et la plupart des
autres animaux, tendent à se précipiter au fond du vase; soustraits
dès-lors en partie , en quelque sorte , à l'action de la plus grande
partie de l'alcool, ils croupissent ensevelis sous les mucosités qui se
détachent plus ou moins abondamment de leur corps, salissent les
couleurs, et ne tardent guère, par suite de leur propre altération ,
à entraîner celle des parties avec lesquelles elles sont en contact.
Pour remédier à un inconvénient aussi grave , quelques natura-
tome 11. Ccc
386 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
listes ont imaginé de coudre les animaux dans des espèces de poches
de toile ou de parchemin , et nous y eûmes recours nous-mêmes ;
mais une triste expérience nous apprit bientôt qu'une telle précau-
tion n'étoit propre qu'à aggraver le mal.
3.0 Il est des animaux à l'égard desquels il convient d'employer
un alcool assez fort, et quelquefois même l'esprit de vin pur: tels
sont entre autres les quadrupèdes*, les grands reptiles , &c.
4-° Dans des cas de ce genre , nous sommes parvenus à rem-
placer l'esprit de vin, qui nous manquoit, par l'addition du camphre
à d'autres liqueurs spiritueuses. Pour cela, nous prenions un verre
de tafia ordinaire, que nous faisions bouillir avec telle quantité de
camphre que nous jugions nécessaire : aussitôt qu'il étoit dissous ,
nous retirions le mélange de dessus le feu ; et après l'avoir laissé re-
froidir quelques instans , nous le versions dans la liqueur destinée
à la conservation des animaux.
5 .° Cette dernière préparation est sur-tout précieuse dans toutes
les circonstances où l'on peut craindre , en employant un alcool
trop fort , d'altérer les couleurs , et où cependant il s'agit d'animaux
difficiles à conserver. Nous ne croyons donc pas devoir hésiter à le
recommander aux zoologistes comme l'un des plus heureux résultats
de nos recherches : nous en avons obtenu sur-tout de grands avan-
tages à l'égard des reptiles, qui, dans les climats chauds , sont sus-
ceptibles de se putréfier avec une promptitude désespérante. L'ad-
dition du camphre est incontestablement un des meilleurs moyens
auxquels on puisse avoir recours pour augmenter la vertu préserva-
tive des liqueurs alcooliques , sans ajouter à leur force aréométrique.
Il est d'autres moyens plus indirects, mais non moins efficaces, que
nous avons imaginés pour arriver au même but, et qui tiennent à la
disposition des animaux dans les vases : nous allons successivement
les faire connoître.
Les mucosités dont il a été question , au lieu de se répandre plus
AUX TERRES AUSTRALES. 387
ou moins librement dans l'intérieur du vase quand l'animal est en-
veloppé, restent sous la chemise; et immédiatement appliquées à la
surface de son corps, elles s'y coagulent et forment une espèce de
vernis noirâtre qui détruit toutes les couleurs: l'animal, devenu alors
inaccessible, en quelque sorte , à l'action de l'alcool, sous sa double
enveloppe de toile et de crasse , ne tarde pas à se détruire. Il faut
donc proscrire ce dernier moyen, malgré l'autorité du préparateur
habile qui le recommande aux naturalistes - voyageurs à l'article
Taxidermie du Dictionnaire d'histoire naturelle.
Il en est de même de la stratification , laquelle peut être simple ou
composée. Dans le premier cas , les diverses couches d'animaux se
succèdent sans l'intermède d'aucune autre substance ; ainsi, les an-
chois, les harengs , les sardines, sont déposés dans les vases de verre
ou de bois qui les contiennent: dans le second, au contraire, les
diverses couches d'animaux se trouvent séparées par un lit de coton,
de laine, de crin, d'étoupe ou de toute autre substance analogue.
Ce dernier système, quoique moins vicieux que le premier, a
cependant aussi la plupart des inconvéniens qui lui sont propres, et
dont il nous suffira d'indiquer les plus fréquens.
Une réunion nombreuse d'animaux dans le même vase tend tou
jours plus ou moins à en amener l'altération , et cette altération est
si prompte et si facile à se développer dans les pays chauds, que le
plus grand embarras du zoologiste est de pouvoir en écarter les
sources : or, il n'en est point de plus active ni de plus funeste que
l'entassement des animaux dans un même vase ; il suffit d'ailleurs
qu'un seul d'entre eux vienne à se décomposer, pour entraîner la
perte de tous les autres. De quel excès d'imprudence ne seroit donc
pas coupable le naturaliste qui oseroit,pour la plus grande partie de
ses collections, employer des tonneaux de 60 pintes, et les remplir,
comme le recommande l'ouvrage que je viens de citer, de couches
alternatives d'animaux et d'étoupes, de manière que les énormes
vases dont il s'agit soient aux deux tiers remplis d'animaux sur un
Ccc 2
388 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
tiers seulement d'étoupe ou de coton ! Certes , le préparateur qui
recommande un tel procédé pour les voyages de long cours , a été
trompé dans ce cas par le désir d'être utile aux navigateurs et de
simplifier leurs opérations.
La stratification mérite d'ailleurs la plupart des reproches que
nous venons de faire à l'immersion et aux enveloppes. Ainsi les
mucosités qui se détachent de tant d'animaux, ne pouvant se pré-
cipiter au fond des- vases , restent concentrées entre les diverses
couches, adhèrent à la surface des animaux, salissent ou détruisent
leurs couleurs, et contribuent puissamment, par l'altération dont
elles sont susceptibles, à décider celle des animaux eux-mêmes.
Enfin la stratification a l'inconvénient très-grave de ne pas per-
mettre à l'alcool de circuler assez librement dans les vases. Elle s'op-
pose aux mouvemens qui doivent multiplier les contacts, et favoriser
l'action de la totalité de la liqueur spiritueuse.
Tous les moyens préservatifs qui nous avoient été recomman-
dés lors de notre départ d'Europe , ne nous ayant point paru
susceptibles d'assurer la conservation de nos animaux, il nous fallut
recourir à des procédés sinon plus simples, du moins plus efficaces,
et nous eûmes encore la douce satisfaction d'arriver à ce but utile.
Exposer les nouveaux moyens dont nous avons fait usage, ce sera
suffisamment, ce nous semble, en démontrer les avantages, et c'est
sur-tout à l'emploi de ces moyens qu'il faut attribuer le bel état des
collections nombreuses que nous avons rapportées en Europe.
Notre premier soin , avant de plonger un animal dans l'alcool ,
étoit d'abord de le laver, suivant qu'il nous paroissoit plus difficile
ou plus précieux à conserver, avec de l'eau de mer, de l'eau douce ,
du vinaigre, du tafia, du rum, et quelquefois même avec de l'alcool
camphré. Les liqueurs fortes que nous employions à ce premier
lavage étoient mises en réserve pour les crustacés, les insectes ou
d'autres objets moins difficiles à préserver.
AUX TERRES AUSTRALES. 389
Une petite brosse de crin nous servoit à frotter doucement les
animaux, à détacher les mucosités plus ou moins abondantes qui
pouvoient adhérer à leur surface.
Lorsque ces animaux se trouvoient ainsi nettoyés, s'ils ne nous
paroissoient pas d'ailleurs exiger d'autres précautions, nous les
plongions dans la liqueur qui devoit les contenir; mais, au lieu
de les abandonner à leur propre poids, nous les suspendions ordi-
nairement de manière qu'ils flottassent , pour ainsi dire , entre
deux eaux. A cet effet, nous leur attachions un morceau de liège
dans la partie du corps qui paroissoit la plus convenable à notre
objet, et en diminuant ou en augmentant insensiblement cette
plaque légère, nous arrivions aisément au but désiré. Quelquefois,
au lieu d'un simple morceau de liège , c'étoit un disque de la même
matière au pourtour duquel nous suspendions plusieurs animaux,
et ce procédé peut sur-tout être mis en usage à l'égard des petits
poissons: il suffit de leur passer une longue épingle à insecte dans
la mâchoire inférieure , de la recourber en anneau , et de la fixer
par sa pointe au pourtour du disque. Avec du fil de laiton, ou
seulement du fil à coudre, on peut arriver au même résultat. Ce
moyen de suspension est incontestablement un des meilleurs que
le zoologiste puisse employer; il remédie à tous les inconvéniens
de la simple immersion et de la stratification : il conserve mieux
la forme des animaux et les garantit bien plus sûrement de toute
espèce d'altération.
Il est des espèces qui, par leur forme ou leur longueur, ne sau-
roientêtre suspenduesen entier dans des vases ordinaires, qui tendent
à s'affaisser sur eux-mêmes, à se réunir en une masse plus ou moins
susceptible de décomposition: tels sont les Oplùdïcus , la plupart des
poissons de la famille des murènes , et autres de genres analogues.
Ce fut pour ces derniers animaux que nous imaginâmes les anneaux
élastiques de liège. Lors donc que nous avions un reptile de trois à
quatre pieds de longueur ou plus, au lieu de l'abandonner à lui-même
390 VOYAGE DE DECOUVERTES
dans un vase plus ou moins grand, au fond duquel il se seroit à
i'instant précipité, nous commencions à lui faire décrire un cercle
par sa partie inférieure; alors nous prenions un morceau de liège
plus ou moins volumineux, que nous découpions en espèce de lame
spirale, et, après l'avoir développée, nous la laissions se resserrer
par son élasticité naturelle, autour du corps de l'animal que nous
voulions faire flotter; après une seconde révolution du reptile sur
lui-même, un anneau semblable venoit l'embrasser de nouveau; puis
un troisième et un quatrième, suivant que la longueur de l'individu
nous paroissoit l'exiger. Ainsi rangé dans un vase, le plus grand
reptile en occupoit toutes les parties; il étoit également baigné par
l'alcool , il se trouvoit en contact immédiat avec toutes les parties
de cette liqueur. Ce moyen simple est encore un de ceux que nous
croyons devoir le plus recommander aux naturalistes ; il est exempt
de tous les inconvéniens que nous avons reprochés à l'immersion
simple, et il a l'avantage de s'appliquer aux animaux dont la con-
servation présente le plus d'embarras et de difficultés.
D'autres espèces exigeoient par leur grosseur, par le développe-
ment de leurs organes intérieurs, des précautions différentes; tels
sont, par exemple, certains mammifères, plusieurs poissons, &c. :
pour des animaux de ce genre , nous pratiquâmes avec succès la ponc-
tion abdominale, ou même l'éventration. Dans le premier cas, un ou
deux trous dévoient faciliter l'introduction de l'alcool dans les parois
intérieures de l'abdomen ; dans le second cas , après avoir incisé les
ligamens du bas - ventre avec un scalpel , nous ouvrions le péri-
toine, et donnions par ce moyen la facilité a l'alcool d'arriver jus-
qu'aux viscères les plus profonds, de les baigner immédiatement *
et de s'opposer ainsi à l'altération dont ces organes sont plus par-
ticulièrement susceptibles.
Dans des circonstances plus impérieuses encore, nous nous sommes
trouvés réduits à la triste nécessité de recourir à l ' éviscération. Après
avoir ouvert le ventre, nous détachions les viscères, et, suivant la
AUX TERRES AUSTRALES. 391
pénurie plus ou moins grande à laquelle nous nous trouvions réduits,
ou l'importance même des viscères, nous les rejetions ou les con-
servions dans des bocaux particuliers.
Quelque efficaces que ces deux derniers moyens puissent être,
ils offrent des inconvéniens si graves, que ce doit toujours être
une sorte de malheur pour le zoologiste, que de se trouver réduit
au point d'en faire usage. Ce fut pour nous soustraire à de telles
extrémités, que nous recourûmes aux injections dont il nous reste
maintenant à parler.
Après le mucus qui couvre la plupart des animaux, ce qui con-
tribue le plus activement à développer leur altération, ce sont les
restes d'alimens qu'ils ont dans l'estomac, et par-dessus tout encore
ies excrémens qui remplissent le canal intestinal , au moment où on
les confie à l'alcool. Nous venons de voir par quel moyen aussi
simple qu'efficace , nous étions parvenus à nous débarrasser des mu-
cosités et des autres immondices analogues; les injections nous ont
paru a
. . . On peut au besoin les combiner à son gré avec l ' cventration ,
avec la simple perforation des tégumens abdominaux, et ne laisser
ainsi aucun point de l'animal qui ne se trouve immédiatement en
contact avec l'alcool, qui ne soit de toute part abreuvé par le
fluide. Lorsqu'à tous ces moyens puissans on aura joint les lotions
générales alcooliques, le nettoiement soigné que nous avons pres-
crit, la suspension générale ou partielle, la fermeture rigoureuse
des vases , &c. , nous n'hésitons pas à regarder la conservation des
animaux comme suffisamment garantie contre la température des
climats les plus chauds, contre les embarras de la navigation la plus
longue ; et quand nous venons à méditer plus profondément
encore sur les avantages réunis de l'ensemble de nos procédés con-
servateurs, nous sommes tentés de croire que si nous n'avons pas
' Le manuscrit contient ici une lacune de deux pages.
392 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
entièrement résolu le problème suivant, qui nous paroît devoir
servir de base aux recherches difficiles dont il s'agit , nous avons
du moins touché de bien près à la solution de ce problème:
Un animal d'une espèce quelconque étaîit donné, le conserver le plus
sûrement, le plus parfaitement possible , avec la plus petite quantité d'une
liqueur alcoolique la moins forte possible.
Avoir atteint ou seulement approché un pareil but, c'est sans
doute avoir déjà beaucoup fait pour la science et pour le zoolo-
giste-voyageur: mais il est d'autres conseils dont le dernier a besoin;
il est d'autres résultats de notre longue expérience, que nous lui
devons encore; et, après lui avoir indiqué ce qui tient à la conser-
vation particulière de chaque objet , c'est de l'ensemble même des
collections zoologiques qu'il convient de s'occuper ici. D'autres
détails intéressans, d'autres procédés utiles , appartiennent à cette
dernière partie de nos recherches a.
a Nous devons regretter sans doute de ne privation ajoute encore aux regrets que doit
pouvoir donner la suite d'un travail aussi inspirer la mort de Péron à tous les véri-
utile; mais il n'a jamais été achevé; et cette tables amis des sciences naturelles. L. F.
CHAPITRE
AUX TERRES AUSTRALES.
CHAPITRE XL.
393
Tableau général des Colonies Anglaises aux Terres Australes
en 1802 *; par M. Péron.
ADMINISTRATION.
Lorsque les Anglois vinrent pour la première fois, en 1788, Population.
s'établir à la Nouvelle-Hollande, onze bâtimens de diverses gran-
deurs y déposèrent 1030 individus. Depuis cette époque, la po-
pulation s'est accrue si rapidement11, que, dans le cours de 1802,
un recensement général avoit donné les résultats suivans :
Hommes libres n'ayant jamais été convicts c, y com-
pris les officiers civils et militaires 300.
Femmes libres de la même classe, y compris celles
des officiers 70.
Hommes libres ayant été convicts 2630.
Femmes libres idem 54°-
Hommes convicts 4^32-
Femmes idem 94o-
Enfans nés dans la colonie
Garçons 11 00.
Filles 963.
Régiment de la Nouvelle-Galles 840.
Sur ïîk de Norfolk 980.
Total des individus 131 95.
1 Ce titre m'a paru préférable à celui ( Voye^ A Voyage round thc world , &c.
à'Histoire des Colonies Anglaises aux Terres by JuHN TuRNBULL , pag. yy , seconde
Australes, qui avoit été annoncé. L. F. édition, 1813). L. F.
b En 1804, la population seule de la ville c C'est ainsi qu'on nomme les coupables
de Sydney étoit de deux mille six cents âmes; déportés de l'Angleterre pour un crime quel-
elle étoit d'environ cinq mille en 1811. conque. L. F.
TOME II. Ddd
3Ç4 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Dispositions gé- Dans les premiers instans de la fondation de la colonie , la popu-
lation se trouva naturellement divisée en deux classes : les hommes
libres et les condamnés a.
A la première classe se rattachoient tous les officiers civils et
militaires : ceux-ci furent les premiers propriétaires. Les gens de la
seconde classe , tous réduits à l'esclavage , furent partagés entre le
Gouvernement et les propriétaires. Chacun de ces derniers obtint
un certain nombre d'acres de terrain , et à chaque concession furent
affectés quelques convicts esclaves ; des outils de diverses sortes
furent distribués ; et l'on vit , presque en même temps , les forets
s'écrouler sous la hache du charpentier, la terre s'entr'ouvrir.sous
la charrue du cultivateur, et les arts domestiques s'établir au sein
des cabanes ou des maisons élevées à la hâte sur ces bords si long-
temps sauvages.
Des salaisons abondantes , des liqueurs de toute espèce , une
énorme quantité de farines, de légumes secs, avoient été transportés
sur la flotte; ces provisions, déposées dans des magasins nationaux,
furent distribuées par rations aux différens propriétaires , à leurs
familles et à leurs esclaves. Des objets d'habillement et des instru-
mens aratoires furent gratuitement fournis aux nouveaux colons;
et bientôt les défrichemens multipliés permirent les premières plan-
tations. Toutes les graines potagères de notre Europe, plusieurs
de celles de l'Amérique, de l'Afrique et de l'Asie, furent semées
à-la-fois, et réussirent parfaitement : il en fut de même de nos arbres
fruitiers, le pêcher, le pommier et le cerisier. La fraise odorante, la
groseille et la framboise , qui se refusent à la température trop forte
des pays équatoriaux, réussirent aussi à merveille sur ces bords plus
3 On pourrait y ajouter les indigènes; mais liberté de suivre leurs goûts et leurs habi-
ces derniers, qui sont peu nombreux et vi- tudes, et ne cherchent point à les asservir:
vent avec les Anglois en assez bonne intel- rarement ils ont été obligés de se garantir de
ligence, n'ont pu être encore «menés aux leurs coups, même dans l'origine de la fon-
premiers commencemens de la civilisation. dation de la colonie. L. F.
Les Anglois laissent à ces sauvages toute
AUX TERRES AUSTRALES. 395
tempérés ; nos salades diverses, nos choux , en un mot la totalité de
nos légumes Européens , eurent le même succès. Le blé ne tarda pas
à combler toutes les espérances : du sein de la terre encore vierge
s'élancèrent bientôt d'abondantes récoltes de froment et de seigle ; le
maïs , aux lieux plus arides , obtint aussi une heureuse réussite ; et la
pomme de terre se naturalisa , dès la première année , avec une
facilité qu'on n'auroit pas même osé soupçonner.
Dès-lors la charge du Gouvernement diminua: pendant un an,
tous avoient reçu de ses magasins une ration complète de vivres ;
mais au bout de ce temps il dit aux colons : « Vos champs sont
35 en plein rapport ; je vous ai fait les avances nécessaires pour
» atteindre ce but ; vous jouissez déjà du fruit de vos travaux et de
33 mes sacrifices. Vous n'aurez plus qu'une demi-ration de vivres
53 pour chacun des individus de votre ménage. Pour assurer votre
» existence et votre tranquillité , je vous continuerai encore ce
» secours pendant dix-huit mois; mais, pressez - vous , redoublez
53 d'activité et de zèle; car, à cette dernière époque, vous serez
33 abandonnés à vos propres ressources , et d'avance préparez-en de
33 suffisantes pour votre famille et pour vous-mêmes. 33
Cependant les trente mois s'écoulent : les défrichemens se sont
étendus autour de chaque habitation ; le fer et le feu ont fait crouler
ces forêts antiques respectées par le temps jusqu'alors ; l'humble
graminée s'élève sur ies débris des puissans eucalyptus , ces arbres
géans des forêts Australes ; la famille est assurée de sa subsistance :
le Gouvernement l'abandonne donc sous ce rapport ; et cependant
il continue de lui fournir les vêtemens, les outils et les instrumens
divers dont il peut avoir besoin. Ces dernières avances sont au
compte du chef de la famille; mais, créancier généreux, le Gou-
vernement lui livre à bas prix ces objets indispensables; et ce n'est
qu'à l'avenir qu'il en réclamera le remboursement , de telle manière
encore que le débiteur pourra s'acquitter avec facilité. En effet ,
pendant sept ans le Gouvernement comble le colon de ses bienfaits
Ddd 2
396 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
et de ses faveurs ; il n'exige en retour que de la bonne conduite et
du travail : mais , pendant sept ans, les produits du sol se sont accrus
dans une proportion d'autant plus rapide, que les terres sur lesquelles
on étoit placé donnoient leurs premières et plus abondantes mois-
sons. De nombreux essaims de poules, de dindes, d'oies, de canards,
pullulent autour de chaque cabane et de chaque habitation ; la chèvre
bondit sur les coteaux; le taureau poursuit la génisse au milieu des
frais pâturages ; de riches troupeaux de moutons , issus des plus
belles races de l'Espagne , de l'Afrique et de l'Asie , offrent dans
leurs toisons, dans leur chair et dans leur graisse, des objets pré-
cieux de nourriture et d'échange. Déjà le cheval a multiplié sa race
précieuse : compagnon des labeurs de l'homme , il les a diminués en
les partageant ; c'est lui qui a traîné la charrue et tracé les sillons ;
c'est lui qui a transporté les récoltes dans les magasins, qui à voiture
les objets d'échange , et rapporté de la ville ceux dont on avoit
besoin. Le temps s'est trouvé doublé par le secours de cet animal
précieux : avec moins de travail réel et moins de fatigue , on a
obtenu de plus nombreux produits , et déjà ces produits sont plus
que suffisans pour les besoins du cultivateur et ceux de sa famille.
Le Gouvernement paroît alors , et lui dit : « Cette aisance dont
33 vous jouissez maintenant , c'est à ma protection , c'est à mes
» sacrifices que vous en êtes redevable. Jusqu'à ce jour, je vous ai
» tout donné , le sol, le logement, les grains, les instrumens, les
» serviteurs, les animaux, les vêtemens et la nourriture; jusqu'à ce
» jour, je n'exigeai rien pour tant de bienfaits : mais déjà vous avez
» le superflu ; une légère portion doit en être consacrée dès à
» présent pour vous acquitter avec moi , peu à peu , de toutes les
» obligations que vous avez contractées. »
Alors les comptes entre le Gouvernement et les particuliers sont
définitivement réglés, d'après un tarif très -modéré et connu à
l'avance ; la dette est divisée en un certain nombre de parts plus ou
moins fortes, dont chacune doit être acquittée à des époques fixes.
AUX TERRES AUSTRALES. 397
Indépendamment de ces 'premières obligations des concession-
naires envers le Gouvernement , et qui sont en quelque sorte
individuelles, il en est d'autres plus générales et plus importantes,
qui tiennent à la propriété des concessions. Il est aisé de conce-
voir que cette propriété appartient de droit au Gouvernement.
N'est-ce pas lui qui a fait tous les fiais de la prise de possession î
n'est-ce pas lui qui, à ses risques et périls, s'empara de ces ré-
gions , garantit leur indépendance par la force de ses armes ou par
les conditions de ses traités ! Ce principe de la propriété absolue de
tout le pays, et conséquemment des établissemens fonciers formés
sous ses auspices sur la surface du sol , dérive donc nécessairement
de la nature même d'une fondation de ce genre. On sait assez que
ce principe se trouve encore a maintenu, en quelque sorte, au Cap
de Bonne-Espérance par la Compagnie hollandoise ; mais le Gou-
vernement anglois , jugeant qu'une telle prétention seroit nuisible
à ses intérêts , s'est bien donné de garde de la consacrer dans ses
colonies de la Nouvelle-Hollande.
Lors donc que les terres sont en plein rapport, c'est-à-dire, au
bout de sept ans, le Gouvernement dit aux concessionnaires : « Les
» héritages que vous possédez, c'est moi qui vous les ai confiés ; au-
» cune transaction ne m'en a ravi la propriété, et c'est une réserve
» expresse que j'ai cru devoir me faire en vous y plaçant : aujourd'hui
» que vos cultures sont en bon état, il seroit trop malheureux pour
» vous de conserver quelques doutes sur une question de cette
» nature: je vous fais l'abandon de tous mes droits et je vous les
:» garantis à vous et à vos descendans, sous la seule condition d'une
» légère redevance annuelle, établie sur chacun des acres de terre
» que je vous ai cédés, redevance que vous ne cesserez de me payer,
m jusqu'à ce que, par une seconde transaction entre nous, je vous
3> en aie fait la remise. »
En même temps que ces divers arrangemens ont lieu avec les
a En 1 80/j.
398 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
propriétaires, une nouvelle charge leur est préparée : ce sont les
contributions. C'est pour la première fois, depuis son arrivée sur
ces bords , qu'il entend prononcer ce mot ; jusqu'alors toutes les
propriétés ont été libres de redevances de ce genre. Le Gouver-
nement avoit attendu que le colon fût dans l'aisance pour reven-
diquer ses droits; et ce qu'il exige est d'abord si peu de chose,
qu'à peine le père de famille s'aperçoit-il de la nouvelle charge : elle
augmente , il est vrai , chaque année, mais toujours d'une manière
insensible , jusqu'à ce qu'elle ait atteint une certaine somme pour
chaque acre de terre. Alors les contributions doivent rester fixes;
elles sont encore peu considérables ; et les produits se sont tellement
multipliés , les échanges sont devenus si rapides , que les contri-
buables sont bien loin d'en être fatigués. Le Gouvernement anglois
pense, avec raison, que, pour déterminer des hommes honnêtes à
se transporter ainsi aux extrémités du globe , il faut multiplier pour
eux les avantages de toute espèce , bien certain qu'il retirera un jour
avec usure le fruit de ses avances.
Mais le travail et la constance ont un prix plus prochain à rece-
voir. En effet, aux approches de l'époque où les redevances sont
exigibles, des commissaires du Gouvernement sont chargés de visiter
les établissemens des particuliers : toutes les concessions sont parcou-
rues avec soin ; on examine et les habitations et l'intérieur des mé-
nages, et les jardins, et les champs , et les prairies et les vergers , et les
troupeaux de toute espèce. Si le bon ordre règne par-tout ; si les con-
cessions ont été bien défrichées et bien mises en valeur; si les récoltes
ont été bien soignées et les produits abondans; si les troupeaux sur-
tout ont été conduits avec succès et intelligence, alors le Gouverne-
ment se déclare redevable envers ceux qui les possèdent ; et bien
loin d'en exiger des contributions , il leur fait des concessions nou-
velles, leur donne en présens de nouveaux instrumens , de nouveaux
bestiaux ; il leur accorde de nouveaux esclaves ; il prolonge leur
franchise, et les dispense de toute redevance pendant un temps
AUX TERRES AUSTRALES. 399
plus ou moins long. Que si, au contraire, les cultures et les troupeaux
ont été négligés, alors le Gouvernement fait quelques avertissemens
aux propriétaires inhabiles ou négligens ; et si, après les avoir pré-
venus plusieurs fois , ses remontrances ne produisent aucun effet ,
les concessions, par un arrêt irrévocable, sont retirées à leurs pre-
miers possesseurs , et transmises à d'autres plus capables de les
rendre utiles au Gouvernement et à eux-mêmes.
Tandis que des lois bienfaisantes garantissent ainsi les avantages
des propriétaires , le même esprit de sagesse et de justice se fait sen-
tir à l'égard des criminels. De ces derniers , les uns sont condamnés
à l'esclavage pour le reste de leurs jours ; c'est le plus petit nombre:
d'autres, au bout d'un certain nombre d'années , doivent redevenir
libres, mais ne peuvent jamais quitter la colonie, ou ne la peu-
vent quitter qu'après un délai fixé ; d'autres enfin, après avoir été
rendus à la liberté , sont les maîtres de partir ou de rester. Deux
moyens puissans ont été mis en usage pour contenir cette popu-
lation bizarre et pour l'améliorer : la crainte et l'espérance. D'un
côté, des troupes nombreuses sans cesse armées; des potences, des
prisons, des cachots , établis sur plusieurs points de la colonie;
des fers et des chaînes, une police active, des chàtimens terribles
pour les fautes les plus légères , enfin la mort pour celles qui
sont plus graves : de l'autre côté , l'espérance de la liberté ; la
diminution du temps de l'esclavage, ou même sa cessation absolue;
la certitude de rentrer bientôt en grâce par une bonne conduite,
d'obtenir aussi des concessions, d'être à son tour servi par d'autres
condamnés, de pouvoir se livrer en paix à toutes les jouissances de
la vie domestique, d'arriver même à la fortune et à la considération .
de pouvoir un jour retourner en Europe pour y jouir de ses travaux
et de son industrie : telle fut la double perspective que le Gouver-
nement anglois plaça d'abord devant les malheureux qu'il déportoit
sur ces rivages lointains.
Les exemples de la iévcrité la plus effrayante se succédèrent; la
4oo VOYAGE DE DÉCOUVERTES
terreur des lois pénétra, pour la première fois peut-être, dans ces
cœurs endurcis. Dès cet instant, une révolution heureuse commença
pour eux; et tel en a été le résultat, que, pendant le séjour de cinq
mois que nous avons fait au port Jackson, nous n'avons pas
entendu parler d'un seul meurtre ou même d'un vol, et qu'il y
avoit plus de deux ans qu'on n'avoir condamné personne à mort.
Placés ainsi entre la crainte et l'espérance, il seroit difficile que
les transportés n'embrassassent pas le parti le plus avantageux,
celui qu'ils savent pouvoir seul les conduire au bonheur : car la
bonne conduite reçoit toujours son prix. Lorsqu'un condamné se
montre honnête, actif et laborieux; lorsqu'il fait quelque action
remarquable ou quelque découverte utile à la colonie , alors le
Gouverneur a le droit de lui faire grâce et de le déclarer libre ;
quelquefois il abrège simplement la durée de l'esclavage. Dans
tous les cas, lorsque le temps de la punition est écoulé, le convict
rentre dans le sein de la société et recouvre tous les droits qu'elle
accorde ; des concessions lui sont faites, des esclaves lui sont donnés
pour faire ses défrichemens ; il reçoit des instrumens, des vivres;
en un mot, il jouit de tous les avantages que le titre de propriétaire
emporte avec lui.
Instruits par de longs malheurs que le crime et l'injustice
recevront un châtiment, et que l'honnêteté seule- peut rendre
l'homme heureux ; bien convaincus que les peines et les supplices
les attendent en cas de fautes nouvelles, tandis que le bien-être
et la considération doivent être le prix d'une bonne conduite,
ces hommes , ainsi délivrés de leurs fers , se montrent presque
toujours honnêtes et réservés. L'habitude du travail, qu'il leur a
bien fallu contracter durant un long esclavage , leur donne sur ce
point une sorte de supériorité sur les hommes qui sont arrivés libres
dans ces régions : leurs défrichemens sont ordinairement conduits
avec plus de méthode et d'intelligence, et l'on observe que ce sont
ordinairement de très-bons cultivateurs. Il en est de même de ceux
qui
AUX TERRES AUSTRALES. 401
qui se livrent aux arts et au commerce : presque tous réussissent ;
et je ne craindrois pas d'assurer que, dans moins de trente ans,
plusieurs des grandes fortunes de Ja colonie seront entre les mains
de ces criminels. Alors les préjugés qui se rallient encore autour
d'eux, seront dissipés, et ils jouiront au moins de la considération
que la richesse manque rarement de procurer; aujourd'hui même
ces préjugés sont tellement afToiblis, que quelques-uns des déportés
reçoivent déjà la plus honnête compagnie. J'en ai connu qui , après
avoir subi l'effet de leur condamnation, sont rentrés dans la so-
ciété, et se sont conduits avec tant d'activité et de sagesse, qu'ils
possèdent maintenant des fortunes considérables, dont quelques-
unes s'élèvent au-delà de trois cent mille francs.
Tels sont les avantages que le convict devenu libre obtient par
une conduite honnête et laborieuse. Mais malheur à lui s'il commet
de nouvelles fautes ! la justice alors devient implacable ; on pense
avec raison que de tels hommes sont des membres gangrenés contre
lesquels il faut employer les moyens les plus fortement répressifs. Les
fers et les cachots, la bastonnade, les coups de fouet, sont les pre-
mières punitions qu'ils reçoivent; s'ils hésitent à se ranger à leur
devoir, alors c'en est fait : on confisque leurs concessions au profit
du Gouvernement; ils subissent une condamnation nouvelle à l'es-
clavage , pour un nombre d'années plus ou moins considérable , et
assez ordinairement pour le reste de leurs jours; enfin, si la faute
est grave, on les pend. Plusieurs exemples de ces diverses puni-
tions, répétés de temps à autre, ne servent pas peu à contenir les
plus récalcitrans.
--Cependant la plupart des condamnés sont célibataires, et la Alliances,
population de la colonie auroit à souffrir de cet état de choses ; le
Gouvernement a dû pourvoir par conséquent aux moyens de mul-
tiplier les alliances. Les femmes déportées ont été sa première
ressource : on sait assez que cette dernière classe se compose de
criminelles condamnées par les tribunaux, et des prostituées les
TOiME 11. Eee
402 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
plus infâmes de la ville de Londres ou des grands ports de l'Angle-
terre. Avec de pareils élémens former des femmes honnêtes, labo-
rieuses, de bonnes mères de famille, c'est-là sans contredit le triomphe
de la législation et le dernier terme du perfectionnement social.
Le Gouvernement anglois a su opérer ce prodige par les mêmes
moyens que nous venons d'indiquer. Ce n'est pas entre le déshon-
neur et la considération qu'il falloit placer de telles femmes;
l'honneur pour elles ne pouvoit rien : on les mit donc, comme
les hommes , entre le supplice et les récompenses. Bien sûres d'être
frappées par la loi , toutes les fois qu'elles viendroient à commettre
quelque faute, elles sont contraintes à devenir plus modestes, plus
laborieuses , et à bannir toute idée de crime ou de mauvaises
mœurs. Réduites à consacrer tous leurs instans au travail, elles en
prirent insensiblement l'habitude et le goût, et dès-lors le change-
ment le plus favorable dut s'opérer en elles.
Devenues libres comme les hommes, aux mêmes conditions et
sous les mêmes réserves, ces femmes ne pouvoient manquer de
trouver des maris. Des condamnés affranchis unissent leur sort
au leur; et comme le Gouvernement attache divers avantages à-
l'état de mariage, que les femmes ont aussi des concessions, que les
enfans en obtiennent également, que les esclaves sont accordés en
raison de l'étendue des terres , il s'ensuit que l'alliance conjugale
améliore sensiblement l'état individuel de ceux quîla contractent. Ces
unions sont aujourd'hui très -multipliées dans la colonie, et géné-
ralement elles sont heureuses: j'ai eu occasion de connoître l'inté-
rieur d'un grand nombre de ces ménages, et je n'ai jamais pu con-
templer sanâ attendrissement le changement prodigieux opéré dans
les mœurs et dans les habitudes de ces couples singuliers. Ce qu'il y
a de bien remarquable encore, c'est que les filles publiques, qui,
dans leur ancien état de débauche, ne faisoient pas plus d'enfans
que celles de nos capitales, se montrent, dans leur nouvelle po-
sition, de la plus grande fécondité.
AUX TERRES AUSTRALES. 403
Des voleurs , des brigands et des prostituées ne paroissent guère
susceptibles de donner une bonne génération pour l'avenir, et ce-
pendant nous allons voir qu'il en sera autrement de celle qui se
prépare. En effet, si l'on considère que des femmes de ce genre ap-
partiennent en général, dans tous les pays, à la partie la plus robuste
et la plus belle de la population; si l'on fait attention qu'un tel
état de choses et les chances diverses qu'il comporte, ont pour ré-
sultat nécessaire de donner une sorte d'exaltation aux idées; qu'à
plus forte raison l'état de brigand sur les grandes routes, celui de
voleur dans les cités , exigent de la force , de l'adresse et une sorte
d'audace qui n'est pas l'apanage du plus grand nombre des hommes,
il doit en résulter que, soit pour le physique, soit pour l'intelli-
gence, les enfans de tels époux n'ont pas été aussi mal partagés
qu'on pourroit le croire. A ces premiers avantages se réunissent
tous ceux qui naissent d'un climat extrêmement salubre et que
son heureuse position rend également étranger à nos frimas et
aux chaleurs brûlantes des régions équatoriales. Aussi la beauté des
enfans, l'expression vive et animée de leur physionomie, nous frap-
pèrent-elles également pendant notre séjour au port Jackson.
Tous ces enfans sont tenus avec un très-grand soin et vêtus
avec une propreté remarquable. Ils ont été avec raison, dès le prin-
cipe, l'objet particulier de l'attention du Gouvernement; et si nous
avons admiré les soins qu'il prend pour ramener des êtres pervers
aux principes ordinaires de la justice et de la vertu, nous allons
nous attendrir ici sur les efforts généreux qu'il fait pour préparer
une génération plus vertueuse et plus heureuse.
Bien convaincu d'avance que, quels que pussent être ses soins et Éducation,
sa surveillance , au milieu de tant de personnes corrompues il se
trouveroit toujours des parens vicieux, le Gouvernement ne crut
pas devoir remettre à de telles gens l'espoir futur de la colonie.
D'après ce sage principe , une maison d'éducation pour les filles a
» Indépendamment de cette maison d'éducation pour les filles, il s'établit encore à
Eec 2
4o4 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
fut élevée dans les premiers temps de la colonie ; des revenus con-
sidérables lui furent affectés: l'intérieur en fut disposé convenable-
ment ; de vastes cours, un grand jardin, l'environnèrent. Des femmes
charitables et instruites furent appelées d'Angleterre, et destinées
à l'éducation des jeunes personnes qu'on se proposoit d'y recevoir.
L'épouse du Gouverneur, celle du Lieutenant -gouverneur, en
furent nommées les directrices. On réunit dans cet établissement
les jeunes filles orphelines, celles que leurs parens trop pauvres ou
même encore esclaves ne pouvoient élever avec assez de soin ;
enfin toutes celles dont les pères et mères étoient notés à la police
comme conservant dans leurs actions , dans leurs discours ou
dans leur cœur, les restes de leur ancienne perversité. Toutes ces
jeunes filles, soignées avec beaucoup d'attention, élevées dans les
principes de la religion et de la morale la plus pure, instruites de
bonne heure de tout ce que doit savoir une mère de famille,
ne s'occupant que de choses utiles à la prospérité des ménages,
accoutumées dès leur enfance au respect des autres et d'elles-mêmes,
finissent par réunir de bonne heure toutes les qualités désirables
dans d'excellentes épouses.
Chaque jour, leurs intéressantes directrices vont les visiter: on
les interroge en leur présence; on les réprimande devant elles, lors-
qu'elles l'ont mérité : c'est devant elles aussi qu'on récompense le
travail, la bonne conduite et les succès. Ces dames respectables ne
craignent pas de se livrer aux soins les plus minutieux de l'ad-
ministration. Je les ai vues moi-même aller à la cuisine, goûter
les alimens, parcourir les dortoirs pour s'assurer de l'ordre et de
la propreté qui doivent y régner; en un mot, il n est sorte de
détails dans lesquels elles n'entrent : mais elles en sont bien récom-
Sydney deux écoles pour les garçons , qui dû originairement au Chevalier PAULET.
reçurent aussi quelques bienfaits du Gouver- On en attend les plus grands avantages,
nement; mais, en i 8 1 1 , on y en fonda une- ( Voy. Turnbull's Voyage, pag. 465 , se-
nouvelle, d'après le système de LANCASTER, conde édition, 1813.) L. F.
AUX TERRES AUSTRALES. 405
pensées par l'affectueuse gratitude de leurs pupilles, qui ne les ché-
rissent pas moins que leurs propres mères, et qui sourient de plaisir
à l'instant où leurs bienfaitrices doivent aller les voir.
Tous les dimanches, à dix heures, ces aimables directrices, après
la visite ordinaire, accompagnent à l'église leur jeune troupeau ; des
bancs particuliers sont préparés pour ces enfans ; elies se trouvent
placées en face de leurs protectrices et de leurs maîtresses: la garnison
est alors sous les armes et remplit une partie du temple ; la musique
du régiment exécute divers morceaux. Tout cet appareil solennel
fait ressortir davantage le touchant spectacle de tant de jeunes filles
adoptées par un Gouvernement généreux et bienfaisant; et lorsqu'on
voit leurs propres parens, souillés jadis de tous les crimes, élever
du milieu de la foule des regards de reconnoissance vers le ciel,
et implorer la faveur de Dieu pour la prospérité de leurs enfans,
le cœur de l'honnête homme s'attendrit, et l'on bénit les auteurs
d'un changement aussi heureux et aussi admirable.
Cependant l'époque arrive où l'éducation de ces jeunes filles
est terminée ; où le Gouvernement va recevoir le prix de ses
bienfaits et de ses sacrifices. Un jeune homme honnête et
libre, un ancien convict affranchi, d'une conduite irréprochable
et de bonnes mœurs, désire se marier ; mais i\ répugne, avec
beaucoup de raison , à s'unir à ces misérables prostituées dont les
envois d'Europe ne se succèdent que trop rapidement; il répugne
aussi à chercher une compagne parmi les filles abandonnées dès leur
enfance à des parens plus ou moins corrompus ou flétris ; la mai
d'éducation des orphelines lui présente des sujets plus dignes de . ■
confiance et de son amitié. Mais aucune personne étrangère n
y pénétrer sans être accompagnée par l'une ou l'autre des directr;
c'est donc à l'une d'elles qu'il faut s'adresser pour obtenir l'ei
dans l'établissement. Là, sous quelque prétexte spécieux,
tendant est conduit dans les salles de travail ou de
y passer , en quelque sorte , en revue toutes les éle\
4o6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
des jeunes filles a pu fixer son choix, il en fait part aux directrices ;
et celles-ci, après s'être assurées des qualités morales du sujet,
consultent à son égard le goût particulier de la jeune personne,
qui peut le refuser ou l'agréer. Dans ce dernier cas, les parens,
si elle en a , sont invités à une espèce de conférence , où l'on dis-
cute les avantages ou les inconvéniens de l'alliance proposée.
S'ils y donnent leur adhésion , le mariage ne tarde pas à se faire ,
et nous allons retrouver ici une preuve remarquable de la sagesse
et de la bienfaisance qui caractérisent toutes ces institutions trop
long-temps méconnues ou méprisées en Europe.
Après avoir multiplié les sacrifices pour l'éducation de ces aimables
enfans, le Gouvernement se donne bien de garde de les abandonner
au moment qui va décider de leur sort futur; c'est alors, au con-
traire, qu'il fait éclater sa générosité la plus grande. Chacune de ces
filles, au moment de se marier, reçoit une dot qui consiste en des
concessions importantes, auxquelles sont attachés des troupeaux
et des esclaves; pour garantir, en quelque sorte, cette donation
solennelle, l'épouse du Gouverneur et celle du Lieutenant- gou-
verneur signent le contrat de mariage, et c'est ainsi qu'en établissant
leurs jeunes élèves , elles restent encore leurs protectrices et leurs
amies.
Mais ce seroit en vain que le Gouvernement anglois feroit d'aussi
grands efforts pour substituer des familles honnêtes à la population
infâme et corrompue qu'il fut obligé de porter d'abord à la Nouvelle-
Hollande, si les préjugés établis contre la colonie pouvoient se
maintenir en Angleterre et dans le reste de l'Europe. Sans doute
il pouvoit s'en remettre au temps pour faire justice de préventions
aussi funestes, et l'exemple de ses colonies d'Amérique auroit pu lui
prouver que ces sortes de préventions s'effacent rapidement.
Mais le Gouvernement anglois a pris , pour parvenir à ce but ,
des moyens non moins sûrs et beaucoup plus efficaces. Purger la
population actuelle de tout ce qu'elle a de plus impur et de plus
AUX TERRES AUSTRALES. 407
abject, l'accroître chaque jour par des colons de mœurs honnêtes :
tels sont les moyens qu'il a mis en usage depuis quelques années, et
avec un tel succès, qu'il me paroît impossible que les préjugés établis
contre la colonie du port Jackson se soutiennent encore pendant
vingt ans. Voici ce qu'il a fait pour atteindre ce but. A mesure qu'il
veut fonder un établissement sur un nouveau point a, ce sont les
hommes de plus mauvaises mœurs, ce sont les convicts les plus cri-
minels , que l'on emploie à faire les premiers défrichemens ; ce sont
eux qui sont chargés des travaux les plus pénibles, et souvent ils y
succombent. D'autres familles moins perverties jouissent bientôt du
fruit de ce travail, qui ne pouvoit être acheté que parle sacrifice de
quelques individus; et sans doute il vaut mieux que ce soient ces
a Les Anglois ont fondé un établissement
au port Hunter en 1803 (voy. Turnbull's
Voyage, pag. 414, seconde édition, 181 3 ).
A la fin de la même année, ils ont envoyé
d'Europe une colonie au canal Dentrecas-
teaux, à l'extrémité Sud de la terre de Dié-
men ; ils y ont fondé la ville de Hobart
(voy. An Account of a voyage, &c. by J.
H. TuCKEY, 1805). En 1804, le colonel
PATERSON partit de Sydney pour aller éta-
blir une colonie dans le port Dalrymple, au
Nord de la terre de Diémen. La première
ville qui fut bâtie porte le nom de York-
Town ; celle de Launceston, qui doit devenir
la capitale, ne fut fondée que quelque temps
après. ( Voy. Flinders's Voyage to Terra
Australis , tom. I, pag. clxiij , 18 14.)
Mais l'établissement le plus intéressant et
le plus important sous tous les rapports, c'est
celui qui fut commencé en 1815 dans l'O.
des montagnes Bleues. Après des peines
inouies , les Anglois sont enfin parvenus à
franchir cette barrière fameuse qui paroissoit
inaccessible. Le sol au-delà , dit le Gouver-
neur MACQUARIE dans sa Relation des dé-
couvertes faites à l'Ouest des montagnes Bleues,
est d'une rare fertilité, bien arrosé, riche en
gibier de toute sorte , tel que kanguroos ,
ornithorinques, casoars, cygnes noirs, oies et
dindes sauvages , canards , pigeons , &c. et
en excellens et gros poissons (de 17 à 25
livres), remarquables en ce qu'ils sont tous
d'une même espèce. « On ne peut voir, dit-
»il, un aussi beau spectacle (l'aspect du
» pays) sans être pénétré d'un sentiment
3) d'admiration et de surprise: mais le silence
» et la solitude qui régnent sur cet espace ,
» d'une étendue et d'une beauté telles, que la
» nature semble l'avoir destiné pour être oc-
« cupé par l'homme et lui fournir tout ce
» qui rend la vie agréable , impriment à l'âme
» une sorte de mélancolie, qu'il est plus fa-
» cile d'imaginer que de décrire Le sol
» fertile et les riches pâturages de ce nouveau
« pays sont d'une si grande étendue, qu'ils
■» suffiroient amplement à l'existence de la po-
pulation , quel qu'en fût l'accroissement. »
C'est-là que,sur un point élevé, doit être bâtie
la ville de Batliurst , par 330 24' 30" de la-
titude Sud et 147" 17' 30" de longitude à
l'Est de Paris. (Voyez Mémoires du Muséum
d'histoire naturelle, première année, o.c ca-
hier, pag. 241 ; Paris, 1816.) L. F.
4o8 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
hommes profondément pervers , souillés des crimes les plus hideux
et accablés du mépris public.
La colonie de Norfolk présente encore un moyen de purification
analogue. Cette île est d'une fécondité remarquable, et ne sauroit
manquer de devenir le siège d'importantes cultures ; mais comme
elle jouit d'une température plus élevée que celle du port Jackson,
les travaux y sont aussi plus pénibles et plus accablans. C'est donc
à Norfolk que sont envoyés les plus mauvais sujets de la Nouvelle-
Hollande ; ainsi cette île doit être considérée comme le dépôt de
ce que les établissemens anglois aux Terres Australes contiennent
de plus corrompu. Tandis que, par ces moyens réunis, on s'occupe
à épurer la population, d'autres expédiens, non moins efficaces, sont
mis en usage pour l'améliorer dès à présent. Nous venons de voir
jusqu'à quel point l'éducation et les mariages favorisent, à cet égard,
le Lut du Gouvernement ; mais ces moyens n'étant qu'indirects et
et en petit nombre , il a fallu , pour diminuer l'espèce d'horreur que
le nom de Botany-Bay porte encore avec lui, il a fallu, dis-je, y déporter
d'autres espèces de gens que des hommes flétris pour les crimes
les plus odieux. Le port Jackson , d'après ce principe , est devenu
un lieu de déportation ou plutôt d'exil pour des fautes d'une nature
différente de celles qui seules pouvoient y conduire primitivement.
Les révoltes successives de l'Irlande ont, sous ce rapport, puissam-
ment servi les projets de l'Angleterre. En effet, près de six mille
Irlandois ont été déportés à la Nouvelle -Hollande par suite des
troubles politiques qui ont eu lieu dans leur paysa, et dans ce nombre
il se trouve des individus qui appartiennent à des familles distin-
guées. Quelque graves qu'aient été leurs erreurs, de telles gens ne
sauroientêtre confondues avec les misérables qu'on déporta d'abord
aux Terres Australes ; et cette circonstance a dû contribuer puis -
a Près de la moitié de la population , tant . au port Jackson pour des causes politiques,
hommes que femmes, étoit Irlandoise en ( Voy. Turnbull's Voyage, pag. yS , se-
1 1> 1 3 , et la plupart avoient été transportés conde édition. ) L. F.
samment
AUX TERRES AUSTRALES. 409
samment à atténuer les préjugés défavorables qui pesoient sur- la
colonie ; aussi , depuis plusieurs années, n'est -il pas rare de voir
arriver au port Jackson des familles libres et honnêtes qui viennent
profiter des bienfaits du Gouvernement et des avantages du climat
et du sol, pour réparer d'anciens malheurs ou pour arriver plus ra-
pidement à l'aisance et même à la fortune a. C'est ainsi que, lors
de la dernière évacuation du Cap de Bonne - Espérance par les
Anglois, plusieurs individus sollicitèrent, comme une faveur, d'être
conduits à la Nouvelle-Hollande. Je le répète donc, telles ont été
les mesures adoptées par le Gouvernement anglois, qu'il est im-
possible que la colonie du port Jackson ne jouisse pas bientôt en
Europe de la considération qu'elle mérite. C'est alors sur-tout qu'on
pourra mieux apprécier toute la sagesse des instructions qui règlent
et garantissent les destinées brillantes auxquelles elle est appelée.
Cependant, à mesure que la population augmente, la surveil- Poifee.
lance du Gouvernement doit prendre un caractère plus actif de
force et d'autorité. Au milieu de tous les élémens de la révolte et du
crime, il importe que la police reçoive un développement plus con-
sidérable que dans l'état ordinaire des sociétés Européennes , et les
fondateurs de la colonie ne se sont point écartés de ces principes
régulateurs. Ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, huit cents hommes
de troupes réglées résident au port Jackson, et fournissent des gar-
nisons à chacune des principales villes de la colonie. Un chef de
la police, d'une sévérité redoutable, demeure à Sydney; il exerce
son ministère de manière à faire trembler les condamnés les plus
audacieux : les fautes les moins importantes sont punies par deux
ou trois cents coups de bâton, et il est rare qu'il se passe un jour
sans qu'une vingtaine de corrections de ce genre ne soient adminis-
trées dans la cour de la prison, sans forme de procès et sur le simple
ordre d'un agent de police. Au milieu de gens aussi profondément
1 Le Gouvernement donne ioo acres de terre à chaque individu qui vient s'établir dans
la colonie, 30 acres à chaque femme, et 10 pour chaque enfant.
TOME II. Fff
4'ia VOYAGE DE DÉCOUVERTES
pervers, H n'est pas difficile de trouver des délateurs et des espions.
De petites récompenses leur sont données , et le Gouvernement
en entretient un grand nombre, toujours prêts à l'instruire des
complots qui pourroient être ourdis par les condamnés.
Les Irlandois, sous ce rapport, exigent sur-tout une surveillance
active et soutenue. Ce sont en effet des gens très-résolus , qui pour
la plupart ont porté les armes dans les diverses insurrections de
l'Irlande, et qui, dans leur ressentiment, ont failli plus d'une fois
être funestes à la colonie.
Ce n'est pas seulement sur les condamnés actuels que s'exerce
la surveillance du Gouvernement; elle pèse encore sur ceux qui,
après avoir fini le temps de leur esclavage , se sont établis dans les
villes. Chaque soir la retraite est battue de bonne heure ; alors
tous les habitans, à l'exception de ceux qui étoient primitive-
ment libres , et de ceux qui ont obtenu des dispenses particulières ,
doivent rentrer dans leurs maisons pour ne plus en sortir de la
nuit ; le son d'une trompette donne , du haut de la tour , le
dernier signal : malheur à ceux qui ne rentrent pas aussitôt dans
leurs asiles ! des troupes de constaùles , répandues dans toutes les
rues, les poursuivent à grands coups, et les forcent à précipiter
leur retraite. Les mêmes constables , armés chacun d'un bâton qui
porte à une de ses extrémités un crochet de fer, parcourent la
ville pendant la nuit pour y maintenir l'ordre et la tranquillité.
Tapis souvent dans les fossés , derrière les maisons ou les rochers,
ils exercent par - tout une telle surveillance, qu'il est difficile de
pouvoir s'y soustraire.
Hôpitaux. Autant le Gouvernement se montre actif à prévenir le crime et
sévère à le punir, autant il est généreux dans les soins qu'il donne
aux malades. Des hôpitaux sont établis pour les recevoir à Sydney,
à Parramatta et Hawkesburry ; des médecins et des chirurgiens,
entretenus par le Gouvernement, y sont attachés ; et tous les
AUX TERRES AUSTRALES. 4 1 1
secours sont prodigués aux malades , quels que puissent être d'ail-
leurs leurs mœurs ou leur état présent.
COMMERCE.
De tous les peuples Européens , celui qui paroît avoir le mieux Productions.
connu les vrais principes de la colonisation , ce sont incontestable-
ment les Anglois; aussi, malgré la foiblesse de la population de
l'Angleterre comparée à celle de la France et de l'Espagne, ses colo-
nies se montrent -elles par -tout supérieures à celles de ces deux
grandes puissances. L'attention particulière donnée au commerce
et sur-tout à l'agriculture , est peut-être la principale cause de cette
différence importante. Ce double but a été sur - tout considéré
dans l'établissement de la Nouvelle - Hollande ; aussi le premier
soin du Gouvernement a-t-il été d'y multiplier les défrichemens
et d'y étendre la culture. Sous ce rapport, ses soins n'ont pas été
inutiles, car plus de vingt-cinq mille acres de terre étoient déjà,
en 1803, en plein rapport, et la colonie produit maintenant plus
de blé qu'on ne peut y en consommer : quelques cargaisons en
ont été expédiées au Bengale , et cet objet d'exportation doit devenir
chaque jour plus considérable. Ainsi que nous l'avons fait observer
plus haut, les grains, les légumes et les arbres fruitiers de l'Europe,
y ont obtenu un grand succès : le pêcher, sur-tout, y a réussi d'une
manière étonnante ; déjà même son fruit y est employé à nourrir
des cochons. Les citroniers , les orangers , les pamplemoussiers ,
les manguiers et d'autres arbres de l'Inde, y donnent de grandes
espérances ; de sorte que l'on verra bientôt réunis sur ce sol ,
comme au Cap de Bonne - Espérance , tous les fruits de l'Europe
et de l'Asie.
On sait que l'Angleterre est obligée de payer chaque année à
la France, à l'Espagne et au Portugal , de très - grandes sommes
Fff 2
4.1-a VOYAGE DE DÉCOUVERTES
d'argent pour les vins dont elle a besoin ; aucune de ses posses-
sions n'a pu, jusqu'à présent, l'approvisionner en ce genre. La
Nouvelle-Hollande paroît devoir un jour l'affranchir de ce tribut
qu'elle est forcé de payer à trois puissances étrangères, et rien
n'est épargné pour obtenir cet avantage. Des plants de la meilleure
qualité ont été successivement transportés au port Jackson, de
Bordeaux, de Madère, des Canaries et du Cap de Bonne-Espérance;
des vignerons françois y ont été appelés à grands frais. Malheureu-
sement les premières plantations , exécutées contre le gré de ces
vignerons, autour de la maison du Gouverneur, à Parramatta, ont
eu beaucoup à souffrir des vents brûlans du Nord-Ouest : mais ces
hommes m'ont dit eux-mêmes que le succès de la vigne, placée
dans une exposition convenable , étoit infaillible ; ih venoient ,
en 1803, d'obtenir la permission d'en diriger les plantations à
leur gré.
A côté du pêcher et du pommier de notre Europe , s'élèvent
de jeunes plantations de cafiers et de cotonniers. Un ancien
colonel françois , M. le Baron de la Clampe , les dirige , et cet
homme respectable ne doute nullement de la réussite de ses efforts.
J'ai vu moi-même ces plantations; toutes paroissoient pleines de force
et de vigueur : notre compatriote m'a dit être parvenu, après une
longue suite d'expériences très-ingénieuses, à obtenir naturellement
du coton jaune , ou plutôt couleur de nankin. Si le coton et le
café réussissent dans la colonie , comme la chose paroît certaine,
ce sera pour elle une branche de commerce bien importante,
et en même temps un présage heureux relativement aux autres
plantations des pays chauds, que l'on se propose d'y faire, telles que
le sucre, l'indigo, les épices, &c. M. le Gouverneur King nous
a assuré qu'il devoit faire apporter incessamment des plants de la
canne à sucre de Taïti, bien supérieure, comme l'on sait, à celles
de l'Inde et de l'Amérique.
Le lin de la Nouvelle-Zélande [ plwrmîum tenax] , qui croît
*
AUX TERRES AUSTRALES. 413
naturellement au port Jackson, peut aussi y devenir un jour un
objet important de spéculation; il en est de même des bois de
casuarina, de banksia , de xilomelum et de quelques autres , dont
les marbrures élégantes l'emportent sur la plupart des bois employés
jusqu'à ce jour par les ébénistes. Les beaux pins de l'île Norfolk
et de l'île Howe , susceptibles de fournir à la marine angloise des
mâtures pour ses vaisseaux, pourront être aussi d'un grand intérêt.
Il faut ajouter à ces productions utiles, l'écorce d'une espèce de
milia, que les Anglois emploient avec succès contre les fièvres
intermittentes , bilieuses , muqueuses ou putrides ; la gomme-résine
brune de X eucalyptus , dont l'effet contre la dyssenterie est vanté
par les médecins du pays ; une sorte d'écorce que l'on trouve sur-
tout près des bords de la rivière Hunter, et qui fournit une très-
belle couleur jaune; la résine des plantes connues sous les noms
de gommier rouge , jaune et vert , dont l'odeur n'est pas moins
agréable que celle du benjoin , et dont la solidité l'emporte incon-
testablement sur toutes les espèces de résines connues. J'ai apporté,
en effet, une hache de pierre, à l'usage des sauvages de ces contrées,
composée d'un tronçon de granit soudé à un manche de bois par le
moyen de cette même résine; on peut frapper à coups redoublés
avec cet instrument, sur des pièces de bois, en enlever des éclats
plus ou moins gros , le granit se brise avant que la résine qui le
soude au manche , s'éclate dans aucune de ses parties. Sans doute
une substance aussi précieuse, lorsqu'elle sera davantage recherchée,
pourra devenir un objet intéressant de commerce ; et, s'il est vrai,
comme quelques-uns le prétendent, que l'arbre qui le produit soit
le fameux bois d'aigle, si recherché et si cher dans tout l'Orient,
il est aisé de prévoir quels avantages un tel commerce offrira un
jour.
Les belles mines de charbon de terre , découvertes aux environs
de la rivière d'Hawkesburry , fournissent déjà un important objet
d'exportation; et plusieurs cargaisons de cette substance, portées
4i 4 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
au Bengale et au Cap de Bonne-Espérance , y ont été bien vendues.
On n'a pu retirer jusqu'à ce jour, de l'exploitation des bois , tous les
avantages que sembloient promettre d'immenses forêts, si long-temps
dérobées à la destruction. La mauvaise qualité de ces bois, très-souvent
viciés dans le cœur , ce qui les rend peu propres aux usages de la
marine , en est la cause unique ; mais ils suffisent à la construction
des petits bâtimens du pays que l'on emploie à la pèche des phoques
et des baleines ; quelques-uns même ont été vendus avantageusement
au Bengale. Le chanvre et le lin qu'on cultive avec succès au port
Jackson, font espérer qu'un jour cette colonie pourra fournir des
toiles a pour la marine angloise de l'Inde.
Tels sont les divers avantages que le Gouvernement se promet
ou recueille déjà dans ses possessions aux Terres Australes, pour ce
qui concerne les productions végétales exotiques ou indigènes. A
l'égard des animaux , des profits plus considérables et plus importans
se préparent ou se perçoivent déjà. Nous allons en présenter un
tableau rapide.
En transportant les premiers condamnés sur les côtes de la
Nouvelle-Hollande, le Gouvernement anglois y fit conduire aussi
quelques couples de chacun de nos grands bestiaux d'Europe , des
chevaux, des bœufs , des cochons, des moutons, des chèvres, &c.
Ces animaux, surveillés avec soin, ont également bien réussi sur ce sol
étranger, et leurs troupeaux étoient tellement multipliés en i 803 ,
qu'on ne comptoit pas moins de quatre mille bœufs dans la colo-
nie. Les chevaux y étoient à la vérité moins nombreux, mais tous
s'y présentoient cependant avec les caractères de la vigueur et de la
beauté ; et les nouveaux étalons que l'on y a conduits plus récemment,
faisoient espérer que la race à venir seroit beaucoup plus vigou-
reuse que celles de l'Inde et des Moluques. A l'égard des cochons ,
ils sont par-tout très-multïpliés ; ces animaux pour la plupart sont
*■ Des fabriques de ce genre étoient déjà établies en 1804. ( Voy. Turnbull's Voyage,
jxig. 465 , seconde édition. ) L. F.
AUX TERRES AUSTRALES. 415
de l'espèce que l'on trouve dans les îles du grand Océan équatorial ,
lesquels , comme on sait, ont une chair bien supérieure à celle des
cochons de nos climats. Quelque abondans que fussent ces animaux
à l'époque de notre séjour dans la colonie, on n'en tuoit cependant
encore qu'en très-petit nombre , et même il falloit en avoir obtenu la
permission du Gouverneur , qui ne l'accordoit qu'avec difficulté ; il
pensoitavec raison que ces privations momentanées seroient récom-
pensées d'une manière suffisante par l'accroissement rapide des trou-
peaux. C'est d'après ce principe de prévoyance et de sagesse que le
Gouvernement de la Grande-Bretagne préfère envoyer à grands frais
de la mère-patrie des provisions de cochons et de bœufs salés pour la
subsistance des colons, et qu'il encourage par des primes avantageuses
les armateurs du port Jackson, qui veulent aller faire des salaisons
aux îles des Amis , de la Société, des Navigateurs , &c. Il recevra
bientôt le prix de ses sacrifices ; car il est hors de doute que la
Nouvelle -Hollande à son tour fournira à ses flottes de l'Inde la
plupart des viandes salées dont elles auront besoin.
Ainsi que nous venons de le voir, les chevaux, les bœufs et les
cochons doivent devenir une source précieuse d'échanges : les mou-
tons semblent présenter un avenir plus avantageux encore , et dès à
présent ils procurent de grands profits aux propriétaires et au Gou-
vernement anglois. En effet, sur ce sol lointain et singulier, ces
animaux ont si parfaitement réussi , que toutes les races y sont
améliorées. On y en a fait venir des diverses parties du monde.
L'Angleterre envoya les premiers individus ; le Cap de Bonne-
Espérance et le Bengale en fournirent des espèces propres à l'Afrique
et à l'Asie : ces dernières, comme on sait, ne sont guère utiles par
leurs toisons, qui ne donnent qu'un poil rude et court au lieu de
laine ; mais la chair et la graisse en sont bien supérieures à celles des
moutons d'Europe. On diroit que le hasard s'est plu à favoriser en-
core les projets du Gouvernement britannique. Dans la dernière
guerre, un de leurs vaisseaux baleiniers qui traversoit le grand Océan,
4i6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
fut assez heureux pour enlever un navire Espagnol à bord duquel
étoient trente béliers espagnols d'une rare beauté, que la Cour d'Es-
pagne en voyoit au Vice -roi du Pérou; cette capture précieuse
placée dans la réserve du Gouvernement au port Jackson, et mêlée
avec les brebis d'Espagne qui s'y trouvoient précédemment , a si
complètement réussi , que le nombre des troupeaux de mérinos est
aujourd'hui très-considérable, et qu'il est peu de propriétaires qui
n'en possèdent sur leurs habitations : j'ai vu moi-même ceux de
MM. Cox et Marsden avec un intérêt difficile à décrire.
Tous les colons que j'ai consultés s'accordent à dire que la race
des moutons mérinos , bien loin d'avoir perdu de sa perfection à la
Nouvelle-Hollande, y gagne au contraire chaque jour davantage.
J'ai eu occasion d'examiner une suite d'échantillons de laine de race
espagnole d'Europe et de race espagnole Australe , et la laine de
cette dernière me paroissoit effectivement plus longue et plus fine.
Cette double série étoit destinée au lord Sydney, l'un des protec-
teurs les plus zélés de cette colonie lointaine. Il paroît même que
les croisemens opérés sur les races d'Afrique et d'Asie ont obtenu
des résultats favorables : le poil de ces derniers animaux s'est effec-
tivement changé en une laine très-courte , fine et crépue ; on espère
en retirer avant peu de nouveaux avantages.
Toutes ces laines de la Nouvelle-Hollande sont transportées en
Angleterre, où elles se vendent concurremment avec les laines d'Es-
pagne les plus belles, et même à un plus haut prix. Dans un mémoire
fort intéressant que M. Arthur"1 a présenté au Gouvernement an-
glois sur les moutons de la Nouvelle-Galles du Sud , il prouve que ,
dans toutes les ventes, leur laine a eu la préférence. Le même auteur
prétend même que telle est la facilité prodigieuse avec laquelle les
troupeaux s'y multiplient, qu'avant qu'il soit vingt ans, le commerce
des laines seules rapportera dix -huit cent mille livres sterling
* M. Arthur1, officier du régiment de la en 1803 pour se livrer entièrement aux soins
Nouvelle -Galles du Sud, quitta le service de l'agriculture et de l'éducation des bes-
r environ
AUX TERRES AUSTRALES. 417
[environ quarante-trois millions de francs] par année à l'Angleterre ;
et cette assertion, quelque extraordinaire qu'elle soit, me semble
être d'une parfaite exactitude. En effet, le nombre des moutons
sur les différentes habitations se montoit, en 1802, à plus de huit
mille; en 1 8o4, ce nombre étoit déjà doublé a. Or, les soins qu'on
apporte à leur multiplication sont si suivis , la température leur est
si favorable , la nature des herbes et même des plantes, qui presque
toutes sont aromatiques, leur est si salutaire , qu'en parcourant moi-
même l'intérieur du pays , je ne pouvois me rassasier de la vue de ces
magnifiques troupeaux. Nous pouvons donc en regarder les produits
comme la source prochaine d'un commerce très-avantageux entre
la colonie et la métropole, qui, par ce moyen, se trouvera dispensée
du tribut énorme qu'elle paie a l'Espagne et au Portugal pour les
laines qui doivent approvisionner ses nombreuses manufactures.
Tandis que le commerce intérieur de la colonie prend chaque Pêches de la ba-
T/i 1 .T ■ 1 • T1 1' • / • Icine et des pho-
jour un développement plus rapide et plus vaste , celui de 1 extérieur, es
qu'alimente la pêche de la baleine et des phoques , obtient encore
de plus heureux succès. Le mémoire particulier que j'ai donné dans
le xxiii.c chapitre de cet ouvrage, contient l'intéressant tableau de
cette pêche pour ce qui concerne les phoques, et l'on aura pu y
voir de quelle haute importance elle est pour les Anglois; on aura
tiaux. Son bétail, à cette époque, consistoit
en sept vaches, dix à douze moutons et trente
cochons; en 1811, il se composoit de 4600
moutons, 900 bêtes à cornes, et d'un nombre
considérable de cochons ; en outre , il avoit
vendu aux autres habitans vingt mille têtes
de bétail.
Lorsqu'il commença une aussi belle spé-
culation, la viande de boucherie valoit 2 sch.
6 pences à 3 schellings [ 3 fr. à 3 fr. 60 cent,]
la livre ; en 1811 , il pouvoit en fournir au
Gouvernement à 9 pences ou 90 centimes.
(Voyez JVeiv South-Wules galette , de 181 1 .)
L. F.
TOME II.
a APERÇU du nombre des. Bestiaux qui existaient
en état de domesticité, au port Jackson, à diverses
époques.
1794.
1-96.
.80;.
■ 805.
1804.
TAUREAUX
BELIERS
COCHONS
CHEVAUX
et Vaches.
, fc**
et Truies.
" JumC,,S-
40.
Sl6.
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20.
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293.
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,,i7>.
910;.
„8.
3,-00.
16/00.
14000.
4,-0.
L. F.
Ggg
4i8 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
pu apprécier combien d'avantages ils en retirent pour leur commerce
avec la Chine , par la vente des fourrures ; pour leur commerce avec
l'Europe, par le transport des huiles excellentes que ces animaux
fournissent ; et pour leur marine, par le nombre considérable de
matelots que ces expéditions occupent, et qui, dans des voyages aussi
longs et par des latitudes aussi élevées, ne sauroient manquer de
devenir les meilleurs matelots de l'Angleterre.
La pêche de la baleine dans ces régions, qui, à l'exception des
échanges avec la Chine, procure les mêmes avantages, me paroît
beaucoup plus importante encore que celle des phoques. On sait
en effet que, pendant près d'un siècle, une des sources principales
de. la puissance et de la fortune des Hollandois fut cette même pêche
de la baleine, concentrée dans les mers du Nord : des milliers de bâ-
timens y étoient annuellement employés ; et leurs matelots, endurcis
à tous les genres de fatigues, formés de bonne heure aux manœuvres
les plus hardies , devinrent , dans les combats que la Hollande eut à
soutenir alors, les principaux instrumens des victoires brillantes
que ses flottes obtinrent sous les Tromp et les Ruyter. Malheu-
reusement les épiceries des Moluques firent négliger les baleines
du Nord; et l'Angleterre, habile à profiter des fautes de ses rivaux,
parvint insensiblement à se rendre la maîtresse presque absolue de
cette branche de commerce, aussi lucrative qu'intéressante pour la
prospérité d'une marine militaire.
Cependant le nombre des baleines diminua dans les mers du
Nord; poursuivies par les pêcheurs, elles furent réduites enfin à se
tenir presque constamment au milieu des glaces les plus inabor-
dables : aussi toutes les relations de ces derniers temps s'accordent
à nous présenter ces pêches comme extrêmement difficiles , dange-
reuses même , et cependant infiniment moins fructueuses qu'autre-
fois. Depuis lors, les spéculations des Anglois, en ce genre, se
sont dirigées vers l'autre extrémité du globe. Là se trouvent aussi
d innombrables légions de baleines : toutes les eaux qui avoisinenî
AUX TERRES AUSTRALES. 419
la terre des Etats, la terre de Kerguelen, la Nouvelle-Zélande, les
îles Falkland, la terre de Sandwich ou Thulé Australe, en sont
remplies; sur quelques points des côtes de la Nouvelle-Hollande on
en trouve aussi à certaines saisons d'innombrables troupeaux. La baie
des Chiens-marins, à la terre d'Endracht, par exemple, en fourmil-
loit lorsque nous y mouillâmes pour la première fois : à peine, pour
ainsi dire , osoit-on mettre les embarcations à la mer, tant le nombre
de ces animaux étoit grand. Le Gouvernement anglois, instruit de
ces circonstances par les navigateurs qui avoient visité ces parages ,
crut devoir appeler les spéculations des armateurs Britanniques vers
les régions Australes, et ses efforts obtiennent chaque jour un
succès plus décidé.
C'est la ville de Londres sur-tout qui fait ce commerce avec des
bâtimens d'un fort tonnage et armés d'un équipage considérable,
toujours dans le dessein de former une grande quantité de bons
matelots. Le nombre de ces navires augmente journellement ; durant
l'année où nous nous trouvions au port Jackson, il en étoit arrivé
treize, et tous s'en étoient retournés parfaitement chargés. La plupart
vont préparer leurs cargaisons à la Nouvelle-Zélande ; elles consistent
presque exclusivement en huile3: cependant, comme on y pêche
ÉTAT de l'huile importée en Angleterre par des
navires anglois faisant la pêche de la baleine
dans la mer du Sud, depuis ijS; jusqu'en iyqz.
ij'<i6
,787
1788
,789
1790
.791
1792
PRIX
TONNE-
tix <le chaque
tonneau
import
en avarie
ou à bord
des vaisseaux,
Liv. sterling.
700
42.
3*7
47-
48.
yy-
668
60.
740
yy-
808
;o.
■ 2j8
4*.
2096
}6\
PRIX TOTAL
de
l'importation.
29 4°0
15 369
26 4JJ
40 080
4o 70O
4o 40O
J2836
75 4;^
Les 2096 tonneaux, de 1792, font 4' 920
quintaux , lesquels , au prix de cette époque,
à 4 schellings le gallon , ou 1 fr. 20 cent. la
pinte, prix qui depuis a doublé, donnent la
somme importante de 109 690 liv. sterl. ou
2 622 560 fr. pour l'importation d'une année.
( Mémoire présenté , en i/'pj , au Gou-
vernement anglois par plusieurs fabricans ,
armateurs et négocians de Londres , &c.
Voye^ Bulletin de la Société d'encourage-
ment de Paris, janvier iSoS.,
J'estime qu'en 1802 le nombre de ton-
neaux d'huile de baleine, provenant des pê-
ches dans les mers Australes, et importés en
Angleterre, s'élevoit à plus du double de ce
qu'il étoit en 1792. L. F.
Ggg 2
rieur.
420 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
aussi une espèce de cachalot , il en est qui préparent une assez forte
partie de blanc de baleine ou d'adipocire. Indépendamment de ces
navires, expédiés directement d'Europe pour cette pêche, quelques
armateurs du port Jackson envoient eux-mêmes à la Nouvelle-
Zélande quelques petits bâtimens, dont les produits sont pareille-
ment expédiés pour l'Europe.
Commerce exté- J± mesure que le commerce des huiles et des fourrures prend un
nouveau degré d'accroissement, l'activité du commerce du port
Jackson devient aussi plus grande; elle est telle déjà, que, pendant
notre séjour dans ce port , nous y avons vu jusqu'à vingt-cinq navires
de différens pays. Plusieurs partent de là pour le Bengale, d'autres
se rendent à la Chine : ceux-ci sont destinés pour le détroit de
Basset la Nouvelle-Zélande; ceux-là pour l'Angleterre, et, à cet
effet, portent à l'Est, traversent le grand Océan, doublent le cap
Horn , et ne revoient leur patrie qu'après avoir fait le tour du monde.
Ces excursions lointaines font naître, ce me semble, pour la marine
angloise, un avantage moral très-important, celui de la confiance
qu'inspire naturellement l'habitude de pareilles entreprises, jusqu'à
présent regardées comme prodigieuses.
Ainsi que je viens de le faire observer, le nombre des navires
qui fréquentent le port Jackson , augmente chaque jour et même
très-rapidement: on cessera d'en être étonné, si l'on fait attention
aux bénéfices assurés que de telles expéditions procurent aux arma-
teurs. Le Gouvernement anglois , qui multiplie les sacrifices de
toute espèce pour la prospérité de cette colonie, profite de toutes
les occasions qui se présentent pour y faire passer les provisions, les
vêtemens et les autres objets dont elle a besoin, et qui, déposés
ensuite dans de vastes magasins , sont distribués ou vendus aux
habitans à des prix très-modérés. Il en est de même pour le passage
des condamnés des deux sexes. Peu de navires anglois arrivent au
port Jackson sans en apporter un nombre plus ou moins grand. Des
conventions sont établies, à cet égard, entre le Gouvernement et
AUX TERRES AUSTRALES. 421
les armateurs, et le prix du fret doit être soldé à ces derniers, au
retour du navire en Europe, sur le bon du Gouverneur de la
Nouvelle-Hollande.
Ordinairement ces navires, partis d'Europe , touchent à Rio-
Janeiro, où ils embarquent quelques liqueurs fortes, qui sont d'un
débit très-avantageux au port Jackson ; relâchent au Cap de Bonne-
Espérance, et se dirigent vers le détroit de Bass, où ils laissent
quelques pêcheurs pour les phoques, sur celles des îles qu'ils ont
choisies pour le théâtre de leurs opérations ; viennent au port
Jackson , déposent leur fret, reçoivent leurs traites sur l'Angleterre ,
repartent aussitôt pour les archipels du grand Océan équatorial, où
ils embarquent d'abondantes salaisons ; reviennent à Sydney et y
vendent ces salaisons au Gouvernement, dont ils reçoivent de nou-
velles traites : rentrant alors dans le détroit de Bass , ils vont re-
prendre leurs pêcheurs et la cargaison de pelleteries que, pendant
six ou huit mois, ils ont eu le temps de préparer; partent pour la
Chine, y vendent leurs fourrures, y négocient leurs traites, s'il se
peut ; réunissant enfin le triple produit de leurs marchandises
vendues au port Jackson, de leurs traites et de leurs pelleteries, ils
se procurent une cargaison des marchandises ordinaires de la Chine,
et opèrent leur retour en Europe avec des bénéfices extrêmement
considérables.
Si l'objet de l'armement est simplement dirigé vers les huiles
de baleine , les spéculations n'en portent pas moins sur les mêmes
principes. Seulement, après avoir vendu ses marchandises au port
Jackson, le navire part de suite pour la Nouvelle-Zélande, où il reste
jusqu'à ce que sa cargaison soit complète ; alors le retour s'opère
directement en Europe par la route du cap Horn.
Lorsque les armateurs ont porté leurs vues sur l'huile de phoque,
les avantages sont plus grands encore, mais la durée du voyage est
un peu plus prolongée. Après avoir jeté quelques hommes et les
422 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
instmmens nécessaires sur les îles du détroit de Bass, le navire se rend,
comme les autres, au port Jackson, vend ses marchandises, dépose
son fret et reçoit ses traites; repart pour les îles du grand Océan;
va, avec le reste de son équipage, préparer des salaisons; revient au
port Jackson, les y dépose, reçoit de nouvelles traites; rentre dans
le détroit de Bass, reprend ses hommes, embarque ses huiles et fait
son retour directement en Europe en se dirigeant à l'Est. Dans le
cas où le chargement ne se trouve pas entier, ce qui est rare, le
navire touche au Brésil pour prendre divers objets qui sont d'un
produit assuré en Europe; il s'arrête quelquefois aussi à Madère, y
embarque des vins , et ne rentre , dans aucun cas , en Angleterre
qu'avec une cargaison complète.
Il est encore un commerce très - important , mais qui ne
peut avoir lieu qu'en temps de guerre avec l'Espagne ; c'est celui
qui se fait en interlope sur les côtes du Chili, du Pérou et du
Mexique. Les armateurs de la colonie qui veulent se livrer à ce
genre de spéculation, sont assurés d'un bénéfice d'autant plus con-
sidérable, que n'étant pas obligés de venir directement des mers
d'Europe, leurs traversées sont beaucoup plus courtes, et qu'ainsi
ils ne peuvent craindre aucune concurrence étrangère.
Je ne dois pas négliger de parler du parti qu'on tire des pro-
ductions minérales : jusqu'à présent la plus utile, c'est le charbon de
terre ; les mines en sont si abondantes et le charbon qu'elles four-
nissent est d'une si bonne qualité, que les Anglois ont cru devoir les
décorer de ce même nom de New-Castle , qui rappelle à leur patrie
tant de richesses et de bienfaits. J'ai déjà dit qu'on en avoit porté-
quelques cargaisons au Bengale et au Cap de Bonne -Espérance,
où elles avoient été vendues avec avantage; mais ce commerce est
susceptible d'un plus grand développement.
Je ne parlerai ni d'une espèce de pierre d'ambre qui paroît se
trouver assez abondamment dans la colonie , ni d'une terre à por-
AUX TERRES AUSTRALES. 423
celaine de bonne qualité que l'on rencontre aux environs de Sydney;
mais je ne dois pas manquer de rapporter que le pays semble être
fort riche en mines de fer. Au reste, plusieurs circonstances se sont
opposées jusqu'ici aux recherches des autres métaux que le sol peut
receler. Lorsque nous partîmes de la colonie, M. le Gouverneur
attendoit de jour en jour des minéralogistes instruits, qui dévoient
s'occuper de cet objet.
FINANCES.
Je viens d'exposer successivement tout ce qui concerne l'état
administratif et commercial , soit intérieur , soit extérieur , des
colonies angloises aux Terres Australes ; il me reste, pour compléter
ce qui regarde son organisation, à dire quelques mots du système
financier qu'on y a mis en pratique.
Toujours conséquent à son principe de suppléer au numéraire
par du papier-monnoie , le Gouvernement anglois a su se dispenser
d'envoyer dans cette colonie tout le numéraire qu'il eût fallu pour
faire face à ses dépenses. Indépendamment des billets de banque
et des autres monnoies nationales de ce genre, le Gouverneur
du port Jackson est autorisé à payer en billets particuliers la
solde des difFérens individus et le prix de toutes les fournitures
dont il a besoin. Cette monnoie fait la base essentielle de toutes
les transactions importantes de la colonie. Lorsque quelqu'un se
propose de passer en Angleterre , il rapporte au Gouverneur tous
les bons qu'il possède, et celui-ci lui donne en retour des traites à
vue sur le trésor public à Londres; et ces effets sont acquittés en
Angleterre avec une telle exactitude, que personne n'hésiteroit à
réaliser ainsi toute sa fortune.
Nous avons vu que les cargaisons achetées pour la colonie étoient
payées de la même manière; mais, indépendamment de ces traites
sur le trésor public, il est un autre moyen de retirer les billets que
424 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
Je Gouvernement a émis ; et ce moyen devient de jour en jour
plus efficace; en sorte que, dans peu d'années, il ne s'en trouvera
plus qu'un petit nombre en circulation. Nous allons l'indiquer avec
d'autant plus de soin , qu'il est une des bases principales sur les-
quelles reposent les intérêts publics de la colonie.
En faisant aux particuliers les concessions importantes dont nous
avons précédemment parié, le Gouvernement britannique se réserva
à lui-même les portions ies plus fertiles du sol dont iï venoit de s'em-
parer : maître des esclaves ou des déportés, il en choisit un grand
nombre pour défricher et faire valoir ses nouvelles propriétés. Elles
sont aujourd'hui dans un rapport si avantageux, qu'elles fournissent
déjà fort au-delà du hié et du maïs qui doit être distribué, soit aux
troupes, soit aux condamnés, soit aux propriétaires. C'est avec le
surplus de ces récoites que le Gouvernement fait fabriquer le biscuit
dont se pourvoient les bâtimens qui, du port Jackson, partent pour
la Chine, pour l'Europe, pour l'Amérique, ou même pour les
pêches du grand Océan : le paiement de ce biscuit s'effectue pres-
que toujours en billets coloniaux, ce qui en diminue d'autant le
nombre. Indépendamment de ce premier moyen de retirer de la
circulation les billets du Gouvernement, il en est plusieurs autres
qui lui sont très-peu onéreux et qui tendent constamment à mettre
des capitaux considérables à sa disposition ; ils constituent en quel-
que sorte la base du beau système colonial dont nous venons de re-
tracer les résultats et les détails.
Si le Gouvernement est riche en propriétés territoriales , il ne
l'est pas moins en troupeaux de toute espèce ; et les meilleurs
pâturages étant ' compris dans ses réserves , ces troupeaux doivent
être naturellement les plus beaux et sur-tout les plus nombreux:
ils sont en effet l'un et l'autre. Ce sont eux à la vérité qui doivent
subvenir à plusieurs besoins particuliers , tels que ceux des hôpi-
taux, &c. &c; ce sont eux encore qui fournissent tous les bestiaux
que le Gouvernement accorde à chaque concessionnaire , tous
ceux
AUX TERRES AUSTRALES. 425
ceux que les jeunes filles de la maison des orphelines reçoivent en
dot, &c. Malgré ces distractions réitérées, ces troupeaux sont l'objet
de tant de soins , ils sont établis dans des lieux si féconds , que le
Gouvernement peut encore en vendre annuellement un certain
nombre d'individus aux propriétaires qui désirent augmenter les
leurs. La vente des laines , les contributions ordinaires , la propriété
des forêts, les remboursemens des avances faites aux particuliers, et
sur-tout les redevances annuelles des concessionnaires , sont autant
de branches de revenus qui viennent offrir au trésor public des res-
sources suffisantes pour maintenir dans un sage équilibre la circula-
tion de ses billets. Déjà même les recettes suffisent presque pour
subvenir à toutes les dépenses de la colonie ; et l'instant n'est pas
éloigné où. ces possessions lointaines deviendront une nouvelle
source de richesses pour l'Angleterre , comme elles seront un jour
l'un des principaux élémens de sa puissance.
Je ne dis rien ici des droits imposés sur les bâtimens de com-
merce, soit étrangers , soit nationaux, qui viennent mouiller au port
Jackson, ni des droits plus ou moins forts que doivent payer les
marchandises à l'importation et à l'exportation, parce qu'ils sont
exclusivement consacrés à l'entretien de la maison d'éducation des
orphelines.
Ainsi que nous venons de le voir, les billets de la banque d'An-
gleterre et les bons du Gouverneur de la Nouvelle-Galles sont
affectés à toutes ies grandes spéculations de la colonie, à tous les
paiemens un peu élevés que les particuliers et le Gouvernement
ont réciproquement à se faire. Ces moyens d'échange, quelque com-
modes qu'ils soient, ne sufhroient cependant pas aux besoins jour-
naliers des divers individus; ils seroient généralement d'une valeur
beaucoup trop forte. Pour obvier à cet inconvénient sans trop
multiplier ses propres billets, le Gouvernement anglois a pensé
qu'il étoit plus avantageux de laisser aux principaux propriétaires
le soin de régler eux-mêmes ce qui les intéresse. En conséquence,
tome 11. Hhh
426 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
chaque officier, chaque employé civil , et la plupart des riches
colons, ont le droit d'émettre un certain nombre de bons parti-
culiers, analogues à nos billets à ordre , et qu'ils sont effectivement
tenus de rembourser à la première présentation. Ces billets n'ont
pas un cours forcé dans le pays; mais comme les personnes qui
ies souscrivent sont généralement bien connues , la circulation s'en
fait avec facilité. D'ailleurs le Gouvernement s'est en quelque sorte
rendu garant de leur validité, en ordonnant que nul individu ne
pût sortir du pays sans avoir préalablement justifié du rembour-
sement de ses bons.
D'après les dispositions prises à cet égard, tout homme qui doit
partir est tenu de faire afficher, deux mois à l'avance, dans les
divers établissemens de la colonie, un avertissement aux porteurs
de ses billets , afin qu'ils aient à les lui rapporter pour en recevoir
la valeur: que si quelques-uns de ces billets étoient restés en circu-
lation, et que le signataire fût un des employés du Gouvernement,
le Gouverneur s'empresseroit d'acquitter la dette , sauf à faire en-
suite les retenues nécessaires sur les appointemens de la personne
absente.
C'est ainsi que, sans aucune trace de numéraire, le Gouverne-
ment anglois a su parer à tous les besoins de la colonie avec un
tel succès, qu'à peine on peut s'apercevoir du défaut presque
absolu d'espèces : il n'y a que les navires étrangers, les Américains,
par exemple, qui en sourirent, lorsque,' voulant aller dans d'autres
pays, tels que l'Inde et la Chine, ils ont besoin d'argent effectif.
Pour en obtenir, ils sont forcés de donner jusqu'à sept et même
huit schellings de papier-monnoie du pays pour une piastre. Une
perte de ce genre semblerait d'abord contraire à ce que je viens
d'e dire sur l'obligation imposée à tout signataire de rembourser
ses billets à l'instant même de la présentation : mais cette contra-
diction n'est pas réelle.
Il est aisé de concevoir que les billets de banque , les bons du
AUX TERRES AUSTRALES. 427
Gouvernement et ceux des particuliers, peuvent suffire à toutes les
transactions de quelque importance ; mais comment atteindre par
les mêmes moyens à tous les détails de la vie, à ces mille besoins
de tous les jours et de tous les instans 3 î Un signe d'une espèce infé-
rieure et d'un usage commode étoit donc indispensable. Le Gouver-
nement anglois l'a bien senti; aussi a-t-il ordonné qu'une certaine
quantité de la même monnoie de cuivre dont on fait ordinairement
usage en Angleterre, fût transportée au port Jackson dès le principe
de l'établissement ; mais le fret de cette monnoie étant très-consi-
dérable, il a cru devoir, pour en prévenir l'exportation, en doubler
pour ainsi dire la valeur, de telle sorte qu'une pièce d'un sou, par
exemple, est mise en circulation pour deux sous à la Nouvelle-
Hollande.
Dans un but analogue , sans doute , il a ordonné que tout signa-
taire des billets dont nous venons de parler, seroit libre d'en sol-
der les trois quarts en monnoie de cuivre , laquelle ne peut être
réexportée sans des frais énormes. Cette mesure n'a aucune espèce
d'inconvéniens pour les Anglois qui résident dans le pays, ou pour
ceux qui , retournant en Europe , prennent des traites sur le Gou-
vernement ; mais elle pèse en entier sur l'étranger qui voudroit
réaliser ses profits immédiatement, et retirer, pour y parvenir, une
partie de l'argent de la colonie. C'est dans les mêmes vues que
des droits beaucoup plus forts sont exigés pour les navires, soit
nationaux, soit étrangers, qui, après avoir vendu leur cargaison,
ne prendroient pas en retour quelques-uns des produits du sol,
tels que les grains, les laines, les résines, les bois de cèdre et de
casuarina &c.
a La méthode de paiement la plus ordinaire spiritueuscs, le thé, le sucre, le tabac, les pro-
dans la colonie pour certaines transactions de duits des manufactures de la métropole, &c.
détail, entre les particuliers, consiste dans ( Voy. TurNBULl's Voyage, pag. 42.6 , se-
l'cchange de divers objets, tels que les liqueurs conde édition.) L. F.
H h h
428 .VOYAGE DE DÉCOUVERTES
ILES DU GRAND OCÉAN.
Nous avons parlé de cette multitude prodigieuse d'îles et d'archi-
pels qui, des côtes de la Nouvelle-Galles du Sud, s'avancent dans le
grand Océan jusqu'aux rivages Occidentaux de l'Amérique. Tous se
trouvent compris dans le fameux acte de prise de possession de
l'Angleterre a, et doivent être successivement occupés à mesure
que les circonstances pourront l'exiger ou le permettre. Mais cette
occupation reposant sur d'autres principes de colonisation que
ceux de la Nouvelle-Hollande, de la terre de Diémen et de l'île
de Norfolk, il est nécessaire de nous y arrêter un instant pour
bien faire connoître comment il est possible à l'Angleterre d'asseoir
sa domination sur ces vastes contrées.
Nous avons appris, par les relations des voyageurs, que les îles
de la mer du Sud, comme celles du grand archipel d'Asie à leur
découverte , renferment une population nombreuse, déjà assez avan-
cée dans ses institutions sociales, et susceptible, par le développe-
ment de nos arts, de former des nations respectables. Placés par la
nature sur un sol fertile qui fournit presque sans culture à tous les
besoins de l'homme, ces peuples sont bien constitués et peuvent
recevoir les diverses idées qu'on voudra leur inculquer. D'ailleurs
peu aguerris, mal armés, disséminés sur d'innombrables îles, divisés
en plusieurs peuplades ennemies et presque toujours en guerre, ils
ne sauroient résister à une attaque régulière. En un mot, leur asser-
vissement n'ofFriroit pas de plus grands obstacles que n'en éprouva
celui des peuples de l'Amérique et de l'Asie que rencontrèrent les
premiers navigateurs Européens ; et tous auroient déjà subi le joug,
si la situation politique de l'Angleterre lui eût permis de débarquer
sur chaque île le petit nombre de soldats nécessaire pour en sou-
■ Voyez plus haut pag. z-
AUX TERRES AUSTRALES. 429
mettre la population. Mais outre qu'il seroit difficile de disposer
de la quantité d'hommes qu'exigeroit une entreprise de ce genre,
l'Angleterre est trop sûre d'obtenir les mêmes résultats par d'autres
moyens, pour qu'elle veuille tenter des voies de force et de vio-
lence.
Nous venons de voir, en effet, que sur presque toutes les îles
du grand Océan, la population se trouve divisée en plusieurs
tribus commandées par des chefs envieux, presque toujours armés
pour leurs querelles particulières. Les Anglois paroissent ; la foudre
les précède, la discipline de l'Europe les rend invincibles : tous
les rois briguent leur alliance; c'est à qui, pour l'obtenir, emploiera
le plus d'adresse. Combattre dans les rangs d'un de ces princes sau-
vages, c'est lui garantir à -la -fois sa propre supériorité et l'abais-
sement de ses ennemis. Le vainqueur lui-même, dominé par
la terreur encore plus que par la reconnoissance , est trop disposé
à se prêter aux désirs de ses auxiliaires , pour oser se refuser à
aucune des demandes qui lui sont adressées par eux. De ces de-
mandes, la première sera la cession territoriale de l'île à la Grande-
Bretagne ; par la seconde, le roi se déclarera lui et tous ses sujets
vassaux du roi d'Angleterre; et le privilège exclusif du commerce de
l'île paroît être une conséquence naturelle des conditions précé-
dentes. On peut suivre dans le Voyage de Vancouver les détails
de ces combinaisons politiques: on les verra se reproduire toutes
dans la cession d'une des îles Sandwich à la Grande-Bretagne.
Ce que Vancouver a fait pour l'archipel de ces dernières îles se
renouvelle chaque jour au milieu de ces vastes régions ; et l'on pour-
roit assurer que la moitié des îles de la mer du Sud est déjà ou
sera bientôt, plus ou moins directement, sous la domination de
l'Angleterre. Des missionnaires placés sur divers points, répandent,
avec la langue Angloise, les principes de sa religion, le goût de ses
arts , le besoin de ses productions ; par-tout ils inspirent la terreur de
ses armes, le penchant pour ses habitudes sociales ; en un mot, ils
430 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
soumettent ces peuples à l'Angleterre en même temps qu'ils les
convertissent au christianisme. Protégés par le nom Anglois , ils
ne sont cependant pas toujours à l'abri de la férocité des indi-
gènes au milieu desquels ils se trouvent placés, et la légende des
martyrs pourroit en compter déjà plusieurs au milieu des archipels
du grand Océan : le Gouvernement britannique ne manque pas de
les remplacer; et comme il ne néglige jamais de venger leur mort,
toutes les fois que la chose est possible, il consolide de plus en plus
leur autorité dans les lieux où ils sont établis par ses soins. Du reste,
il yeiïïe à leurs intérêts avec beaucoup de générosité, et leur fournit
tous les moyens de récompenser les nouveaux convertis par des pré-
sens qui leur soient utiles. Le dévouement de ces missionnaires est
un ample dédommagement à d'aussi légers sacrifices; ces bons reli-
gieux d'ailleurs , en pénétrant dans l'intérieur des îles , sont plus à
portée que personne d'en étudier les ressources, et d'y découvrir les
productions convenables au commerce.
Tandis que les peuples insulaires sont ainsi préparés à recevoir
le joug de l'Angleterre, leurs rois, par des moyens analogues, sont
entraînés vers la même condition. Habiles à profiter de leurs diffé-
rens , les Anglois , ainsi que nous l'avons fait observer , savent se
servir des dissensions -particulières de ces princes pour les asservir
successivement. L'un de ces souverains feur paroît-ii susceptible de
se prêter à leurs desseins, on le comble de faveurs, on met à sa dis-
position quelques soldats, des armes, des munitions, à l'aide des-
quels il ne sauroit manquer d'arriver à une supériorité décidée ;
quelquefois même on ne craint pas de faire exercer aux manœuvres
européennes un certain nombre de ses sujets : on les arme de fusils,
enfin on les traite en tous points comme des alliés et des amis dévoués.
C'est ainsi que TAMAHAMA,roi d'une des îles Sandwich, celui-là
même qui fit à Vancouver la cession d'Owhyhee, possède un assez
grand nombre de troupes régulières , armées de fusils , et manœu-
vrant, dit-on, très-bien ; son palais est défendu par plusieurs pièces de
AUX TERRES AUSTRALES. 431
canon que servent des artilleurs du pays a. Accoutumés bientôt
entièrement aux usages de l'Europe , aux produits de ses fabriques et
à ses institutions ; devenus des sujets fidèles , les habitans de ces vastes
régions pourront fournir des troupes nationales , analogues aux
cïpayes de l'Inde et aux milices Malaises des Moluques ; ils suffiront
alors eux seuls à la garde habituelle de ces îles, et ils y feront respecter
la puissance de leurs maîtres. A cette époque, ces archipels enrichi-
ront leurs vainqueurs des produits de leur sol , de ceux de leurs arts
perfectionnés et de leur agriculture, sans qu'il en coûte d'autres
soins à l'Angleterre que d'en diriger l'administration générale , et
d'entretenir le mouvement qu'elle leur aura une fois imprimé.
Tel est le plan ingénieux dont l'exécution se poursuit avec tant
de succès depuis plusieurs années pour consolider la puissance Bri-
tannique au milieu des îles nombreuses qui couvrent le grand Océan.
La conception de ce plan , il est vrai, n'appartient pas à l'Angle-
terre ; il est le même dont les Hollandois se servirent avec tant
d'avantage pour la conquête du grand archipel d'Asie , et à la
sagesse duquel ils ont dû si long-temps leur domination dans ces
a Les habitans de l'île Owhyhee , dit
TURNBULL, sont déjà bien familiarisés
avec le commerce de la côte Nord -Ouest
d'Amérique; ils en apportent des cargaisons,
soit pour la consommation de leur propre
pays, soit pour celle des îles voisines. Il seroit
naturel de demander quels sont les articles
de commerce ou d'échange que peut don-
ner un peuple qui sort à peine de l'état de
nature ! La réponse est qu'il peut fournir
des armes à feu, de la poudre à canon, et
des étoffes de diverses sortes dont le roi a
accumulé, dans ses magasins, plus qu'il ne
lui en faut pour la consommation de son
pays
TamAHAMA a fait construire plusieurs
navires , dont un est du port d'environ 70
tonneaux (en 1802, il en avoit déjà une
vingtaine de 2J à 60 tonneaux, dont quel-
ques-uns doublés en cuivre). Son palais (b'ti
à l'européenne) est défendu par une batterie
de 10 pièces de canon. Son arsenal contient
des armes pour deux mille hommes. 11 a aussi
un corps de deux cents soldats disciplinés,
pris parmi ses sujets, qui fait nuit et jour
un service régulier auprès de sa personne.
Son trésor renferme plus de douze mille
piastres et quantité d'autres objets de prix
qu'il s'est procurés par un commerce régulier
avec les vaisseaux qui ont abordé sur son île.
( Voyei TuRNBULL's Voyage round the
world , pag. 22j, 224, 2jj et 238, 2.c édit.
18.3).
Aujourd'hui (1816) les habitans des îles
Sandwich commencent à envoyer des navires
en Chine. La marche rnpide de ce peuple
vers la civilisation, est véritablement prodi-
gieuse. L. F.
432 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
parages , lors même que leur empire s'écrouloit de toutes parts. Le
seul reproche qu'on auroit pu faire au système des Hollandois, celui
de fermer tous les ports des Moluques aux navires étrangers , de res-
treindre par-tout leur culture , d'anéantir les plantations de vingt
îles pour les concentrer sur une seule, &c. : ces institutions exclu-
sives, ces prohibitions ruineuses, ont été repoussées par l'Angleterre ;
et, bien loin de chercher à tenir les peuples de ces régions fertiles
dans l'abrutissement et l'ignorance, tous les moyens sont préparés
pour exciter parmi eux l'industrie et l'activité. L'Angleterre veut
avoir moins des esclaves que des sujets, et son intérêt bien entendu
le lui commande. Heureuses les institutions qui sont fondées sur une
véritable philantropie !
VUES POLITIQUES.
Après avoir présenté sur la colonie du port Jackson et sur les
nombreux archipels qui couvrent la mer Pacifique , l'ensemble des
xenseignemens administratifs et commerciaux que je me suis pro-
curés sur les lieux ou qui sont le résultat de mes observations par-
ticulières , il ne sera pas sans intérêt de faire voir, pour compléter
le tableau de ce magnifique système de colonisation, quels peuvent
être, pendant une guerre avec l'Espagne, les avantages que la puis-
sance Britannique doit retirer de sa position dans ces parages.
Si l'on se rappelle que toutes les expéditions dirigées contre le
Pérou ont dû presque entièrement leur défaut de succès à la sépa-
ration des vaisseaux ou même à leur perte, aux maladies, au manque
de boissons et de subsistances, on conviendra sans doute que , dans
le cas où les projets de la Grande-Bretagne fussent un jour de re-
nouveler de telles attaques, soit contre le Pérou, soit contre les autres
provinces Espagnoles sur cette côte, sa colonie de la Nouvelle-
Galles du Sud seroit admirablement placée pour lui en faciliter les
moyens.
Une
AUX TERRES AUSTRALES. 433
Une flotte , en effet, expédiée d'Angleterre , après avoir touché sur
sa route au Cap de Bonne-Espérance, se rendroit directement au
port Jackson : là, on auroit réuni d'avance des troupes nombreuses
qui, n'étant pas alors fatiguées par une longue navigation, pourroient
être prêtes à s'embarquer sur des navires de transport également réunis
d'avance sur ce point. L'escadre , lorsqu'elle auroit fait de l'eau et
complété ses vivres, partiroit de la Nouvelle-Hollande, traverseroit
le grand Océan, à l'aide des vents d'Ouest qui régnent dans les
hautes latitudes, et aborderoit ensuite facilement aux côtes d'Amé-
rique, sans que les troupes qu'elle accompagneroit eussent eu à souf-
frir de la pénurie des vivres , de la longueur du trajet, et même sans
doute aussi des maladies , qui ne se développent ordinairement
qu'après un grand intervalle de temps passé à la mer. Des avantages
aussi majeurs ne pourroient pas manquer d'influer d'une manière
très-favorable sur l'exécution de l'attaque projetée.
Mais si l'Angleterre ne portoit pas ses vues vers une telle entre-
prise , elle pourrait au moins, par ses corsaires et ses croiseurs , faire
un tort extrême au commerce de l'Espagne; la facilité de relâcher,
soit aux îles Sandwich, soit dans les ports de Nootkaet de la Madré
de Dios, qui lui ont été cédés à la côte Nord-Ouest de l'Amérique,
soit enfin au port Jackson lui-même, qui toujours devra être con-
sidéré comme l'arsenal d'où partiront ses forces militaires, assureroit
à cet égard à l'Angleterre des avantages qu'aucune autre nation ne
pourroit obtenir.
Nul doute encore que les établissemens Anglois des îles Falkland
et de la Terre des États, consacrés jusqu'ici exclusivement aux pêches
de la baleine et des phoques , ne puissent être transformés un jour
en des postes militaires. Ces points, situés aux extrémités les plus
Australes de l'Amérique , deviendraient proprement la clef de
l'océan Pacifique , et fonderaient aussi des centres de croisières du
plus haut intérêt.
Fin du V.c et dernier Livre,
tome 11. Tii
434 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
APPENDICE.
ÉLOGE HISTORIQUE DE FRANÇOIS PÉRON,
Par M. J. P. F. Deleuze.
Lorsqu'aprÈs une vieillesse honorée, disparaissent du milieu
de nous des hommes qui ont étendu la sphère des connoissances,
notre douleur est tempérée par l'admiration : nous sommes accou-
tumés à les respecter comme nos maîtres, à les associer à ceux dont
le nom vit depuis des siècles dans des ouvrages classiques. Si leurs
premiers pas ont été pénibles ; s'ils ont eu des sacrifices à faire, des
obstacles à vaincre, ils ont atteint le but, et, pendant leurs dernières
années , ils ont joui paisiblement de leurs succès. La nature a été
juste à leur égard , et la mort ne fait que mettre le sceau à leur
gloire. Le sort de ces hommes illustres paroît digne d'envie : ce sont
des lauriers et non des cyprès que nous plaçons sur leur tombeau ;
et si nous faisons leur éloge , nous cédons au besoin d'exprimer
notre reconnoissance , sans prétendre ajouter à leur célébrité.
D'autres pensées , d'autres sentimens s'emparent de notre ame ,
lorsqu'un jeune homme que son génie destinoit aux grandes choses,
est moissonné au milieu de sa carrière , au moment qu'il venoit de
mettre en ordre des matériaux péniblement amassés, et qu'il com-
mençoit à publier le résultat de ses recherches et de ses méditations.
En regrettant la perte que font les sciences , nous plaignons la des-
tinée de celui qui s'étoit dévoué pour elles ; nous regardons comme
AUX TERRES AUSTRALES. 435
un devoir d'honorer sa mémoire, et d'attacher son nom aux décou-
vertes qu'il a faites , en recueillant les fragmens qu'il n'a pas eu le
temps de publier.
Ces réflexions nous sont suggérées par la mort prématurée du
naturaliste dont nous venons vous entretenir. Ses travaux suffisent
sans doute pour lui assurer un rang distingué dans les sciences : ils
étonnent, si l'on considère les circonstances dans lesquelles 'û s'est
trouvé ; mais ils ne sont rien en comparaison de ceux qu'il avoit
préparés; et les collections qu'il a faites , les notes qu'il a rassemblées,
faciliteront les moyens d'étendre une partie de l'histoire naturelle
négligée jusqu'à nos jours. En traçant le tableau de sa vie , nous
aurons l'occasion de montrer ce que peuvent l'activité de l'esprit
et la force du caractère dans un homme qui, sans secours et sans
guide , se passionne pour les sciences, et n'a d'autre but que l'utilité
qui doit résulter de leur progrès.
François Péron, correspondant de l'Institut de France, membre
de la Société de médecine, de la Société philomathique et de plu-
sieurs autres Sociétés savantes, naquit à Cérilly, département de
l'Allier, le 22 août 1775.
Son intelligence s'annonça dès ses premières années par une ex-
trême curiosité et par un vif désir de s'instruire. A peine lui eut-on
appris à épeler, qu'il prit pour la lecture une passion telle, que,
pour la satisfaire, il avoit recours à toutes les ruses que les autres
enfans emploient pour se livrer au jeu. La mort de son père l'ayant
laissé sans fortune , ses parens étoient d'avis de lui faire apprendre
un métier lucratif. Désolé qu'on voulût l'arracher à ses goûts , il
obtint de sa mère qu'elle le plaçât au collège de Cérilly. Le Principal
de ce collège a, enchanté des dispositions de son élève, s'attacha à
lui, et donna des soins particuliers à son instruction. Lorsqu'il eut
fini sa rhétorique, on lui conseilla d'embrasser l'état ecclésiastique,
* M. BARON. Nous avons souvent entendu PÉRON rappeler avec attendrissement les
obligations qu'il avoit à ce respectable vieillard.
Iii 2
436 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
et Je curé de la ville consentit à le prendre dans sa maison pour lui
enseigner la philosophie et la théologie.
Jusqu'alors Péron , uniquement occupé de l'étude des auteurs
classiques , avoit été étranger aux événemens qui se passoient dans
Je monde. Il les apprit avec étonnement ; et, séduit par les principes
de liberté qui servoient de prétexte à la révolution, enflammé de
patriotisme , exalté par les traits qu'il avoit lus dans l'histoire an-
cienne, il voulut entrer dans la carrière militaire. Il quitta donc
son instituteur, pour lequel il a toujours conservé de la reconnois-
sance, et il se rendit à Moulins, où il s'enrôla dans le bataillon de
l'Allier à lafin de l'année 1792.
Ce bataillon fut envoyé à l'armée du Rhin , et de là à Landau ,
qui étoit alors assiégé , et dont la garnison fit des prodiges de valeur.
Après la levée du siège , il rejoignit l'armée qui combattit les Prus-
siens à Weissembourg , et qui éprouva ensuite un échec à Kaisers-
lautern. A cette affaire Péron ayant été blessé, il fut fait prisonnier,
et on le conduisit d'abord à Wesel , puis à la citadelle de Mag-
debourg.
Cette captivité ne fut point inutile à son instruction. II avoit
toujours donné à la lecture le temps que n'exigeoit pas son ser-
vice : ici, n'ayant plus d'occupation, il employa l'argent qu'il avoit
heureusement conservé , à se procurer des livres ; il inspira de
l'intérêt à plusieurs personnes, qui lui en prêtèrent, et il se livra
sans distraction à l'étude des historiens et des voyageurs , ne se
détournant de son travail que lorsqu'il y étoit forcé par le besoin
du sommeil. A la fin de 1 794 , ayant été échangé , il se rendit à
Thionville , où il eut un congé de réforme , motivé sur ce que , à
la suite de ses blessures , il avoit perdu l'œil droit. Au mois d'août
1795, il revint dans sa ville natale : il étoit alors âgé de vingt ans.
Après avoir donné quelques mois à la tendresse de sa mère et
de ses sçeurs , il désira prendre un état dans lequel il pût réussir par
son application , et il sollicita du Ministre de l'intérieur une place
AUX TERRES AUSTRALES. 437
d'éiève à l'École de médecine. Cette place lui ayant été accordée ,
iï se rendit à Paris, où, pendant trois ans, il suivit, non-seulement
les cours de l'Ecole , mais encore ceux de zoologie et d'anatomie
comparée du Muséum. Comme l'étude des mathématiques élémen-
taires, celle de plusieurs langues, celle des meilleurs ouvrages de
philosophie , et sur-tout ses propres méditations , lui avoient fait
acquérir l'esprit de méthode , il saisit et classa les objets avec une
facilité surprenante, et ses progrès étonnèrent ses condisciples. Il
alloit enfin être reçu docteur, et nous le compterions peut-être
aujourd'hui parmi les médecins les plus distingués, si une circons-
tance singulière ne l'eût fait renoncer à son projet.
PÉRONavoit une imagination vive, une ame ardente, une extrême
sensibilité. Ces qualités sont les compagnes du génie ; elles portent à
surmonter les difficultés , mais elles sont aussi le germe des grandes
passions. Dans la jeunesse, il en est une dont on n'est garanti ni par
l'amour de l'étude, ni par le désir de la gloire : il n'y échappa point ,
et elle prit chez lui toute l'énergie de son caractère. Elle s'associoit
avec le projet qu'il avoit de se fixer à Paris , d'y acquérir par ses
travaux de la réputation et de la fortune; c'étoit même un aiguillon
4e plus. Les biens auxquels on aspire augmentent de prix, lorsqu'on
a l'espoir de les faire partager à un être sur qui l'on a réuni ses
affections. Des obstacles que son inexpérience l'avoit empêché de
prévoir, vinrent détruire les espérances auxquelles il se livroit. La
personne à laquelle il étoit attaché lui fut refusée , parce qu'il n'étoit
point assez riche : alors, réduit au désespoir, il fut dégoûté d'un
pays où tout lui rappeloit des souvenirs cruels , où tous les genres
de bonheur lui paroissoient désormais inaccessibles.
Une passion violente n'a de remède que dans une passion de
nature différente. L'ame épuisée par un premier sentiment, ne peut
trouver de distraction que dans des objets entièrement étrangers
à ceux dont elle étoit d'abord remplie.
La carrière militaire auroit convenu à Péron. Avec des talens,
438 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
de l'intrépidité, une volonté forte, on peut se flatter d'y parvenir
à tout; mais la privation d'un œil lui interdisoit d'y rentrer. Les
sciences pouvoient encore enflammer son ambition ; mais comment
les cultiver tranquillement dans des lieux dont l'aspect réveilloit les
sentimens de son cœur î Il lui falloit des distractions fortes , des
dangers et une succession d'événemens qui , l'occupant sans cesse,
l'arrachassent insensiblement aux pensées qui le dominoient : il
résolut de voyager.
Le Gouvernement françois avoit ordonné une expédition pour
les Terres Australes. Deux vaisseaux , le Géographe et le Naturaliste ,
commandés par le Capitaine Baudin , étoient déjà préparés dans
le port du Havre, et n'attendoient , pour partir, que les dernières
instructions du Ministre. Péron demande à y être employé ; mais
le nombre des savans étant complet, il ne peut d'abord se faire
accueillir. Il s'adresse à M. de Jussieu, l'un des Commissaires
chargés du choix des naturalistes , et le prie de solliciter pour lui.
« Qu'on m'embarque, dit-il, vous verrez ce que je ferai. » Et, pour
justifier cette présomption , il développe son plan , ses vues , ses
moyens, avec une chaleur qui prouvoit évidemment qu'il se sentoit
capable de tenir plus qu'il ne promettoit. M. de Jussieu, qui n'a
pu l'écouter sans étonnemerit et sans émotion , lui conseille de
faire un mémoire dans lequel il exposera ses motifs. Il va ensuite
rendre compte à ses collègues, de la conversation qu'il avoit eue
avec Péron; et, de concert avec M. de LacepÈde, il les détermine
à ne pas repousser un jeune homme qui joignoit une ardeur ex-
traordinaire à une étendue de connoissances bien rare à son âge.
Quelques jours après, Péron lit à l'Institut un mémoire sur l'utilité
de joindre aux autres savans de l'expédition, un médecin natura-
liste, spécialement chargé de faire des recherches sur l'antropo-
logie ou histoire de l'homme ' ; il réunit tous les suffrages, et l'on
1 Observations sur l'Antropologie , par François PÉRON. Paris, an VIII, de l'impri-
merie de Stoupe. {Note ajoutée. L. F.)
AUX TERRES AUSTRALES. 439
obtient du Ministre sa nomination à une place de zoologiste. Il
s'arrache à des affections qui, pour être pénibles, n'en sont pas
moins chères , et il va dans un autre hémisphère chercher un genre
de gloire qui puisse le dédommager du bonheur paisible auquel il
aspiroit.
Le peu de jours qui lui restent, il les emploie à obtenir de
M. de Lacepede , de M. Cuvier et de M. Degérando , des
instructions qui puissent le diriger dans ses recherches : il se des-
tine principalement à la zoologie , comme à la partie de l'histoire
naturelle qui offre le champ le plus vaste et le plus neuf, il se
procure quelques livres et quelques instrumens ; il va à Cérilly ,
embrasser ses sœurs et recevoir la bénédiction de sa mère , et il
se rend au Havre.
Le 19 octobre 1800, les deux corvettes mettent à la voile:
il est sur le Géographe : il se lie avec la plupart de ceux que l'amour
des sciences a déterminés à courir les mêmes hasards, et sur-tout
avec M. Lesueur, qui devient son collaborateur et son ami a.
Quoique plusieurs campagnes de guerre eussent habitué Péron
à toutes les privations, il se trouva sur le vaisseau dans un état de
gêne qu'il n'avoit pas encore éprouvé. Arrivé le dernier, il n'eut
pas un petit coin où il pût se retirer ; mais, au milieu du bruit et
de l'agitation , il savoit se recueillir, et il ne perdoit pas un moment.
Du jour même de son arrivée à bord , il commença des obser-
vations météorologiques qu'il répétoit constamment de six en
six heures, et qui ne furent jamais interrompues pendant la durée
de son voyage. Peu de temps après, il fit sur la température de
l'océan ces belles expériences qui démontrent que les eaux sont
plus froides dans le fond qu'à la surface , et qu'elles le sont d'autant
1 Les personnes avec qui PÉRON fut plus LANGER, géographe; LESCHENAULT, bo-
paiticulierement lié, sont MM. Henri Frey- taniste; Bernier, astronome, etDEPUCH,
CiNET, Louis Freycinet, Ransonnet minéralogiste. Les deux derniers sont morts
et Montbazin, officiers de marine; BoUL- avant leur retour.
44o VOYAGE DE DÉCOUVERTES
plus qu'on descend à une plus grande profondeur. Résultat qui,
réuni à ceux que Forster et Irving avoient obtenus sous d'au-
tres latitudes, conduit à des conséquences importantes pour la
physique générale.
En approchant de l'équateur, un spectacle étonnant vint exciter
l'admiration de l'équipage. Le ciel étoit couvert de nuages qui
redoubloient l'obscurité de la nuit, lorsqu'on découvre à l'horizon
comme une écharpe de phosphore qui s'étend sur les eaux : bientôt
l'océan paroît embrasé , et des jets de lumière s'élancent de sa
surface. Nos voyageurs avoient vu souvent la mer phosphores-
cente , mais ils ne l'avoient point encore vue présenter l'aspect du
ciel pendant une aurore boréale : on avance et l'on reconnoît que
cette lumière extraordinaire est due à une multitude innombrable
d'animaux qui ressemblent à des charbons ardens. On pêche plu-
sieurs de ces animaux : Péron les examine ; il les voit prendre
successivement toutes les couleurs de l'arc-en-ciel , et briller de
l'éclat le plus vif, jusqu'à ce que l'irritabilité dont ils sont doués
s'étant affoiblie , ces couleurs deviennent moins éclatantes et finis-
sent par disparaître entièrement.
L'impression que ce phénomène fit sur Péron, et les singula-
rités que lui présenta l'organisation de ce zoophyte , le détermi-
nèrent à étudier plus particulièrement les animaux de cette classe :
et , pendant tout le voyage , lui et son ami Lesueur furent tour
à tour penchés sur le côté du vaisseau pour recueillir les espèces
qu'ils pouvaient apercevoir.
Les objets nouveaux en histoire naturelle ne sauroient être bien
connus que par le secours des figures , et c'est pourquoi l'art de
dessiner est si utile aux naturalistes. Péron s'était peu exercé en
ce genre, mais son ami Lesueur, très-bon observateur lui-même,
peignoit sous ses yeux ces animaux gélatineux dont les formes et
les couleurs s'altèrent lorsqu'on les retire de l'eau. Les deux amis
mettoient leurs travaux en commun : l'un dessinoit ce que l'autre
décrivoit :
AUX TERRES AUSTRALES. 441
dccrivoit : ils s'entendoient sur-tout comme s'ils n'avoient eu qu'une
même ame, et jamais l'un d'eux n'a cherché à se faire valoir aux
dépens de l'autre.
Après une traversée de cinq mois, on arriva à l'Ile-de-France.
C'étoit là qu'on devoit prendre ce dont on avoit besoin pour aller
aux Terres Australes. Plusieurs des naturalistes , voyant qu'ils n'au-
roient point les secours auxquels ils s'étoient attendus, et mécontens
des traitemens qu'ils avoient éprouvés, restèrent dans la colonie.
Péron crut devoir tenir aux engagemens qu'il avoit pris. Nous ne
le suivrons pas dans les détails de son voyage. Mais nous croyons
devoir nous arrêter un moment dans les lieux qui furent le principal
théâtre de ses observations.
En partant de l'Ile-de-France, on se dirigea vers la pointe la plus
Occidentale de la Nouvelle-Hollande, et l'on mouilla dans une baie
qui, du nom du vaisseau qui y entroit le premier, reçut le nom de
Baie du Géographe. On remonta ensuite la côte Occidentale, où l'on
fit plusieurs relâches , et l'on se rendit à Timor.
C'est principalement au séjour que Péron fit dans cette île , si
peu connue des naturalistes, qu'on doit son travail sur les mol-
lusques et les zoophytes. La mer est peu profonde sur cette côte ;
la chaleur excessive du soleil y multiplie à l'infini ces animaux sin-
guliers et les peint des plus vives couleurs. Péron passoit la plu-
part des journées sur le rivage; il s'enfonçoit dans l'eau au milieu
des récifs , toujours au péril de sa santé et même de sa vie , et il ne
rentroit que le soir chargé d'une nombreuse collection qu'il exami-
noit, et dont son ami dessinoit les individus les plus remarquables.
Ni le malheur de plusieurs naturalistes, ni les dangers dont il étoit
menacé lui-même, ne purent ralentir son zèle. Le soin qu'il mettoit
à recueillir les innombrables productions de la nature ne l'em-
pêchoit pas de trouver du temps pour se livrer à des observations
d'un autre genre. Il alla passer plusieurs jo u
terres pour étudier les naturels du pay.^. Quoiqu'il n'enu
TOME II. Kkk
442 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
la langue Malaise, il avoit dans le geste une telle expression, et tant
de sagacité à saisir ce qu'on vouloit lui dire , qu'il parvenoit à se faire
entendre des naturels , et qu'il eut encore le même avantage avec
les sauvages de la Nouvelle-Hollande, et avec ceux de la terre de
Diémen.
Frappé de voir que le séjour de Timor avoit été funeste à ses
compagnons, presque tous malades, tandis que les habitans échap-
poient à l'influence du climat , il rechercha la cause de cette diffé-
rence, et il la trouva dans l'usage que ceux-ci font du bétel.
En quittant Timor, on alla, sans approcher des côtes, jusqu'au
cap Sud de la terre de Diémen. Après avoir reconnu la partie
Orientale de cette terre , on entra dans le détroit de Bass , et l'on
suivit la côte Méridionale de la Nouvelle-Hollande. Nous ne retra-
cerons point le tableau de ce qu'on eut à souffrir : il nous suffira
de dire que lorsqu'on vint au port Jackson , l'état de détresse et de
maladie de l'équipage étoittel, qu'il n'y avoit plus que quatre hommes
capables de service , et qu'on eût infailliblement péri si on eût été
forcé de tenir la mer quelques jours de plus.
En arrivant au port Jackson , Péron se trouve au milieu d'une
société civilisée : il y reçoit des marques de bienveillance et de con-
sidération ; mais au lieu de se reposer de ses fatigues , il étend l'objet
de ses travaux. En continuant ses recherches de' physique et d'histoire
naturelle , il étudie le régime civil et politique de cette colonie, où
des lois à-la-fois sages et sévères et la nécessité du travail ont changé
des brigands, chassés de leur patrie, en utiles cultivateurs ; où, ce
qui est plus étonnant encore, des femmes jadis perdues de dé-
bauches ont oublié leur ancien avilissement et sont devenues de
laborieuses mères de famille.
Après le départ du port Jackson, d'où le vaisseau le Naturaliste
fut renvoyé en France, une navigation non moins périlleuse restoit
à exécuter : il falloit examiner les îles situées à l'entrée Occiden-
tale du détroit de Bass, suivre de nouveau les côtes de la Nouvelle-
AUX TERRES AUSTRALES. 443
Hollande et en faire le tour pour entrer dans le golfe de Carpen-
tarie. Les dangers se multiplioient à chaque instant sur ces côtes
inconnues et hérissées de récifs. Ils étoient plus grands encore poul-
ies naturalistes, qui saisissoient toutes les occasions de s'enfoncer dans
l'intérieur des terres. Péron déploya un courage et une activité
inconcevables. Il alloit chercher les sauvages sans s'effrayer de leur
perfidie et de leur férocité ; il recueilloit un grand nombre d'animaux
de toutes classes ; il ne négligeoit rien pour examiner leurs habi-
tudes , pour reconnoître ceux qui offrent une ressource aux naviga-
teurs sur cette terre stérile , ceux qui sont susceptibles d'être rendus
domestiques etnaturalisésen Europe, ceux enfin quipeuventdevenir
un objet de commerce par leur fourrure ou par l'huile dont leur
chair est remplie. Des cinq zoologistes nommés par le Gouverne-
ment , deux étant restés à l'Ile-de-France et les deux autres étant
morts au commencement de la seconde campagne, il se trouvoit
seul chargé de cet immense travail, et il suffisoit à tout.
Uniquement occupé du but qu'il se proposoit , il ne comptoit
pour rien les privations. Peu de temps après le départ de Timor, le
Capitaine lui ayant refusé des liqueurs spiritueuses absolument né-
cessaires pour conserver les mollusques qu'il ramassoit, il se priva
pendant tout le voyage de la portion d'arack qui lui étoit accordée
pour sa boisson ; et , ce qui est plus remarquable, il fît partager son
enthousiasme à plusieurs de ses amis, qui consentirent àfaire le même
sacrifice.
Cétoit sur-tout au milieu des dangers que Péron montroit l'éner-
gie de son caractère; sa force redoubloit en raison des obstacles.
Pendant les tempêtes, aidant aux manœuvres comme un simple
matelot, il observoit aussi paisiblement que s'il eût été sur le rivage.
Aucun événement ne détournoit son attention de ce qui offroit un
résultat utile , et il savoit mettre à profit toutes les circonstances.
Etant descendu à file King avec quelques naturalistes a, un coup de
* MM. Bailly, Lesueur, Lescuenault et Guiciienot.
Kkk 2
444 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
vent chassa le vaisseau en mer, et pendant douze jours ils ne l'aper-
çurent plus. Péron ne perdit pas un moment le calme ; il contï-
nuoit patiemment ses recherches sans s'inquiéter de l'avenir dont il
étoit menacé. Pendant le séjour qu'il fit dans cette île , où la plus
magnifique végétation n'offre rien qui puisse servir à la nourriture
de l'homme, malgré le défaut d'abri, malgré la violence des pluies
et des vents, il recueillit plus de cent quatre-vingts espèces de mol-
lusques et de zoophytes ; il étudia l'histoire de ces phoques gigan-
tesques qui se rassemblent par milliers sur le rivage ; il examina la
manière de vivre d'une colonie de onze misérables pêcheurs , qui, sépa-
rés du monde, préparent dans cette île l'huile et les peaux de phoque
que les Anglois viennenty chercher à de longs intervalles. Ces pauvres
gens vivent sous des huttes : ils se nourrissent de casoars et de kan-
guroos pris par des chiens qu'ils ont dressés à la chasse, et de wora-
bats qu'ils ont rendus domestiques. Ils partagèrent avec nos natu-
ralistes leurs chétives provisions, et leur offrirent cette hospitalité
touchante, qui se montre bien plus chez les peuplades grossières et
peu nombreuses qu'au milieu de nos sociétés civilisées, où la variété
des impressions et le choc des intérêts affaiblissent dans les hommes
le sentiment naturel de la pitié.
Lors de sa dernière relâche à Timor, Péron compléta les ob-
servations qu'il avoit d'abord faites dans cette île. 11 eut de fréquentes
relations avec les naturels, dont il étudia mieux les mœurs, le gou-
vernement et le caractère, parce qu'il entendoit alors la langue
Malaise. Seul avec son ami Lesueur, il osa aller à la chasse
de ces énormes crocodiles qui , pour les habitans , sont à-la-fois un
objet de terreur et de vénération. Sans être aidés de personne , ils
tuèrent un crocodile, le dépouillèrent et préparèrent le squelette qui
est aujourd'hui dans les galeries du Muséum.
Les vents s'étant opposés à ce qu'on pût aborder à la Nouvelle-
Guinée et entrer dans le golfe de Carpentarie, on revint à l'Ile-de-
France, où l'on resta cinq mois. Là, Péron, après avoir revu ses
AUX TERRES AUSTRALES. AA5
collections, étudia les poissons et les mollusques, et, malgré les re-
cherches des naturalistes quil'avoient précédé, il recueillit dans cette
île beaucoup d'espèces nouvelles. On fit encore une relâche de près
d'un mois au Cap de Bonne-Espérance, et il en profita pour exami-
ner la conformation singulière d'une tribu de Hottentots connus
sous le nom de Boschisman , dont plusieurs individus se trouvoient
par hasard au Cap.
Enfin, après une absence de trois ans et six mois, il débarqua
à Lorient le 25 mars 1804, et il se rendit à Paris.
Quelques mois furent employés à mettre en ordre les collections,
à en dresser le catalogue, et elles furent remises au Muséum. Alors
Péron alla à Cérilly auprès de sa mère et de ses sœurs. L'état de
sa santé, afFoiblie par de longues fatigues, et sur-tout par le germe
de la maladie qui s'est développée depuis, lui rendoit le repos abso-
lument nécessaire. Heureux de se retrouver dans le sein de sa fa-
mille, sûr d'avoir rendu de grands services, il ne songeoit point
à venir recueillir la récompense de ses travaux. Bientôt il fut in-
formé qu'on avoit cherché à persuader au Gouvernement que le
but de l'expédition étoit manqué , et il revint à Paris pour réfuter
ces imputations calomnieuses. Il se rend chez le Ministre de la
marine, où se trouvoient M. de Fleurieu et plusieurs savans.
Là, avec un ton modeste et respectueux, mais avec une noble
liberté, il expose ce que ses compagnons avoient fait pour la géo-
graphie, pour la minéralogie , pour la botanique ; il présente l'énu-
mération des objets qu'il avoit rapportés , des dessins exécutés par
son ami Lesueur, des observations et des descriptions qu'il avoit
rassemblées; il ne parle qu'en passant des dangers qu'il avoit courus
et des sacrifices qu'il avoit faits pour augmenter la collection. On
lui fit des questions auxquelles il répondit avec netteté ; et l'im-
pression qu'il produisit fut telle , que le xMinistre , après l'avoir
engagé à venir chez lui à toute heure et toutes les fois qu'il le
pourroit, lui promit de faire rédiger la partie nautique du voyage
446 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
par M. L. Freycinet, et l'adressa à M. de Champagny , Ministre
de l'intérieur, pour la partie historique.
Le même succès l'attendoit chez ce dernier : il y fut accueilli
de la manière la plus flatteuse, et il fut chargé de publier la re-
lation du voyage et la description des objets nouveaux en histoire
naturelle, de concert avec son ami Lesueur.
Voilà Péron devenu tout-à-coup un homme célèbre. On le
recherchoit , on l'entouroit ; il prenoit plaisir à raconter ce qu'il
avoit vu dans ses voyages; et l'intérêt avec lequel il étoit écouté,
l'engageoit à entrer dans les moindres détails. II disoit naïvement
ce qui étoit à son avantage : ce n'étoit jamais de la jactance , mais
une franchise qui ne lui laissoit pas calculer les formes.
Cependant la collection déposée au Muséum est examinée, et
une commission nommée par l'Institut est chargée d'en faire un
rapport au Gouvernement a. Il résulte de ce rapport, rédigé par
M. Cuvier, qu'elle contient plus de cent mille échantillons d'ani-
maux, parmi lesquels on a découvert plusieurs genres; que le
nombre des espèces nouvelles s'élève à plus de 2500, et que
MM. Péron et Lesueur ont eux seuls fait connoître plus d'animaux
que tous les naturalistes voyageurs de ces derniers temps ; enfin que
les descriptions de M. Péron , rédigées sur un plan uniforme , em-
brassant tous les détails de l'organisation extérieure des animaux,
établissant leurs caractères d'une manière absolue, et faisant con-
noître leurs habitudes et l'usage qu'on en peut faire, survivront à
toutes les révolutions des systèmes et des méthodes.
Quoique Péron s'occupât principalement de la relation du
voyage, il crut devoir détacher de son travail général quelques
mémoires, qu'il lut, soit à l'Institut, scit au Muséum, soit à la
Société de médecine. Tels sont ceux sur le genre pyrosoma b , ce
* Ce rapport est imprimé à la tête du pre- volume de la relation du voyage, pag. 485
mier volume de la relation du voyage. L. F. et suiv. L. F.
b Ce mémoire est imprimé dans le premier
AUX TERRES AUSTRALES. 447
zoophyte éminemment phosphorique dont nous avons parlé ; sur la
température delà mer3' ; sur le tablier des femmes Hottentotes ou Boschis-
înans ; sur les zoophytes pétrifiés trouves dans les montagnes de Timor c ;
sur la dysse?iterie des pays chauds, et sur l'usage du bétel ; sur l'hygienne
navale* ; sur l'habitation des phoques ; sur la force des sauvages com-
parée h celle des peuples civilisés^. Enfin il entreprit l'histoire complète
des Méduses h , sur lesquelles il avoit fait beaucoup d'observations ,
et dont il avoit recueilli une multitude d'espèces jusqu'alors in-
connues1.
Le premier volume du voyage parut au commencement de 1 807,
après avoir été long-temps retardé par les gravures , et dès-lors on
put juger de tout le mérite de Péron.
Nous ne nous étendrons point sur cet ouvrage, qui est géné-
ralement connu; nous nous permettrons seulement quelques ré-
flexions sur les qualités qui le distinguent, et sur les imperfections
qu'on peut y remarquer.
La relation des faits est d'une exactitude qui est le premier mé-
rite des ouvrages de ce genre : la description du sol, du climat,
des météores , offre des phénomènes extrêmement remarquables ;
et la comparaison des observations de l'auteur avec celles des na-
vigateurs qui l'ont précédé, conduit à des résultats généraux. Le
tableau des peuplades qui errent à la Nouvelle -Hollande, et de
celles qui habitent la terre de Diémen, nous fait connoitre deux
a Imprimé ci-dessus, pag.j2j et suiv. L. F. manuscrit entre les mains de M. Lesueur,
h J'en ai donné plus haut un extrait , pag. qui se propose de le compléter pour le pu-
jojetsuiv. L. F. blier ensuite.
' Imprimé ci-dessus, pag. ,6, et suiv. L. F. Deux mémoires cependant ont été extraits
.,.,., . de ce srrand ouvrage, et ont paru dans les
d Imprime ci-dessus, pas. 714 et suiv. L. r. , ° , .... . ,, T _
r r ° J Annales du Muséum d histoire naturelle. L. 1- .
c Imprimé dans le Bulletin des Sciences ■»./.. - - ■
, .. , .,00 ' II faut ajouter encore a tous ces mémoires
médicales, avril 1000. . , ... , ,
celui sur la consen'ation des animaux dans les
f Imprimé ci-dessus, pag. jj7 et suiv. L. F. Collections écologiques, qui a été lu à l'Jns-
s Imprimé tom. I , pag. 446 et suiv. L. F. tftut . j'en aj publié un fragment , ci-dessu i
'' Ce travail d'une haute importance, et pag. j/j et suiv. L. F.
qui est presque entièrement achevé, est resté
448 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
races de sauvages d'une horrible férocité, et nous présente le dernier
degré de misère et de dégradation de l'espèce humaine.
Aucun voyageur, si l'on excepte George Forster, ne s'est
autant appliqué à saisir les caractères physiques et moraux qui dis-
tinguent les diverses peuplades ; à marquer le rapport qui se trouve
entre leur organisation, leurs mœurs, leur intelligence, le nombre
plus ou moins considérable des individus qui les composent, et
les ressources que leur offre le sol qu'elles habitent. Et si Forster
n'a point été égalé pour l'agrément de la narration, notre voyageur
a sur lui l'avantage de s'être garanti de tout esprit de système, et
de n'avoir pas cherché à répandre un intérêt romanesque sur ses
tableaux.
II seroit à désirer que Péron eût peint avec le même soin la
physionomie particulière que l'aspect de la végétation donne aux
diverses contrées : on voit qu'il s'étoit plus attaché à la zoologie
qu'à la botanique. On peut lui reprocher encore d'avoir employé
quelquefois un luxe de style qui ne convient point à la simplicité
d'une narration. Ce défaut étoit la suite nécessaire d'une imagina-
tion très-vive , et peut-être aussi des formes de style que plusieurs
écrivains ont adoptées aujourd'hui. 11 s'en seroit corrigé lorsque l'âge
et l'habitude d'écrire auroient perfectionné son goût, et les traits
vigoureux que lui offroit la force de son génie se seroient montrés
dans toute leur pureté. Au reste , si ce luxe d'expression est déplacé
dans quelques endroits, il est aussi dans l'ouvrage des morceaux des-
criptifs qui sont d'une beauté remarquable. Rien de plus élégant et de
plus gracieux que la peinture de l'île de Timor: le tableau des sauvages
de la terre de Diémen est digne de la plume de Buffon : et l'on
citeroit difficilement quelque chose de plus sage et de mieux pensé
que le morceau dans lequel , comparant les divers peuples, il montre
les avantages de la civilisation. Ce sujet, qui sembloit épuisé , devient
neuf par le choix et le rapprochement des faits , par la profon-
deur des observations et par la manière dont elles sont exprimées.
Le
AUX TERRES AUSTRALES. 449
Le second volume du Voyage est imprimé à moitié a, et cette
partie n'est point inférieure à la première. Péron n'a pu le termi-
ner, mais sa maladie ne l'a pas empêché d'y apporter le même soin.
En publiant des mémoires sur divers objets de zoologie , Péron
s'occupoit d'un ouvrage plus considérable. C'étoit une comparaison
des diverses races de l'espèce humaine. Il avoit recueilli sur cet objet
les observations de tous les voyageurs et de tous les physiologistes:
il avoit examiné lui-même les naturels du Cap de Bonne-Espérance,
les indigènes de Timor , les sauvages de la Nouvelle-Hollande et ceux
de la terre de Diémen , et il préparait une Histoire philosophique des
divers peuples considérés sous les rapports physiques et moraux. Il se pro-
posoit de ne publier cet ouvrage, qui depuis son départ étoit l'objet
de ses méditations , qu'après avoir fait encore trois voyages, le pre-
mier dans le Nord de l'Europe et de l'Asie, le second dans l'Inde et
le troisième en Amérique : quinze ans à consacrer à ce travail ne lui
paroissoient pas un trop grand sacrifice. Le plan de l'ouvrage étoit
fait , il avoit posé toutes les questions , et il s'occupoit sans cesse à
chercher les réponses aux divers problèmes qu'il s'étoit proposés.
Il avoit sur cet objet un grand nombre de mémoires qu'il a con-
damnés à l'oubli, parce qu'il y reconnoissoit des erreurs. Cependant
le fragment qui contenoit l'Histoire des peuples de Timor est à-peu-près
achevé ; les figures qui dévoient l'accompagner ont été dessinées sur
les lieux ; et les avances qu'exige la gravure sont le seul obstacle
qui s'oppose à ce qu'on le donne incessamment au public.
Ses porte-feuilles renferment aussi la Description des oiseaux , des
quadrupèdes , des poissons qu'il avoit vus : celle sur-tout des animaux
sans vertchres dont il avoit entrepris l'histoire,etdontson amiavoitfait
plus de mille dessins. Nous espérons que cette partie de ses travaux
sera publiée par M. Lesueur, de concert avec les Professeurs du
Muséum. Les animaux existent dans l'esprit-de-vin ; les dessins sont
» En 181 1.
b Un des principaux obstacles. L. F.
TOME II. LU
450 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
exécutés d'après les individus vivans ; et M. Lesueur , qui a aidé son
ami à recueillir ces animaux, peut donner les renseignemens les plus
exacts sur leur manière de vivre et sur leur habitation.
Ce seroit ici le lieu de donner une analyse raisonnée des divers
mémoires 3 que Péron a lus à l'Institut, au Muséum, à la Société
de médecine et à la Société philomathique , de signaler les faits nou-
veaux, les résultats positifs , les vues lumineuses que renferment ces
mémoires, et de faire remarquer le soin qu'a toujours pris l'auteur
de comparer ses observations à celles des naturalistes et des physi-
ciens qui l'ont précédé : mais dans un éloge placé à la tête du j.e vol.
des Mémoires de la Société médicale d 'émulation , M. Alard a rempli
cette tâche d'une manière si distinguée, que nous serions obligés de
le transcrire ou de faire moins bien. Nous nous bornerons donc ici
à parler du caractère moral de Péron. Comme nous l'avons connu
personnellement, comme nous avons eu des relations avec tous ses
amis, nous croyons pouvoir en donner une juste idée. Nous ne dis
simulerons pas plus ses défauts que ses qualités : il y a des hommes
qui gagnent à ce qu'on les peigne sans flatterie.
Péron avoit un ardent désir non-seulement d'orner son esprit de
nouvelles connoissances , mais encore de corriger ses défauts et de
perfectionner ses qualités morales : il s'étudioit lui-même sous ce
point de vue, et il mettoit par écrit les observations qu'il faisoit sur
son caractère. Ces entretiens qu'il avoit avec lui-même n'étoient
destinés à être communiqués à personne, et il ne mettoit pas plus de
réserve dans les éloges qu'il se donnoit , que dans les reproches qu'il
se faisoit. Nous croyons ne pouvoir mieux le peindre qu'en donnant
ici l'extrait d'une de ces notes trouvée dans ses papiers, et qui est
datée du mois de novembre 1 800, époque à laquelle il ne pensoit
sûrement pas qu'il seroit un jour assez célèbre pour qu'on dût la
publier.
3 Ces mémoires sont tous cités dans eet éloge (voy. pag. 447) ou dans les notes qui l'ac-
compagnent ; la plupart même ont été imprimés dans le corps de l'ouvrage.
AUX TERRES AUSTRALES. 451
« Inconséquent, étourdi, disputeur, indiscret, trop entier dans
*> mes opinions , incapable de céder jamais à aucune raison de con-
» venance, je puis me faire des ennemis et aliéner mes meilleurs
» amis. Ces défauts sont la suite de mon éducation et de l'état d'in-
» dépendance dans lequel j'ai vécu. Je sais qu'ils ternissent les qua-
» lités que je puis avoir ; mais tel est l'empire de l'habitude, que mes
» efforts pour m'en corriger ont été inutiles jusqu'à ce jour. Cepen-
» dant, en me les reprochant , je n'en rougis point. Je sens que mon
» cœur est étranger au mal que j'ai pu faire , et le regret que j'en ai
» m'excuse au tribunal de nia conscience. Ces travers d'esprit sont
» rachetés par les qualités du cœur. Bon, sensible, généreux, je ne
» fis jamais sciemment de la peine à personne. Mes amis ont eu
« souvent à souffrir de mes vivacités, sou vent ils ont eu à se plaindre
» de mes indiscrétions, souvent ils m'ont reproché mon étourderie ,
» mon entêtement ; ils se sont toujours loués de ma délicatesse, de
» mon attachement , de ma bonté.
» Cette dernière qualité me distingua toujours. Au collège, à
» l'armée, elle me concilia l'estime et l'amitié de ceux avec qui j'eus
» des rapports : elle me fit chérir de ces hommes infortunés qui
» devinrent la proie des armées françoises. Oh! de combien d'excès
» et de brigandages n'ont pas été souillés les glorieux trophées de
» nos soldats! Combien de fois mon cœur en a gémi ! Ne pouvant
» les empêcher, du moins je ne les partageai jamais. Quoique jeune
» et enthousiaste, le malheur eut toujours des droits sacrés sur moi,
» et malgré les préventions qu'on eut contre mes compatriotes, on
» m'aima, on m'estima toujours.
» Respectable Kiner ! que je me rappelle avec plaisir les soins
» que vous me prodiguâtes lorsque je fus malade dans votre habi-
» tation \
» Et toi sur-tout , ô mon malheureux hôte d'Oschspeirc L, avec
* A Dutten-HofFen , village près de Spire. Péron fut enveloppé par les armes pru<-
b Village entre Frakcrstein et Kaiserslau- siennes, le 4 prairial an z [23 mai 1 7 9 4 J-
tern , où le bataillon dans lequel servoit
lu z
452 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
» quelle sollicitude tu me présageas plusieurs jours d'avance les
» malheurs qui nous étoient réservés ! Avec quelle émotion tu
» vins m'éveiller aux premiers coups de canon....! Fuyez, bon Fran-
« çois, nie disois-tu ; déjà votre armée est surprise sur tous les points
33 par les troupes Prussiennes ! entendez le bruit du canon se rappro-
» cher à chaque instant : fuyez avec moi, hâtez-vous , ne craignez
3i rien !
s> Commandé par le devoir et l'honneur , j'avais pris mes armes ,
33 je courois au combat. Hôtes sensibles , des larmes de compassion
33 et d'attendrissement s'échappoient de vos yeux.
33 Surpris de ces marques d'intérêt, je me demandois ce que
33 j'avois fait pour les mériter. Ce que tu as fait, me répondis-je : tu
33 as vu cette famille malheureuse et tu t'es attendri sur son sort ; tu
33 as quelquefois partagé avec elle ta foible ration de pain; tu as
>3 inspiré tes sentimens à ceux qui t'étoient subordonnés, et la mai-
33 son que tu habitois a été paisible : aujourd'hui des êtres reconnois-
» sans te comblent de bénédictions.
33 Cette réflexion sur moi-même me fit éprouver une douce jouis-
33 sance ; je me dis : si ma bonté a pu faire une telle impression à
33 des hommes irrités , je dois cultiver toujours cette qualité ; il fau-
33 dra qu'elle fasse oublier les défauts de mon caractère. Je serai
>3 toujours bon, honnête, généreux même envers mes ennemis.
33 J'ai suivi cette résolution. Etranger au ton et aux usages delà
33 société , ayant une imagination impétueuse que l'autorité ne
>j commanda jamais , d'une franchise imprudente et quelquefois
33 malhonnête , trop entier dans mes opinions que je soutiens
33 sans réserve, plein d'étourderie et d'inconséquence, j'ai souvent
33 aliéné mes amis ; mais sitôt que la passion cède à la raison , je
33 rougis de mon emportement ; je viens trouver ceux que j'ai
r> offensés ; mes regrets, mes excuses sont trop sincères pour qu'ils
33 ne me pardonnent pas mes torts. Aussi tous les amis que j'ai
33 eus, soit au collège, soit aux armées , soit à Paris , me restent
AUX TERRES AUSTRALES. 45$
» encore : il en est peu qui n'aient eu à se plaindre de moi; tous
» cependant me sont aussi attachés que je le leur suis moi-même . . .»
II nous semble que la naïveté de cet écrit en fait aimer l'auteur.
Tous ceux qui ont vécu avec lui reconnoissent la vérité de ce por-
trait : ils disent seulement que Péron s'est trompé en attribuant
uniquement à sa bonté naturelle l'attachement qu'il inspiroit. Si
cette qualité étoit si recommandable chez lui , c'est qu'au lieu
d'être, comme il arrive souvent, accompagnée d'une sorte de foi-
blesse, elle étoit réunie à une activité, à un courage, à un zèle qui
la rendoit toujours utile aux autres.
Non -seulement Péron avoit gagné l'estime et l'amitié de tous
ceux avec qui il vivoit, il avoit même pris sur eux un ascendant
extraordinaire et d'autant plus étonnant, qu'ayant peu de connois-
sance du monde, il n'avoit jamais réHéchisur les moyens d'entraîner
les autres et de se faire des partisans : ce phénomène n'étoit pas
dû à la supériorité de son esprit et à la force de son caractère ; il
avoit sa cause dans une réunion de qualités qui se tempéroient
réciproquement. Simple et sans aucune prétention dans l'habitude
de la vie, dans les circonstances essentielles Péron devenoit un
être nouveau; son amc s'exaltoit ; ses discours, son geste, avoient
quelque chose d'imposant ; il commandoit à ses égaux comme s'il
eût cru qu'on n'avoit pas le droit de lui résister : calme dans le
danger, il prescrivoit a chacun ce qu'il avoit à faire ; étoit-il occupé
d'une recherche importante pour les sciences, il disposoit de ceux
qui pouvoient l'aider comme s'ils eussent été à ses ordres; discu-
toit-il une grande question , il subjuguoit les opinions par la force
de sa logique , par l'étendue de ses conceptions , par la vivacité
des images, et par une persuasion qui entraînoit celle des autres;
s'agissoit-il de s'exposer pour rendre un service, il marchoit le pre-
mier et commandoit de le suivre , n'imaginant pas qu'on put
balancer ; dans les conjonctures embarrassantes , un coup d'oeil
rapide lui indiquoit le parti qu'il falloit prendre; il étoit décide
454 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
tandis que les autres délibéraient , et sa décision déterminent la leur.
Ces circonstances , qui enfkmmoient son courage ou son génie ,
étant passées , il devenoit d'une gaieté , d'une naïveté d'enfant ,
d'une complaisance à toute épreuve ; toujours modeste , il consul-
toit tout le monde , il convenoit de ses travers , il ne s'offensoit
point de la raillerie : il avoit une extrême indulgence pour les
défauts de ses compagnons , et ne remarquoit que leurs bonnes
qualités. Jamais il ne lui vint en pensée de se vanter d'avoir donné
un avis utile, ni de rappeler que, dans telle ou telle occasion, on
s'étoit repenti de n'avoir pas suivi ses conseils. Si quelquefois il
disoit ce qu'il avoit fait, s'il se donnoit des éloges, c'étoit naïveté
et non point orgueil. Jamais il ne se comparoir aux autres, et il
iouoit ses rivaux avec plus de plaisir qu'il ne se louoit lui-même.
On avoit dit dans un journal que notre admiration pour les
voyageurs étrangers nous empêchoit de sentir tout le mérite des
voyageurs françois , et on l'avoit mis au-dessus d'un homme juste-
ment célèbre : il en fut extrêmement blessé , et il alla chez le jour-
naliste lui demander de se rétracter : « Je ne crains point, disoit-
•» il , qu'on m'accuse d'approuver une telle exagération ; mais c'est
» une injustice , et il suffit qu'il soit question de moi pour que
» j'exige qu'elle soit réparée. »
Quant à son désintéressement, à sa générosité, il eut dans ses
voyages de fréquentes occasions d'en donner des preuves. Ayant
rencontré des François qui, pendant la révolution, avoient été
forcés de s'exiler de leur patrie , et qui depuis plusieurs années
n'avoient pu recevoir de leurs parens aucun secours , il leur offrit
tout ce dont il pouvoit disposer, en leur assurant que les troubles
ayant cessé, ils pourroient facilement s'acquitter envers lui. A i'Ile-
de - France on lui proposa de lui vendre divers objets dont il
croyait utile d'enrichir la collection destinée au Muséum : il ne
balança point; et ce qu'il avoit épargné sur ses appointemens ne
lui suffisant pas pour en faire l'acquisition , il emprunta une
AUX TERRES AUSTRALES. 455
somme assez considérable. La première chose qu'il fit à son re-
tour, fut de se procurer des fonds pour payer les dettes qu'il avoit
contractées.
Le Ministre, jugeant que la petite pension qui lui avoit été
accordée suffisoit à peine à ses besoins , voulut le nommer à une
place honorable et lucrative : « Monseigneur, lui répondit-il, j'ai
» consacré ma vie aux sciences ; aucune fortune ne sauroit me
» déterminer à donner mon temps à d'autres objets. Si j'avois une
» place, je voudrois en remplir les devoirs, et je ne pourrais plus
» disposer de moi. r>
Aussitôt que Péron eut été chargé de la rédaction du voyage,
il se fixa à Paris dans un petit appartement voisin du Muséum , avec
son ami Lesueur. Il ne se permettoit que les dépenses nécessaires
pour ses travaux. Il avoit demandé au Ministre la permission de se
présenter chez lui avec l'habit le plus simple : ce n'étoit point mépris
pour les usages ; c'étoit pour ne pas priver ses sœurs des économies
qu'il pouvoit faire.
Cependant la maladie de poitrine dont il étoit attaqué , faisoit
des progrès effrayans : elle fut encore aggravée par le chagrin que
lui causa la mort de sa mère : il souffrait beaucoup, la fièvre et la
toux ne le quittoient plus, les remèdes ne produisoient aucun effet.
Bientôt il jugea que son mal étoit incurable ; et regardant comme
inutile de s'occuper de sa santé, il sut vaincre la douleur pour ter-
miner quelques-uns de ses travaux. MM. Corvisart et Kéraudren
lui ayant conseillé d'aller passer un hiver à Nice, il crut devoir céder
à leur conseil; le voyage lui fit du bien et la douceur du climat parut
le rétablir. Dès-lors il se livra au travail avec une nouvelle ardeur.
Il passoit les journées dans un bateau pour recueillir des mol-
lusques et des poissons, et pour continuer toutes les observations
auxquelles il s'étoit livré. C'étoit seulement pour ne pas affliger son
cher et inséparable ami Lesueur, qu'il consentoit à rentrer lorsque
le froid ou la pluie l'exposoit à des dangers dont il ne s'apercevoit
4$6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES
pas. Les lettres qu'il écrivit à ses amis, pendant son séjour à Nice,
portent un caractère d'enthousiasme : il y peint les jouissances que
donne l'étude de la nature, et il paroît enivré du bonheur d'avoir fait
quelques découvertes. Cependant le bien-être qu'il éprouvoit ne le
portoit pas à se faire illusion sur sa santé. Il s'applaudissoit seulement
d'avoir quelques mois de plus à travailler , et il mettoit si bien le temps
à profit, que la collection qu'il fit à Nice est extrêmement précieuse.
Lorsque Péron fut de retour à Paris, il retomba bientôt dans
une situation pire que celle où il étoit avant son départ. Je le voyois
fréquemment: je cherchois à lui donner des espérances : ii n'en con-
servoit aucune : il parloit de sa fin avec une tranquillité surprenante ; il
voyoit approcher la mort avec le même courage qu'il l'avoit bravée
dans les combats , au milieu des tempêtes et parmi les sauvages. II
voulut aller finir ses jours dans le lieu de sa naissance , auprès de
deux sœurs qui avoient été les premiers objets de sa tendresse. II
me dit, et à ses amis de Paris, un éternel adieu ; et cette séparation fut
cruelle. Arrivé àCérilly, il s'abandonne aux conseils qu'on lui donne
et dont il sent l'inutilité. On place son lit dans une étable que son
ancien camarade d'étude, M. Bonnet, avoit disposée pour cela:
Chaque fois qu'il sentoit le besoin de prendre quelque nourriture ,
ses sœurs ou son ami Lesueur alloient traire les vaches- et lui pré-
sentoient du lait qu'il prenoit avec plaisir. Toujours il étoit envi-
ronné des êtres les plus chers à son cœur. Désabusé de toute idée
de réputation , il disoit souvent que les derniers jours de sa vie
étoient ceux où il goûtoit les jouissances les plus pures: les sentimens
qui remplissoient son ame, calmoientses souffrances. Comme on
craignoit de le laisser parler, tandis que ses sœurs, penchées sur son
lit, épioient tous ses mouvemens , son ami lui faisoit constamment
la lecture, et ne cessoit que lorsqu'il le voyoit s'endormir. II conserva
jusqu'à son dernier moment ce goût de l'instruction qui s'étoit
annoncé dès sa plus tendre enfance. L'impatience , la vivacité qu'il
avoit jadis, s'étoient calmées ; s'il prenoit intérêt à l'avenir, ce n'étoit
plus
v_
AUX TERRES AUSTRALES. 457
plus que pour les objets de ses affections : il avoit la même sensibi-
lité, et les soins qu'on lui prodiguoit lui paroissoient devoir pro-
longer son existence. Cependant ses forces s'épuisoient; il s'éteignoit
sensiblement; et, dans la nuit du 1 4 décembre ( 1 8 1 o) , ayant reçu de
son ami une goutte de lait qu'il lui avoit demandée, il lui serra la
main et tourna sur lui son dernier regard. Sa perte , quoique prévue
depuis long-temps , n'en fut pas moins douloureuse à ceux qui s'étoient
dévoués à le servir. Depuis ce moment, son ami Lesueur est comme
isolé dans le monde a : ses sœurs restent sans consolation ; elles ont
perdu celui dont le nom faisoit leur gloire, dont l'amitié faisoit leur
bonheur, dont les soins attentifs suppléoient à la modicité de leur
fortune. Nous espérons que le Gouvernement, en leur assurant une
honnête aisance, remplira les derniers vœux d'un frère à qui les
sciences ont de si grandes obligations.
Paris , 1 8 1 1 .
a Les amis de Péron , affligés d'une mort
qui leur a été si douloureuse, avoient conçu
le projet de lui élever un tombeau qui pût
attester à la postérité leur amitié et leur af-
fliction. M. Lesueur avoit exécuté le
dessein de ce monument avec le goût qui
caractérise tous ses ouvrages ; il l'a formé de
la corvette le Géographe , démâtée et recou-
verte d'une voile. Cette ingénieuse idée de
donner à un homme pour tombeau le vais-
seau même où il exécuta tant de travaux,
est pleine de sentiment et de délicatesse.
Les inscriptions que M. le docteur KÉRAU-
DREN a bien voulu faire pour les médaillons
qui dévoient être sur les faces de ce monu-
ment , achèvent d'inspirer une mélancolie
douce et profonde ; on y lit entre autres
celles-ci :
« H avoit de grands talens, et cependant il eut
beaucoup d'amis !
•• Il s'est desséché comme un arbre chargé des
plus beaux fruits, qui succombe à l'excès de
sa fécondité. »
De malheureuses circonstances ont em-
pêché d'exécuter ce projet.
(Note ajoutée , et tirée presque entièrement
de l'Éloge de PÊRON par M.Alard.) L. F.
TOME II.
M m m
458
CORRECTIONS ET ADDITIONS.
Pour le premier volume.
Pag. lign.
6 , 28 , et celle de Diémen du Nord.. . . effacez
25 , 18, 24° 6' lisez •'
26 , 12, par le travers du canal de Mo- lisez :
sambique.
48 , 23 , toises Usez :
dernière, le morne Brabant lisez :
67 , 31 , plus d'un quart de lieue lisez :
77, 15 , Dans la planche n.° 1 (A) lisez :
70 , 4 > de coucher lisez ••
126, 27, Du 18 au 22, nous eûmes la lisez :
vue de la rivière du Roi Guil-
laume, qui ne mérite, sous au-
cun rapport, l'importance qu'on
seroit tenté de lui donner ,
d'après les anciennes cartes de
cette partie de la Nouvelle-
Hollande. L'ouverture en est
étroite , barrée par des récifs ,
embarrassée par des roches; et la
direction qu'elle sembleroit af-
fecter, me porte à croire qu'elle
n'est, .comme toutes les autres
prétendues rivières de ce con-
tinent, qu'une espèce de canal
par lequel les eaux de la mer
pénètrent plus ou moins dans
l'intérieur des terres. On n'ob-
serve d'ailleurs à son embou-
chure aucun changement de
couleur dans les flots, on n'é-
prouve aucune espèce de cou-
rant par son travers, et le con-
tinent sur ce point offre le même
ces mots.
23° 37'.
dans l'Est du canal de Mosambique et
de Madagascar.
arpens.
le piton de la montagne de la petite ri-
vière Noire.
d'environ un demi-mille.
sur le plan de la baie du Géographe,
n.° 10, atl. 2,c part.
de couche.
Du 18 au 22, nous naviguâmes en vue
de plusieurs îlots, qui se projettent à
peu de distance des côtes de la Nou-
velle - Hollande. On aperçut aussi
quelques parties du continent, offrant
dans le lointain diverses coupures
qu'on ne put aller reconnoître d'assez
près pour en bien observer les détails.
Toutes ces terres nous ont présenté le
même tableau de stérilité et de mo-
notonie que je me trouve contraint
de reproduire à chaque instant.
II en est de même du cap N. O. de
la Nouvelle-Hollande.
N. B. Ceux qui voudroient conuoitre les
motifs de cette correction , peuvent consulter
la partie Nautique et Géographique de
notre Voyage , pag. ziS et 219.
CORRECTIONS ET ADDITIONS.
459
Pag. lien.
127
136,
'37
16,
17,
I0>
t7>
22,
18,
tableau de stérilité, de mono-
tonie que je me trouvecontraint
de reproduire à chaque instant.
II en est de même des envi-
rons du cap N. O. de la Nou-
velle-Hollande.
au Nord Usez : à l'Est.
plus de trois lieues de longueur. . lisez : qu'un mille et demi de longueur.
en avant du grand cap lisez : dans le voisinage du cap.
et des îles que je viens de décrire, effacez ces mots.
et celle de Diémen du Nord. . . . effacez ces mots.
des plus petites ; mais lisez : des plus grandes , et.
Le cap Borda gît par 160 36' de effacez ces mots, la position du cap Borda étant
latitude Australe, et par 120° plus que douteuse.
S' de longitude à l'Est du mé-
ridien de Paris.
, elles forment une petite baie Usez : une bande de brume qui régnoit à I'ho-
assez profonde , qui reçut le rizon nous fit croire que la côte for-
nom de baie Berthoud , de l'ar- moitune petite baie dans le Sud ; mais
tiste recommandable à qui la nous reconnûmes cette erreur pendant
marine doit ses meilleurs chro- notre seconde campagne,
nomètres. La partie la plus Orientale des terres
La pointe Nord de cette baie que nous avions en vue, reçut le nom
est formée par un très -grand de cap Mollien.
cap , que nous nommâmes cap
Mollien.
bizarre et pittoresque; l'une d'elles ljse^ : bizarre et pittoresque. Bientôt nous
se faisoit sur-tout remarquer. aperçûmes un nouvel archipel qu'on
désigna sous le nom d'îles d'Arcole ;
une de ces iles se faisoit sur-tout re-
marquer.
«... L' errata du premier volume prescrit de substi-
tuer à ces mots ceux d'\\e Folard ; c'est une
erreur. Les mots d'ile Forbin doivent être
14 , d'Ile Forbin.
conserves ici.
3 , dont nous allons parler bientôt
plus en détail ; elles furent ap-
pelées îles d ' Arcole , et les plus
remarquables d'entre elles re-
çurent les noms.
1 8 , Ile Forbin
19 , PI. vu, fig. 3 et 4 (en marge).. .
lisez-' dont nous apercevions alors l'extrémité
Occidentale ; les plus remarquables de
celles-ci recurent les noms.
effacez ca mcts-
lisez : PI. VU, fig. 5 et + .
M m m 2
46o CORRECTIONS ET ADDITIONS.
Pag. Lign.
139, 16 , lie Mollien , lie Dupleix lise^ ■' ^e Lavoisier, lie Condillac.
1 9 ' > ^4 , et qui contenoit L' errata du premier volume substitue à ces mots :
et qui ne contenoit pas ; il eût été exact de
mettre : et qui nous parut contenir.
205 , 27 , de Tico Usez ■' ^e Cambi.
dernière, Tico foeç .- Cambi.
230 , 12 , la Recherche Usez : l'Espérance.
291 , 27 , l'isthme Bruny lisez ■' l'isthme Saint-Aignant sur l'île Bruny.
312, 28 , décharnés Usez : déchirés.
327 , 29 , n'a pas moins de 1 2 à 1 3 milles. . lisez •' Peut avoir 2 ou 3 milles.
31, les petites "îles Cuvier Usez •" ^petite "île Cuvier.
328 , 17, "îles Jean Bart lisez : îles Rubens.
3; 3 ' 22, la surface lisez- 'a circonférence.
358, 18, couvert de vase ajoutez '■' et de seI marin.
368, 25 , par un petit ruisseau (1) ajoutez en note : ce numéro et les suivans indi-
quent sur le plan de la ville de Syd-
ney (PI. Il, atl. i.rcpart. ) les divers
objets dont il s'agit.
27 , pointe Nord lisez : pointe Ouest.
370, 8, toute la partie Occidentale lisez'- toute la partie Méridionale.
380 , 12 , Vingt-cinq milles lisez : treize milles.
392, 5 , l'une d'elles Zwtfj : leur ensemble.
401 , 15 , 37,000,000 de francs lisez : 43>ooo,ooo de francs.
422 , 13, huit ou dix lisez •' à quinze.
436 , 1 , muriate de soude cristallisé natif. . lisez • soude muriatée nativg.
439, 11, «Bientôt nous rencontrâmes une lisez: «Bientôt nous rencontrâmes une petite
53 petite île basse, entièrement » île basse, située au confluent de
:» formée de galets , sur laquelle 33 deux rivières (la Grose et la Ne-
» croissent quelques arbres Ian- xpeanj ; la substance de cette île est
aï guissans. Ici , le bras droit de » exclusivement formée de galets, et
» la rivière (la Grose) n'étoit » quelques arbres Ianguissans végè-
y> plus qu'un filet d'eau ; l'autre » tent à peine à sa surface. Des deux
33 (la Nepean) étoit seul navi- » bras qui cernent l'île, celui du Sud
33 gable : » 33 étoit seul navigable : 33
440 , 23 , de plus de 100 milles Usez • ^e Pr^s ^e 5° m'"es-
443» 28, muriate de soude cristallisé natif. . lisez: soude muriatée native.
Avant de présenter la rectification des fautes qui se rapportent aux observations
dynamométriques de Péron , je dois dire un mot de la manière dont je suis par-
venu à les apercevoir.
M. Ransonnet ayant mesuré la force d'un grand nombre de matelots du port
CORRECTIONS ET ADDITIONS. 461
du Havre , envoya les résultats de ses expériences à M. le docteur KÉraudren.
Nous fûmes étonnés, lorsque nous les comparâmes à ceux de PÉRON , de voir que
la force moyenne rénale indiquée par M. Ransonnet, étoit beaucoup moindre
que celle qu'avoit donnée PÉRON, pour les peuples de Timor, par exemple, qu'il
représente cependant comme beaucoup plus foibles que les Européens a.
Étant moi-même une des personnes citées dans les tableaux de PÉRON , je résolus
de vérifier, par une nouvelle épreuve, le degré d'exactitude de ces mêmes tableaux,
du moins pour ce qui me concernoit. M. KÉraudren voulut bien, à cet effet,
me procurer le dynamomètre de l'École de médecine. Je trouvai que ma force de
pression, indiquée, par PÉRON, à 71 kilogrammes, étoit maintenant de 76; ma
force rénale , au contraire, cotée 29, j myriagrammes , ne se trouvoit plus que de 2 1 .
II n'étoit guère probable que , ma force manuelle ayant augmenté d'une manière
aussi sensible ( ce que je devois évidemment à mon état de santé ), celle des reins
eût diminué de près d'un tiers. C'étoit la déjà un motif de présumer que les
observations rénales rapportées dans le mémoire de PÉRON, n'étoient pas exactes;
mais pour que cette vérité fût entièrement démontrée , il falloit la constater par de
nouveaux faits. M. Bailly m'en fournit les moyens. Cité comme moi sur les
tableaux de PÉRON, il trouva, pour sa fjrce manuelle, une quantité presque égale
à celle qui y est indiquée; mais, pour sa force rénale, beaucoup moins et dans un
rapport à-peu-près égal à ce que j'avois déjà expérimenté pour moi-même.
II me fut donc prouvé que les expériences rénales de PÉRON étoient fautives.
Mais quelle avoit été la source de cette erreur ! Ne pouvant soupçonner la bonne
foi de mon ami, dont je connoissois les principes austères , j'étois réduit à croire que
le dynamomètre dont i! s'étoit servi avoit été faussé à son insu , lorsqu'un heureux
hasard vint me mettre sur la voie, non-seulement de reconnoître la cause de l'erreur
dont il s'agit, mais encore d'en fixer la quantité.
II convient de rappeler ici que le dynamomètre de RÉGNIER porte deux cadrans
concentriques: les degrés du premier, relatifs à la force de tirage, indiquent des
myriagrammes; dans le second, consacré aux expériences de pression, les degrés
indiquent des kilogrammes. Une seule aiguille sert d'indicateur pour l'un et pour
l'autre cadran.
Je m'aperçus, après avoir fait l'expérience de ma force rénale, que l'aiguille qui
indiquoit, sur l'échelle de tirage, 21 myriagrammes, marquoit, en même temps,
30,5 sur l'échelle de pression : c'étoit à-peu-près ce que PÉRON avoit indiqué,
mais plus fort d'un degré seulement. Or, cette observation me prouvoit deux choses :
la première, que PÉRON, en faisant ses expériences, avoit lu les résultats de la
a M. RANSONNET porte la force moyenne rénale de l'homme à 14,2 myriagrammes, tandis (pie
PÉRON indique pour les habitans de Timor 16, : myriagrammes.
46i CORRECTIONS ET ADDITIONS.
force rénale, non sur le cadran du tirage, qui convenoit , mais sur celui de
pression; la seconde, que ma force rénale avoit augmenté, comme ma force de
pression , ainsi que je l'avois présumé.
Si j'avois eu le dynamomètre dont PÉRON s'étoit servi , il m'eût été facile de
corriger, dans ses tableaux , les nombres qui se rapportent aux observations rénales ,
en poussant l'aiguille sur tous /es nombres indiqués, pris sur l'échelle de pression,
et lisant le nombre correspondant sur le cadran de tirage. Ne l'ayant pas,
et ne sachant à quel point tous les dynamomètres de M. Régnier étoient com-
parables , il me fallut examiner un second instrument du même genre , afin de
pouvoir juger de la correspondance des résultats : M. RÉGNIER eut la com-
plaisance de me confier, à cet effet, son dynamomètre-étalon. Je trouvai que
les instrumens marchoient assez bien ensemble, quoique non tout-à-fait exactement.
Ne pouvant donc fixer mon choix absolument sur l'un d'eux pour trouver les
corrections convenables, je dus les employer concurremment. Ainsi, pour ce qui
me concerne, le premier dynamomètre me donna, pour les 29,5 du tableau, 20,4»
et le second 20,2; la moyenne 20,3 est la correction que j'ai adoptée, et dont
l'exactitude , comme l'on .voit , est extrêmement probable.
A l'aide d'opérations analogues, je déterminai l'erreur de tous les nombres
d'observations rénales portés dans les tableaux de l'auteur. Mais , avant de les faire
connoître, nous remarquerons, avec M. KÉRAUDREN, a que « ces changemens ne
» détruisent pas les rapports qui existent entre les nombres établis par PÉRON ,
» mais qu'ils font mieux cadrer ses expériences avec celles qui ont été faites depuis,
« et qui tendroient à infirmer les vérités énoncées dans son mémoire , si ces rappro-
» chemens naturels ne leur prêtoient pas , au contraire , une force nouvelle. »
Pag. Lig.
451, 22, 19° lisent i3d,o.
23, i8° lisez-- i2a,4.
26, 14,8.... lisez : 10,1.
453 , pénult, , 16 ,2 lisez : 1 1 ,3.
455' 23, 22,1 lisez: 15,2.
456> 5> 23,8 Usez: 16,8.
27, 14 58 lisez-- IO >'•
2.3, 16 ,2 lisez: 11,3.
29 , 22 ,1 lisez : 1 5 ,2.
30, 23,8 Usez : 16,8.
461, 21, chapitre xxxi 1 lisez : chapitre XXXV-
* Dictionnaire des Sciences médicales , article Dynamomètre.
CORRECTIONS ET ADDITIONS.
463
CORRECTION des Expériences dynamométrïques rénales portées sur
les Tableaux de M. PÉRON.
CORRECTIONS
pour la Table II.
CORRECTIONS
pour la Table III.
SAUVAGES
DE
LA NOUVELLE HOLLANDE.
i.\
FORCE
des reins.
lî1
P
fil
n 53
I
myrijj.
10, 0.
7.3-
2
16,0.
1 1, 0.
3
16, 0.
11,0
4
.4,0.
9,«
5
15,0.
.0,4.
6
13,0.
9, 1.
7
' 9> 0.
■ 3,o.
8
13,0.
9. 1.
9
1 6, 0.
1 1, 0.
10
14» 0.
9,6.
"
1 3, 0.
9, 1.
12
.8,0.
.2,4
' 3
13,0.
9, 1.
'4
13,0.
9,1.
' )
14,0.
9,6.
16
16,0.
11,0.
1 7
I/.O.
.0,4.
g-
)i4, 8.
IO, 2.
S
PEUPLES DE L'ILE DE TIMOR.
IS.
« a
3 0
FORCE
des reins.
2 z
n c
= O
FORCE
des reins.
S z
n c
= 0
FORCE
des reins.
2 z
a c
FORCE DES REIt
"S -. 53
i s
Il 5" *
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1° S
a -§ §"
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Différera âges.
1
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4, 2.
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2
12,4.
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17,0.
11,7.
38.
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13,7.
56.
1 9, O.
1 3, O.
3
1 2, O.
«,;•
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10, 0.
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5.7-
22.
11,0.
7, 9.
40.
19,0.
13,0.
1...5-
de 10 à 20 ans.
8, 2.
5
13,0.
9,0.
23-
19,0.
■ 3,0.
4'.
17,0.
11,7.
de 20 à ;o ans.
M, 8.
6
11,;.
8,0.
24.
.2,0.
8,5.
42.
>S>f-
.0,8.
ss p7'4-
de 30 a 40 ans.
1 1,9
7
13,0.
9, ..
25.
16,0.
11,0.
43-
19,0.
.3,0.
If\, ,
de 40 a ;o ans.
.0,6.
8
'0,5.
7,6.
26.
'4.;-
10, 0.
44-
16,0.
11,0.
r Sp'7-
de ;o a ^0 ans.
10,9.
9
1 0
7>5-
13,0.
;.7-
9. >.
*7-
28.
17,0.
1 ;, 0.
11,7.
10, 4.
4;.
46.
19,0.
,6,5.
13,0.
■ M-
[16,2.
de 1 8 à 40 ans.
|l,<
1 1
1 2, 0.
8. S-
29.
19,0.
'3.0.
47-
11,0.
7>9-
1 2
1 2, 0.
8, >-■
30.
18,0.
■ 2,4.
48.
22,0.
■ y, i.
'3
11,;.
8, ,.
3 ' ■
19,0.
13,0.
49-
18,0.
12,4.
'4
'4.o.
9,6.
32-
.8,0.
■2,4.
;o.
16,0.
1 1, 0.
■>
1 0, 0.
7.5-
33-
19,0.
13,0.
;■■
12, 5.
8. S.
.6
10, 0.
7, ;•
34-
19,0.
13,0.
>-•
>4,c
9.6-.
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7,0.
J.4-
î5-
.6,5.
11,4.
53-
1 3, 0.
9, 1.
,8
1 0, 0.
7> 3-
36.
.8,0.
12,4.
54-
I-, 0.
m. 7.
464
CORRECTIONS ET ADDITIONS.
Suite de la Correction des Expériences dynamométriques rénales portées
sur les Tableaux de M. PÉRON.
CORRECTIONS CORRECTIONS
■pour la Table IV. pour la Table V.
FRANÇOIS.
F • R CE
= o
zï'i
& |
• '
___
I.
W"6-
z6, <;.
inyr.jg
■ 8, I.
2.
24- S-
|6,8.
3-
23,5.
ré, 1.
4-
29. >"■
20, 3.
5-
î.7,0.
.8,5.
6.
21,0.
14,4.
7-
1 9, 0.
■ 3,0.
8.
24, 0.
16,4.
9-
20,5.
14,0.
1 0.
17, 0.
11,7.
1 1 .
.8,0.
■ 2,4.
12.
20, 0.
'3-7-
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21,0.
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19, 0.
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17,0.
11,7.
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26, 0.
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23,0.
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26,0.
17,8.
7
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I(J,4.
8
23, 0.
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9
22, 0.
13, 1.
10
22, 0.
ii, 1.
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21,0.
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0 t
M
.6,3,;
« 1
CORRECTIONS
^>o«r /^ Table VI.
RESULTATS GENERAUX
DE TOUTES LES EXPÉRIENCES DYNAMOMÉTRIQUES,
FORCE DES REINS.
Terre de Diémen .
0 Nouvelle- Hollande
0 Timor
0 François
0 Anglois
par PÉRO
IO, 2.
11,6.
15,2.
.6,3-
CORRECTIONS ET ADDITIONS. 46$
Errata du Tome IL
Pag. lig.
2.2 , i , Chanlaire lise? : Chardin.
31, 20 , La géographie de cette grande île. lise* : la géographie du littoral de cette grande
île.
3J , 21, Les sauvages de la Nouvelle- lise*: Les sauvages du port Jackson con-
HoIIande connoissent. noissent.
89 , 11, 22' lise* : 20' j4"-
9J> 9. 3°' J5" //^.-32'20".
ibid . 1 ' 42" l'seZ '• 5 ' 9 "■
96 , 29 , Cap Delambre lise? : cap Vendôme.
102, 16, stérile et jaunâtre, ainsi que les lisez : stérile et jaunâtre : des brisans dange-
brisans dangereux qui I'envelop- reux l'enveloppent,
pent.
10$ , 31 , M. de Mont-Bazin fo^.- M. de Montbazin ,
107, 11 , M. de Mont-Bazin lise* : M. de Montbazin.
126 , 22 , CHAP. I." {en marge) effacez ces mots.
154, 7 , Baie des Deux-Nations Use* : Port des Deux-Peuples.
194 , 16 , Cap Bouvart Usez : Cap Bouvard.
23 , Rottenest lisez : Rottnest.
195 , 16 , Rottenest lise^ : Rottnest.
22 , Rottenest lisez : Rottnest.
200, 2 , Rottenest lisez '• Rottnest.
10 , de Dampier efface* ces mots.
215, 12, M. de Mont-Bazin //^ .- M. de Montbazin.
218, 27, parle plusieurs fois des empreintes, lisez: parle des empreintes.
29, observa sur divers points de la lisez: observa sur les bords de la rivière de?
terre d'Edels et de la terre Cygnes , à la terre d'Edels.
d'Endracht.
3 1 , en remontant la rivière des Cy- Usez •' cn remontant la même rivière.
gnes.
219, 1 , à la vue d'une empreinte de ce ajoutez •' qu'il trouva à la baie des Chiens-
genre, marins.
224 , 27 , pi. 1 bis, n.° 16. lisez i pi. 13 , atl. 2.' part.
TOME II. Nnn
466
CORRECTIONS ET ADDITIONS.
Corrections relatives aux Citations en marge pour le premier et le second
volume.
PI.
bis ,
pi. I
bis,
pi. I
bis ,
pi. I
bis ,
pi. ,
bis,
pi. )
bis ,
pi.
bis ,
pi-
bis ,
pi.
bis ,
pi-
bis ,
pi.
bis ,
pi-
bis ,
pi.
bis ,
pi.
i bis,
pi-
I bis ,
pi.
i ter,
pi-
i ter,
pi-
i ter ,
pi-
i ter ,
pi.
I ter ,
pi-
\ ter ,
pi-
I ter ,
h." i , lisez : pi. 3 , atl. z.e part.
n." z lise^ ■' P'- î > '*'■
n.° 3 lisez •' P'- 5 > 'd-
n.° 4 Usez •' P'1 4 > ia".
n.° J Usez ■' P1- 5 > '^
n.° 6 Usez : pi. il, id.
n.° 8 Usez •' P'* 7 » ^-
n.° 9 /w^ ; pi. 8 , id.
n.° IO Usez •' pi. 3 , id.
n.° 12 //.se£ .- pi. 6 , /ûf.
n.° 13 lisez • pi. 5 , ?</.
n.° 14 Usez ■' pi- î > îd-
n.° 15 /ij^ ; pi. 11, id.
n.° 16...., Usez •' P'- ' 3 ' 2'^*
n.° 17 &■££ .- pi. 8 , id.
n.° 1 (B) Usez ■ pi- 9 5 ?'<A
n.° 1 (c) . . . . //'.srç : pi. 9 , irf.
n.° 2 /«?£ ; pi. 1 4 > id.
n.° 3 Usez •' P'- IO > id-
n.° 4 l'seZ •' P'- 9 ' îd-
n.° 5 /m«j .- pi. 12, id.
n.° 6 lisez ; pi. 10, id.
CORRECTIONS ET ADDITIONS. 467
Corrections pour l'Atlas , première partie.
JV. B. Dans la Table des planches qui composent l'atlas , efface^ les trois pre-
miers articles relatifs aux cartes qui sont présentés avec plus de détails et dans un
autre ordre dans l'atlas historique, z.e partie.
PI. V , art. 2 , Cap Duquêne (c) , cap Mon- lisez : Cap Duquesne ( d ) ; cap Mantes-
tesquieu (d). quku (c).
id. 3 , Cap Bernouilli (e) , pointe de lisez : Cap Bernouilli (f) ; cap Morard-dc-
Nazareth (f). Galles (e).
id. 4 , Cap Lusignan (g) , cap Vol- lisez : cap Dupleix (g) ; cap Montalivet (h).
ney (h).
id. 5 , /. Turenne ( k) effacez ces mots.
id. I. Lagrange (I ) lisez : /. Fénélon (I ).
id. 6 , /. Fénélon (m) lisez : /. Massiïlon (m).
id. I. Malesherbes (p) , /. Cu- effacez ces mots.
vier (q).
Nnn z
468
SUPPLÉMENT A L'ERRATA
De la partie Nautique et Géographique du Voyage aux Terres Australes.
Pag.
xv ,
26,
66,
68,
i4î >.
j6j ,
213,
254,
^73 >
349»
35°>
459>
460,
472,
492,
5°9>
533,
553 >
%•
8 , Desgouhier /w^ ; De Gouhier.
23 , douze Iise^ : cinq.
13 , la côte Orientale de la presqu'île lise^ ; la côte Orientale de la terre de Diémen
Freycinet au Nord. au Nord.
18 , à un mille de distance lisez ■ à près d'un mille de distance.
21 , mouillage excellent ajoute^ : sous ce rapport.
18 , nous reviendrons sur ce phéno- efface^ ces mots.
mène dans notre cinquième livre.
8 , flot Use^ : courant.
27 , août Useï : avril.
1 6 , canaux Useï : canots.
28 , N. E Useï : N. O.
19 , seconde relâche foe^ : première relâche.
30 , dans la configuration des côtes ; foe^ „• dans la configuration des côtes, et ceux
mais ce qu'on ne sauroit admet- qui dépendent de la valeur absolue des
tre, c'est que l'erreur des échelles échelles. En comparant, en effet, la
ait pu venir de la même source. carte.
En comparant la carte.
6 , Une différence aussi grande ne supprime^ cette phrase,
peut provenir que d'une faute
d'attention dans le numérotage
des échelles de la carte du Ca-
pitaine Carteret, où l'on aura
pris pour un degré ce qui n'étoit
réellement que 30' , supposition
qui donne plus d'accord entre
les deux cartes dont il s'agit.
12, (en admettant la diminution que efface^ ces mots.
je propose pour la longueur des
échelles. )
1 6 , i 1 faut croire i;se^ : 0n pourrait croire.
1 7 , auront été placées i;se^ . aient été placées.
26 , sont Hse^ : étoient.
3 , (colonne du baromètre) 20 ljse? .• 28.
20 , (id.) 20 Usei . 28.
12 > (id.) 18 Usèç : 28.
1 1 , (colonne du baromètre) 21 lise? : 28.
3 , long. 145. 30 O. E. de Paris lise^: long. 145. 30. o. E. de Paris.
FIN.
469
TABLE
Des Chapitres contenus dans le second Volume.
± RÉFACE du Continuateur de l'Ouvrage
LIVRE IV.
Page v.
DU PORT JACKSON A LA TERRE DARNHEIM, INCLUSIVEMENT:
RETOUR EN EUROPE.
CHAP. XXII. Ile King : Ile Hunter : Partie N. O. de la terre
de Dlémen. [Du 18 Novembre au 27
Décembre 1802] 1
XXIII. Histoire de l'Eléphant marin ou Phoque à
trompe : Pêches des Anglois aux Terres
Australes 32
XXIV. Retour à la terre Napoléon : Ile Decrès. [ Du 27
Décembre 1802 au i.er Février 1803].. 6y
XXV. Golfes de la terre Napoléon : Port Champagny.
[ Du 1 o Janvier au 2 Février 1803]... .
XXVI. Suite de la terre Napoléon : Sê/our aux îles
Joséphine. [Du i.cr au 17 Février 1803].
XXVII. Opérations à la terre de Nuyts : Séjour au port
du Roi-George. [Du 1 1 Février au 8 Mars
'803]
XXVIII. De quelques phénomènes de la Zoologie des ré-
gions Australes , applicables a l'histoire phy-
sique du globe et à celle de l'espèce humaine . 161
«5-
97-
131.
47°
Chap. XXIX
XXX.
TABLE DES CHAPITRES.
Opérations nouvelles a la terre de Leuwin :
Retour à la terre d'Edels. [Du j au 16
Mars i 803] Page 193.
Nouveau séjour à la terre d' Endracht : Entrevue
périlleuse avec les sauvages de cette contrée :
Description de leurs diverses espèces d'habi-
tations. [Du 16 au 26 Mars 1803]. .. . 201.
XXXI. Deuxième campagne à la terre de Witt .-Nouvelle
reconnoissance de l'archipel Bonaparte :
Mouillage aux îles de l'Institut : Rencontre
d'une flottille Malaise: Pêche des Holothuries
ou Tripans. [Du 27 Mars au 28 Avril
1803] 231,
XXXII. Second séjour à Timor : Course à Babâô et
Olinama : Chasse du Crocodile. [Du 30
Avril au 3 Juin 1803] 255,
XXXIII. Dernières opérations à la terre de Witt : Tra-
versée de la Nouvelle - Hollande à iTle-de-
Fra?ice. [Du 3 Juin au 12 Août 1803].. ■ 2^2
XXXIV. Séjour à l'Ile-de-France : Relâche au Cap de
Bonne-Espérance : Retour en Europe. [Du
1 3 Août 1 803 au 1 6 Avril 1 804] 292,
LIVRE V.
MÉMOIRES SUR DIVERS SUJETS.
XXXV. Mémoire sur la dyssenterie des pays chauds et
sur l'usage du Bétel, par M. PÉRON .... 314.
XXXVI. Mémoire sur la température de la mer, soit à sa
surface , soit à une grande profondeur , par
M. PÉRON 324.
TABLE DES CHAPITRES. 471
ChAP. XXXVII. Notice sur l'habitation des animaux marins ,
par MM. Péron et Lesueur . . . Page 347.
XXXVIII. Notice sur la végétation de la Nouvelle-Hol-
lande , par 'M. Leschenault 358.
XXXIX. Fragment d'un Mémoire sur l'art de conserver
les animaux dans les Collections zoolo-
giques , par MM. Peron et Lesueur . . 373.
XL. Tableau général des Colonies angloises aux
Terres Australes, en 18 02, par M. PÉRON. 393.
APPENDICE.
Éloge historique de F. Péron, par M. J. P. F. Deleuze 434-
Corrections et additions 458.
Supplément à l 'Errata de la partie Nautique et Géographique du
Voyage 468.
TIN DE LA TABLE.
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